Le Testament

Projet de roman (stoppé)

NOTES :
(16 Mars)
(partir de Gaston Bachelard sur les quatre éléments)
1-LA TERRE : l’halloween, la toussaint, la mort, la vieillesse, les cimetières, le monument à graver, la nuit, les anciens, l’automne, le feu, les masques de la vie…
(tempérament mélancolik)
2-L’AIR : Le solstice d’hiver : Noël, les débuts de tout, la naissance, les rêves, les promesses, le testament , le refuge, le froid, la neige, la glace…
(tempérament pituitaire)
les pâques, l’espérance, le sursaut, le renouveau, les bourgeons
(tempérament… billieux )

la saint-valentin, cupidon, le chocolat, les pâques, les promesses, les illusions…

4-LE FEU : la saint-jean, bûcher des vanités, l’histoire, le passé, la mémoire, l’héritage, l’avenir,
(tempérament sanguin)



LE TESTAMENT (Le livre délivreur)

CHAPITRE UN :

Plein de monde ce soir d’automne. Ce théâtre moderne né d’une usine de confiture. Partout murs de briques vieillies. Tuyaux apparents au plafond. Une rue du vieux faubourg. Entracte. Sembler heureux. Bavardages animés dans tous les colins du hall. Faire semblant qu’on aime. Tout le monde autour si satisfait. Des camarades nous entourent, se tapent dans le dos, dfes bises fusent. Entre acte.

Foule de connoisseurs. Ce metteur en scène est un Allemand, originaire de Roumanie. Un génie. Selon les connoisseurs. Ne pas dire ma déception. Toujours paraître correct, en harmonie, me méfier de mes discours de bravache. Je ne suis plus critique. Je suis chômeur. Me guérir enfin. Ne pus embarrasser ma compagne. Me taire une bonne fois. Sembler bien dans le coup, dans le vent. M’intégrer au groupe d’amis. Des gens si ouverts.

Que fait-elle ici ? Ma mère ici ? Incroyable. Elle porte son vieux manteau de drap gris. Elle me cherche ? Elle me voit. Elle fonce. « Mais…maman, que fais-tu dans ce théâtre ? » Elle:« Ah ! C’est un théâtre ? On m’avait dit de venir une fois de plus. Qu’ils remettaient ça, la tradition. Ils donnent de la confiture. Comme à chaque début d’automne, il paraît que… »

Elle se tait, regarde partout, semble perdue. Ma gêne. Sa gêne. Cela faisait des années qu’elle n’y allait plus « aux confitures données ». Elle ne savait pas. Pas au courant. Elle répète : « C’est un théâtre maintenant ? »

Elle sent qu’elle n’est pas à sa place ici. Qu’elle détonne. Dans son sac des bouteille vides. Me les montre. « Il fallait, dans le temps, fournir les pots. » Maigre sourire. Si déçue. Je lui prend un bras, je la reconduis vers la sortie. Elle bafouille : « Tu viens plus jamais nous voir ? » La vérité, elle dit la vérité.

Escaler avec cordages, câbles épais d‘acier noué. On descend lentement. Derrière nous, quelqu’un gueule dans le hall : « Strelher est un génie, mes dames et messieurs, c’est un génie ! » » On applaudit le criard. Maman : « C’est qui ça ? Un fou ? » Je lui dis : « Veux-tu que je m’arrange pour que tu puisses voir la fin du spectacle ? » Elle : « C’est un spectacle de quoi ? Est-ce comique ? » Je dis : « Non, c’est un drame, je pense, on sait pas trop encore. Je crois que c’est une tragédie ».

Je pousse la lourde porte. Il pleut un peu. Ciel gris. Rue mal éclairée. « Tu es venue par le métro je suppose ? » « Oui, station Beaudry, pas loin. Va-tu venir faire un petit tour mon gars ? » Je fais une vague promesse. Je la regarde s’en aller. Petite bonne femme ronde courbée sous les lieurs des réverbères.

Le hall de nouveau, lumières qui clignotent. Ça va reprendre. Ma chère Aile sort des toilettes. Deux actrices vieillissantes l’entourent. Elle semble me chercher des yeux. L’envie d’aller vite retrouver ma vieille mère. Me retenir. Je marche ves elle. Elle dit : « On t’a vu avec une vieille femme, c’est vrai ? » Moi : « Oui, euh, oui, imagine, c’était maman. Elle croyait encore qu’on donnait de la confiture. Comme dans son temps. » Un comédien connu vient la saluer : « On s’ennuie de toi, tu sais. Tu as pris ta retraite trop tôt. Tu étais la meilleure,. Le sait-tu bien ? Quand reviendras-tu ? Personne ne t’a remplacée tu sais ? » Aile sourit, baisse la tête, me prend le bras. La lumière baisse dans le hall.

Il faut vite regagner nos sièges.

La scène est vide. Une petite lune de carton brille. Une trompette se lamente. Des coulisses sortent des fumées orangées. Et la voilà ! Encore elle ? Dans son pauvre manteau.

Ma mère met une main en visière, regarde dans la salle. Elle avance vers le public.

Elle dit : « Est-ce que tu es là ? » Je ne sais plus où me mettre. Ma compagne me tire une manche : « Mais.. c’est elle ! Ta mère, non ? » Je me lève, je ne sais plus quoi faire. Elle m’a vu ? Elle dit, criant presque : « J’avais oublié de te dire…ton père va très mal, mon petit garçon, très mal ». Je crie vers elle : « Maman, j’irai, c’est promis, maman, j’irai, dès demain, j’irai le voir. » Des gens regardent autour d’eux. Un machiniste se montre, saisit ma mère aux épaules et la force en rentrer en coulisses.

Je quitte vite l’allée.

Excusez, excusez, excusez…

Je grimpe vers la sortie de la salle. Je cours vers les coulisses. Quand j’y arrive, elle n’y est plus, nulle part . Je demande à un technicien qui déroule un long gras fil noir : « Où est allée la femme, la vieille femme…sur le plateau ? » Il me dit : « J’ai rien vu, j’arrive de l’atelier d’en bas. Otez-vous de mon chemin, c’est pressé ».

