LE TEMPS ET RIEN D’AUTRE, M’SIEUR AZNAVOUR ?

Soufflant un peu entre des sacs bourrés de feuilles mortes, voilà Barak, écureuil noir du coin faisant l’acrobate agile, Raymonde a suspendu sa mangeoire à graines, il rôde, nos mésanges s’énervent, je le chasse, il revient sans cesse, finit par me cracher : « Serais-tu capable, jasminovitch, d’une chronique entière sans un seul  point ?,  on me connaît, je m’y jette :

d’abord pour signaler un bien goûteux « resto provençal », Chemin Péladeau juste au pied de la SAQ, aussi un autre, aussi bon marché le midi, chez « Luciano », quartier Mont-Rolland, qui me rappelle « La Chaumière », lieu cher disparu, angle Richer, printemps de 1970,  et, sur sa terrasse côté lac Rond, rencontre avec le grand-manitou-des-programmes à TVA, l’ex-crooner Robert L’Herbier qui m’appréciait hénaurmément (!) en écrivain-chroniqueur, le big boss m’avait (très) généreusement offert de me transformer en tout-puissant anchorman à son ultra populaire Canal 10, mais, à quarante ans, père de deux enfants, ma frousse du free lancing, du pigisme, je m’incrustai au Canal 2 en fonctionnaire fédéral, sous haute surveillance comme je le racontais au Canal 4, à Rosette Pipar de Cogeco, je me savais estampillé security risk et hugly separatist par les Trudeau paranoïaques, du genre à foutre en prison-Parthenais le grand poète de Sainte Agathe, Miron, adieu donc à ce pont en or et, sept mois plus tard, ce sera la police chez moi, à une rue de la Prison de Bordeaux, pour vérifier l’état de ma fournaise (hum !), plus tard, les plaques de vélo de mes deux jeunes (hum !), j’étais candidat échevin dans Ahuntsic pour un parti ouvriériste, le FRAP, et, en médias, Jean Marchand, chef syndical défroqué et politicailleur névrosé, criait : « Le FRAP est la façade des terroristes du F.L.Q. », bang ! annulation de toutes nos réunions de cuisine, nos Montréalais vissés aux petits écrans, le Jérôme à Boubou-pas-de-culottes, Choquette, ministre de la Justice en cowboy fou, the gun in the belt, enfermé au Reine-Élysabeth, gueulant : « Faut faire bien attention d’être juste aussi avec la pègre », quelle page d’histoire hein ?, Drapeau le maire mégalo jappait aussi : « Ce FRAP élu, le sang va couler dans les rues ! », Pierre Laporte égorgé rue Armstrong à Saint-Hubert (on a jamais trop su comment) et puis les rats-de-la-cave-de-St-Marc mis en tôle, le calme revint, je ne serai pas échevin —adieu enveloppes brunes, trois ans passent, joli printemps de 1973, ma Raymonde entre un Lautrec-show et quoi encore ?, voit une pancarte « à vendre » à une rue de « La Chaumière », veille modeste maison, centenaire, au déclin de bois bombé, tout bosselé, l’herbe très haute partout, proprios en proie à la maladie, pour 25,00 tomates, Raymonde, jeune réalisateure de télé pas riche, cassa toutes ses tirelires, alla à sa Caisse de Radio-Canada, achetait ce qui sera… notre nid d’amour ! Fin.

« Ça y est, j’ai dit, je l’ai fait, Barak. Pas un point ! » La bête eut l’air satisfait.

MANGER, MANGER…

Plein d’oiseaux légers, des sittelles (?), voltigent autour de mon « bleuetier », spectaculaire vision de vivacité. En 1978, terrain du bas de l’escalier, entre nos lilas de l’ouest aux fleurs mauves et ceux de l’est aux fleurs blanches, il y avait plein de ces sauvages cerisiers. J’avais distinguer un jour un arbre aux feuilles bellement gravées de sillons, aux petits fruits pourpres. J’en ignorais l’espèce. Un sureau ? J’ai déraciné et déménagé (dans une haie) les cerisiers pour lui laisser toute la lumière. ET, rapidement, il a grossi. En juin, des fleurs jaunes surgissent et, à la mi-juillet, se forment plein de es grappes de petits fruits d’un bleu de… bleuet ! En bien peu de jours, les oiseaux videront notre cher arbuste de cette bouffe estimée. Manger, manger !

Or, drôle de hâte, quelle urgence, mon Dieu !, des oiseaux fleurètent dedans déjà ! Devinez qui s’amène pour chasser ces innocentes petites proies ? Lui, Jambe-de-bois. Mon fier acrobate, mon écureuil à la patte folle ! Faut le voir chasser, usant de stratégie qu’il croit astucieuse, tacticien zélé, il se cache, saute et sursaute, s’envole la queue comme une aile, revient et… tombe ! Ses dégringolades sont loufoques et m’empêchent de poursuivre mes lectures sur la galerie d’en arrière. C’est «Ringling and Brothers », c’est « Le Cirque du soleil » en miniature !

Manger, manger ! Pendant une absence, une certaine « Mathilde » (qui nous a laissé sa carte), au nom de l’urbanisme écologique, est venue mesurer « notre petit arpent du bon dieu » (titre de roman) au bord de l’eau. Elle a mis une enseigne au sol. En somme c’est une sorte d’expropriation sans aucune compensation, à l’avantage de toute la communauté. Perte, et rétroactive (est-ce légal cela ?), d’une part de la propriété. Achetée en 1973, « tel que vue ».

La loi, sertie d’amendes : On devra abandonner à mère-nature un gros paquet de mètres de notre territoire ! Le fantôme de l’ex-voisin, Séraphin, ricane dans le vieux saule : « La loâ c’é la loa, viande à chien ! » Bon. Ça de moins à entretenir. À tondre. Et ma Raymonde, la proprio, veut bien participer à la sauvegarde des rives, combattre la pollution du Rond (par phosphates, engrais, et cetera). Adieu donc pelouse ! Droit d’y planter des arbustes, tel le « myric beaumier » ou autres espèces semi-marines.

Au moment où je jongle à « comment régénérer » ce rivage devenu «  domaine public » ma foi, coup de fil de l’autre écrivaillon de la famille, mon David, à Ahuntsic. Ses « vieux » se sont exilés en Baie-des-Chaleurs pour « roulotter » à Bonaventure, dans notre finistère. « Allo Papi ? Des boule-à-mythes » (il rit), c’est bon ça, je suis pris avec toute une trâlée de mouffettes dans la cour, oopa, moman et leurs petits ! » J’approuve. Y songeant (à ces boules) pour Jambe-de-bois, l’assassin de nos si vives sitelles.

Voilà qu’au moment où je pars pour un achat de fraîches fraises et de « naturelles » tomates de notre maraîcher qui est revenu rue Valiquette proche de « La muse bouche », un resto couru, je songe au perpétuel silence sous le perron d’en avant. Mais où sont nos moufettes d’antan, poète ? Mystère.

