La petite histoire d’une aquarelle

«Me voilà pris avec une autre commande, torrieu ! J’avais promis — il y a un an— à la « magnifique » Soeur Gagnon, âme active et fondatrice de « La Maisonnée » dans « La petite patrie », un paquet d’aquarelles inédites qu’elle pourrait vendre pour ramasser des fonds. Pour son œuvre —les femmes démunies de son coin. Elle vient d’acquérir — déménageant de son pauvre petit logis-refuge— le grand presbytère Saint-Jean de la Croix, rue Saint-Laurent, angle Saint-Zotique. Au cœur de « La petite Italie ». Son voisin sera donc cette « Église-vendue-en-condos ». Or, une dame me contacte par téléphone samedi matin : « Oui, ça va se faire votre expo, aiguisez vos plume et mouillez vos pinceaux M. Jasmin. » Elle veut jumeler l’expo avec l’installation d’une sorte de centre culturel dans le sous-bassement de l’église Saint-Arsène, rue Bélanger. Elle dit loger rue Liège angle Saint-Denis et a à cœur de ré-animer un esprit « petite patrie » chez les résidants du quartier.

«Faut dire que je suis fier de mon « guenillou plein d’poux » et sa barouette à cheval.»

J’ai tenté de la décourager mais c’est une farouche acharnée et aucun de mes arguments n’ont pu lui faire baisser les bras. J’admire cela. Elle vient donc me rencontrer, ici, demain matin pour discuter de cette « affaire » caritative et culturelle.
Bigre ! Diantre ! Sacrebleu ! M’installer, tout l’été, à mes tables à barbouiller à l’atelier-cave ? Aile m’en grondait déjà tantôt. « Non, lui ai-je dit, je poserai mes couleurs dehors, en plein air ».
Je dois vite maintenant contacter Sire Graveline (chef en éditions pour VLB, Ville-Marie, Typo, etc.) qui a les droits du livre (« La petite p. ») pour qu’il accepte la publication du récit populaire avec mes aquarelles. Ces tableaux —les originaux— seront donc exposés et vendus par la suite. Au fond, c’était un vieux projet chéri et abandonné (par paresse) et voilà qu’en y étant comme forcé, cela va se réaliser maintenant. J’espère. Ainsi je singerai le célèbre Clarence Gagnon et ses illustrations fameuses du roman de Louis Hémon : « Maria Chapdelaine ».
Ouf, du boulot ! »

Journées nettes. 20 mai 2002

Ce matin, message urgent expédié à M. Graveline, éditeur chez Sogides (Typo) qui a acheté à « La Presse », ex-éditeur, les droits de « La petite patrie » mon récit, je dirais « emblématique » et parfois encombrant quand trop de monde s’imagine que c’est tout ce que j’ai publié dans ma vie !
Or, avant-hier, mardi, un couple étonnant s’est pointé chez moi. Ils sont comme fous de ce récit qui fut télévisé (1974-1976) en version « jeunes- adultes » puisque le réalisateur ne voulait pas d’enfants dans son casting. Lucille, une retraité qui habite le quartier du récit, Villeray, la compagne du couple, est un phénomène. Elle est en tain d’organiser un Centre culturel en s’associant au curé de Saint-Arsène, rue Bélanger. Elle a bossé à Ottawa (dans l’entourage des Trudeau et Cie !) et dit avoir un million de bons et utiles contacts.
Bavarde, enthousiaste, fringante, je n’ai pas pu refroidir cette Lucille ! Le compagnon rigolait : « Vous la connaissez pas. C’est une fonceuse que personne ne peut faire battre en retraite. » J’ai tout essayé, on peu me croire. Non, rien à faire, acharnée, elle est certaine que son « affaire » sera un succès. Si bien que me voilà embarqué dans sa galère.
De l’ouvrage pour tout l’été. Je raconte : depuis fort longtemps je songeais à illustrer de mes aquarelles ce récit nostalgique. Oui, singer l’album formidable du grand Clarence Gagnon pour le roman de Louis Hémon « Maria Chapdelaine ».
Je ferai donc, en juin et juillet, des tas de dessins coloriés sur le guenillou, l’affûteur de couteaux ambulant, le maraîcher, etc. Lucille organisera une expo de cette ponte dans le sous-sol de l’église Saint-Arsène. Le profits iraient aussi à « La maisonnée », un essentiel refuge pour femmes en détresse dans Saint-Jean de la Croix, animé par la formidable Sœur Gagnon.

