« Des branches de jasmin »

« Des branches de jasmin »  L’art d’être un grand-père délinquant

, publié chez VLB éditeur , actuellement en librairie

CHAPITRE 4-
un trésor caché…

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1992 et, enfin, le début du printemps se pointait cette année-là à ce magnifique parc, dit de La Visitation. Là même où j’avais remarqué lors d’une une excursion précédente une sorte d’archipel. Les neiges fondantes davantage de jour en jour formaient en effet des îlots, c’était selon les hauts et les bas du grand parc public . Il longe le rivage de la rue Papineau à l’ouest jusqu’au boulevard Saint-Michel à l’est.

Arrivé rue Chambord en ce beau jour printanier de 1992, je déclare solennellement : « Écoutez-moi bien, mes amis, prenez-vous chacun une pelle, on va creuser aujourd’hui. J’ai lu des informations secrètes et nous allons à la découverte d’un trésor caché. Dépêchons-nous.» Les trois gamins s’excitent : « Un trésor papi, un vrai ?» Je vais, au cabanon de leur cour pour m’emparer de la pelle pointue du papa, Marco. Deux du trio sortent leur petite pelle de scout, le benjamin prend sa pelle de tôle rouge.

En route ! Stationnement de la volks et nous fonçons vers le grand parc. Je distingue un des îlots entourés d’eau : «Vous voyez cette île ? Elle sera notre île, les gars. D’après mes informateurs, c’est là que des pirates disparus auraient enterré leur trésor. Leur surprise, un doute : « Comment ça, quels pirates, papi ? » Je sors ma fable : « Mes amis, il y a très longtemps, des flibustiers cherchaient par ici une route d’eau pour atteindre la Chine. Il y a eu de terribles batailles sur cette rivière, des voiliers ont sombré. Un groupe de ces forbans -je ne manquais jamais de tenter d’enrichir leur vocabulaire- fut obligé de cacher leur trésor sur cette petite île,ici. Au travail mes amis ! »

Les enfants regardent longuement la rivière des Prairies, à proximité, semblent imaginer des combats épiques, ils sont graves, comprennent qu’ils font face à une découverte d’importance. Les enfants sont si sérieux à l’occasion, on ne le sait pas assez. Il y avait toute cette eau autour du monticule mais, la chance, nous trouvons un solide madrier près d’une table de pique-nique. Ce sera notre passerelle. David, l’aîné, m’aide, joue toujours le plus fort et, vite, nous voilà sur « notre » île au trésor. Les pelles vont s’activer.

« Creusons, mes amis, oublions pas, c’est écrit dans la loi maritime : qui trouve, garde ». Aux quatre coins de notre îlot de circonstance, pièces de gazon qui lèvent. Les langues sont sorties. L’énergie des chercheurs n’est-ce pas ? Ça creuse ! J’ai bien pris soin de m’isoler des garnements et, dans mon coin, , je soulève un coin de terre pour y déverser « le trésor ». Je me vide les poches de mon coupe-vent. Avant cette expédition, j’étais allé rue Saint-Denis coin Jarry, dans un « dollarama ». Achat de colliers, bracelets, bagues. Bimbeloterie bon marché, pacotille. J’en avais pour vingt dollars. Bêtise d’un distrait, j’y jette aussi toute ma menue monnaie. Je le regretterai. Vite, je replace soigneusement mon morceau de tourbe.

Je gueule : « Mes amis, une intuition, si vous veniez creuser par ici »; les trois accourent et piochent fermement. Ça n’est pas long…des cris de joie : « Viens voir ça, papi ! Le trésor des pirates, on l’a trouvé ! » Je m’approche, feignant l’heureuse surprise : « Déjà ? Bravo! C’est à vous comme la loi des mers l’affirme. »

Peut-on imaginer mon plaisir de les voir se remplir les goussets avec ces précieux bijoux… à un dollar pièce. Ou bien moins encore. Au bout de quelques instants j’entends David qui me secoue une manche : « Mais papi, regarde donc ça, c’est de l’argent d’aujourd’hui, ça. Comment des pirates de l’ancien temps pouvaient avoir ça ? » L’aîné, huit ans, en a les sourcils en accents… très circonflexes. Quoi dire sur cet anachronisme ? « Ah ! Ça se pourrait que quelqu’un qui aurait déniché le trésor, bien, dérangé et voulant revenir plus tard… en guise de repère, il aurait jeté sa monnaie». Ouf ! Trop excités pour réfléchir, on avale ma couleuvre. On vide le trou de ses brillants bijoux. Bourrage des goussets en vitesse.