La veille, au lac, j’ai vu la carpe rouge et or qui avalait goulûment les p’tits ménés sous le quai de Maurice-Voisin. Manger, manger ! Rentré pour luncher, à la télé, un de mes chers documentaires animaliers. Que voit-on ? Éternelle histoire de créatures, inférieures n’est ce pas?, se mangeant les uns, les autres. Meurtrières tarentules velues de l’Amazonie, tropicaux scorpions venimeux, serpents tueurs, l’anaconda capable de « faire bouchée » d’un homme…manger, manger ! J’entends gémir un oiseau dehors, Jambe-de-bois a-il frappé ? Cela me coupe l’appétit.

SUR L’ÉLÉPHANT DE DAVID JASMIN-BARRIÈRE

NOTES D’ANALYSE DU PAPI :

Sans aucune objectivé !

Salut David,

Ici ton vieil homme qu’on dit « encore vert » ! Ma Raymonde a lu ton ÉLÉPHANT et, dimanche,  ne saura trop quoi t’en dire. Tu dois la comprendre, autodidacte, jadis modeste  secrétaire, elle a pu grimper jusqu’à «  réalisateur de télé »  à force du poignet…et de talent certes. Elle n’a pas eu donc comme toi, (comme moi) la chance d’être initiée aux textes modernes. N’a pas lu les Aragon, Char, Éluard (mon préféré) ou nos poètes modernes d’ici, les Giguère, Brault, Lapointe,etc.

Mais m’a dit être «  impressionnée » du fait de cette publication chez L’HEXAGONE, la maison d’édition de tant de « grands » poètes d’ici.  Quant à moi : j’ai (de nouveau, j’avais lu ton brouillon)  apprécié. J’ai bien vu ton travail, la révision (correcteur chez VLM-Littérature ?) , ton peaufinage. J’ai senti un labeur solide avec cette finale version actuellement publiée.

EXEMPLES : Acte 1, : ton : «  une grêle fumante mitraille les passants »… J’aime ça. C’est du fort !

Ou encore : «  Je roule sur des rails aux étiquettes en mouvement ». J’aime beaucoup.

Ou : «  …que l’aube aux pattes de canard me transforme en escargot », formidable imagerie !

J’ai estimé plein de passages de L’Éléphant

dont : scène 4 : «  …funambule sur sept orteils de lin ».

scène 5 : «  dans d’immenses canaux…poussant des bacs d’orangers. »

Et : « L’éléphant devant moi, chauve, sauf de violence et de haine ».

ET : «  Je vaux une poignée de porte, une clé et une serrure.. Extra, savoureux, choc, inattendu.

Sans oublier, Scène : 6 : « Les guêpes du génie de la lampe vrillent à travers la forêt », chapeau mon gars !

AUSSI : « les murs polymorphes se métamorphosent en aiguilles à tricoter, en machine à coudre,  en chemise blanche, en jeans et en cravate orangé… » », brillant!

Tu dois ben savoir que les gens en sont aux  Baudelaire, Verlaine…etc. Tu dois savoir qu’il n’y a qu’un public minoritaire pour apprécier (même en 2008) cette façon moderne de rassembler mots et images.

De là ton audace méritoire certes. Tu es déjà en 2025 ?

Ton : « Lorsque j’ai compris que les mystères viennent et puis s’en vont », oh la la, tu as ce don de t’envoler mais aussi d’atterrir en sol dur, présent et très réel. Bien.

Un Borduas ou un Claude Gauvreau, d’autres aussi,  auraient apprécié de tes luminosités écrites. Mais…ici et maintenant, il n’y aura pas foule, tu le devines je suppose.

DU BON STOCK, ACTE 2 : « Assis sur une chaise indigo, l’ambiance est grenat », ah que j’estime ton sens des teintes, on sent que la couleur t’importe.  Ondes ou particules élémentaires ? Fort.

Et cela : « Je n’a pas mangé ni bu depuis le toit du temple », que je goûte cela , oh oui !

Ainsi de : « L’étendue saharienne barbeau, outremer et malachite est porteuse de couleurs » Ouasch… Que c’est frappé à mon goût !

Et ton : «  Du sommet orange laisse une traînée, il se présente : Pomacanthus Annularis »

De l’inouï, ici, et du mystère, bravo !

TON : …La moustache, moteur à quatre temps, propulse sur des vagues…Salvator Dali… » , surprenant, captivant.

Comme ce : » Les oiseaux ne chantent plus, la voûte pâlit à vue d’œil », ainsi il y a des moments de réalisme fort.

VOIR  TON MARITIME: «  La brise d’un paquebot transatlantique que casse des icebergs

(et) Il porte des bijoux qu’il a obtenu des struthioniformes se perchant… «

(Et) ils rient de leurs dentiers javellisés… » Oh ! vraiment,  tu as du jus mon cher David et un Goliath « ancien » prosateur sera sur le cul face à ce David à fronde dans la vallée juive de l’Élah. Tu continues : « Son cerveau est verrouillé par un cadenas oxydé et des algues prolifèrent dans l’aquarium de ses cellules trop grises. »

Ta liberté totale fera sans doute que ce roman (auquel tu bosses ) contiendra cette folie des mots -et des images- même dans un récit dit  réaliste.

Tu le peux. Tu le dois.  Tu auras ainsi une petite musique bien à toi.

ENFIN,  VIVE TON « Mes chemises pleuvent de l’argile précuite » OU : « j’ai poignardé les marchands de sable… des champignons ont poussé sur mes biceps ».

OU ACTE 3 : «  À mauvais chat mauvais rat. Je l’ai lu sur Wikipédia », oh, voilà des manières renversantes ces notes ultra réalistes dans un enjeu ultra poétique. Chapeau ! comme : « redescend en vrille, en vis de pierre, en phare d’Alexandrie, en piano à queue »,aïe ! j’adore ça.

ET :« deux organes de la vision Kmers jouent au football », bien bon !

Et page 35, ta liste loufoque,  opérations chirurgicales que tu énumères, excellent :  l’excrèse, l’hémostase, l’insufflation, Cocasse, étonnant !

Lire ce « l‘insécurité d’un tambour l’emporte sur la course » ou bien : «  il émet des barrissements mystiques …et perd ses feuilles tout en floraison (l’Éléphant)…un avion survole la lac rond (*oh, est-ce Ste Adèle ?)…où… y chasser la grenouille (Ah ! souvenir de Ste-Adèle ?)

OH je lis : « cinq enfants frisés blonds droits

(*j’ai songé à mes 5 gamins chers)

Et à nos feux à Ahuntsic en 1998 lisant ton: «  des bûches sèches, animées parle papier journal froissé… »

ENFIN DAVID, ce «  L’Éléphant boursoufflant  ..spécifique la navigation des allumettes… OU CE : « nous nos éclairons de courage », c’est très beau cela, bien parfait) AUSSI TES : « …des abeilles fabriquent déjà du miel dans mon cadavre », (image étonnante et forte)

Bon. Bref, c’est du bon, du très bon. Pas pour la foule, pour un public d’élite hélas, initié évidemment.

