CHINOISERIES

[CHINOISERIES | Roman-récit | Premier chapitre d’un roman de Claude Jasmin publié en mars 2007 chez VLB éditeur.
ISBN-10 : 2-89005-974-X
ISBN-13 : 978-2-89005-974-0

Exclusif: Quatre brefs textes non publiés dans Chinoiseries

RÉSUMÉ: un enfant de six ans rêve d’aller en Chine retrouver un oncle en mission et l’enfant devenu un vieil homme malade se débat aux portes de la mort. ]

Chapitre 1
Chinoiserie
le port

L’enfant est heureux. Il aime le fleuve. À l’un des quais du port Il s’est assis sur son petit banc pliant de tôle noire. Il fait beau soleil. Il tient sa canne à pêche avec un dragon chinois doré gravé sur le moulinet. Il regarde partout. Vers l’est, sur le grand cadran de la tour, lit l’heure. Il sait. Son père lui a appris à déchiffrer le romain. À cinq et demi, ce petit garçon à la casquette trop grande sait déjà ses lettres et ses chiffres, il peut lire des phrases simples. Son père lui enseigne ces éléments scolaires dans le livre de sa sœur, Marcelle, qui est en deuxième année.

Il est dix heures.

À mesure que le soleil monte dans le ciel, l’eau du fleuve devient d’un vert de plus en plus sombre.

L’enfant guette la morsure d’un poisson à son hameçon.

Sa mère lui a dit qu’elle serait bien heureuse qu’il apporte à manger.

À l’ouest, il y a une bateau amarré solidement à un quai de béton et des débardeurs s’activent à le vider de ses grandes caisses de bois.

Le vent s’est levé soudain.

Est-ce bon pour la pêche se demande le petit garçon aux cheveux châtains ? Le vent fait rouler des papiers sales sur le port. Derrière lui, en chantant, deux jeunes marins entrent dans une taverne.

Le vent soulève maintenant de fortes vagues sur le fleuve.

Il ajuste sa casquette, vérifie sa ligne, toujours rien ! Il la remet dans l’eau glauque, refait le geste, deux, trois fois, machinalement.

C’est tant mieux ce beau soleil qui devient de plus en plus fort, tut s’illumine tant que le gamin doit cligner des yeux.

Deux gros oiseaux blancs tournent au dessus de lui. Y aura-t-il un poisson au bout de sa canne bientôt ?

Depuis la fin de mars, certains lundis, son père vient installer le gamin au bord de l’eau. Le père et le fils prennent d’abord le tram vers le bas de la ville, parfois pour aller payer les taxes municipales à l’Hôtel de ville, le plus souvent pour rencontrer des marchands de chinoiseries dans le quartier chinois qui se trouve à quelques rues des quais.

Le père possède un magasin où l’enseigne de bois peint, juste au dessus de l’auvent à manivelle, proclame : « Thés, cafés, épices, bibelots exotiques ».

Soudain, l’enfant sursaute. Il se lève d’un seul bond de son banc, il est horrifié. Il y a un poupon qui flotte sur le dos. Le bébé noyé dérive tout proche du mur de ciment. L’enfant a envie de crier. Il regarde autour de lui, personne ne voit ce qu’il voit évidemment, à ses pieds, ce petit cadavre ballotté par la houle qui a les yeux blancs, sans regard. C’est affreux. Son linge s’est déchiré. Il glisse sur le dos, brassé par les vagues, ses petits bras ouverts. L’enfant en paralysé de peur, muet, stupéfait. Il veut crier mais rien ne sort de sa bouche tordue. Ce petit noyé ressemble à son frère Raynald qui est venu au monde le 10 mars dernier. Il était le seul garçon de la famille. Maintenant il y en a un autre à la maison. Cela ne lui a pas fait plaisir.

Au début, les premiers jours, il avait souhaité qu’il disparaisse subitement. Il avait formulé des vœux dans ce sens. Folie ! Puis il avait eu honte de ce triste désir. Sa jalousie lui semble maintenant très bête.

Sa ligne est à ses pieds. S’il avait fallu, songe-t-il, que le bébé noyé s’accroche à son hameçon ! Mon Dieu ! Le petit mort s’éloigne. L’enfant à la casquette de toile bleue est bien débarrassé de cette vision. Ses yeux sont maintenant embués de larmes. Il grimace d’horreur. Le bambin noyé dérive vers le bateau amarré à l’ouest. Le garçon fait des signes, veut alerter à grands gestes, les débardeurs. Enfin, il voient le bébé à la dérive. Le garçon observe les deux marins qui ont pris de longues gaffes et qui, rapidement, attrapent le petit noyé, le sortent de l’eau. D’où vient donc cette vieille femme courbée qui s’approche des marins ? Un gras débardeur chauve lui a offert l’enfant pêché. Elle a une longue écharpe et en enveloppe aussitôt le bébé, s’en va vers le bureau de poste de la rue des Commissaires, y entre et disparaît.