Hélas, s’amène une rouge camionnette frappée au sigle de la municipalité ! En sort, apparemment courroucés, deux gardiens casqués de leurs « helmets » jaunes : « Holà ! Eh ! Vous autres ! Qu’est-ce que vous fichez là avec des pelles ? » Le silence des gamins. Leurs regards tournés vers moi. Ce grand-père délinquant a toujours réponse à tout, n’est-ce pas ? J’hésite, je cherche et j’espère que ces adultes vont comprendre : « C’est qu’on a su…Pour des pirates échoués ici, qui auraient caché leur trésor ». Le plus âgé des deux « cols bleus » a sans doute perdu le sens du jeu : « Pas de niaiserie si-ou-pla ! Vite, remettez le terrain en état, ensuite vous déguerpissez. Sinon ce sera la police et les amendes ».

Un silence de mort règne. J’essaie un : « Vous allez me comprendre, ces enfants… ». Le plus jeune des gardiens se montre moins agressif : « Monsieur, vous devez comprendre que personne n’a le droit d’abîmer un terrain public. Replacez la tourbe et partez. On va fermer les yeux. » « Bon, compris. On va s’en aller, les gars ». Un silence de révolte, il restait peut-être des bijoux. Le « vieux » du duo de gardiens grogne maintenant. Hâtive réparation du gazon bêché. Je quitte par le madrier. Les trois gamins me suivent. Un départ de jeunes dépités. En silence. Près du boulevard, nous retournant, on voit derrière nous au loin les deux hommes casqués qui jettent dans leur camion notre passerelle improvisés.

Dans le parking du parc, je dis : « Désolé mes amis, j’aurais mieux fait d’aller d’abord à l’Hôtel de Ville et obtenir « un permis de creuser ». L’aîné du trio me secoue encore une manche : « Sais-tu quoi, papi ? C’est des bandits. Ils font semblant de travailler pour le parc. Deux voleurs déguisés ! » Je lui dis : « Tu as vu comme moi leurs casques jaunes et le camion numéroté ? ». Il me réplique : « Pis ça ? N’importe qui peut s’acheter ça, des casques, et même voler un camion de la ville. C’est des jaloux. Cette nuit, ils vont revenir prendre le reste du trésor ! » Il fulmine, donne des coups au sol avec sa pelle. Les deux autres acquiescent, grommellent aussi : « Oui, oui, des voleurs jaloux . » Gros bouillons d’indignation juvénile…

…qui me fait rire. Par en de dedans et je suis ravi une fois de plus.

En voiture, je les console : « Ne vous en faites donc pas. Ce soir, rendu chez moi, je vais les dénoncer, je donnerai leur signalement et la police les attrapera. On reviendra un soir avec des torches électriques, c’est promis ! » Ils se calment. Les enfants ne vivent qu’au présent immédiat. L’un chante une ritournelle apprise à la maternelle, l’autre me demande si on va aller « au cornet de glace molle », pas bien loin. Je sais bien que, demain, cette chasse au trésor sera oubliée. Ils seront pris, captivés par un nouveau jeu, une nouvelle aventure.

Ce fut donc « l’adieu au trésor » une fin d’après-midi de 1992. Ce matin-là mes gazettes parlaient de :

« Moscou, capitale où se signait, avec les Étatsuniens, le premier accord START. 1992 c’était les deux Corées et trois états Baltes, pays libres désormais, admis à l’ONU. Quand donc « Québec-à-l’ONU ? Avec la Micronésie et les Marshall, au rivage de l’East River à New York, on comptait 186 pays à l’ONU. Oui, à quand « ton tour » Québec ? J’apprenais qu’une citoyenne de la Birmane, Aung San Suu Kyi, recevait le Prix Nobel de la Paix. Ô cette pauvre Birmanie d’aujourd’hui !

Je narrai à Raymonde, ma femme, cette chasse au trésor avortée, si brutalement interrompue, elle rigolait : « Belle leçon de délinquance, bravo le papi ! » Au dessert, ma brune me raconte ses heures parfois difficiles en salle de répétitions. Pourtant elle est heureuse dans ces sous-sols bétonnés de la SRC. C’est cela aimer son métier, aimer malgré tout ces journées de fébrilité internée avec son équipe dans la régie d’un studio…rempli des fumées de cigarettes. Elle me narrait le défilé des grands bonheurs et des petits malheurs techniques. Ses déceptions aussi forcément quand on imagine -sur papier- des scènes grandioses, des images surprenantes.