Saluts, ton papi, Claude

MON DAVID À DOS D’ÉLÉPHANT ?

Ceux qui ont lu -ou qui liront- mon dernier bouquin de récits « Des branches de jasmin » seront-ils si surpris du fait ? L’aîné de mes cinq jeunes « mousquetaires », David, assiste à l’arrivée dans toutes nos librairies de son premier recueil de « mots ». Sa plaquette d’une écriture surréaliste se titre d’un seul mot, « L’éléphant », éditée chez L’Hexagone.

De mon gang d’ex-gamins, David est le seul « homme de lettres », il est fou des mots, ce qui me réjouit évidemment.

Cet enfant que je bourrais de contes et légendes, d’inventions loufoques, dont je garnissais la fantasmagorie de loups, d’hyènes, de mandragores et autres plantes reptiliennes… eh bien, voilà qu’il me sort un éléphant ! À son tour il invente. Librement. Devenu jeune adulte, quoi, le voilà donc, mon David, sur le dos de « sa » bête ? Un éléphant ! En hardi cornac ? Cela,  dans des indes imaginaires, voyez une écriture libre, très libre. Rien à voir -vous verrez bien- avec la prose « petite semaine », celle d’un ex-pute, d’une ex-escorte à ministre, et tout le reste.


Lisez-moi ça ! Cela vous fera une récréation. Poétique. Si bienvenue quand les manchettes à faits divers de « page trois », ou aux rougeurs  irakiennes, ou à économies-en-vrilles énervent. Un éléphant hors des actualités plates, ça fait du bien, c’est un peu d’ivoire aux dents pour nous défendre; chantez chorales  « qu’un éléphant, ça trompe, ça trompe énormément ! »

David Jasmin-Barrière offre donc un « tout premier » (traducteur de métier, il travaille à son premier roman) bel et bref album d’images. Mon David en jeune équarisseur de verbes, en iconographe émerveillé qui veut émerveiller. Images sans crayons ni pinceaux. Juste ses mot pissés, sortis, crachés, éjectés de son carquois, mots légers ou lourds, c’est David en chasseur enfantin d’étranges métaphores, David en jeune polisseur de simples galets trouvés. Qu’il métamorphose en diamants pour rire sur la piste du cirque de vivre.

Bienvenue et mes saluts au nouveau venu dans l’heureuse galère des écritures libres.

Ton grand-père, Claude

[lien vers le communiqué de presse de l’Hexagone]


CEUX QUI M’AIMENT…
[article hors site, -pour L’Express d’Outremont et La Vallée des Laurentides]

D’habitude en matière de sentiments intimes -si on est pas Michèle Richard ou qui encore ? – on se retient. On fait attention. Le ridicule, la vanité, une pudeur, n’est-ce pas ? Je parle de quoi là ? Je parle de ces moments dans nos vies où soudain l’émotion vous submerge. Vous secoue et vous enveloppe. Eh bien foin de cette réserve qui m’est naturelle pour cette fois et je me laisserai aller.

Il y a quoi ? Il y a que je suis ému. Très ému. Je viens d’apercevoir, sortant de chez l’imprimeur, « L’Éléphant », une bien jolie plaquette de poésie signée par David Jasmin-Barrière qui est l’aîné de mes cinq petits « mousquetaires », vous savez ces enfants-chevaliers tant aimés, que j’ai raconté dans mon bouquin de grand père délinquant.

David ? Son recueil tout neuf, chez L’Hexagone, me dit carrément qu’il y aura donc une autre bonhomme dans ma lignée qui veut bien du « fou métier » d’écrivain. Ici, ça n’est pas la France, encore moins Paris, chaque auteur d’ici -québécois qui publie de la littérature-  signifie que la nation grandit. Que le pays se sort davantage d’un passé chétif. Car, comme pour une majorité des nôtres, Josaphat, mon grand-père -l’arrière grand-père de mon David- était un cultivateur analphabète et signait son nom d’un X.

Il y a de tout cela dans mes émotions face à ce bref livre tout neuf « L’Éléphant » de David. Il y a aussi que je suis toujours bouleversé devant le premier bouquin de quelqu’un. Je sais trop les espoirs et je sais trop les déceptions. Il s’agit -publier- de jouer un jeu bien anachronique. Dans un casino vide, désert de pas perdus. Un jeu avec des cartes illusoires, celles des rêves, des mensonges arrangés, des mythes nouveaux-nés, il n’y a ni perdant ni gagnant.

Celle, ou celui, qui écrit de la littérature -et qui publie- s’embarque dans un drôle de bateau, aux voiles inventées, aux mats de cocagne toujours, à la poupe qui se prend pour une proue, flotte de Titanics sans glace menaçante vraiment. Poésie, vaisseau délicat, obsolète, peu désiré, dans des quais désertés, un port ruiné, aux escales ravagées, en des croisières qu’il faut bien nommer solitude. Elle, ou il, s’en va voguer sur des eaux dédaignées par les foules. Il s’en fiche. Il aime ce métier qu n’en est pas un.

Chaque fois, toujours,  j’y vois un personne folle et merveilleuse à la fois, agissant contre toutes les modes, les us et coutumes populaires, Mais oui, diable !, pourquoi ne pas rédiger du téléroman-de-Margot, ne pas tenter d’inventer un jeu vidéo bang-bang ou bien  chier une toune bien rock and rock man aux niaises rimes de mirliton, ou encore scénariser une pub payante bien démago-à-gogo  ?

Non, voici quelqu’un de détraqué, ma foi, mon David ou un autre… Ils croient à l’écriture -c’est une vocation, cela ne s’enseigne pas- ils croient aux mots bien assemblés, au verbe bien ajusté, à la parole bien libre, aux images originales, aux métaphores vives, aux insolites mélanges des proses bousculées  ? Le jeune écrivain fait encore confiance à l’antique médium, grimoires modernes que l’on imprime désormais à la cadence-vitesse-2008.

C’est ce qui me bouleverse, cette confiance absurde -partant héroïque- dans le livre de littérature. Alors, cette fois, je le dis, je regarde L’Éléphant, coloré pachyderme qui nous nargue comme un rhinocéros d’Ionesco ou un hippopotame anonyme. Nouvelle publication et, oui, je suis ému. Il n’y a pas si longtemps il me semble, ce David, dans un champ d’Ahuntsic, me disait qu’il voulait aller combattre les vilain snipers à Sarajevo. Il avait dix ans. Jadis, il tremblait quand je lui racontait la mandragore maudite au milieu des palétuviers. Il avait 7 ans. Il se bouchait les oreilles quand j’imitais la hyène ricanante la nuit… Déjà ?  c’est son tour maintenant ? C’est lui le nouveau conteur et il sort de son chapeau, un éléphant !