Je marche vers un couloir, les loges. Un enfant caresse un poney. Un faux vieillard, très fardé, perruque d’un blanc immaculé, tient la bête par le cou. Une grande fille maigre, les mains pleines de fleurs jaunes, me fixe. « Je cherche cette vieille femme de tantôt… » Elle dit : « Ils l’ont amenée aux costumes. La porte, là-bas, à votre gauche ».

Ma mère se fait servir du jus d’orange. Elle me sourit. « C’est du monde très bien, mon petit gars, très bien élevé ». Je l’embrasse sur le front : « Maman, je vais aller te reconduire, j’aurais dû… j’ai été si surpris de te voir ici… ». Elle quitte son fauteuil, ramasse son sac de pots vides d’abord. Frissonne :

« C’est vrai tu sais qu’il est mal en point, très mal en point ton pauvre père ». Nous allons au vestiaire. Nous marchons ves le parking. J’y vais en vitesse et j reviens en vitesse. Arriver avant la fin du spectacle quoi. Je lui ouvre la portière de ma voiture. Ma mère y monte en silence. Je cherche mes clés, finit par les trouver et quand je m’enfourne à mon tour… je veux la regarder mais…elle n’est plus là. Je suis seul. À cet instant je prends enfin conscience que ma mère est morte. Depuis fort longtemps. Je retourne à toute vitesse au théâtre. Vestiaire de nouveau. Je n’ose questionner la jeune fille : « Y avait-il une vieille femme avec moi, tantôt ? » Non. Ne rien dire. Me taire, Je remonte l’escalier. Je retrouve la salle. Noirceur… Habituer mes yeux, attendre un peu… Ah, mon allée ! « G ». Excusez, excusez, excusez…

Ma compagne se penche vers moi, me saisit le bras, chuchote: « Où es-tu allé ? Pipi ? Tu vas voir, elle est vraiment très bonne ! » La vieille femme en manteau gris, qui ressemble tant à ma mère, sous un puissant réflecteur, proclame : « Ils disent qu’ils vont venir mais on les revoit plus jamais. La vie nous les a pris à jamais, pour toujours et on va mourir dans la solitude… » Elle enlève son manteau et on voit un squelette. Le rideau se ferme. Applaudissements qui éclatent, des cris. Ma compagne debout. Tout le monde est debout. Je reste assis.

Deuxième entracte.

Testament.

chap. 2

Il pleut. Un déluge. Je revois le bambou partout. Le parterre débord en avant, plein. Mon père, entichée de cette plante, n’arrêtait pas d’en planter. Il disait : « Mes enfants, c’est une merveille, elle se reproduit à une vitesse folle et ne demande aucun soin particulier, c’est fort ». Grandes feuilles jaunies partout . Ça va choir bientôt. Je devine qu’il y en a plein le jardin en arrière, que ses chers « bambous » —il disait « de la renouée », de la renouée japonaise »— sont restés là. Mon père disait aussi :de la renouée magique, t’en plante une et à l’autre printemps, t’en retrouve dix » ! De sa précieuse « renouée japonaise », il en a installé partout. Il en était vraiment fou.
Je revois donc les Longues tiges de bambous dans le parterre d’en avant, troncs de bambous nains, poussant en hauteur, généreux feuillage, si abondant. Une jungle, une mini-forêt des deux côtés de sa maison quand nous étions enfants.
Je monte l’escalier branlant. Coup de tonnerre dans le ciel. La mousson ma foi ! Je sonne. Une jolie vietnamienne me répond. Elle a un sourire lumineux. Elle me fait entrer. Elle a tout compris. Un voyageur. Un pèlerin. Un vieux fou. « J’ai vécu ici vingt ans, madame, je peux entrer ? » La lumineuse : « Mais oui, mais oui. » Couloir rempli de boites ficelées. La maison est un commerce ?
Je marche vers le fond. Nos allions toujours, en visite, les enfants grandis, vers la table de la cuisine. La cuisine : paquets de nouilles partout. Elle tasse un peu ses affaires. Je m’assois. Je lui parle de cette maison. De nos jeux. De nos cris. De nos batailles. De nos petits bonheurs. Elle m’écoute tout sourire. Elle dit se nommer, —que je l’appelle— tout simplement : Li-lih. M’explique que ses trois garçons vont renter de l’école bientôt. Que son mari tient une boutique, rue Saint-Laurent, proche du quartier chinois. Que les Chinois n’aiment pas trop, ces concurrents.
Elle rit souvent. Elle m’offre des beignets. Petits, très ronds. Je refuse poliment. Lui explique : « plus de gâteaux pour l’homme au foie malade ». Elle rit. Elle est bien jolie. Je vais vers le jardin en arrière. La renouée de papa y est toujours. Tout le long des clôtures. Je sors. Je marche sous la pluie, il y en jusqu’aux bordures cimentées de la ruelle. Mini-jungle.
Je la vois qui étend du linge sur la corde, avec des pincettes dans la bouche. Cette gentille Li-lih me fait des petits saluts, comme des encouragements : « Mais oui, allez-y regardez, regardez tant que vouus voudrez. Partout. »
Je marche vers la portière de cette court. L’ouvre. La ruelle inondée sous la pluie luisante. Des feuilles mortes tombent, tournoient; la fin bientôt. L’hiver bientôt. Sur le balcon d’en avant, j’ai vu une immense citrouille sculptée gauchement. Demain l’Halloween, la Toussaint des catholiques. Demain, soir, les enfants en quêteurs de rue, partout. Ses garçons y seront sans doute. Tas de bonbons à ramasser. Et des sous.

