ENCORE LES POLICES EN BASSES LAURENTIDES, À OKA ?

Oka c’est pas si loin, en basses Laurentides, avec ces si jolies collines et ce lac immense.  Jeune, villégiaturant à Pointe Calumet, voisine d’Oka (qui veut dire en iroquoien : « poisson doré »), c’était ces excursions en vélo…ô champêtre rang Ste Germaine !, vers le St-Benoit de Claude Léveillée. Ou l’achat des fromages des Trappistes, qui puait tant et goûtait si bon). Ados, nous allions louer des vieilles picouilles à une piastre de l’heure, chez les Gabriel. Équitation d’amateurs dans les si beaux sentiers de la vaste pinède. Vaste projet des Sulpiciens du village pour retenir le sable qui déboulait des collines, envahissant les rues d’Oka. Peut-être vers 1800 ?

Premier job d’été ? Là, à Oka, waiter au « Baronet », petit hôtel de luxe. Édifice, disait-on, saisi par l’État vers1940, car la propriété du riche Baron Ampin. Qui avait de fastes projets «  immobiliers »  —après Ste Marguerite—  pour ce coin des Deux-Montagnes et qui fut soupçonné de « collaboration » avec les Nazis maudits.

Bien plus tard, un innocent coco, maire d’Oka, projetait d’agrandir un golf. Un lieu empiétant sur un terrain qu’on disait « amérindien ». La crise éclate. 1990. Moi, quittant TQS, je viens d’entrer avec Paul Arcand sur CJMS-tous-les-matins. Je me dis que Léveillée, Vigneault et surtout Gratien Gélinas vont collaborer à mes commentaires sur les…sauvages de leur région. Non. Pas du tout. Leur silence prudent. Niet ! Rien ! Pas un signe de vie, mon trio ne répondra pas à mes coups de fi. Oh, les vilains artistes peureux !

Boubou-le-mou et son ministre « Chiachia », va dialoguer volontiers avec de louches meneurs. Qui se disent des Warriors. Avec, oui, des encagoulés ! Quand à moi aux micros du matin, j’ai vite bien compris que furent manipulés et trompés et entraînés, de braves, bons et gentlls  Amérindiens d’Oka ! Victoire de la « pègre Rouge », que l’armée froussarde —et la police-SQ peureuse— laissera fuir. Profitant du coco maire, ils organisèrent le soulèvement. Venus, tous, de Saint- Régis, cette « réserve » qui fait encore les manchettes des temps-ci, qui est  commodément à cheval sur trois frontières ( Québec, Ontario et surtout USA) pour leur payant commerce des armes, du tabac, des alcools et de  la drogue.

Plein d’artistes de mon UNION, sensiblards et nuls en questions politiques, se firent les complices de ces dangereux pégrieux, allant même en défilé à Oka-la-martryre, André Lachapelle en tête de ce stupide  cortège, pour porter du maïs aux « pauvres » otages ! Je rigolais ferme. Les nobles machines internationalistes (du genre aveugle). Le Noir « monseignor » Tutu, en tata inouï, garni de pourpre joignait cette racaille de Rouges. Une farce ! Nous étions en 1990 tous devenus des affreux Québécois, des racistes immondes. Les médias anglophones s’y jetèrent comme toujours. Ne pas oublier :  en 1990, à Saint Régis, les maffieux Rouges devaient se taper sur les cuisses !  Une bonne part du populo avait tout compris mais pas nos lâches gouvernants culpabilisés par le passé encombrant. Aujourd’hui, en 2011, on a compris enfin qu’il y a des autochtones citoyens tranquilles et de ces « sauvages » intéressés aux trafics clandestins et illégaux : armes, drogue, alcools, tabac. Seul, en 1990, le reporter Robin Philpot avait vu clair. Allez chercher à votre bibio : « Oka, dernier alibi ».

Un drôle meurt…Roger !