Un film disait : « Ceux qui m’aiment prendront le train », je dis ingénument « ceux qui m’aiment » prendront l’éléphant. Si parmi mes lecteurs, certains m’aiment et apprécient vraiment ma petite littérature, je les prie intensément d’aller chez le libraire pour se procurer « L’éléphant » de David Jasmin-Barrière.

Je sais bien que ce ne sera pas beaucoup mais, bon, David-le-cornac – traducteur de métier qui travaille à un roman- en serait un p’tit brin encouragé. Merci là, merci !

MADELEINE DE SAINTE MADELEINE !

Madeleine, jeune, va à la messe à Sainte Madeleine, rue Outremont. Son papa, un courtier, est mort très prématurément. Alors sa maman, jeune veuve, est retournée vivre avec ses « vieux » parents dans rue Hutcheson, près de Van Horne. Certains dimanches, pour changer de routine, ma cousine Madeleine descend au sud par l’Avenue du Parc et se rend à la messe dans l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile End, rue Saint-Laurent et Laurier. Hélas, une maman veuve est souvent nerveuse, fragile, et veillera de trop près sur sa fille unique. Madeleine restera célibataire longtemps. Des flirts normaux -au Parc Saint-Viateur et ailleurs- mais Madeleine, une « jeune-vieille-fllle » ne ramène jamais au foyer de la rue Hutcheson un « cavalier » assez « smart » aux yeux de difficile mère, Maria. Qui est  la soeur aînée de ma mère.

J’ai beaucoup aimé Madeleine, ma belle cousine. Dans les années 1930, quand ma mère se trouvait démunie, entre deux bonnes -qui nous quittaient pour cause de mariage- c’est la belle grande cousine, Madeleine qui venait nous garder rue Saint-Denis. Elle était toujours souriante, enjouée, vive, débrouillarde pour inventer des jeux.

La semaine dernière, Madeleine est « disparue », comme dit, cocasse, la nécrologie. Ma cousine vient de quitter -à jamais- ce coquet appartement dans un de ces « Centres pour aînés » boulevard Gouin. Vaste lieu à hauts buildings nommé « la Colin Avenue  du Québec ». Là où le canal floridien bien connue des Snow Birds est remplacé par la belle rivière des Prairies. La dernière fois que j’y étais allé, il y avait un soleil radieux et mille milliers de reflets éblouissants couraient sur l’eau tout au bout du boulevard Saint-Michel. Madeleine allait bien.

Notre cousine d’Outremont, fille unique, jouissait d’une meilleure vie que nous tous. Par exemple, en fin de nos vacances-en-ville, Madeleine venait nous faire voir sa collection de photos -on rit pas- prises au bord de la mer ! Photos du chic hôtel Normandy, tout blanc,  et cela,  nulle part ailleurs -ma chère- qu’à Old Orchard. Station balnéaire -nous semblant au bout du monde !-   pas encore devenue, à la fin des années ’30,  ce lieu populaire et bon marché. Photos inouïes pour notre trâlée ! Nous l’envions, l’admirions qui semblait danser dans son seyant maillot à jupette au milieu des rouleaux blancs du rivage maritime.

Quand ma chère mémeille Albina mourut en 1942, papa hérita d’un modeste magot et ce sera alors -adieu balconville l’été!- la première location d’un chalet, Où ? En très basses Laurentides, au pays actuel de Vigneault, Saint Placide. Rendus là -une vraie « jungle » pour des enfants du macadam- notre bonheur un jour quand  maman, toute heureuse, nous annonce : « Les enfants, ma petite nièce adorée s’en vient au chalet pour passer deux semaines avec nous. » La joie ! Madeleine, une fois bien installée dans une chambre du grenier, revêtit son maillot à jupette, celui de la photo d’Old Orchard, et, en riant, donna l’ordre à la marmaille : « À vos costumes de bain, tous ! Première leçon de natation, suivez-moi tous ! » Du chalet du père Masson, on put voir le grouillant défilé jasminesque sur le sentier herbeux et pierreux, passant devant la si jolie vieille église, pour se rendre au vieux quai du bord du lac des Deux Montagnes.

En ce temps-là, jamais assez de précautions : nous nous enduisons d’huile d’olive sur tout le corps (anti-rayons-méchants) et nous portions des casquettes à palette -ou chapeaux à larges rebords- sur le crâne, des bouées gonflées à la taille (tripes de roues d’auto), enfin, de pesants  ronningshous aux pieds. Madeleine, experte nageuse -vraie Esther Williams d’Hollywood !-patiente, toujours souriante, nous initia au crawl, à la nage-de-côté, à celle sur le dos. À plonger du quai aussi.

Le temps filait et les années passèrent. Madeleine viendra habiter rue Everett, dans Villeray avec sa mère vieillissante -et donc moins contrôlante. Elle se dénichera enfin un compagnon et ira habiter, dans Ahuntsic, une de ces petites maisons que l’État avait fait construire pour nos vétérans. Un garçon sera son seul enfant, Pierre. Le voilà maintenant vieil orphelin lui aussi. C’est fou la mémoire d’enfance, non ? Quand je vais nager à l’Excelsior, je repense souvent encore à cette monitrice experte en natation, Madeleine, ma belle cousine… morte !


LE CAS D’UN « ADÉLIGATOR » ?

Il y a des limites. J’ai parlé de l’ours-du-Sommet-Bleu, sorte de yéti, des chevreuils en dévoreurs de haies de cèdres. De l’orignal-aux-pommettes chez Jodoin. J’ai narré mes bêtes rôdeuses, racoons, moufettes, rats musqués et marmotte- Donalda sous la galerie; il y a couple désormais, sachez-le. Vous savez mon bouffon Jambe-de-bois la queue en l’air, mon tigré Valdombre, au pelage bin magané… Quoi encore ?
Voilà-t-y pas qu’un matin d’il y a quinze jours, une voisine Ouellet, deux lots de chez nous, me raconte les visites d’un coyote, petit loup « qu’on aurait aperçu du côté de la plage municipale. » Quelle faune en plein village ! N’en suis pas trop surpris. À Ahuntsic, des voyageurs de nuit en quête de déchets à déguster longent le chemin de fer, avenue de Port Royal. Furent surpris dans des cours des rues voisines, Sauvé, Sauriol.
Des écoliers marchant au catéchiste (non, c’est fini ça) marchant au skateboard… témoignèrent à ma fille, rue Prieur angle Chambord : « coyotes en vue madame ! » Bref, j’écoute ça et, un peu plus tard, au rivage des Ouellet, floue, lointaine vision d’une « remuante tache rousse ». Coyote ? Je dévale l’escalier et, très prudent, je tente de mieux voir l’intrus roux, me dissimulant derrière mes pins.