Journées nettes, 23 mai 2002

Coup raide sur la tête hier après-midi. Pierre Graveline (un de mes éditeurs) me dit : » non ». On ne fera pas, Claude, cet album espéré avec vos illustrations et la ré-édition de « La petite patrie ». Je ne lui en veux pas tellement. J’ai rêvé de trop ? Graveline m’explique, très aimablement, que leur maison (Sogides, Ville-Marie, Typo, etc.) n’a pas d’expérience en ce type de livre un peu luxueux. Ne croit pas à un bon succès de vente. Ce qui est probable. Qu’en « poche », pas cher donc, le livre fonctionne fort bien et que ça suffit. L’exposition et concert de Francine Ladouceur, lundi le 14 , à l’église Saint-Arsène, rue Bélanger va se faire sans que l’on puisse promettre aux acquéreurs que leurs images seront dans un bel album édité ! Eh ! Je téléphone vite ce maudit « pépin » à Francine. Elle garde sa bonne humeur.
Il me reste quoi ? Cet artisan-éditeur, René Jacob, pharmacien et auteur, de Saint-Georges-de-Beauce. Il veut travailler avec moi. Il a édité des livres illlustrés de Clémence Desrochers. Il m’a fait parvenir hier des exemplaires ici. C’est joli. Bien modeste. Il n’a visiblement pas les moyens d’un Sogides, géant des livres ici. Je vais lui écrire.
Folie ? J’avais cru à une sorte d’hommage, de généreux « salut » à bibi, de la part de Sogides en me disant « oui » à mon album rêvé; après tout, « La petite patrie » comme « Pleure pas Germaine », rapportent bien des sous au… géant et depuis des années ! Tant pis ! Je me consolerai. Pas mon genre, de passer par dessus le directeur Graveline et d’aller brailler, protester, insister chez le PDG, Pierre Lespérance : « Sans coeur, vous me devez bien ça, etc. » Non. Je me consolerai.

Journées nettes, 25 septembre 2002

Lundi soir, Aile et moi, sur le parvis de Saint-Arsène. Pas de lumière. Parking rue Christophe-Colomb et aussitôt, Aile, émue, reconnaît son école (de 8 et 9 ième année) Saint-Arsène quand elle habitait la petite rue Molson. Dans le portique, un peu de lumière, pas beaucoup, car au dessus de ma quarantaine d’images, des ampoules pas bien brillantes et mal installées pour éclairer efficacement ma ponte. Deux tableaux de haut (!) sur deux sections de panneaux tristement sombres. Ambiance un tantinet lugubre. Hélas, on a collé les cartons des titres et aussi les étiquettes des prix sur les vitres. Bang, de même ! Aile m’aide à retirer les quarante étiquettes, nous les recollons sur ou sous les encadrements. Ouaille ! Francine L. s’amène, fatiguée mais heureuse. Vin d’honneur avec Le président d’honneur (moi !). Rencontres aimables. Petite armée de bénévoles. Curé « latino » du lieu, M. Villars, causette aimable. Vin rouge en verre de plastique. Amuse-bouches classiques. Andrée Huard, une fidèle du journal, me remet une monographie sur Villeray, d’hier à aujourd’hui. Merci !
Nous nous sommes entendus, Aile et moi, pour rester calmes…et paraître contents. C’est ce qu’on fait. Me sœurs arrivent, joyeuses, les compagnons n’y sont pas tous; ma belle bru, Lynn, et mon cher Marcogendre sont venus, mes enfants aussi et trois de mes cinq petits-fils, tous examinent mes illustrations petitepatriesques. Joyeux caquetage. Bientôt ce qui se nomme une petite foule. Un public bon-enfant remplit la nef peu à peu. Et la dévouée Francine arrivera à vendre…. trois ou quatre aquarelles. En est toute fière. Ma surprise car ce n’est ni le lieu ni le public pour vendre des tableaux ! La sœur Madeleine Gagnon s’amènera, tombera dans un escalier et repartira aussitôt sur le dos en …ambulance ! Tristesse ! Énervement aussi. Silence partout, c’est parti : tout en avant (exigence de Francine ), seuls dans un long banc de chêne, Aile et moi. Nous semblons… un ridicule couple princier ! On rigole…sous cape. Un chœur de chant (celui de Dagenais) fait entendre un vaste pot-pourri de très belles chansons, anciennes et modernes.
Entracte.
Fumées bleues sur le porche ! Luc de La Rochelière y va de son jeune répertoire. Tirage au sort, par bibi, d’un billet pour un séjour-santé dans un hôtel :paf ! je tire le numéro de ma sœur, Marielle. Ma gêne. Je jure l’impartialité. On rigole. 22h et fin de la cérémonie. Tout le monde semble content. À la toute fin, mon fidèle Marleau, vrai diacre inattendu, m’apparaît dans la grande allée. Ce courrielliseur ironique me semble un compère tout heureux de rencontrer son correspondant. Il me dit qu’il ne s’exilera plus à Cap Saint-Ignace, c’est probable. Et puis se sauve. Comme un voleur, comme Lynn et mon Daniel d’ailleurs ! Les sauvages ! Dehors la nuit. Je respire. Aile respire aussi qui n’aime pas trop ce genre de cérémonial légèrement empesé.

Journées nettes, 15 octobre 2002

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