LA PEUR DU CHINOIS

J’ entendais souvent la belle chanson de Georges Dor : « Y a un Chinois dan ma rue », et je me souvenais : chez nous, on se battait pour ne pas avoir à y aller chez ce Chinois, buandier du coin de la rue. Enfant, le nettoyeur, dégraisseur (et empeseur) des chemises à papa-à empois chinois bien entendu-nous effrayait. En ces années 1930, c’était notre sotte frayeur des « étrangers». Sa boutique -comme les autres dans toutes les paroisses d’ici- nous semblait un lieu bizarre, louche, avec ses enseignes de grandes lettres chinoises blanches sur fond marron, son comptoir à guichet protégé de « broche à poule », les fortes odeurs inconnues, ses rustiques paquets de rude papier kraft, marqués de pictogrammes incompréhensibles.

Brrr !

Cet homme « aux yeux bridés », à la chevelure de jais, avec souvent cette queue de rat,-« longue couette »- qui nous intriguait, à l’étrange faciès, ce drôle d’humain venu du fond de l’Orient, baragouinant un anglais approximatif… hum, oui, c’était un effrayant bonhomme, un mystérieux commerçant.

Nos mères nous avertissaient : « Ne mangez jamais les papillotes offertes -nommé klandake-on ne sait jamais ! », rien pour nous rassurer. Des légendes urbaines circulaient : « Il y en a qui kidnappent les enfants pour les vendre à de vilains exportateurs… japonais ! ». Ou : « Certains Chinois empoisonnent les enfants ! », etc.

Alors, quand notre mère disait : « Qui va aller chez le Chinois du coin porter -ou chercher- les chemises de votre père ? », on courrait se cacher.

Pour ses plus gros clients « réguliers » -les « professionnels » de ma rue Saint-Denis, médecins, notaires, avocats- le Chinois faisait sa ronde hebdomadaire. Voyant passer ce mystérieux bonhomme en sandales, avec sa grosse poche sur le dos, c’était nos cris moqueurs, à l’abri, bien mal cachés derrière les bosquets clôturés des parterres : « Tchin-Tchin macaroune ! Tchin-tchin, makakaï ! » ET nos rires effrontés de gamis sauvages !

Le noble citoyen de « l’Empire du milieu » faisait mine de ne rien entendre. Son indifférence multipliait l’aura bizarroïde de « l’Étranger ».

Un bon matin, papa osa l’inviter dans le portique car il tentait de déchiffrer des mots écrits en chinois par son frère, le missionnaire en Chine du nord. Ce fut un moment énervant. D’abord on jugeait notre père bien courageux, les adultes n’ont donc peur de rien, de personne ? Notre père, sortant son anglais boiteux, discutait avec l’homme à couette comme avec une connaissance familière. Quel culot ! Le buandier tout souriant -mais ces sourires n’étaient-ils pas un leurre, une manigance ?- fit des efforts méritoires comme traducteur. Mais n’arrivait à rien. « Ah ! C’est qu’il doit venir du sud et il ne comprend que le cantonnais et rien au mandarin », dit papa frustré.

Un bon jour de l’été de 1940, ce sera enfin la bonne surprise : ce buandier chinois était un homme ordinaire, normal. Papa avait loué, pour la première fois, un « camp » d’été à Pointe-Calumet et un samedi midi de début de juillet, qui voit-on s’amener au rivage, avec deux très mignonnes fillettes chinoises ? Lui, l’effrayant blanchisseur de notre coin de rue, en bon père de famille (!) , en maillot de bain (!), comme nous tous ! Muni de « chambres à air », ancêtre des jouets-flotteurs actuels.

Sa femme allait tenir un comptoir de « mets chinois », une première à Pointe-Calumet ! Et à trois rue de chez nous, de la Pointe-Demers. .

Il était donc un papa comme les autres ? Ma mère, pas moins rassurée que nous, devint peu à peu la voisine amicale de cette maman chinoise. Nous allions changer d’attitude. À jamais. Avalant même volontiers de leurs « klandakes », jadis maudits !

Les papillotes chinoises avaient fort bon goût, meilleures même que ceux, classiques, marqués « Tire Sainte-Catherine ». Fin de cette peur niaise !

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