ADIEU AU PETIT-LOUP
On voit pas bien car deux haies touffues me séparent du roux fringant ! Soudain, la rousse bête se secoue, s’agite, saute en l’air, fait des tours sur elle-même et, zut, disparaît à l’ouest du terrain, chez l’amie Nicole, « la grand’femme-du-docteur » pour parler le claude-henri-grignon. Je ne vois plus le —peut-être— coyote et n’ose aller enquêter. La peur. Oui car, venues de mon enfance, de tristes z’histoires de coyote agressif me hantent.
En vieillissant, vous verrez les jeunes, deux choses : on pleure plus souvent (aux films tristes) et on craint des attaques sournoises. Alors, je rentre penaud. S’il y a dommage « carnivore » du fait d’un coyote enragé, je l’apprendrai en lisant La Vallée, non ?
Mais quand je raconte le coyote à l’ancêtre bavard, à la mémoire d’archiviste, McKay, le voilà qui trépigne : « Un coyote ? C’est rien ça. Vers 1930, mon jeune (hum !), en fin d’été, le gamin d’un touriste aurait jeté dans le lac sa bestiole. Un pet griffu monstrueux et qui serait devenu une calamité. Oui m’sieur, plus personne ne voulait se baigner au lac Rond. » Je m’installe sous pergola au jardin de cet ex-couvent de briques rouges, rue Lesage; j’aime les raconteux : « 1930 ? À quelle bête marine faites-vous allusion ? » Heureux de me voir appâté : « Oh ça ! On a pas pu retracer le garçon et on a jamais pu savoir de quelle espèce au juste était la bibitte dont il s’était débarrassée. »

L’AGRANDISSEMENT DU CAÏMAN
« Chose sûre, mon p’tit garçon (hum !) comme pour alligators ou crocodiles, la « chose » mise à l’eau a pu s’agrandir, grossir. S’ajustant vite aux dimensions du lac. » Mon conteur, fier de m’avoir captivé, me dit l’avoir « vu de ses yeux vu » au printemps de 1934. « Mon ami, ce fut en quelques saisons un sorte de serpent géant qui nageait du côté du Chantecler. Des loustics la voyaient : de longs crocs jaunâtres, une peau d’écailles verdâtres, une gueule de dragon chinois, une lourde queue qui battait férocement l’eau. Le tout reposant sur quatre pattes palmées. Un horrible griffon ! »
Je restai jongleur : « Vous me menez en bateau ? » Lui : « Pantoute, essayer de retrouver des journaux de 1933-34, vous verrez, on en a parlé dans tous nos cantons. Sérieux comme un pape, McKay continua : « Plus de touristes, plus de baignades, des recherches, avec des grappins puissants, des phares, jours et nuits, furent faites dans tout le lac Rond. Rien. Un certain mois de novembre de 1936, on retrouva la queue de la bête. Toute Moisie. Putréfiée. Se décomposant. La mort. Ce fut la fin des cauchemars et on a supposé que le monstre, exilé malgré lui de la caraïbe, s’était épuisé à mort de vouloir s’échapper de Sainte-Adèle. Soulagement, en été de 1937, la vie reprit son cours joyeux. »
Satisfait, mon McKAy s’en va, avec sa mine du chat raminagrobis, content de son effet. Et moi qui jonglait à un simple coyote échappé de nos bois, ça ne pesait pas bien lourd face à un alligator adélois jeté de son bocal… Prière, si vous fouillez d’anciennes annales, de confirmer l’adéligator !

CE CHEMIN PIERRE-PÉLADEAU ?

      Je vois son nom désormais, il a un chemin à son nom. Parler souvent de quelqu’un qui est mort c’est le faire revivre sans cesse. Roulant sur la 117 vers Saint-Jérôme, notre capitale (régionale), je vois des tentes, des ballons. Je songe aussitôt au gros party annuel de l’adélois Pierre Péladeau. Fête géante en été, qu’il aimait organiser pour « son monde ». Que de belles et bonnes heures passées là, au bord de la rivière, invité car « ancien » rédacteur. Comme René Lévesque, Marcel Dubé ou Bourgault etc.

         Quand je lui dis à un de ces fameux pow-wows : « Pierre, vous ne craignez pas la construction de blocs de condos sur votre rivage  d’en face ? Il rigole : « Non, aucun danger, j’ai pris des options sur tous les terrains de cette rive ! » J’entends encore l’éclat de ses rires, sorte de gloussements à l’étouffé, le rire des timides ?, en tous cas gargantuesques ! Je m’ennuie du bonhomme. Un sacré bonhomme.

     J’ai connu ce diable d’homme, culotté courageux, affairiste audacieux, et malin. Rare chez les nôtres, un entreprenant sans vergogne, c’était au temps fou de la Crise d’octobre en 1970. Je me cherchais de l’espace pour chroniquer. Ayant quitté La Presse (1967), ensuite voyant agoniser Québec-Presse (1969)  (les syndicats n’y croyaient, diminuaient le financement)  et puis le Sept-Jours (1970),celui de Bernard Turcot, au bord de la faillite aussi, je souhaitais « le grand public ». Donc  je visais le jeune quotidien de Pierre Péladeau.

 

UNE TRIBUNE POUR LE FUTUR ROI ?

      Rue Papineau, juste en face de L’Immaculée Conception (!), le P.P. d’alors y avait vaste bureau mais en un local tout modeste. Avec tribune surélevée ! Oui, pour le hausser. Besoin de puissance inavouable ? « L’empire » débutait tout doucement, bien lentement. Je lui vante l’idée d’un magazine et lui fait voir « ma » maquette. Lui : « Non merci, les nôtres n’aiment que le journal et tabloïd. Un magazine ? non, ça ne prendra pas par icitte ».   

       Bon. Je rentre dans ma houache de décorateur bien bredouille. J’irai volontiers écrire au « Point de Mire » de Bourgault, je devinais qu’il y aura là aussi, une autre faillite. J’y ponds un long article fustigeant cruellement la légèreté imbécile des « canards » radio-télé de Monsieur P. Mon directeur, Jean Côté (de Point de Mire), avertissait Péladeau qui, discrètement, finançait l’hebdo de Bourgault. P.P. : « Publiez. Pas de censure. Publiez, ça va juste fouetter mes gens ! » Le cher financier fit d’avantage encore : il me convia à son domaine adélois pour rencontrer tous ses rédac-chefs. Grand caucus et c’est lui, P.P., avec tablier sur la bedaine qui prépara et servit lui-même un énorme spaghetti.  Sauce « sans » viande, viande à chien, Donalda ! Point-de-Mire tomba à son tour faute de lectorat. Revenant à sa tribune, rue Papineau, le patron m’offre dare dare deux grandes pages dans son hebdo, alors ultra populaire, Échos-Vedettes. Ensuite, Charron, son jeune employé le quitta, fonda son magazine, connut un vif succès et, jaloux, contrarié, P.P. fondait son magazine, « Montréal ». Qui connut aussitôt l’échec. Le « boss » finira par acheter la publication de Claude Charron.

