PUTAINS ET DROGUÉS ?

L’ex-quartier latin, le secteur Saint-Denis-Maisonneuve-Ontario-Berri serait —des résidants s’en plaignent— devenu un coin affreux. Invivable. Avec plein de putains, plein de drogués ? Aznavour chante : « Le temps, le temps et rien d’autre », aussi « La bohème ». Je me répète :« La mission de l’homme sur terre est de se souvenir ». En 1950, pas déjà un demi-siècle ?, nous vagabondions insouciants, angoissés par l’avenir certes mais étudiants innocents encore. Il y avait des libraires cultivés, Ménard, Tranquille, Déom. Il y avait des cafés nouveaux : Petite Europe, Échouerie, Swiss Hut. De jeunes poètes pondaient au coin des tables des odes au changement, Giguère, Gauvreau, Pilon, Miron, Lapointe, Perrault, Brault. Des futurs peintres élaboraient des fresques folles, plasticiennes, Molinari, Toupin, Ferron, Maltais, Jauran, Barbeau. Le quartier pas bien louche malgré, pas loin, le « red light » de Monica La Mitraille, était un havre de chaleur humaine. Aucun dealer en vue. Chambres à louer partout, vraiment bon marché, pour le exilés de nos provinces, les futurs génies des Beaux-Arts. Ou de l’École du Meuble où j’étudiais la céramique.

Découverte des carafons de rouge, des saucissons italiens. Les filles ne se maquillaient que les yeux, à la Juliette Gréco, s’enroulaient dans de longs foulards rouges, se drapaient dans de longs et très amples pull-overs noirss. Jamais de nombril à l’air et ne pas afficher de la poitrine, c’était trop con. On jouait les existentialistes-de-Paris, rue Saint-Denis. Il y avait des ciné-clubs avec des films mal-aimés par « le commun ». Adieu Palace, Loews, Princess et leurs amériquétaineries. Nous étions l’avenir. La vie changeait ». Le progrès s’en venait.

Qu’est devenue l’actuelle bohème ? Il a vanté devant toutes les portes ? Je vois bien, moi aussi, ces jeunes dépenaillés, ébouriffés, aux portes du métro Maisonneuve. En loques. Se croisent et s’ignorent. Conciliabules brefs et prudents. La police patrouille ? J’observe « les misérables » de ce nouveau siècle ? Que s’est-il passé ? Plein de quêteurs, si jeunes parfois, en face du bon vieux Saint-Denis. En 1975, je savais mon fils, étudiant en cinéma, traînant au « Bistrot à Jojo » avec son gang. Leur bohème à eux, me disais-je. Ils projetaient des films inouïs à pondre, Fellini n’avait qu’à bien se tenir. Comme nous rêvions, en 1950, d’enfoncer Picasso, Braque, Camus et Malraux.

À quoi rêvent-ils ces « vieux gamins » tatoués de 2003 aux anneaux dans tous les trous ? Des enfants-putains sur les trottoirs… à jolis réverbères, à pavés unis, à bacs à fleurs, j’en vois beaucoup. Camouflage, ce joli mobilier urbain à la mode partout, un paravent à cette misère du « sexe and dope ». « No futur », clament des t-shirts accablants. Comment le quartier-latin a-t-il pu ainsi déchoir ? L’université voisine, si démocratique, n’empêche donc rien ! Des pessimistes (?) prédisent un pitoyable « squattage » dans la belle Grande bibliothèque qui se construit rue Berri.

J’attendais un autobus, ce printemps, pour Rimouski et circulaient sans cesse, méfiantes, des hordes de jeunes hobos. Police de temps en temps. Ça filait en vitesse vers le sud. Vigiles nerveux aux alentours. Je vois bien, comme tout le monde, la décrépitude du bon vieux quartier-latin. Nous allions à la messe du petit matin, jadis, là où il ne reste plus qu’un haut clocher obsolète. Sur ce coin de rue, nous nous enivrions de deux « grosses Mol » au Café Saint-Jacques, riant des tordantes facéties de Jacques Normand, des « Scripts », des « Frères Jacques » en visite. Au Faisan Doré, c’était le joyeux bal chaque samedi soir. Au portique-jeunesse, nous attendions un avenir radieux.