Il vient de passer l’arme…à droite. Il était, oui, de droite. Pas extrémiste, juste conservateur, résistant à certains progrès et se méfiant de tant de modes olé olé. Pauvre Roger Drolet. Paix à ses cendres. Je l’aimais bien. C’est des camarades de CJMS (j’y microphonais un temps 1990-1995) qui me firent connaître. C’était un bizarre. Avant de mourir —le cœur à Sacré-Cœur !— il était devenu un retraité cocasse vivant dans un ancien couvent, payé pas cher, du côté des Coteaux, des Cèdres, tentant avec sa jeune femme d’organiser une sorte de B and B. On m’a dit qu’il y avait des bus à touristes ( circuit-région-Vaudreuil ) qui stoppaient pour un brunch chez lui.

Il a jasé, soliloqué, durant des années et des années des nuits entières à la radio. Il avait ses aficionados. Têtes grises un tantinet réactionnaires ! Des moqueurs l’écoutaient volontiers aussi pour se gausser du jacasseur rétif aux temps modernes, cela à CKVL longtemps, aussi à Ckac.

Plus jeune, débutant à Trois-Rivières, il fut un radioman à la mode du temps. On l’ignore mais avant les farceurs connus comme Tex-le-peintre, Béliveau ou Stanké —et actuels jeunes démons d’une radio FM—, Drolet fut l’instigateur, l’initiateur de coups pendables à sa radio trifluvienne. Mais oui « le » pionnier en attrapes ! Et puis, avant de s’asagir —tard— il mena une vie de patachon, exilé en métropole, speaker forcené, rôdant dans les clubs-de-nuitte de l’époque. Il trouva une zone de sagesse, du moins de modération. Il était de ces laiderons avec sa peau grêlée, d’un type sympathique. Cela existe, on le sait. Il était bonhomme. Avec un caractère tolérant.

Roger Drolet qui vient tout juste de monter au paradis promis avec sans doute « la langue dans la joue » va sans doute tenter dans l’éther de ses arnaques folichonnes parmi les anges lyreux au delà des nuages. Du temps ! Il aimait rigoler. Il aimait aussi s’emporter. Il savait cependant doser ses emportements. Colères très calculées parfois. Car il gardait, par devers lui, une sorte de tempérament disons « correct ». Avec Paul Arcand, aidé par Gilles Proulx et aussi le frère de Daniel Johnson son ami —un juge— chez lui, un soir de bouffe ( sa compagne était un cordon bleu) nous avions tenter de l’entraîner dans un fictif mouvement extrémiste. Il ne marcha pas dans notre combine. Pas fou. Il gardait l’intuition valable que son rôle était celui d’un modérateur (pas d’un leader) même dans sa sphère aux révoltes constantes. Dans ses appartements chics d’une tour de Laval des Rapides (où il avait édifié une chapelle, eh oui !), ce soir-là, il refusa notre piège calmement. Il haïssait les modes. Il détestait les us et coutumes actuels. Il vitupérait une certaine jeunesse.

Il n’y a pas très longtemps, le radioman (tenté par la comédie !) accéda volontiers à la scène. Mais oui, on pouvait aller le voir ( gesticuler et jouer le gras crapaud révolté) et l’entendre gronder, grommeler et grincer à l’ex-cinéma Château dans ma petite patrie ! On m’a dit qu’il avait son fidèle petit public. Et que sa dame de cœur voyait à « très » la bonne organisation de ses assemblées… folichonnes pour le commun des mortels. Il est mort donc. Cela m’a fait de la peine. Il me parlait, un temps, au téléphone et s’amusait de mes emportements et aussi de mes choix culturels. Pour lui la culture contemporaine n’était que faux fuyants, sottes démonstrations d’un modernisme suspect. Oui, c’était un vrai passéiste. Enfermé dans son vieux couvent en Soulanges, il rénovait tout doucement son gîte, pas riche, …et rêvait d’un monde ancien comme son décor un éternel « work of progress ». Tiens, il aurait détesté le terne. Que la paix s’empare de ton âme, Roger.