 

365 CHRONIQUES PAR ANNÉE !

       Et moi -j’avais insisté sans cesse- j’entrerai enfin au Journal de Montréal. Cela de 1971 à 1976. Un FAMEUX HAUT-PARLEUR « de tous les matins » pour communiquer avec les foules laborieuses. J’ÉTAIS RAVI ET ME MOQUAIT BIEN DU SNOBISME DE MES BOUDEURS INTELLOS, RESTANT EUX, SANS AUCUNE TRIBUNE. Ce sera donc mon entrée dans cette famille grouillante et parfois populiste, baptisée Québécor. Cela allait s’agrandir sans cesse avec des achats d’imprimeries.

       Je revoyais un peu plus souvent « cet ami » -qui savait tout de même, art difficile, tenir les gens à bonne distance lors de lancements, de fêtes. À Sainte-Adèle comme en ville.

      Il aimait mes effronteries -« T’es un voyou, toi,  au fond  non ? »- il me le disait. Il était l’ennemi des façades, des niais salamecs, de la rectitude, des mensonges calculés, des honneurs frelatés, des glorioles imméritées, des  politesses obligées, des faux-grands-airs. Lui -le voyou d’Outremont ?-, le petit « vendeur de sapins de Noël, restait sobre, frugal quand on l’a dit pingre. Par exemple, l’apercevant au vraiment « mini » « Petit resto », rue Valiquette, je lui lance : «Mais Pierre, que faites-vous ici, un riche millionnaire ? » Il rétorqua : « Viarge, c’est simple Jasmin, c’est bon et c’est pas cher ! »

       L’homme collaborait à des œuvres, sans le dire. C’est lu qui offrait, geste généreux, les Feux de la Saint-Jean à mon ami Pierre, le maire Grignon. Ayant su la vente proche d’un petit temple protestant Chemin Sainte-Marguerite, (pas encore « son » chemin) à changer en discothèque, il en fit l’acquisition, y présenta des concerts et des expos.

 

APOLCALYPSE PÉLADEAU ! 

     Parfois, je peux entendre au dessus du lac Rond le fracassant ronronnement d’un hélico ( ô Vietnam !), et je revois les passages de P.P. jadis, pour promener sa « vézite » des dimanches ou quand il allait -ou revenait- à son « château de verre », son «  temple » de la rue Saint-Jacques, à  sa-tour-sans-ivoire », face à celle de l’ex-Bourse, Place Victoria. Il était loin le bureau de la rue Papineau et sa ridicule tribune, loin aussi la nouvelle « centrale », en face d’une poissonnerie estimé, rue Roy.      

         Non, à partir d’un certain temps, Maître Péladeau s’accorda des espaces valorisants, prestigieux, mérités. Le rond petit laideron qui débuta à Rosemont -où il fit ses débuts en hebdos-  québécois rare, nationaliste multimillionnaire,  n’irait plus aux misérables locaux d’Ahuntsic, le long de la track où je livrais mon « papier » quotidien.  Un jour, il fit construire tout au bout de l’Avenue du Mont Royal, en vaste et solide.

      C’est dans « sa » tour moderne que je fis la rencontre de deux de ses « dévoués ». L’un, devenu noble vieillard, était son fidèle de très longtemps et régnait -un peu. P.P. était fidèle à ses premiers encourageurs. L’autre conseiller était un fringant jeune homme, rigolard, -P.P. estimait l’humour. Il lui servait de relationniste, de tamis aussi, on imagine les nuées de quémandeurs pour un « empereur ».

    Un soir, généreux buffet à la brasserie Molson, rue Notre-Dame, le voilà soudain seul et c’était rare, je lui tire la manche : « Que faudrait-il encore pour « le bonheur parfait » à un homme tel que vous ? » Il cligna des yeux comme à son habitude :  « Jasmin, « le bonheur parfait », ça n’existe pas. Je n’y ai jamais cru et mon bonheur ordinaire vient de là. » Il fit trois pas et, vite, il y eut vingt courtisans. Qu’il  n’écoutait que d’une oreille. Comme toujours.

 

L’EAU, Ô L’EAU !

Enfin on a retrouvé nos vélos sortis de la cave. Beau temps ce jour-là et on roule joyeusement au chaud soleil partant, vers l’ouest, de la jolie gare de Mont-Rolland. Là, car on y trouve une boutique aux gens compétents pour l’entretien des bécanes. Dès les premiers tours de roue, charme pour les yeux, c’est la rivière du Nord avec ses courbes gracieuses, ses mini-baies, ses écores parfois doux,parfois abrupts. Soudan, pagayant calmement de leurs palmes-aux-pieds, on y voit tout un lot de bernaches ! Des tranquilles, pas sauvages du tout, qui semblaient nous observer, les humains grimpés sur nos bécanes. Pédalons vers « La cabane à Frank », connue des familiers du « P’tit train », qui est barricadée ! Pour cause de… crétinisme, vandalisme idiot.

L’avions-nous oublié en ce si long hiver ? Nous voilà très stimulés à la vue des « rapides blancs » – chantez : envouengnihan– de la rivière Doncaster qui se jette dans la Nord. De jolis sentiers nous invitent à entrer en forêt. Y résister ? Rencontre d’une pédaleuse -jasette- qui nous dira : « Mon mari a travaillé un demi-siècle aux si beaux papiers de la Rolland. » Un moment de silence mais la Doncaster roucoule très fort dans ses frisettes transparentes.

L’eau ! Ah oui, l’eau vive, impétueuse parfois. Absolument fascinante aussi comme lorsque l’on longe ces cascades inouïes juste avant d’arriver au Lac Raymond de Val Morin. Beauté baroque -salut Claude Gauvreau !- de cette suite de « cuvettes à tourbillons ». De « crinières » fluides. De farouches « lessives » imaginaires. Un déferlement mythique aux grondements énergiques. Creuses « baignoires » ahurissantes avec son décor naturaliste : mille et mille millions de bulles translucides. Personne ne s’en lasse. J’ai vu là, un matin, kodaks aux cous, des asiatiques très énervés par ce spectacle féerique. Comme bouleversés, je ne sais trop, qui riaient, qui couraient en tous sens en ses abords, qui étaient pris d’heureuses convulsions, voyant ces ravins pierreux si frénétiquement arrosés. Imaginons le jeune curé Labelle et sa troupe de découvreurs à sa première découverte de pareils remous sauvages ! La vue de ce canyon aquatique en effet nous remplit de joie chaque fois qu’on y roule, nous envahit d’une sore d’éblouissement, de moment de grâce béni. Allez-y voir. Ou revoir….

L’EAU MIRACULEUSE !