Je reviens vers elle : « Vous savez, madame, le temps passe et ne passe pas. Je retrouve même comme des odeurs familière, illusions sans doute., fou non ? » Elle rit encore. Elle insiste pour un peu de thé chaud : « Toute cette pluie, cela vos fera du bien ». J’accepte, je retourne à ma chaise. Elle dit : « Nos nouilles sont estimés grandement. Des Libanais viennent en acheter, des Syriens aussi ».
Je me souviens de voisins syriens dans le années 1940, les Khouri, ils vendaient des olives importés et des dates aussi. Odeurs que j’aimais tant. Toute lac famille Khouri contribuait à ce commerce. Ils fourraient certaines olives. Nous faisaient des cadeaux parfois : un pot. Deux.
Les pots vides de maman dans son sac. Cette apparition ? Grotesque, non ? Ces mirages pourraient me venir de ces médicaments que le docteur Singer me force à avaler depuis quelques jours. Comprimés le matin, comprimés autres tous les soirs. J’ai envie de cesser cela mon bon docteur. Mirages, oui, visions. Mon amour qui dit, me répète si je boude un flacon : « Non, non, je t’en prie, je veux que tu vives très longtemps encore, toi disparu, ma vie n’aurait plus de sens ». J’avale. Ce foie paresseux. Mort ma foi ! Fatigué de toujours surveiller ce que je bouffe. Et tout ce que l’on m’a coupé. Que d’interdits ! Je me sens diminué. Si privé. Je m’ennuie des bonnes, délicieuses, cochonneries que j’avalais jadis.
La belle Li-lih me dit très soudainement : « Vous savez, dans mon pays, ma mère qui est morte maintenant, a bien connu la mère Bonnadieu, oui, la mère de cette Marguerite Bonnadieu. La « durasse ». Elle dit durasse. Je lui parle alors de barrages contre le Pacifique, de l’ amant de la Chine du nord… Elle m’écoute d’une oreille. Cela ne l’intéresse pas trop. Je le sens. Elle ajoute : »Ma mère m’a dit que cette dame, Bonnadieu, était une femme étonnante, renversante, si farouche, volontaire. Elle m’en parlait comme d’un phénomène rare ». Je lui raconte ce que j’ai appris en lisant deux biographies de Duras. Li-lih dit : »J’ai envoyé une lettre à cette Durasse à Paris. Elle ne m’a jamais répondu. Je lui répétais ce que disait ma mère à son sujet, les éloges, car elle épatait tout le monde là-bas vous savez ». Je fais : « Oui, j’a i lu, un biographe, Vireconcelet, dit qu’en effet elle ne répondait pas à son courrier ».
Je bois de son thé et je m’empêche de partir, en Chine du nord justement, adolescent, je voulais aller retrouver un oncle, le génie de la famille, qui évangélisait là en Chine du nord. Un chat miaule dehors. Li-lih va lui porter aussitôt un bol de lait. Et elle rit encore.
Je veux aller marcher sous la pluie, j’aime la pluie. Je sors donc de nouveau. Je revois le long des clôtures, la forêt miniature de bambous plantée par papa, les larges feuilles flétries partout. Je sors dans la ruelle, je vais vers le garage du voisin, une de nos cachettes préférées. Le portes étaient laissée ouvertes, toujours. Bon abri contre la pluie justement, à l’automne, contre les tempêtes d’hiver aussi. J’entre dans ce garage devenu sinistre, à l’abandon, vide. Je vois une forme blottie au fond du garage. L’ombre remue un peu. C’est un vieillard tout maigre, il porte une large casquette brune avec une grande palette. C’est lui, non ? C’est mon père. Est-ce que ça recommence? Je vais doucement ves ce maigre paquet d’os. Il replie ses jambes sous lui. Un râle faible. Son manteau est crasseux. Je dis : « Est-ce toi papa ? Ce n’est pas toi ? » Il a soulevé un peu sa carcasse, gémit sourdement, se frotte les avant-bras lentement. Un vagabond ? Je me baisse, je me mets à genoux, je m’installe à ses cotés. Tout près. « Tu n’es pas vraiment mort à cet hôpital, c’est ça ? » Il grommelle : « Je voulais pas y aller, c’est ta faute ce qui m’est arrivé là, ta faute et celle de ton petit frère, je voulais pas y aller, tu le sais. » Oh misère ! Vrai, nous l’avions amené là de force, en lui menant, il allait sortir dans vingt minutes, un examen sommaire…. Il semblait si malade. Je pose un bras doucement autour de son cou. Il frisonne. Il grimace. Il a un visage crayeux, ses yeux sont quasiment fermés. Il ferme un lourd foulard de laine grise. « Est-ce que tu souffres ? Es-tu malade ? » Il me dit : « On ne meurt d’aucune mort. Tu sais pas ça ? C’est un mort qui l’a dit à un voyant, le célèbre savant anglais, Bertrand Russel. On ne meurt d’aucune mort, mon petit gars. » Il se lève, très lentement, se mettant à genoux d’abord. Redressé, il se tient au mur délabré, ruiné. Je tente de le soutenir mais il se débat, se défait de moi. Il marche, titubant presque, va vers la sortie du vieux garage des Laroche.
La pluie redouble de force on dirait. Éclairs dans le ciel puis tonnerre lointain. Mon revenant regarde ce ciel si gris. Si bouché. « Attends, papa, attends, t’en va pas ! » Il se retourne, il a le yeux grands ouverts maintenant : « Tu peux pus rien pour moi. Ton tour viendra bientôt mon petit garçon, tu vas voir comme on est seul ». Il a disparu de ma vue et j’hésite à sortir à mon tour, la peur qu’il ne soit plus là. J’y vais tout de même. La ruelle est déserte, seul, un vieux cabot jaune court vers rien. Coup de tonnerre.
Je reviens vers la cour de Li-lih. Je reviens sur sa galerie. Elle me regarde par la porte de sa cuisine. « Vous avez étendu du linge malgré toute cette pluie, madame Li-lih ? », que je lui dis. « La pluie, ça finit par finir, pas vrai ? J’ai tant à faire chaque jour. Mon temps est compté ».
Ses trois garçons s’amènent par la ruelle. Ils sont gais. Ils se jettent sur elle. La voilà vite débordée. Ils ont faim. Je vois que la table est mise pour eux. « Mon mari mange dans son magasin en bas de la ville ». Une soupe… vietnamienne fume dans les bols. J’écoute parler les enfants , je ne comprend rien. « Je tiens à ce qu’ils parlent aussi notre langue », me dit Li-lih. J’aime les sonorités. De la musique pour moi. Tout en mangeant, les enfants s’échangent des cartes en couleurs. Se tapent dessius, tiraillements mystérieux, trocs mal acceptés. La jeune maman m’offre de sa soupe. J’accepte volontiers par politesse. Je n’ai pas faim. Mon père rôde alentour. Ma mère aussi. Je voudrais le revoir, lui. Il y a tant de choses à régler entre nous. N’avoir jamais pu lui parler franchement, à cœur ouvert. En ce temps-là je ne faisais qu’empêcher les querelles, nos vielles chicanes d’antan quand il était l’ultramontain démonté des changements en cours au pays.