Mais eux, ces enfants vieillis, en guenilles, d’où sortent-ils, de quelle province ignorée ? « Les temps changent », disions-nous, remplis d’espérance. Pourquoi tant de drogue ? Pourquoi tant de juvénile prostitution ? « La police fait pas son job », dit l’un des écœurés. Solution primaire. La police dit : « S’ils ne se regroupent pas ici où donc iront-ils ? » Cercle bien vicieux. Emplois précaires, capitaliste globalisation décimante, nous cherchons des coupables. Ça me fait mal de savoir que ces jeunes —dépravés déjà ?— ne rêvent plus. Qui a fait se couper ces ailes du nécessaire désir ? Les sociologues se contredisent. En Laurentides, même détresse. Vol de nos enjoliveurs de roues de Jetta. Je dis : « Ça vaut pas bien cher ». La police : « Un peu de drogue ». Je dis : « De jeunes drogués, ici, au village ? » Il moue : « Oh oui, jusque dans les marches de l’église, monsieur ». Merde ! En 1950 ? Substances quasi inconnues au bataillon des maffieux. Quelques cachettes bien gardées. Le quartier-latin flottait dans des airs bohémiens bien légers, où toute une jeunesse s’imaginait volontiers construire bientôt un monde tout neuf où la misère serait éradiquée à jamais. Où l’art allait triompher. Nous avons vieilli. Nous avons des maisons et des autos, des jardins fleuris dans des banlieues pleines d’arbres grandis. Cheveux blancs, les enfants partis, nous allons prendre un gueuleton —et un pot— à L’Express ou au Continental et, misère ! surgissent, gênants trouble-fêtes, ces enfants perdus. Mendiants effrontés. Agressifs parfois. Les « guenillous » de 2003 et leurs mains tremblantes tendues. J’y jette une pièce à canard jaune et je maudis les temps présents. Je ne chante même plus : « La bohème, la bohème… ». Il n’y en a plus, merde, merde !

LE MAL EXISTE-T-IL ?

En 1950, jeune révolté par la religion-de-papa —« à dévotionnettes et à piéticailleries », mots du Cardinal-à-chapelet qui, converti, s’exila en Afrique— je rigolais de ça : le mal.

Nos « vieux » le voyaient partout. Revenu de mes révoltes de libertaire à gogo, je constate que « le mal » existe. J’ai oublié le nom du grand écrivain qui disait : « Je tiens ma Bible dans une main mais aussi le journal du jour dans l’autre ». Au XX ième siècle, tout Le « bataclan-psy » a décrété longtemps : « ne pas juger et essayer de comprendre ». Trop commode, trop facile. Je recommande de ne pas prendre à la lettre le « Tu ne jugeras point ». On a le droit de juger. Et le mal existe.

Tenez, dans le journal, on lit qu’un directeur-adjoint de la police trifluvienne, collectionnait et visionnait des milliers de photos de porno infantile ! Pour fin d’enquête, bien sûr. Dénoncé, il y a procès. Verdict ? Coupable. Punition ? « Un an de prison. À purger dans sa collectivité ». L’enverra-t-on en surveillant dans les garderies ?

Le mal existe.

Ce « Tu ne jugeras point » n’a pas empêché (Dieu merci) l’installation de milliers de tribunaux de toutes catégories, l’assermentation de million de juges sur la planète. Et qui jugent, eux ! Cela va du barbare serbe Milosevic, à La Haye, jusqu’à nos malfrats , ici. Saddam Hussein, enfin attrapé, sera jugé pour le gazage des Kurdes et le reste.

Le mal existe, pardon maman, pardon papa, désormais je le sais. Il y a des degrés dans le mal. Un autre exemple ? Le noble Conseil des arts d’Ottawa a subventionné —partie de 72,000 $— une galerie d’art d’Ottawa : pour « 30 ans de merde en art contemporain ». Sous-titre de cette expo intitulée : « Scatalogue ». Parmi les 25 exposants cropophiles, le « créateur » belge, Wim Delvoye vend ses excréments, emballés sous vide, 1,500$ US le sac ! On ne s’incline pas devant cette turpitude par respect mais par envie de vomir.

« Faut pas juger », proclame la jet-set déliquescente. « Tolérance », gueulent des snobs de la déréliction. « À bas toute censure », avancent les mondains décadents.

Le mal ? Deux de mes cinq chers petits-fils se sont fait « taxer » récemment, l’un au Métro Sauvé, l’autre à Henri-Bourassa. Merde !, on a brisé leur nécessaire confiance-au-monde à jamais. J’en fus atterré. J’enrageais contre ces jeunes délinquants. Le mal est donc partout, à tout âge.