Je m’en souviens, papa-le-pieux m’amenait avec lui en tramway, avant le lever du soleil, sous le Pont Viau. Tout au bout de la rue Lajeunesse, à quatre pattes au bord de l’eau vive, je devais l’aider à remplir ses chères, précieuses, bouteilles « d’eau de Pâques ???????? ????? ????????» ! Vénérable talisman catholique. En quoi croyaient tant de nos « vieux », pour se prémunir en cas de maladie. Contagieuse ou pas. Eau miraculeuse afin de nous éviter d’être placardé, rue Saint-Denis, avec des affiches officielles barrées de rouge, fixées dans nos portes vitrées. La honte pour les familles :« Manque d’hygiène, ces gens-là ! » Ô ces maladies infectieuses : scarlatine, picote volante, rougeole, etc. Époque d’avant nos efficaces vaccins modernes. La Des Prairies de ces aubes pré-pascales : première rivière de mon enfance ! Cours d’eau qui m’était familier puisque, juste en face du pont de chemin-de-fer du CPR, nous visitions régulièrement nos grands-parents de Laval Des Rapides, dans le Rang du Crochet. Là où s’élèveront tant de bungalows et cottages, dans les années 1930 et 40, ce n’était que champs de maraîchers. À genoux, à la porte du caveau de pépère, en ai-je équeuter des carottes, des navets et des patates !

RAPIDES DU CHEVAL BLANC !

L’eau. Beaucoup plus tard, grâce à mon fils, un jeune motard non-criminalisé (!) alors et grand amateur de canotage, j’ai connu tant d’autres rivières. Mon Daniel voulait me montrer d’abord la Diable et puis la belle Rouge. Qui sont de longs cours d’eau laurentiens si apaisants quand on va les avironner loin des bruits des villes. Découverte émouvantes de tant de régions silencieuses, désertées, la bonne paix. Aussi, une fois, ce sera une étonnante excursion autour d’îles sauvageonnes entre Berthier et Sorel sur le fleuve. Oh ! le bon plaisir de naviguer tout doucement, à l’aveuglette, sans cartes, sans plan précis. Liberté ! De nous imaginer au bout du monde, Ou bien « au commencement » de notre monde ici, de notre histoire, quand nos ancêtres et les « bons » sauvages emplissaient ces cours d’eau douce qui nous environnent. Que l’on voit bien mal, en vitesse, du haut des autoroutes.

L’eau. Jeune homme, j’avais fait l’achat d’un petit moteur de 15 forces et d’une légère chaloupe d’aluminium. Ce sera des expéditions un peu partout. Candide, je m’imaginais un audacieux aventurier à la Jones ! Un pirate, un flibustier ! Je fouinais un peu partout. À trois endroits, ces étés-là, ce sera cette admiration dont je parle ci-haut : celle l’eau qui se déchaîne. Il y eut d’abord, sur la Des Prairies, les formidables rapides dits du « Cheval Blanc », en face de Sainte-Dorothée. Plaisir de se faire brasser –bardasser vraiment- quand on a appris à déjouer les fonds rocheux. Puis, ce sera le bouillon dangereux du côté de Saint-Eustache, où l’on m’enseigna qu’Il faut longer de tout près un pilier de pont si on veut pas casser la « pine » de son moteur. Enfin, il y aura les pas moins énervants rapides tournoyants à Sainte-Anne de Bellevue en amont de la Mille-Îles en aval du grand Lac Saint-Louis. Là-aussi l’on peut se faire initier à « comment éviter le barrage et donc les attentes » et aussi à « comment ne pas briser son hélice. »

À bicyclette, quand, joyeux, je revois nos remous cascadeurs inouïs en aval du Lac Raymond (que certains cochons de Ste-Agathe polluent !) c’est un peu ma jeunesse « à moteur » que je revis !

ROSAIRE DANS SA CABANE

Nous lisons des études, des projets, pour les itinérants, ces misérables de 2007 qui couchent à la belle étoile. Ou dans des cabanes de carton. Un article récent dit : « Une « homme de la rue » coûte cher à l’État ». Un jeune de mon entourage me dit : « Papi, dans ton temps, ça existait pas ça, ces pauvres bougres perdus, sans feu ni lieu ». Je l’ai détrompé. Juste au coin de ma rue -Jean-Talon- il y avait Rosaire.      On disait « un vagabond. » Rosaire était une attraction dans le quartier. Vêtu à la diable, ce gaillard rodait partout comme en galopant. Dans nos ruelles, il fouillait les poubelles, quêtait aux portes des restaurants, des cinémas, la main tendue. Ou sa casquette. Gamins, nous en avions un peu peur, l’apercevant, tard, nous faisions « un grand détour » comme chantait Félix.

Rosaire était une loque humaine mais..il était toujours joyeux ! Quel mystère pour nous ! Il possédait un harmonica et en jouait volontiers, c’était un risible chevalier, misérable mais sans la triste figure. Il souriait constamment, un sourire bizarre, une grimace, un rictus qu’il s’était forgé pour ne pas effrayer les badauds. Pourtant, dans ces années 1940, nulle aide, aucune organisation caritative, pas de ces « asiles de pauvres » comme on en trouve maintenant. Rosaire ne coûtait rien à L’État. Nous n’arrivions pas à comprendre comment une situation aussi éprouvante pouvait le garder dans sa perpétuelle bonne humeur.

À cette époque, on voyait beaucoup de « champs vacants » comme on disait, et beaucoup d’immenses placards publicitaires, avec lampes à leurs faîtes, de grandes  « annonces » montées sur des échafaudages à certains coins de rue avec, au bas, la signature « William Thomas » ou « Claude Néon ». Angle sud-ouest de Saint-Denis et Jean-Talon, Rosaire y avait confectionné son gîte. Dans cette menuiserie bancale, entre les poutres de bois, dans le dos des gravures géantes d’accortes filles aux bras tendus des produits à promouvoir, Rosaire dormait ! Cabane de vieux prélarts, de morceaux de moquettes mis aux vidanges, des guenilles pendantes, son refuge pitoyable nous mystifiait. Il arrivait que la Ville fasse un ménage et emporte tout son attirail de misère. Patient, jamais découragé, Rosaire recommençait sa maison branlante derrière… William-Thomas !

Dans ce grand « champ vacant », la belle saison venue, nous allions, étroit sentier de « piquants » -chardons- avec des pots aux couvercles troués, pour piéger des papillons. Aussi des guêpes, des taons. Rosaire, de son « domicile fixe » pas bien loin, observait ces enfants-chasseurs de bestioles, on lui criait : « Joue ! Joue Rosaire !» Il nous souriait, sortait sa musique-à-bouche volontiers. Le petit bonheur alors !

Plus de cinquante ans plus tard, devenu grand-père, un bon matin, très très tôt, j’amenais mes petits-fils dans le Vieux-Montréal, espérant qu’ils découvrent, loin de leur Ahuntsic confortable, des itinérants. Ce fut une expédition instructive. Mes gamins aperçurent ces étranges silhouettes dépenaillées, qui sortaient d’on ne savait trop où, en chair et en os, plutôt en os. Les uns fouillaient les ordures des restos-à-touristes pas encore ouverts, d’autres se lavaient le visage, les bras et le torse dénudé, dans une fontaine publique. On en vit un, à mine patibulaire, les deux pieds dans une sorte d’abreuvoir à chevaux de caléchiers.