Li-lih sert ses garçons, un pâté curieux. Beaucoup de légumes, des bouts de viande rose qui flottent dans le bols. Je refuse d’en recevoir et je me dirige vers le salon. Là aussi empilement de tas de boites. C’est un commerce florissant ma foi ! Les enfants repartis en vitesse, elle me dit dans un bruit de vaisselle qu’on ramasse : « Vous n’allez pas me dénoncer, je n’ai pas de permis pour mes nouilles vous savez ».
Elle rit sans cesse. Je l’imagine chez elle, enfant, dans cette ancienne Indochine, colonie française, sa mère s’active, joyeuse, ambitieuse ? Il y aurait autant de bambous. Des vrais. Elle ferait sa soupe, des nouilles ?
Papa était fou des nouilles du quartier chinois, il y allait si souvent. Ces nouilles le gardent sana doute dans ces parages. Je ris tout seul. Il y a plein de lits dans les cinq chambres. Je comprend quand Li-lih vient me retrouver dans l’ancienne chambre de mes vieux parents où il y a encore des boites de nouilles et me dit : « J’ai perdu un locataire cette semaine, il me reste une chambre à louer, vous êtes intéressé peut-être ? »
Je ne dis rien. Elle me tente. Dormir ici encore. Redevenir un enfant. Retrouver ma vie d’enfant. Folie ! Je lui parle de mon appartement pas si loin d’ici, près du chemin de fer. « Ça ne fait pas trop de bruits », dit-elle ? Je répond : « Non, non, ils circulent le soir surtout, pour des marchandises, de longs convois qui ronronnent et cela m’endort souvent ». Elle rit encore. Elle est pour moi l’image idéalisé, les visages sereins des photos de mon oncle le génie en Mandchourie.
Je fais le tour des pièces, partout, ses caisses, ses colis avec des étiquettes, des adresses : « Les garçons et mon mari font les livraisons le soir. Demain, congé. Ils ont hâte de ramasser des friandises aux portes des voisins, c’est l’Halloween. J’ai acheté des costumes rue Saint-Hubert dans un Dollarama ».
Maintenant elle sort des desserts du frigo. Petites pâtisseries bien alléchantes. Elle m’en offre. « J ‘ai pas le droit. C’est défendu. Mon médecin est très sévère ». Elle rit encore.
Fou mais, même enfant, j’ai toujours voulu aller en Chine, ou chez elle, au Vietnam. Un mystère ? Je rêvais de la Chine. À cause des photos et des cartes postales de cet oncle exilé là-bas. Je m’inventais une Chine de légende, enfant, je m’y voyais, voyageur curieux de tout. Au collège, je m’inventais un rôle de grand reporter tout puissant, célèbre, de bourlingueur renommé aventurier intrépide, de précieux découvreur de sites archéologiques, là, quelque part en Asie, n’importe où mais en Asie. Attirance bizarre. Ici, il y a cette jolie Li-lih, ses beaux garçons, et leurs mot qui m’enchantent l’oreille.
Les enfants repassent en criant, en courant dans la ruelle, je nous revois les gamins indomptables, increvables, nous tiraillant sans cesse. Le temps, une boucle ? Nous somme seuls, elle et moi. Un chien aboie au loin. Face à face de deux inconnus en fait. Deux mondes. Elle boit du thé. Je dis : « Je m’ennuie de mon père, Li-lih ». Elle dit : « Je m’ennuie de ma mère ». Silence encore. Nous rêvassons. Redevenir des enfants ? Songe fou et si vain.
Je me lève et je sors, intuition, je veux vite retourner au garage. Rendu là, personne. Est-ce qu’il se cache de moi ? Une forme…un spectre, pas loin, il me semble voir sa casquette au-dessus d’une porte de clôture la-bas. Puis, ailleurs, derrière un camion stationné. Un jeu ?
Je reviens chez Li-lih. Elle brase ses nouilles dans deux grandes marmites sur sa cuisinière. « On dirait que vous cherchez quelqu’un ou quelque chose, vos regards fouinent sans cesse ». Je lui souris. « Je me cherche », je dis. Une envie de…de quoi donc ? De corriger certains faits. De reprendre ma vie. De colmater une brèche. Faire se guérir mieux une cicatrice qui refuse de se fermer. Pourquoi donc ce remords vague ? Cette bizarre culpabilité un sentiment flou, sentiment d’avoir raté une coche, un moment. Je pourrais pas dire quand exactement. Sommes-nous tous, devenus vieux, enclins à tenter de remonter le cours de son temps ?
Li-lih me montre des photos de son pays lointain. La beauté. Un village si coquet. Un quai de bois, des pirogues. Des fleurs partout. Tant de nature épanouie. Pourquoi avoir quitté la beauté? Je dis : « Vous avez la nostalgie de tout cela ? » Elle garde le silence, rentre les photos dans leur petit sac de toile. « La guerre et puis après la misère, pire qu’avant ». Je refuse de trop questionner… « boat people » ? Une aventure extravagante ? Des risques terribles. Je me tais. « Vous savez, monsieur Claude, que mes nouilles sont vraiment très appréciés, j’ai des clients de partout, des Grecs, des Libanais aussi, des Syriens. » Je lui souris. Soudain elle me dit : « Pourquoi avez-vous vendu cette maison ? » Je dis : » Je voulais pas, moi. Mes sœurs, mon frère aussi, ils voulaient l’argent. J’avais, moi, les moyens de résister. » Elle sourit, dit : « Vous avez des regrets ? » Je dis : « Non, pas vraiment. La rue ici est devenu un boulevard terrible, non ? Une autoroute : le matin, ils descendent au sud , le soir, ils remontent, pleines filées de voitures, non ? » Elle acquiesce de la tête.
Elle va à un tiroir de buffet et me sort une carte géographique. La déplie. Me montre un petit point rouge . « Vous voyez, nous vivions là. Il y a avait le fleuve, la mer pas loin, barrage sur le Pacifique, non ? Deux rivières et aussi des tas de ruisseaux qu’on ne voit pas sur cette carte. »
Je les imagine, elle, son mari. Les garçons ? Non. Ils sont trop jeunes, ils sont nés ici. Je vois le jeune couple s’embarquer sur un rafiot. Avec un baluchon pour héritage ? Je dis : « Vous parliez français là-bas ? » Elle répond : « Ah oui, obligatoirement, mon grand-père était un employé important dans une manufacture tenue par des Parisiens exilés. Papa travaillait pour son père. Parler français était un bon signe de supériorité dans ce temps-là. Petite fille, on m’a enseigné le français. J’étais brillante à l’école, savez-vous ? ». « Votre époux lui » ? « Pareil pour lui. Ses parents étaient des Chinois du nord comme l’amant de la Durasse » ! Elle rit. « Ses grands parents aussi, faisaient des affaires avec des gens importants. Ils étaient des exportateurs dans sa famille et la France était leur principal client ».
La pluie a cessé. Le ciel s’éclaircit un peu. Un voisin l’appelle, elle y va : « Oui, quoi ? » Elle parle longuement, je vois ses gestes, courts, précis. Elle me revient : « Nos voisins sont venus d’Algérie. Ils comptent sur nous car ils s’en vont à Alger pour trois semaines. Ils ne cessent pas de nous faire des recommandations. Ils craignent un hiver précoce. Elle rit. Nous serons les gardiens de leur logis en somme ».