Les débardeur ont repris leur ouvrage, des colonnes de caisses s’empilent dans un camionnette rouge.

Ça ne peut pas être son frère. Comment cela aurait-il pu arriver ? Quelle sorcière inconnue aurait pu oser… réaliser son vilain souhait du début de mars, son envie de rester le seul garçon avec trois sœurs ? Oui, il y pense sans cesse, il a voulu ce « Pas un autre garçon dans la famille ». Il regrette tant ce désir inavouable maintenant.

Arrivera-t-il chez lui et verra-t-il, affolé, sa mère en larmes ? « On a volé mon petit bébé dans sa voiturette sur le perron ! » Elle craignait tant un de ces sinistres « voleur d’enfant ». Elle le répétait : « Oui, oui, ça existe, on lit ça dans le journal, il y a des voleurs d’enfants ». Sa mère sortait sans cesse sur le grand perron pour vérifier si le petit frère dormait dans ses langes.

Il l’imagine qui s’arrache les cheveux.

Sa grande honte maintenant.

Il souhaite le retour au plus vite de son père. Il regarde l’heure au quai de l’horloge, midi bientôt, c’est le moment de son retour. Le voici justement avec un grosse boite au bout d’un bras. Il lui fait des signes, lui sourit, marche vite vers lui. L’enfant ramasse tout, referme son coffre d’agrès, replie le banc de tôle. Il est très énervé, raconte, bafouille, décrit ce qu’il a vu. Le père tente de le calmer. Il lui réplique qu’il a peut-être fait un rêve éveillé, le soleil tape si dur, mais oui, c’est un cauchemar éveillé. Son petit garçon fait si souvent, il le lui dit, des rêves insensés. Il lui parle de ses crises de somnambulisme.

L’enfant marche en hésitant, son petit banc à la main, reste perturbé, n’en finit pas de raconter en marchant vers le terminus des trams à quelques rues au nord. Il finit par parler de la ressemblance du bébé naissant noyé avec son petit frère.

Son père, juste avant de monter dans leur tram, le voyant encore tourmenté, agité, finit par le gronder, le secouer, dit : « Ça suffit ! C’était un grosse poupée sans doute. Tu as trop d’imagination, c’est maladif ça ! » Il s’est installé sur une banquette voisine de celui de son père. Il est encore tout bouleversé, c’est qu’il revoit toujours les bras tendus, les yeux blancs, les cheveux blonds mouillés… Il ouvre et referme son petit banc sur ses genoux, donne des petits coups de talon sur son coffre secouant les hameçons, les vers de terre, les appâts métalliques, les cuillers colorées.

Il parle seul, insiste pour raconter encore ce bébé à la dérive ressemblait au nouveau petit frère.

Le père le gronde mais plus gentiment et il en rit; de force l’enfant s’est déchoqué. Mais comment ose-t-il se moquer de ce qu’il a vu de ses deux yeux ? Il lui parle de la vieille femme du bureau de poste, dit que son père n’avait qu’à aller rencontrer les débardeurs là-bas. La preuve était sur les quais. Le père rit encore. L’enfant enrage, voit par les fenêtres du tram le défilé des maisons. Se mord la lange. Il ne dira plus rien. À personne. Jamais. Il a sa leçon. On ne croit jamais les enfants.

Avant d’arriver au terminus, le père avait voulu faire une petite visite à cette petite église qu’il aime tant au bout d’une rue toute proche du port. C’est un rituel de ses lundis midis. Il y a sur le dôme d l’édifice une haute statue de la Vierge, les bras tendus vers le fleuve. « C’’est Notre-Dame de Bon Secours, l’église des matelots, lui a dit son papa. » Ils sont entrés le temps d’une prière, l’enfant encore tendu, le père bien heureux de sa visite.

L’enfant sait quelques prières. Il prie pour son frère nouveau né, qu’il soit bien vivant quand il rentrera à la maison. Le gamin admire tous ces bateaux qui portent des lampions suspendus dans ce sanctuaire. De si jolis luminaires ! Quelques vieilles personnes sont agenouillés, le garçon voit leurs vieilles lèvres ridées qui remuent, les chapelets égrainés, les têtes baisées. Il n’a pas hâte d’être un vieux. Ça non. Cette tristesse, pouah ! Il croit reconnaître la femme à l’écharpe du port ! Il tente de le dire au père, celui-ci se fâche, se lève, l’entraînant aussitôt dans la rue du Bon Secours.

Le conducteur du tram marmonne : « Rosemont Boulevard, boulevard Rosemont ! » L’enfant avait finit par se calmer un peu. En arrivant à la maison, il voit, tout soulagé, sa mère allaitant son petit frère dans la petite chaise berçante du boudoir. «Mon repas est prêt, dit-elle, c’est de la saucisse. Très grillée, comme tu l’aimes cher Edouard ! » L’enfant respire mieux enfin. Le bébé n’est donc pas mort noyé. Pas de prémonition, rien. Il y repense en s’installant à sa place dans la cuisine. Quand il a redit à son père que le petit noyé avait du linge tout bleui, des yeux blancs, le papa lui a dit que c’était donc vraisemblablement une poupée et que la peinture des yeux avait teinté son linge.