Je viens de lire dans La Presse, un reportage d’une complaisance crasse sur un yatch (au Vieux-Port) à « échangistes sexuels », donc à détraqués névrotiques. Même le « seurieux » Devoir a sa chantre attitrée du délabrement sexoliste ! Le mot « cul » détrônant les beaux mots « amour sexuel ». Moi qui aime tant « la sexualité avec l’amour », moi qui abhorre la bestialité. Le mot « copulation » anéantissant les beaux mots de « faire l’amour ». Le mal aux contours variés se répand. Il enrichira les cliniques pour psychosés que seront, tôt ou tard, ces libertins lâches qui n’aiment plus leur compagne, se réfugient dans la porno; magazines, ciné ou cassette-vidéo, là où règne le pire machisme, le fantasme du mâle dominateur. En fait onanisme détourné : on se masturbe au fond, on « monte » par procuration, « les deux yeux farmés bin durs » ( chanson de R. Ducharme) la « cochonne « du film. La séparation c’est pas pour les chiens, merde !

Cher journal du jour : en mars, une Julie Legendre dénonçait, La Presse encore, des écoliers de cinquième année lisent dans le manuel « Capsule », no 5, (Deslauriers et Gagnon auteurs) « Lafleur du Brésil ». Découvrir à dix ans, comment « être heureux via le bonheur de renifler de la colle, sinistre activité d’enfants perdus, au sud, Brésil Cie, au nord, Inuits et Amérindiens. Un dévoilement complaisant aux enfants chanceux d’ici. Pathétique pédagogie, déboussolage d’éditeur et de directions scolaires ? Dérives pédagogiques à la mode et d’autres niaiseries sont dénoncées.

Le mal varie : des profs se font les amants de jeunes élèves (en thèse ou non ). Mal du jeunisme! Ces quinquagénaires fondant une deuxième famille quand ils n’ont su que saboter leur première famille. Ils seront des vieillards édentés, sourdingues et chauves, quand leurs « jeunes » vivront l’adolescence inquiète. Narcissisme.

Oui, on a le droit de juger et « la critique est le sang de la pensée » (Valéry).

Je sais mieux « le mal » bien visible, multiforme, et j’en viens à croire de nouveau —comme l’enfant au catéchisme d’antan— aux esprits mauvais, au diable, au démon, aux prosélytes satans parmi nous. À ce terrifiant « belzébuth » dont je me moquais du temps où je m’imaginais que le mal était une invention des curés pour nous garder dans l’ignorance du monde. Je me trompais. N’y a jamais déshonneur à l’admettre. Le mal et ses affreux zélotes, ça existe. Le journal du matin, chaque jour, illustre les graves méfaits de ses suppôts. Tiens, il peut prendre un visage réel aux nouvelles télévisées, aussi ce pénible accent— d’un déchu. Cet « indic », cette « balance », le sieur Gagné, ex-tueur, utile délateur de ses ex-compagnons d’enfer. « Hell the hell », grommelait le regretté Robert Rivard dans « Race de monde ».

Moi le croyant agnostique, j’affirme que, morts, tous ces vilains apôtres lucifériens seront précipités dans « la Ténèbre ». Pour l’éternité. Esprits privés de « la Lumière », celle promise par les grands prophètes du Livre.

« GERMAINE BRAILLE P’US, EST MORTE! »

PARAÎTRA DANS LA REVUE DE « L’AUT’ JOURNAL » BIENTÔT

« Germaine braille p’us, est morte ». Je raconte en huit brefs paragraphes l’assassinat, près du bingo de la rue Papineau, de mon héroïne. Ce meurtre littéraire : au fond envie de quoi ? De me débarrasser du passé. Des ouvrages d’antan. La mort pour en finir ? Ma crainte de radoter ? Ma Germaine n’existe plus et ça m’avance à quoi ? Mystère ! >>> Journées nettes du 2 juin 2002

« GERMAINE BRAILLE P’US, EST MORTE! »

(à mon camarade Jean-Claude Germain)

Le vendredi soir, c’était son soir de bingo. Elle verrouilla sa porte, rue Cartier, coin Mont-Royal. Petite fille, déjà, en Gaspésie, elle aimait jouer au bingo en famille. Ses enfants grandis, partis, Germaine acceptait de se réinstaller à Montréal avec son  » vieux  » mari, Gilles. Elle l’avait connu, rue Drolet, quand elle était ouaitresse, jeune file exilée de son Bonaventure natal.

Chaque fois qu’elle se rend au vaste bingo, juste en face du Théâtre des Variétés, elle passe par la ruelle à l’est. Un rituel. Elle apporte des os pour un gros labrador noir qui est attaché à une chaîne dans une cour pas loin. Fillette, son meilleur ami, était Rex, un labrador noir à Bonaventure. Le chien s’agite fort à chacune de ses visites avec os.