Ah, voir cela !,  les enfants étaient muets, stupéfaits, yeux écarquillés, bouches ouvertes. Leur bonheur de ce triste exotisme, aussi une sorte de naïf émerveillement : quoi, comment, des citoyens survivaient ainsi, dans la pénurie la plus totale ? Ce fut une « leçon de choses » qui m’importait.

Au retour, j’ai raconté mon Rosaire des années 1940, sa branlante cabane derrière les grands placards -toujours à refaire-  son harmonica et… sa joyeuse mine perpétuelle  malgré tout. Aussi j’ai conté les candides cruautés, les tours pendables des taximen du coin de ma rue. Par exemple en invitant notre Rosaire, tout excité, à prendre le téléphone de leur poste accroché à un poteau pour des appels « arrangés ». On invitait notre vagabond à se présenter, « avec votre instrument », à l’Hôtel Windsor en vue de rencontrer un généreux mécène. Aucun chauffeur acceptant pourtant de l’y conduire. Nous étions, enfants purs, scandalisés de ces cruautés d’adultes.

Dans cet article d’un colloque sur les SDF, un expert venu des USA parlait de « Les sortir de la rue », disant « Cessez de gérer bêtement le phénomène, trouvez un toit à chacun, ce sera moins cher en agences diverses. Ils sont moins de 10 % de la population ces vagabonds et 50 % des budgets de charité publique y passe ! Avec un logis à chacun, on passerait de $35, O00 à $13, 000 en dépenses ! » Certaines personnes disaient : « Impossible ce plan à l’américaine, il y a trop de réfractaires, ils tiennent à l’itinérance. » Je me suis demandé alors si mon Rosaire du coin de ma rue aurait accepté un tel logis. Il était de si permanente grande bonne humeur !

LA SOUFFLEUSE QUI AVALE LES ENFANTS !

Un bobard ? Une rumeur des « vieux » pour effrayer les enfants ? Nous avions un petit peu peur mais, gamins, on continuait à creuser des tunnels et des forts-de-neige dans les hauts congères du bord de la rue. C’était au temps où l’on déneigeait pas bien rapidement les voies publiques en hiver. Après chaque grosse tempête, après le passage de la charrue à deux chevaux, c’était la récréation folle. Hauts murets de neige tassée bienvenus et nous sortions nos pelles —toujours peintes en rouge, tiens !

Oh le bon temps des enfants-architectes à mitaines, à foulards et tuques, élaboration de labyrinthiques tunnels le long des trottoirs. « Prenez-garde ! —répétaient les empêcheurs de jouer librement— la souffleuse vous avalera tout rond ! » Ah, ces parents timorés !

Cinquante ans plus tard, voyez-moi en ces années 1990, retraité, cheveux blanc et rares, pis de nostalgie de ces creusages impétueux et qui part, avec mes gamins, à la recherche des « bancs de neige » d’antan. Je tentais de transmettre une tradition enfantine, avec les fils de ma fille, David, Laurent et le benjamin, Gabriel (le musicien-corniste dont j’ai parlé), chacun avec sa petite pelle d’architecte… recherche de hauts congères et, bingo !, voici un dépôt à neiges municipal. Au bord de la rivière des Prairies dans Ahuntsic. À l’ouvrage, les gars ! Leur vif plaisir, total, de s’enfouir à quatre pattes, pelle à la main, petits grouilleurs qui crapahutent sous la neige, aménageant un, deux, trois tunnels, pratiquant des ouvertures en mini-tours de guets pour y planter des drapeaux de guenilles. Des heures de joie rare.

Le papi rentrait pour la soupe du soir tout essoufflé mais ragaillardi, si heureux de ce retour-en-enfance, une plongée salutaire. L’éternel retour, M. Nietsche ? Jeux d’hiver qu’ils estimaient et gratuits. Combien coûte une cassette-à-jeux sur ordinateurs ?

Avec les fils de mon fils aussi, Simon et Thomas, même quête de neige tombée. Comme ils habitaient au centre-ville, difficile de dénicher un himalayen tas de neiges. Alors, dans leur cour de la rue Garnier, vite, construction de deux forts, en face à face. Organisation des cachettes, accumulation de munitions de boules de neige et… Feu ! Avec cris et défis, attaques pour parvenir à enlever le drapeau ennemi. Le vieux papi voudra s’associer volontiers au clan des plus jeunes, des plus faibles. Batailles très sérieuses, ça rampe, pauses, stratégie et tactiques… me voilà tout emporté, gamin par magie du jeu, oubliant mon vieil âge, je lance un épais pavé de neige à la face d’un garnement du fort ennemi ! L’enfant en tombe et… il pleure ! Vite redevenir —vieillard honteux— l’arbitre, le moniteur neutre, qui s’excuse. À genoux !Je retire la neige du petit visage d’un copain de Simon, Michael. L’effet d’un débordement candide quand le jeu exige trop de réalisme, vieux bêta va !

Quoi, quoi ?, j’étais en 1940, pas en 1995 ! J’étais soudain dans ma ruelle derrière le cinéma Château, je n’avais pas 65 ans, pas du tout, suant, le nez gelé, la morve dans la moustache, j’avais dix ans ! N’est-ce pas merveilleux ?, j’étais de nouveau Tit-Claude. Face à Tit-Gilles et Tit-Jacques. J’étais un artilleur intrépide, un tirailleur intrépide ! Réveil brutal rue Garnier.

Un commandement : « tu ne joueras plus » ! Mais sur quelle « Table de la Loi » nouvelle est inscrit cet ordre et quel Moïse invisible ordonne aux vieilles personnes : « Défense de jouer » ? « Les enfants qui jouent » —salut poète St-Denys-Garneau !— ne subissent aucune rectitude. Me voyant participer à leurs jeux, l’un d’eux me pousse rudement, me lance : « Otes-toi donc de mon passage ! Tu sais même pas viser ! Regarde-moi bien faire ! » Je riais intérieurement de ces insolences, l’égalité soudaine malgré les ans et foin du respect habituel, pas de politesse. J’acceptais volontiers la règle du jeu, oui, « au plus vaillant le drapeau convoité » ! Feu ! Feu !

Précoce noirceur d’hiver et je rentre, fourbu, éreinté mais si vivifié. La compagne de vie, pas encore retraitée, elle, qui revient du boulot, me questionne : « D’où viens-tu, qu’as-tu fait de bon cet après-midi ? » et m’entendre : « Oh bof, j’ai un peu fait jouer dehors les petits-fils… » Incapable de dite la vérité : « J’ai joué autant qu’eux, j’ai fait pleurer un copain de Simon et Thomas venu de la rue Marianne… ». Mon silence coupable sur le vieil homme se prenant pour un guerrier de dix ans.

La souffleuse municipale, monstre aveugle, un mauvais jour —c’était en « page trois » des quotidiens de 1945— avalait tout rond un jeune architecte en labyrinthes. L’horreur ! Mais c’était loin, dans un autre quartier, tout de même, rue Saint-Denis, nous avions cessé de jouer dans les congères durant au moins une bonne semaine !