Soudain : « J’aime mon boulot mais ça devient trop dur. Il faut faire de plus en plus vite. Budgets rapetissés, moyens réduits mais bientôt, fin des frustrations et, comme toi, ce sera la retraite. » Je me taisais. Je ne disais rien car je savais trop son plaisir de la réalisation… malgré tout. Un peu plus tard, elle m’annoncera qu’on lui offre de faire du coaching auprès de jeunes réalisateurs fraîchement nommés et en semblait comme flattée. Je me questionnais. De toute urgence, devoir former des nouveaux ? Avait-on poussé tout le monde à la retraite avec trop d’empressement ? Plus tard encore, on lui offrira d’évaluer la faisabilité les tas de projets de dramatiques.

Le temps passa.

Un jour d’avril de cette année 1992, retour au parc de le chasse interrompue… plus d’îles évidemment, plus de ruisseaux, plus de neige quoi ! Laurent, l’enfant-du-milieu cherchait son île : « Papi, est-ce que la Ville aurait tout rasé, tout aplati et ramassé… tous les trésors ? »

Je haussais les épaules.

Certains soirs, crevés, – coin Papineau et René-Lévesque, je devais être en studio aux aurores- on louait des cassettes vidéos. Le modus-DVD n’était pas encore né. Certaines semaines d’enregistrements à la chaîne –un acteur s’exile en province pour un film, une actrice tombée malade a loué aux Antilles– c’était « les heures de fous » et on devait manger en faisant le tour des restaurants voisins, rue Van Horne rue Bernard, rue Laurier. Jasettes à en plus finir avec des camarades. Quelques polémiques sur théâtre actuel, essais d’un cinéma fragile, la télé souvent trop moche, et, ma branche, la littérature québécois qui se fait.

Rentré tard, étendu au lit, je rouvrais ce cher livre de poche sur la physique moderne. J’apprenais : « 1926 : année de l’équation de Schrödinger qui amena le début des querelles. Conservateur versus innovateurs. Querelles pointues de savants sur les « particules versus ondes ». Je souhaitais candidement la victoire des « ondes ». J’étais du monde des ondes après tout !

Les particules seraient donc en fait des ondes. Ô neutrinos, mini électrons ! Ondes donc et qui viennent en paquets. Alors on dira dorénavant « quanta », quantum » au pluriel t, de là le mot à la nouvelle mode : « quantique ». Ça allait, ça rentrait.

Je m’instruisais : « Le Français, Louis de Broglie -avant tout le monde- avait vu juste !

Merde, ça se complique toujours en ce maudit domaine : nouveaux débats orageux chez les physiciens conservateurs. Ils protestent : comment osent-ils, ces illuminés, parler d’indéterminisme, d’aléatoire, de flou ? » Un scandale. Et pire encore… ils parlent de chaos ? Je m’en moque bien, moi le cancre, le borné, le chassé du collège. Tu parles. Battez-vous messieurs !

Ô grand Einstein, faites que je finisse, au bout du bouquin, par tout comprendre ! Facile, hein le bonhomme, de forger une légende de voiliers noyés dans la rivière des Prairies ? D’inventer des pirates, un trésor. Plus difficile d’accepter ce mot qui semble déplacé : chaos ! Pas facile de bien saisir l’aléatoire, l’indéterminé. Alors, j’éteins. Bonne nuit monsieur Shakespeare, l’ignorant du quantique : Dormir, rêver

Oui, rêver à un voilier, primitif et moderne à la fois, je le voyais, il voguait toutes voiles dehors, à un coin de rue de chez moi, au milieu de l’étang du parc voisin, Saint-Viateur. J’y courais seul sans mes petits mousquetaires, je trouvais un trésor, ô !, c’était une belle bague jaune, du topaze, ma pierre de naissance le novembrien. Enfin cette bague que je ne trouvais jamais, enfant, dans mes sacs de maïs sucré, Crackers Jack.

AH oui, dormir, rêver…

 

  • Vlb éditeur
    ISBN 978-2-89649-030-1
    Parution : avril 2008

 

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