L’Algérie ne me dit rien. Même si un oncle, Amédée, affirmait que nous descendions des Berbères, via l’Espagne puis la France. Foutaise peut-être ? C’est la Chine qui m’excitait. Qui m’attirait. Mon père a d’abord tenu un magasin de chinoiseries jadis. Avant sa gargote. Je jouais avec ses objets importés déjà à cinq ans. Instruments de musique variées, éventails, bouliers chinois, casse-tête, statuettes sculptées, bouddhas de porcelaine, parasols de papier vernis, lanternes à longues franges, tambourins cloutés…Mes jouets. J’étais un petit chinois dans les parades de la ruelle, nos défilés folichons. J’aimais une sorte de cithare chinoise à quatre cordes. J’inventais des musiques chinoises, je me déguisais de kimonos brodés. J’’étais un prince, le fis d’un empereur. Ma mère une princesse venue de Mongolie. Je m’affublais de bijoux chinois au cou, aux poignets, aux oreilles aussi. Breloques de verroterie, pendentifs exotique, colliers de bimbeloterie importée.

Si Li-lih m’avait vu en petit empereur chinois debout dans une voiturette, un cône de dentelle sur la tête, un dragon de carton fort aux pieds, un gong à la main, la morve au nez, les genoux saignants, tentant d’épater mes petits camarades dans ces processions que j’organisais. Le hangar était rempli de ces objets venus de Chine, du Japon aussi . Nous nous décorions de ces pauvres joailleries de pacotille. J’allumais de l’encens chinois, je faisais des saluts profonds à des dieux inconnus. Dans ma chambre, sur une commode, je vénérais un vieux sage de corail rose et vert, à barbichette. J’étais un héritier inconnu, en voyage, j’étais en attente de partir, de retourner vers mon royaume asiatique.

Li-lih m’écoute raconter tout ça et rit. Elle a pris le chat errant sur ses genoux. Elle est contente, le soleil semble vouloir s’installer, le linge va enfin sécher, Ma mère était comme cela souvent, rieuse, calme, rassemblant ses pots vides chaque automne pour faire ses conserves d’hiver. J’aimais la voir installer tous ses stocks sur la table, tomates, concombres, oignons, la regarder couper tout ca, préparer des cuves, des saumures diverses, enligner se pots vides. Sa cire pour bien bouchonner tout ça. Elle me confiait le soin d’aller installer tous ses pots remplis sur des étagères dans la cave derrière le caboulot de papa.

Je dévore un, deux, puis trois gâteaux; au diable le docteur Singer ! Je me redresse pour mieux voir dans la ruelle. Il est là, il est revenu ! Je le vois derrière la clôture. Il m’épie ! Me guette ? Il a changé de casquette ? Elle est noire. Pour me tromper ? J’ouvre la porte de la cuisine. Je gueule presque : « Viens, viens donc. Je vais te présenter Li-lih ». Li-lih rit. Elle va regarder par la fenêtre. « C’est lui, vous savez, c’est mon père. Il se cache ». Elle dis : « L’halloween ? Un fantôme, c’est ça ? ».
Elle ne rit plus. A pris un air confus, visage sombre et me dévisage, s’inquiète fort. Cet homme derrière la petite palissade se hausse sur ses pieds. Gesticule. Ajuste sa casquette maintenant . Il a son squelettique visage plein de barbe mal rasée. Est-ce bien lui ? Je vais vers lui dans la cour, je laisse la porte ouverte. Il se sauve en courant, une main dans le dos. J’ouvre la portière de planches. Il est déjà loin, presque au bout de la ruelle. Je marche vite vers lui qui me fuit. Lui aussi il presse le pas. Je le suis, Je le tiens à l’œil, Il ne m’échappera pas. Il tourne vers l’ouest. Il va vers le marché public. Je tourne un coin de rue à mon tour . Il court presque. Entre des stalles, des marchands s’activent sous les halles du marché. Peu de clients. Ce ciel chamboulé, si gris. Menaçant. Je vois l’homme qui semble mon père disparu se cacher derrière une immense colonne de béton., Je fonce. Quand j’arrive à la colonne, c’est une grasse bonne femme, une pue gigotante dans chaque main, qui me dit : « Voulez-vous des pommes ? Mon mari en vend là-bas. On les laisse aller pour des pinottes, une aubaine ». Elle s’en va en boitillant : « Protégez vous, monsieur ». Que veut-elle dire ?