Après le bingo, Germaine se promène un peu rue Mont-Royal, et, sortant de  » La licorne « , elle voit parfois des acteurs : Marie Thifaut, Pierre Curzi, Marc Messier, Monique Miller. Elle sourit chaque fois et on répond à ses sourires, gentiment. Ça lui fait chaud au coeur. Gilles, son mari, s’est déniché un job de gardien ‹de soir et de nuit‹ dans un manège militaire sur Remenbrance Road, derrière le Lac des Castors. Elle est souvent seule.

Ce soir-là, Germaine, dans cette ruelle derrière  » La Licorne « , a vu tout de suite deux silhouettes louches. Des jeunes punks ? Aussitôt elle a sorti le sac d’os de sa sacoche et a craint pour son argent du bingo. L’un des gamins, blouson noir, l’a approché, l’autre restant à l’écart :  » Tu donnes ton sac pis tu armes ta yeule, la mère, c’est bin compris ?  »

Germaine en a vu d’autres. À seize ans dans son club de nuit, cigarette-girl, elle devait se défendre farouchement des marlous. Avec son Gilles ‹ biberon, éponge notoire‹ elle a eu des combats parfois et elle ne perdait pas toujours. Elle lui a craché au visage au punk, et essaya de s’enfuir. L’autre jeune lascar, vêtu d’un long manteau bleu lui a sauté dessus. Il avait une barre de fer. Deux contre une. Combat inégal. Il a frappé trop fort. À la tête. Germaine est tombée. Au premier coup. Le blouson lui a arraché son sac à mains et le duo a fui vers le Mac Donald du coin où les attendaient deux comparses. Une relève.

C’est tout. Une mare de sang dans une ruelle. Une joueuse de bingo de moins rue Mont-Royal. Manteau bleu voulait juste l’assommer, il a frappé la tête, trop fort. La femme de Bédard ne se relèvera plus jamais. Germaine est morte. Des pauvres ont tué une pauvre. Femme au bout de sa vie. Un homme gueule des numéros et plein de mains courent avec un tampon sur des cartes numérotés. Personne ne sait qu’il y a un cadavre dans la ruelle, pas loin derrière le petit théâtre de La Licorne.

Un gros labrador noir jappe sans cesse pour sa ration d’os. Sa maîtresse sort et le fait rentrer :  » Vas-tu te la farmer, grand excité « . Un chien ne parle pas, ne peut dire :  » On vient de tuer ma fournisseuse d’os à soupe « .Dans un recoin du Mac Do, quatre voyous comptent l’argent du sac de Germaine :  » Tabarnak, vingt piastres! Aussi bin dire de la marde!  » La relève part en vue d’assommer un autre client, une autre Germaine. Détrousseurs à la petite semaine. Frapper des inconnus et filer.

Qui sait la vie de Germaine ? Qui pourrait raconter ses déboires. Sa longue bataille pour soigner, consoler, garder les amours de sa vie, son buveur bien-aimé, son Gilles, le malchanceux, le rêveur et ses enfants mal  » bien élevés  » qui sont partis trimer à gauche et à droite, vaillant petits soldats de la vie anémiée.

Hasard, sa Janine achevait de boire un café froid à ce Mac Do et a reconnu le sac à mains de sa mère! Elle a vite filé vers le téléphone public de l’entrée pour composer le 911. La police a surgi très rapidement, la patrouille était à bouffer du  » poulet-colonel  » un peu plus au sud. Arrestation des deux punks. On les brasse raidement et avec  » menaces du pire « . Aveux des jeunes malfrats dans la voiture. On se précipite dans la ruelle. La mare de sang agrandie. Germaine ne se relèvera pas, elle est morte.

Quand, à l’aube, après avoir mangé son oeuf et ses toasts au  » Ti-Coq Barbecue « , en bas de chez lui, Gilles rentrera rue Cartier, la police est là et lui explique : des drogués, des voyous, le coup de barre de fer, le vol, la mort de sa femme. Gilles ne dira rien : il y a maintenant dans sa vie un homme, un chef de guerre, un militaire important, médaillé. Un haut-gradé retraité qui fréquente sa caserne, qui organise une  » mision d’épuration  » avec un tas de complices, des gens importants. Le général répète que la société est malade et qu’il lui faut un despote éclairé. Que ce sera lui. Avec ses amis, son groupe. Ils préparent un action gigantesque. Ils prendront le pouvoir bientôt, grâce à une organisation puissante, encore clandestine. Il gueule parfois à ses miliciens que c’est assez tout ça : la drogue partout, les jeunes déboussolés, les homos qui paradent et se pavanent, la décadence, le monde sans valeurs sans but, sans idéal.

