UN CALENDRIER CHINOIS SECRET !

Jeune gamin, déjà, je fumais en cachette ! Bien plus, je fournissais en cigarettes mes petits copains. C’était du temps où le tabac n’était pas encore montré comme un poison, un fléau. 1943. Étais-je généreux ? Non, car chaque paquet de Turrets, ma marque préférée, ne me coûtait pas une cenne noire. Je « piquais ». Chaque fois que mon père me demandait de garder son restaurant, c’était l’occasion d’un larcin. L’occasion aussi de me faire -facilement- des amis.

Nos débuts de jeunes fumeurs, vraiment précoces, débutèrent quand l’on découvrit qu’il était possible de couper en petites pièces un fauteuil d’osier remisé dans le hangar de la cour, de les allumer et de les… fumer ! Ce fauteuil coupaillé -avec nos canifs à quatre lames- en longues cigarettes finit par y passer entièrement ! C’était pénible, étouffant, si difficiles d’en tirer chaque « poffe ». On grimaçait et on toussait fort. On a fumé tout le fauteuil peu à peu !

Cela jusqu’à ce jour d’une première tentation : piquer mes cigarettes au magasin de papa. J’ai longtemps hésité, ma mère répétant : « On arrive mal à joindre les deux bouts avec ce petit restaurant, si votre père se décidait à aller travailler à l’extérieur comme tous nos voisins. Avec cette guerre, il y a tant de bonnes places dans toutes ces usines d’armement. »

J’hésitais… ne pas empirer notre situation précaire. Face au long congé de Pâques de 1943, j’ai fini par passer à l’acte. Mon père ne disait-il pas qu’il faisait un si petit profit, quelque sous, pour chaque paquet vendu ? Je croyais donc à un vol certes mais d’un bénignité totale. Un plein paquet nous durait très longtemps.

Il ne fallait pas se faire prendre, on fumait donc en cachette des adultes des alentours, dans le petit « cocron » de l’escalier en colimaçon menant aux étage de notre logis. Nous devions fermer la porte de ce tambour de tôle -tant de commères, potentiellement dénonciatrices, rodaient sur leurs longues galeries.

Il arrivait que l’on écrasait nos cibiches, gardant ces « scountches » pour plus tard, quand survenaient ces damnés livreurs dans l’escalier clandestin :le marchand de glace, de légumes, voire le « guenillou », regrattier bien encombrant.

Or un bon matin, « gardant » la gargote de papa, plus aucun paquet de « Turrets » ! Je craignais les Westminster comme les Buckingham, tabacs trop forts ! J’ouvre donc avec précaution cette grande armoire à tablettes espérant dénicher derrière -peut-être de mes Turrets.

Le haut meuble comportait ainsi des cachettes, des réserves. À ma grande stupeur, qu’est-ce que je découvre ? Un calendrier illustré, un calendrier chinois ! La page du mois de mars montrait une fort jolie pin-up girl… « made in China » ! Très déshabillée !

Cette jolie chinoise très « écourtichée » était autrement excitante que ma Vénus dans le petit Larousse, image minuscule d’un pouce sur un pouce ! Je n’en revenais pas ! Douze grandes pages, douze beautés affriolantes et quasiment nues !

Je découvrais « un autre » père ! Qui était au juste cet homme ? Mon père, pieux membre du Tiers Ordre, qui me traînait parfois à la chapelle des Franciscain, rue Dorchester pour m’apparaître dans le chœur vêtu d’une robe de moine, avec chapelet à grains énormes et silice à la taille ? Un menteur ? Pire, un imposteur ?

J’étais -sans mon paquet de Turrets- sous le choc.

Si ma mère apprenait pour ce calendrier osé ? Quel lourd secret désormais pour un gamin. N’était-il pas bien plus grave « que fumer en cachette » de conserver ces images libidineuses en diable ?

Ma terrible découverte me donnait meilleure conscience, lui aussi, mon propre père, était un coupable, non ? Je le tenais !

J’ai fini par refermer ce panneau sur pentures avec l’idée que, me faisant attraper en délit de vol de cigarettes, j’avais désormais un fameux moyen de… chantage. Hon ! Je me voyais, pris sur le fait, lui lancer aussitôt : « Et toi, papa, tes filles chinoises toutes nues hein, hein ? »

Ce serait lui, mon pieux papa, qui serait démasqué, non ? J’imaginais son embarras. Pire : une idée audacieuse me vint : enlever, emporter ailleurs, dans mon « coffre aux trésors » secret, son calendrier chinois, lubrique à mes yeux d’enfant.

Ce que je fis.

Papa n’oserait certainement pas porter plainte à qui que ce soit ! Oui, je le tenais. Je décrochai son « scandale en images » et je filai vers le hangar avec le calendrier maudit sous mon coupe-vent.

Patatras !, fourrant la chose choquante au fond de mon coffre, voilà que surgit derrière moi, très soudainement, ma sainte mère…qui fonce dans la shed vers la poche à patates avec son grand plat. Je ne sais où me mettre ce calendrier en mains ! « Qu’est-ce que tu me caches on p’tit gas ? » Toujours vive, la voilà « la main dans le sac », dirais-je, « sa main sur les Chinoises en légers maillots de bain ».

Je devais être rouge comme une tomate. Je ne sais quoi dire, impossible de dénoncer mon papa. Maman : « Saudit p’tit vicieux va ! Où as-tu trouvé cette cochonnerie, hein ? »

Silence.

Solidarité entre mâles. Oui, silence nerveux. Enfin je lui bafouiller un mensonge : « C’est pas à moi. J’ai trouvé ça dans la poubelle du notaire Décarie. Je voulais déchirer ça. C’est une honte maman ! » Elle m’arrache le calendrier chinois.

Son « déchirage » fut fait illico ! Oh, les mains énergiques de ma prude mère. Je quittai le hangar tout penaud, surtout très embarrassé : mon père ne comprendra donc jamais comment, où, a pu se volatiliser -mystérieusement- son calendrier de beautés chinoises !

Je n’en entendis jamais plus parler !

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