Rien à faire. Il est disparu. Je dois l’oublier. Je suis de plus en plus certain que ces maudits médicaments du docteur Singer sont la cause de mes visions. Je crains comme la peste ces visions. Ma mère l’autre soir, c’était une hallucination. Mon père accroupi dans ce garage, une blague.

Aussi si je pouvais arriver à ne plus regarder en arrière. Tantôt Li-lih m’a dit : « Le passé est passé. Inutile de regarder derrière soi. Nous on préfère oublier. Recommencer à neuf. Tout change sans cesse. Le temps barbouille nos souvenirs et on s’y perd ».
Elle a raison.

Je m’en irai. Je retournerai dans ma vie. Près du chemin de fer. Sous le grand viaduc Rockland. Je reviens la saluer. Je traverse le couloir. Elle marche avec moi, nous sortons, elle redresse la grosse citrouille du balcon, elle me dit : « Vous revenez quand vous voulez, d’accord ? » Elle m’a donné un sac de ses nouilles.
Je marche vers ma voiture. La pluie est revenue. Le linge ne séchera pas douce Li-lih ! Je m’installe au volant quand j’entend mon nom. Des cris. « Claude ! Claude » ? Je sors de l’auto, je vois, sur son balcon, Thério, « le p’tit Thério ». Il me fait des signes. Je cours vers sa demeure. Il me sourit : « Tu me reconnais, oui ? Tu me reconnais ? » Certes, oh oui, notre victime, notre tête-de-turc, notre martyr, « Thério le nono » ! Notre favori, jeunes sauvages. Il m’invite à monter chez lui . Il m’ouvre sa porte. Petit salon rempli de souvenirs, aux murs, sur des tables, sur des meubles. Des cadres partout avec des portraits. Sa famille. Je lui serre la main. Il dit :« Je te vois passer des fois, tu es toujours avec un photographe, un journaliste. Une fois j’ai crié ton nom mais tu m’as pas entendu. Il m’offre de la limonade. J’accepte par politesse.
Il m’examine. Il sourit sans cesse. Il n’en revient pas dit-il de me revoir de proche. « Je te voyais souvent à la télé ». Il dit : « Ma mère est morte il y a deux ans mais j’ai perdu mon père, il y a longtemps, l’année ou tu déménageais. Quand tu t’es marié. Il était pris du cœur, tu sais qu’il travaillait fort ». Je sais. Son père vendait du bois, du charbon, l‘été , de la glace. ll n’arrêtait jamais, courbé sous ses sacs si lourds, grimpant dans tous ces escaliers en colimaçons. Il semblait si grand, si fort m d’une robustesse à tout épreuve. Thério vit donc seul maintenant. Il a gardé le logis : « Oui, je vis seul ici, j’ai perdu ma femme aussi. EnvolÉe un bon jour. Faut croire qu’elle en a eu assez d’un concombre comme moi ».
Je vois son visage d’une infinie tristesse. Je me souviens avec malaise des tourments que nous lui infligions. Je regrette nos niaises cruautés d’enfants mesquins. Thério l’œil lumineux me dit : « Bouge pas, je voulais te montrer une affaire. Bouge pas ». Il va vers l’arrière de son petit logis sombre. Je l’entend forcer une porte de placard, donner des coups de pied. Il me revient avec une vieille boite noire métallique. « Regarde, j’ai trouvé ça dans ta cour, chez vous, quand ils sont venus démolir les hangars. Tu reconnais ça ? » Je n’en reviens pas. C’est à moi., c’est ma vielle boites aux trésors. Je l’ouvre, tout y est : le gazou, le sifflet de police, le badge de shérif en tôle, les billes rares, la plume fontaine en nacre chamoisé, le petit harmonica…

« Mon trésor, Thério, c’est extraordinaire. J’avais oublié ça, ma boite de trésors » ! Il est tout content de me voir si heureux. « Je gardais ça. C’est pour ça que je criais après toi cette fois-là. Je savais pas trop où tu habitais. Je te la confie, je te la redonne ».

J’ai mis le précieux cadeau sur le siège h arrière. J’ai démarré tout doucement comme si je craignais d’abîmer le si précieux coffre aux trésors retrouvé. J’ai roulé tout doucement vers mon chemin de fer, vers mon petit coin, vers ma rue sous le viaduc géant.
Ma compagne m’attendait dans le hall du bloc, du courrier plein des doigts. Elle a dit : « On a téléphoné : le studio de ton ami André. Ils veulent enfin reprendre le vidéo sur ton cher Kreighoff. T’es content, non ? Ils ont dit qu’il avait une nouvelle chaîne que ça les intéressait, votre projet. » J’ai dit : « Regarde, le coffre aux trésors de mon enfance. On l’a retrouvé sous un hangar de la cour ». Aile m’a regardé. Tendrement. A souri, m’a dit : « Tes chers souvenirs hein ? Ça ne te lâchera donc jamais ». J’ai dit en prenant l’ascenseur : « Oui, mais quoi ?, c’est pas vrai qu’on est de son enfance comme d’un pays, c’est pas vrai ça ? » Elle m’a pris mon paquet de nouilles, ricanante : « Quoi c’est ça ? Pas encore des pâtes ? » J’ai baissé la tête. J’ai pensé à cette femme qui attend le soleil pour que le linge de ses trois petits garçons sèche. J’ai pensé aussi à cette vague silhouette squelettique et qui se sauvait de moi.

Je suis devenu triste, méfiant aussi, j’ai dit en marchant dans le corridor : « Tu sais ces comprimés du docteur Singer, j’en prendrai plus ». Elle a dit : « Que je te vois ! » Elle a eu le même beau rire que cette Li-lih aux nouilles.

TESTAMENt

Chap. 3

Étais-je en Finlande ou en Norvège ? Mon frère, germanophile, glissait en Suisse. Ensuite…Il irait ailleurs. Il voyage sans cesse.