Gilles écoute le fracas de ses sermons-discours avec admiration quand ce chef entraîne ses cheveux courts à la salle du manège, la nuit. Il voit des armes. Il consent à cacher ce stock interdit. Assommé par cette mort, monsieur le gardien de nuit, Bédard, souhaite se venger des petits crasseux, des boms, des sans loi ni foi. Gilles comprend mieux que jamais qu’il doit désormais tout faire pour collaborer davantage à l’avènement de cet  » Ordre nouveau « , prôné par cet ex-général qui a des idées neuves, qui va réformer ce pays perdu.

Gille Pelletier, Françoise Faucher, d’autres artistes, des vedettes, regardaient un camionnette de la morgue qui sortait de la ruelle derrière le petit théâtre  » La Licorne « , hier soir. C’est l’anonyme Germaine qu’on emportait, celle qui achevait sa vie tranquillement, qui faisait du bénévolat dans une salle de l’église de l’Immaculée-Conception, plus au sud, qui allait jouer au bingo tous les vendredis soirs là où il y avait eu un cinéma, le  » Dominion  » ou le  » Papineau « , elle savait pas trop. Qui gagnait parfois ‹criant, sautant de joie, folle comme un balais chaque fois!

Germaine qui habitait, rue Cartier, au-dessus d’une pharmacie, qui, de son petit balcon, avait une vue imprenable sur la rue Mont-Royal illuminée et grouillante de passants, d’automobiles. Un barbu ventru, cheveux rares, lui avait dit un jour :  » C’est ici, chez vous, que vivait la famille de l’écrivain Michel Temblay quand ils ont quitté la rue Fabre. Lui, jeune, allait porter les commandes du  » Ti-Coq barbecue « .

Temblay ? Lire ses livres ? Mais Germaine ne savait pas vraiment lire. Elle lisait si lentement qu’après vingt lignes, elle abandonnait sa trop lente lecture, déchiffrer les mots lui était pénible, un calvaire. Écouter les enfants gardés, ça oui, elle pouvait. Enseigner des jeux, des chansons, ça oui, elle savait. Aller voir des danseurs, des farceurs, des chanteurs populaires chez Latulippe, ça oui, elle aimait. Boire de son  » crime-soda  » favori et jouer au bingo, sa grande sortie hebdomadaire :ah oui! Facile!

Au salon funéraire, rue Papineau, plus au nord, les enfants pleuraient, eux si rarement rassemblés. L’aîné de Gilles collait à son vieux père qui semblait si perdu, si lointain, comme à sec de larmes :  » Papa, on dirait que tu prends ça pas trop pire ?  » Gilles entraîna son  » plus vieux  » loin du cercueil :  » Écoute moé bin. J’ai pas le droit de parler, hier, dans nuit, au manège, j’ai prêté serment. Je te dirai juste un affaire mon gars : s’en vient un temps nouveau qui va bardasser tout l’monde. Ça va changer nos petites vies. Y en aura p’us de ces petites crapules droguées à barre de fer.  » Le fils s’était dit :  » Il vire fou, c’est le chagrin!  » Le père s’alluma un cigare bon marché sur le perron du salon mortuaire et ajouta :  » Tu sauras me le dire betôt. Ce que je viens de t’dire, ça va te revenir mon gars « .

Dans son tombeau, Germaine dort pour toujours. Elle pourra pas avertir, conseiller son rêveur de Gilles, c’est terminé. Il y a peu de fleurs chez les pauvre. Il y a une belle grande carte :

 » Adieu Germaine! De tes amies fidèles du bingo.  »

FIN

(P.S. Pour savoir la suite de cette histoire, j’invite le lectorat à emprunter à sa biblio de quartier :  » La nuit, tous les singes sont gris « , introuvable en librairie. C.J. )

POÉSIE OMNIVORE

(essai)
Claude Jasmin

Ce soir-là

il pleuvait des boules de jade

tu te souviens du type au thorax vernis

il venait de loin et de longtemps

un survenant tatoué de signaux clairs

il roulait des bombes d’onyx

il disait sans cesse « mississipi »

la chaleur de ses regards

on le voyait nageur dans l’encre

on ne disait rien on se taisait

la plage du temps aboli

alibi

les boules de jade priaient

le silence se défaisait et on a ri

le type est remonté sur terre

et craquait

c’était fini et nous avons mangé ses restes

c’était un jour de crasse noire

on se retrouvait pourtant pris de nectar

ce fut une randonnée vaine et trop pressée

à la tombe des nuées

l’écho répétait « mississipi »