Saucisses avalées, l’enfant, sur le grand perron, regarde défiler les automobiles. Il aimerait tant que son père finisse par s’acheter une voiture. Comme la Buick rouge de l’instituteur, M. Laroche, un voisin. Ils iraient partout ensemble. Il aimerait tant voyager un peu. Sortir de sa rue Saint-Denis.

Un tramway fila sur ses rues de fer grinçantes. Il entend une voix au loin : « Marc ? Ton sac ! Marc oublie pas, ton sac. » Il aperçoit une voisine d’en face criant sur son balcon du troisième étage.

La vie ordinaire. Il a eu peur pour rien. Tout est rentré dans l’ordre. Son frère n’est pas mort. Il a changé de sentiment, maintenant il veut qu’il vive longtemps, un jour, ce sera un brave petit compagnon de jeux, qu’il boive beaucoup de lait maternel. qu’il grandisse très vite ! Ses deux grandes sœurs, Lucille et Marcelle sont retournées à l’école. Silence dans la maison.

Marielle, quatre ans et demi, sur la galerie de la cour arrière, tresse les cheveux de sa poupée à la peau noire. La vie continue donc. Il entend encore : « Marc, ton sac ! Marc ! » Il entre, va au boudoir avec son mobilier de jonc tressé, voit son père qui déballe son paquet, c’est un souriant gras bouddah, avec un ventre énorme, en belle porcelaine immaculée. Le père dit :

« Germaine, regarde ça ! Un bouddha ! Pour mes clients du magasin. Je l’ai eu bon marché chez Wong Importing dans le chinatown. Devine combien ? » Mais la mère ne dit rien, sourit, s’en va laver la vaisselle.


7 réponses sur “CHINOISERIES”

  1. Cher Monsieur Jasmin,
    Je dois dire que ce premier chapitre est un pur délice et j’attends avec impatience la sortie de votre roman !
    Merci d’écrire d’aussi beaux textes !
    Priscilla Nobert

  2. BONJOUR MONSIEUR JASMIN,

    VOUS AVEZ ÉTÉ À LA HAUTEUR DE CE QUE L’ON ATTENDAIENT DE VOUS À L’ÉMISSION DE TOUT LE MONDE EN PARLE.

    VOUS ÊTES VRAIMENT UN HOMME EXCEPTIONNEL ET D’UN RARE CARISME.

    AU PLAISIR DE VOUS LIRE.

  3. Bonjour Monsieur Jasmin,
    De Kamloops, en Colombie-Britannique, avec le décalage de 3 heures, je viens de vous voir à Tout le monde en parle. Bravo pour votre verdeur, votre vivacité d’esprit. Vous avez une plume remarquable et c’est toujours un plaisir renouvelé de vous lire.
    Continuez à écrire et longue vie!

  4. Bonjour M.Jasmin.

    Merci pour votre belle présence à TMLP. Un plaisir renouvelé à chaque fois.
    Montréalais de naissance habitant la Côte-Nord depuis 20 ans, il est bien normal pour moi d’entendre qu’en dehors de Montréal, le reste c’est la campagne, mais il n’y a pas beaucoup de vaches « à tirer » à Baie-Comeau…
    Merci encore.

  5. Bonjour Monsieur Jasmin
    Ma femme et moi avons bien rigolé en vous écoutant a Tout le monde en parle.Vous avez été drole et dynamique .Vous avez bien fait de ne pas suivre les conseils de votre beau-frère.Nous avons lu plusieurs de vos livres et je vais certainement acheter votre dernier.
    On vous voit trop rarement,alors on vas vous lire plus souvent.

  6. M.Claude Jasmin, je vous ai adressé un message, au sujet de votre livre Chinoiseries..J’ai connu votre oncle….Je vais essayé de me procurer votre Chinoiserie…Cela m’intéresse doublement, mes compagnes sont parties pour la Chine avec lui, en 1936…Je vous ai mis au courant de la brochure que J’ai faite, sur ce qu’elles ont vécu, en Chine, pendant la guerre….Je vous félicite d’avoir fait cette brochure….
    Rita de Chicoutimi 28 mars 2007

  7. M. Jasmin; Je me suis procuré votre dernier roman…Chinoiseries….très bien. mais à deux reprises votre oncle missionaire mentionne des balades ou incursions dans LAVAL , or Laval fut créé en août 1965. Le texte fait référence aux années 30.
    Bon était-ce une abréviation de Laval des Rapides ?
    J’aime beaucoup.
    Salutations. G.C.

    Dans la famille on disait Parc Laval ou plus simplement Laval.
    CJ

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