Faux ce petit Jésus né à Betléhem dans une étable. Impossible, disent les chercheurs. Légende. Mensonges arrangés. Ma vieille religion malmené. Qui croire désormais ? Au Mont-Temblant comme dans les Apalaches étatsuniennes, plein de skieurs. Il va naître le divin enfant. Jésus en ski sur le sable sortant son sermon Édifiant. Bienheureux les creux, les cruches. Ouen ! Chants joyeux dans les flûtes partout aux lampadaires des rues. Tout se durcit. La marche aux cadeaux en Occident. L’hiver. Le règne du cristal revenu. J’avais rêvé. Adieu Finlande, adieu Norvège ! J’étais nulle part. Tout un décembre de tempêtes, pas vu celas depuis longtemps. Tant de neige ! Tant de froid. Je jouais le brave moniteur d’enfants. Cinq petits poucets à surveiller.

L’ Italien retraité, Ubaldo, me suit partout, ne cesse pas de me montrer ses maçonneries habiles, il joue désormais le bonhomme sage qui se repose à jamais. C’est si loin ses Pouilles natales ! Les enfants crient. Le labyrinthite couloir creusé s’allonge. Les pelles rouges dans l’air blanc. À bout de souffle. La terre craque. La boue des halloweens comme gemmes maintenant. C’est la saison de l’air vénérable monsieur Gaston Bachelard. Adieu la terre. Viendra l’eau, les sources rejaillissantes, Pâques reviendra. À New-York comme à Baghdad des badauds marchent le nez en l’air. Mahomet se tasse. Il va naître le divin enfant; j’ai vu dans Manhattan une Iranienne si belle, si brune, elle mange un hot dog, la moutarde dégouline sur ses doigts, j’aurais pu voir à Koweith un Syrienne pas moins belle dévorant des dates. Mais je ne voyage plus.

Me voilà enterré par les appels frénétiques. J’étais venu examiner ces collines d’antan. J’avais été moi aussi un enfant. Me voici plus dur. Plus raide et le cœur trop mou. Mon sang circule moins vite. Artères bouchées. L’hiver : un long portique… à attendre. J’avais sur les genoux mon petit manuel d’édification et ce Jésus qui taillait du bois avec son vieux papa, le menuisier de Nazareth. Je l’enviais. Je ne savais rien encore sur Adolphe Hitler préparant son coup funeste. Mon père admirait tant monsieur Benito Mussolini. Le pape en sécurité pour longtemps ? Il pourra se taire, le pontife souverain en temps et lieu. J’ignorais le reste du monde. La nostalgie, mais oui. Celle de l’innocence, au fond celle de l’ignorance. Les enfants creusent des tunnels en riant. Des abris. Des forts. Les balles de neige pleuvent sur les tuques. La blancheur au sol et au ciel. Les limbes. Le bonheur parfait. Ubaldo me tire la manche. Il y a ce bâtiment, rond, comme le

Colisée, un abri de vieux. « L’hiver fonçait, qu’il dit, il fallait faire vite ». Il se souvient. Le Colisée en miniature. Il en est fier. Mes gamins me réclament. Un mur de forteresse écroulé. Danger ! Thomas, le benjamin pleure, enterré. Vite, les pelles en l’air ! Délivrance. Il rit maintenant. La peur. Se faire enterrer à jamais.

J’ai refuser d’être mis en cendres. La crainte de n’y être plus au moment des trompettes des anges, de la résurrection générale des morts. Le petit livre des écoles chrétiennes ne me quitte donc pas. Vouloir retrouver ses morts un jour. Des lauriers sur le crâne, marcher avec tos les miens en paradis promis. J’y crois. Mon droit. Laissons rêver les enfants et les vieillards.

David, l’aîné de ma troupe au coffre de la voiture. Le choix. Skis, toboggan, patins ? : « On fait quoi maintenant ? On va où » Incapable de lui répondre : « je ne sais plus où aller mon enfant ». La neige, pour me répondre, continue de tomber. Mille millions de jolis cristaux. Fausses pierreries. Faux diamants. Je cogne sur un tuyau rouillé. En dessous, un canal. Une voie mystérieuse. Les catacombes laïques d’une ville. Soulever ce couvercle de métal. Descendre ? Marcher sous terre. Piste sans fin. L’enterrement d’une vie. Laurent, « l’enfant du milieu » comme son cousin Simon, ne craint rien. « Il faut y aller, papi. On arrivera au fleuve, à la mer, non »? Envie de se sauver. Envie d’un « suivez-moi les petits » ! Un roman de Victor Hugo ? L’enlèvement des enfants de mes enfants ? Vrai qu’il y a de gros rats dans les égouts d’une ville ? Ma peur des rats. Allons skier, les enfants !

Les magasins clignotent. L’appel pour tous. Les comptoirs d’ici, gros de promesses de petits bonheurs. La rue Fleury fleurit de couronnes de gui. Bon papa Noël rit. Ils sont partout. Mauvais comédien, il montre son bedon doré, supporte sur son dos de velours rouge sa grosse poche de trésors. Corne d’abondance. Mentir comme tout le monde : « je rêve d’un Noël tout blanc… »

Est-ce que je serai en avril ? Verrais-je fondre une fois de plus les dernières glaces ? C’est bien long l’hiver. C’est si long la terre dure.

Je cherchais de l’ambre à Puerto Plata l’autre hiver. Mon amour —ma fascination— pour les pétrifications. Voir une bague avec l’insecte minuscule dans un bloc d’ambre affichée parmi cent, mille bagues, anneaux, pendentifs, au magasin des touristes jouant « le » musée dominicain. M’imaginer —petit miroir, petit miroir— comme figé à jamais. Attendre les trompettes du jugement dernier. Allez ! Tout le monde debout dans la vallée de Josaphat. Au marché, dans les odeurs des motos innombrables, surveiller l’enfant quêteur et ses fleurs à une piastre. Aile qui n’en pouvait plus de tous ces petits démons for tilleurs, quémandeurs envahissants. Les plus agressifs lui bloquent carrément le chemin. Je me souviens : sa peur comme dans une pièce de Tennessee Williams. Et ce Noël d’antan passé au Café de Paris, à Miami Beach. À cette époque, que de fuites —vaines— du dur, du froid. Le sable mou dans Surfside, dans Bal Harbor avec une sorte de regret. Trahison du blanc, du blanc immaculé de nos enfances.