comment savoir, pourquoi ce mot sans cesse

venait-il en souvenir, en signal

il avait crié ton nom de bête

et toi tu lui montrait des bretelles d’acier

la vitesse, notre leurre

il est parti vite

la peur nous revenait

nous étions des innocents

des voyageurs sans but

de pauvres poupées de cire, sans pays

sans mémoire

notre vie errante s’achèvera avec la mousse

cette folle chevelure dans l’oubli des coups reçus

jadis

Adieu ma toupie, ma mante de roses fanées

Adieu

LA MAIN SUR LE COEUR

LA MAIN SUR LE COEUR

par Claude Jasmin

prologue

Dans la noirceur, ils montaient, tous, vers le nord. Il y a eu cet accident. « Une déplorable bavure » a conclu l’autorité policière. Plus tard, une adolescente, en larmes, m’a offert ce qui suit, quelques feuillets. Elle m’a confié: « Y s’en venait à ma rencontre, lui et la vieille trafiquante fardée, y faisait noère comme dans le poêle. C’était la nuitte. Y m’restait juste çà, un p’tit paquet »

Le pouce. Je.

Je t’aime Chantal. J’avais réussi à me sauver. Je voulais te retrouver à Saint-Sauveur dans le nord. J’avais perdu mon emploi, je sais pas comment. Je reste précaire, comme toujours. J’avais fait un mauvais coup, vol à l’étalage, encore une fois. Je voulais pourtant plus rester un voyou. Je m’étais retrouvé en tôle. Je suis né croche, Chantal? Je donnais raison à ma pauvre mère là-dessus. Je voulais changer de vie, je te le jure. Je voulais te retrouver, mon amour. Je t’ai connue et j’ai su qu’il n’y aurait plus jamais que toi, Chantal. J’ai voulu m’évader. J’avais un plan. Je partais avec toi, le lendemain matin, pour l’Abitibi. J’y avais mon cousin, Léo, à Val d’Or qui disait vouloir m’aider. J’avais aussi, en Floride, mon frère Albert, le concierge fiable d’un gros motel.

Je voyais diminuer, en courant, la maudite prison des juvéniles. Je rampais, je courais, je tombais, je me relevais. Je voulais tant te retrouver à Saint-Sauveur. J’ai entendu dans la noirceur le moteur d’un vieux camion et j’ai grimpé vers la route. J’ai levé le pouce. J’ai pris mon air d’enfant bien élevé, de garçon gentil. J’ai grimpé dans la cabine, j’ai dit « merci », j’ai dit: « montez-vous dans le nord? »

Je fixais son profil de vautour couleur carotte. Je voyais ses oreilles pleines de poils roux. J’ai dit:  » Ma blonde m’attend dans les Laurentides. « J’avais levé un pouce tout saignant, le pouce droit. Je saignais beaucoup de la main droite, écorchure grave. Je voulais pas que mon bloke rouge s’imagine des affaires. Je lui ai parlé de toi et moi, de l’amour. Je disais des mots: Léo, l’Abitibi, Albert, le motel, la Floride. Je répétais: « My cousin is rich ». Je l’ai entendu grogné: « J’ai parle l e french, tabarnak! » J’avais mal aux genoux, tombé trop souvent. J’avais vu une clôture ébréchée, j’avais pas vu le rocher quand j’ai sauté. Je parlais, je parlais, lui, rien, il disait presque rien, il regardait souvent mon pouce rougi.

J’ai fini par retrouver mon souffle, je me sentais mieux. J’allais enfin pouvoir te resserrer dans mes bras. Je flairais la vraie liberté, Chantal. Je tournais une grosse page. Je t’aimais plus que jamais. Je voyais défiler les paysages sur l’autoroute. J’avais pris le bon pouce. Je le regardais, si rouge, l’ongle arraché, bleu.

L’index. Tu.

Tu vas voir Chantal, tu vas avoir une autre vie. Tu diras plus: tu me tues! Tu vas voir qu’on va s’en sortir. Tu n’iras plus au Mont-Providence, ni ailleurs. Tu es mieux que ce qu’ils disaient, les gardiennes, les travailleurs sociaux. Tu vas vivre avec moi jusqu’à la fin du monde! Tu verras, à Val d’Or, mon cousin Léo va nous aider. Tu vas constater qu’il m’aime, qu’il a encore confiance en moi. Tu vas voir qu’il m’aime lui, au moins. Tu vas t’apercevoir qu’il reste encore des vrais êtres humains. Tu vas l’aimer mon cousin défroqué, une tapette fine pis intelligente. Tu vas aimer sa collection de chats de toutes les couleurs en Abitibi. Chantal, non, tu ne seras plus une fille mise à l’index, une fille interdite, une fille tabou. Tu as eu ton lot de mauvais coups du sort. Tu vas te rappeler nos bons moments, te souvenir de la plage déserte, en octobre, à Old Orchard, la fois du canot trouvé sur le Richelieu, du Vietnamien et de son banquet improvisé dans sa cour, rue Saint-Valier, de ses petits enfants rieurs.

Tu es celle que j’ai aimée tout de suite, aux Foufounes, comme un fou. Tu seras de nouveau ma belle princesse aux fesses si rondes, tu redeviendra ma souveraine misérable avec sa cicatrice sur le ventre. Tu vas oublier pour de bon ton enfance pauvre rue Hochelaga. Tu sauras tout de moi, ma mère hystérique rue Bélanger, bonne femme aux mille pilules. Tu sauras mon père, l’ex-débardeur chômeur, le géant disparu un matin à jamais, en scooter. Tu sauras tout de mes sœurs, des jumelles exilées en Californie. Tu vas me caresser la nuque comme j’aime tant. Tu reverras plus le garçon interdit, tabou, mis à l’index.

Tu reverras le soleil chez ta tante au Saguenay. Tu pourras caresser son grand chien jaune, Ringo. Tu reverras le nain comique, le mime, rue Ontario. Tu reverras le camping de Spring Lake au New Jersey. Tu retrouveras le ruisseau du Point-du-Jour à l’Assomption où tu es née. Tu aimeras de nouveau m’enlacer de tes longues cuisses autour de mon cou. Tu vas chanter tes belles tounes de Leloup comme avant. Tu vas pointer ton index sur moi et me redire: « te voilà mon beau voyou, mon gentil bandit, mon mal aimé de la rue Bélanger, mon bum blond adoré! »

Le majeur. Il.

Il se taisait toujours mon camionneur roux. Il klaxonnait pour un rien. Il avait les cheveux noués dans le cou, grosse queue de rat rouge carotte. Il grognait des imprécations chaque fois qu’une auto le dépassait. Il exhibait le majeur de sa main gauche, souvent, tout le bras par sa vitre abaissée. Il avait un grand tatouage de dragon vert sur les avant-bras. Il me jetait des petits coups d’œil sans cesse. Il grinçait entre ses dents des « On arrive. On arrive. » Il grommelait des « on approche. On approche, ciboire! » Il ouvrait la radio, il pitonnait dessus en sacrant. Il a dit qu’il cherchait une musique western. Il hurlait comme un démon. Il me faisait penser aux gardiens de Providence. Il a fini par ralentir. Il avait pu capter enfin une musique country.

Il a fini par me sourire, dents cassées. Il a marmonné: « C’est qui, au juste, que tu connais dans le nord? » Il voulait tout savoir sur mon cousin Léo. Il est devenu bavard subitement. Il m’a sorti des histoires, des affaires de son temps de jeunesse. Il m’a parlé de contrebande « b’en payante ce temps-citte! » Il dit qu’il sa bourlinguer longtemps avec des Warriors Mohawks du côté de Saint-Régis, aux trois frontières. Il m’a dit être un Major de Joliette, un Rouge par son père et un rouge par sa mère-carotte comme lui. Il a ri. Il a crié soudainement:  » Tabarnak que j’ai eu la chienne des fois! Pis encore là, à soir! » Il m’a expliqué qu’il cachait dans sa boîte des A-K-47, un plein chargement, dans des matelas usagés. Il avait peur d’un certain Gaston, un associé qu’il avait lâché.

Il a freiné, il a pris une bretelle, il a crié: « Saint-Jérôme, tout le monde débarque hostie! » Il m’a ouvert la portière en rigolant. Il m’a dit: « Là. mon p’tit bonhomme, tu vas te pogner un autre pouce.  » Il avait tout su pour ma fugue. Il avait levé le majeur une fois de plus en riant. . Il m’a regardé marcher vers un dépanneur du parking. Il a observé Jetta une blanche qui est venue s’immobiliser comme pour me ramasser. Il m’a fait un grand signe d’encouragement.

L’annuaire. Nous.

Nous étions des chiens fous, non? Nous étions comme les cinq doigts de la main, non? Nous étions « le gang des cinq », toi et moi, Marthe et son Marc, et Coucou, notre bouffon ébouriffé. Nous faisions de la musique dans la cave chez Marthe-poitrine plate. Nous allions devenir, tous, de fameux rappeurs. Nous finirions bien par lui mettre le grappin dessus au succès, au disions-nous. Nous avions quinze, seize ans.