La noirceur tombe un peu plus tard maintenant. L’hiver reculera lentement. La marche, au ralenti, vers la lumière. Solstice bienvenu. Trop de neige tombante, visibilité obstruée gravement. Assez de glisser. Nous sommes allés, la troupe, casser des cailloux dans la falaise de la montagne. Ah, trouver du brillant ! Pépites illusoires! Cartier, grand découvreur déçu pour toujours, à jamais. Les diamants sont lointains. Mes petits chercheurs d’or la langue sortie. Piochons, piochons ! Vouloir se couvrir de bijoux, jouer les Aztèques, Incas ou Mayas. Le Pérou sur le mont Royal. Rien à faire. Bredouilles, tous. Le cristal fond sous les phares. Le sel répandu. La gadoue partout. L’Avenue du Parc s’illumine. La ville ferme ses bureaux; longs serpents de feux rouges, queue leu leu… La soupe des mères sur les tables des cuisines. La morve au nez essuyée !

Les pituitaires en bavent. Laissez venir la nuit. Les sapins de salon brillent. Millions de petits Jésus de plâtre, petits bras grands ouverts, chameaux de papier-maché. Aux cheminées rêvées les bonshommes Noël s’accrochent. Tant d’étrennes chez les riches. Rentrer. Manger. Sortir dans la nuit, ma cagoule pour masque. Le vent s’est levé. Sifflements aux carrefours. Des neiges en rideaux fous, c’est beau. Bien beau. Nous allons au parc pas loin. Aile, accrochée à mon bras, le voit aussi bien que moi. « Ce n’est pas un cauchemar, regarde ! » Nous regardons la scène. C’est une très vielle femme, si ronde, si vaste, recouverte d’un tas de lingerie multicolore. Lueur d’un lampadaire : « Regarde bien, Aile, Aile, on dirait ta mère, non ? » Aile rit brièvement. Nervosité. « Dans le vieux parc solitaire et glacé… », ce spectre ! Un ancien film recommandait : « Dont look now… »

Plus fort que nous, nous fonçons vers elle, elle ne se sauvera pas, elle accélère son pas claudiquant, nous pressons le pas. Secourir personne en danger, n’est-ce pas dans la loi ? La reconduire dans un centre d’accueil, vers un abri quelconque. Ce froid glacial, cette neige opaque, cette solitude dans ce vieux parc glacé… Il faut l’aider. La diablesse, défiant son grand âge, trotte si vite, traverse le ponton de stuc blanc au dessus de l’étang gelé, disparaît derrière le pavillon des patineurs. La rejoindre à tout prix. C’st elle qui nous surprend : « Que me voulez-vous » ?

C’est un homme, très chevelu. C’est un homme ? Grosse voix éraillée. Nez qui coule, du givre sur les cils. « Avez-vous besoin d’aide ? » Il grogne : « J’ai toujours eu besoin d’aide. Pourquoi ? » Aile lui touche un bras, il recule, tombe, se relève : « J’étais un Père Noël heureux dans un autre temps ». Il s’en va. Nous jette des regards furtifs, file vite. Aile se souvient : « C’est lui ! Tu te souviens pas ? Il faisait la tournée des poubelles dans le quartier où nos vivions, pus jeunes. Il avait un vieux chat tigré sur son triporteur, un chien noir, en laisse, le suivait. Tu te souviens, c’est lui, c’est ce Michaël, non ? Tu avais voulu tourner un documentaire sur lui, il avait refusé ».

Je me souviens. Il n’a plus rien ? Ni chat, ni chien, ni non plus son triporteur déglingué. Je me souviens, il refusait de me fournir son adresse, il avait noté le numéro de mon téléphone. Il me sonnait, parfois, tard, le soir. Me donnait des rendez-vous. Chaque fois il exigeait dans son français approximatif : « Me faudrait dix mile dollars pour que j’accepte d’être filmé. » Un fou !

L’allée aux arbres si anciens. Des grognements. C’est encor lui ! Le vieux Michaël juché dans la grosse fourche d’un vieil arbre. Loin, dans le ciel, derrière lui, l’enseigne clignotante géante sur le toit d’un édifice : « Ouvert jour et nuit, les pharmacies Jean Coutu ». Zébrures en jaune et roue dans la neige abondante. Ses yeux comme deux réflecteurs. Jaunes et rouges. C’est le gros chat de la petite Alice : Il miaule. Derrière nous, des rires, deux patineurs s’installent dans l’anneau glacé. Sur la haute galerie du vieux collège, une silhouette rôde. Marque noire. Un papier aux couleurs criardes vole, tombe à nos pieds : « Pour Noël, un cadeau pour elle : chez Birk’s ». Diamants dans l’air. L’hiver scintille. Nous regardons le vagabond Michaël dans soin arbre, recroquevillé, boule de guenilles. « Alllez-vous en, je veux voir l’enfant Jésus seul ».

On retourne au petit pont de ciment recouvert de stuc. « Regarde ! » Mais ! C’est elle, mon Aile qui patine vêtue d’un habit de neige vert, accrochée au bras de… ma propre silhouette, en bleu. « Ils nous ressemblent, avant.. », dit Aile. La patineuse nous sourit. « Oh ! Nous étions si jeunes, une fois », je dis. Nous avions toute la vie devant nous dans ce temps-là. Paquet de décembres sans fin. On croyait la vie sans fin. Le défilé des souvenirs à l’accéléré. Un film bousculé. L’hiver ne faisait pas peur. Plein de sang. L’énergie à ras bord. Le monde était bon. Si doux. Peur de rien, Aile. Deux joyeux drapeaux, vert et bleu, tournent sur la glace. Dans toutes les maisons, les enfants dorment, les enfants rêvent. Il y aura des jouets sous les sapins décorés. Tout janvier pour s’amuser. Tout février aussi…

(stoppage)

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