Nous devions cogner pas mal fort parfois, alors Marthe et toi vous alliez vous cacher, peureuses. Nous avions nos livraisons d’herbes. Nous devions tenir parole, sinon gare! Nous étions bien braves dans le hangar à Coucou. Nous vagabondions des heures sur la Plaza Saint-Hubert, au Parc Jarry, au Marché Jean-Talon. Nous jacassions sur nos enfances maganées en machouillant de la rhubarbe crue, du chou-fleur, piqué. Nous bavions sur nos parents si cons, leur golf, leur bière, leur vidéo-cul, tous des cons finis, nous répétions-nous. Nous avions ri du vieux branleur DiBlasio, lui et ses chères poésies de Dante. Nous forgions des poèmes en faux amérindien pour l’épater. Nous étions heureux quand le gros dealer des Hells en BMW disait de nous: « Un couple emblématik, vous deux, toujours ensemble! » Place Jacques-Cartier, dans le Vieux, nous piquions de tout, un peu partout, nous écœurions les touristes américains. Nous avions chialé comme des veaux quand le maire Doré a fait démolir notre taudis, rue Sanguinet.

Nous avons fait de beaux voyages. Nous avons aimé les « bouquets » dans les îles Mingan. Nous avions aimé passer Pâques à Daytona, au bord de la mer. Nous gardons un bon souvenir d’une Saint-Jean à Percé, d’un fameux Noël à Hollywood, Fla. Nous devenions, un temps, des vagabonds célestes, disait mon cousin Léo, l’instruit. Nous étions devenus des orphelins débrouillards. Nous nous étions fiancés, Chantal, avec des bagues d’acier aux annuaires, chez Poitrine-plate, Marthe.

Nous serons deux encore si cette folle fardée au max, la dame à la Jetta blanche, veut bien s’arrêter de zigzaguer sur la route I5. Nous allions nous retrouver si la grimée-en-guenon cesse de rouler comme une dopée.

L’auriculaire. Vous.

Vous levez un petit doigt et on vous fourre en dedans. Vous êtes tous des bourgeois névrosés, . Vous nous guettez partout, tout le temps, les méfiants. Vous m’aviez pas dit ô Grand Bon Dieu tout-pissant que la maigrichonne fardée cachait un gros sac de dope dure dans son coffre de Jetta. Vous avez joué aux cow-boys les flics de la I5. Vous avez tiré sur nous quand la grimée a sorti sa mitraillette ; feu, à l’aveugle, les bandits costumés! Vous êtes venus voir si la pomme-cuite en couleurs respirait encore. Vous avez dit: « On y aurait donné le bon yeu sans confession, hein? » Vous avez aidé à nous coucher sur les civières de l’Urgence-Santé. Vous m’aviez promis d’avertir Chantal, qui m’attendait au garage de Saint-Sauveur.

Vous vous êtes moqué du gros brancardier qui s’enfonçait sans cesse l’auriculaire dans l’oreille, frottant à toute vitesse. Vous l’imitiez en rigolant rigolant. Vous veilliez à la porte de ma chambre d’hôpital à Saint-Jérôme. Vous aviez hâte de me réenfourner dans ma prison de délinquants, pas vrai? Vous vous fichiez bien de notre amour, de ma vie interrompue. Vous ruminiez votre gomme rose baloune. Vous avaliez café sur café. Vous engloutissiez des sandwiches de merde brune. Vous me grommeliez des « Oui, oui, on l’a avertie ta Chantal. Oui, oui, tu vas pouvoir y téléphoner à ton cousin.  » L’ambulancier obèse n’en finissait plus d’agiter son auriculaire dans sa trompe d’eustache. Vous ignoriez que pour moi, la lumière baissait, baissait. Vous crachiez par terre pendant que la clarté s’étouffait dans le corridor.

Épilogue, ils

Ils parlent ensuite à l’enquêteur joufflu. Ils parlent d’une bavure. Que je suis une bavure, c’est çà? Ils font sonner les menottes d’acier. Ils frottent leurs badges puis leurs revolvers, bombent les torses. Ils se fichent bien de ce voyou bandé de partout qu’ils vont maintenant ramener dans un cachot. Ils se foutent bien de toi, Chantal. De Léo aussi. Albert qui m’avait écrit:  » Un motel neuf va ouvrir à Sunny Islands, viens, t’auras une bonne job.  » Ils chient sur la plus belle fille d’Hochelaga.

ILS VOUS NOUENT des chaînes.

ILS NOUS VOUENT aux enfers.

Fin


(Anecdote: cette nouvelle, inédite, fut envoyée au concours annuel (sous pseudonymes) de nouvelles de l’hebdo VOIR en février 1999. On souhaitait découvrir et non confirmer des auteurs? En tous cas, l’année suivante VOIR annonçait que son concours serait dorénavant interdit à ceux qui ont déjà publié!)