LES YEUX DANS LES YEUX

À ma quotidienne saucette hydrothérapique, à cette auberge L’Excelsior, une fin d’après-midi : un face à face rare. Je cuisais en homard dans les tourbillons de la ronde cuvette et qui j’aperçois par une bow window ? Un raton laveur bien grassouillet qui gratte dans la vitre. Je sors du bain et je cours vers lui. Je me penche et, les yeux dans les yeux, nous avons échangé. Monsieur Raton Laveur avait son fatal loup  noir, masque vénitien sobre, comme baissé sur les joues, on aurait dit qu’il avait les yeux comme un peu sortis de la tête. Lassé de ne pas pouvoir me gruger les doigts que je lui tendais volontiers, il se détourna du vieil homme en maillot de bain  pour aller et venir dans la neige juché sur un podium ce service où se voyait une poubelle au couvercle branlant. Hélas pour lui, vide !

Rentré, je fouille dans les coupures que m’expédie Marielle, ma sœur et documentaliste. Seigneur ! Patrick Lagacé —de l’Empire convergent La Presse-Desmarais— patauge en « citoyen du monde », vous savez cette niaiserie à façade mondialiste pour s’engluer au fond dans le monde anglo-américain —qui est $$$, tout puissant. Lagacé joue le surpris quand la SSJB —Luc Savard, patron— affirme que « Arcade Fire », groupe anglo qui vit et enregistre à Montréal (louangé à Los Angeles et à Londres) ne serait pas accepté au spectacle national du 24 juin. Bébé-Pat est très choqué. Tous les connaisseurs de ce milieu « rock-pop-rap-etc » savent que, désormais, ce groupe va filer vers les grandes messes sauce anglo-américain. Et tant mieux pour eux. Tout le monde sait bien aussi  que le 24 juin fête la résistance française sur ce continent de 350 millions d’anglo-américains.

C’est clair mais le Lagacé, déguisé en mondialiste à gogo,   préfère singer le grand étonné et  sort « maudite ceinture fléchée ». Il sermonne des gens simplement logiques, raisonnables. Lagacé —un franc-farceur— va jusqu’à comparer la SSJB avec le racisme anglo qui nous jetait jadis « Speak white ». C’est tout simple et normale que la fête soit française le 24 juin. À 100 %. Ces tarlais, ces bêtas de la tolérance « zozo »  et de l’accommodement « toto » me font ch… suer.

Même Empire-Gesca : Alain Brunet avance que notre gala québécois  —ADISQ—  n’est qu’un spectacle de paroisse qui nie la réalité « cosmo » de Montréal. Paul Arcand le regrette aussi, dit Brunet-Courroie-USA. Ce docile publiciste des amerloques en devient un raciste inverti. Il se méprise. Le reporter Émilie Côté —même Empire—  flatte ce cultural businessman à « branding commercial », Simon Brault,  qui jouit de ce  « Montréal, ville cosmopolite ouverte. » Faux : rien des autres cultures du monde, c’est toujours l’aliénante foire anglo-saxonne. « Cosmopolite » mes deux fesses !

Ajoutons ce petit boss colonisé aux lettres ouvertes de La Presse —il pense qu’on s’en aperçoit pas, cher Vigneault— qui publie surtout les aliénés, place aux Michel Lebel ( des Laurentides hélas) affirmant qu’on est « tous des  xénophobes déguisés ». On dirait le québéphobe Mordecaï Richler. Lire un  certain J.F. « Imitons nos émigrants et parlons notre langue en famille ». Tel quel ! On s’incline pas par respect mais par envie de vomir !

VU EN BAS DE LA CÔTE MORIN, FALARDEAU !

Il est vivant ! « Z » écrivait sur les murs l’ insoumis en Grèce sous les colonels-dictacteurs. Ah oui, rue Valiquette,  « Z » à Pierre Falardeau, la grande gueule, le perpétuel militant nationaliste,  enthousiaste et entraînant. Le cinéaste révolté, l’homme sans langue de bois, l’homme détestant la rectitude des hypocrites. Allez-y vite, car, oui, on peut le revoir vivre. Il est invité en images bien rythmées, rue Valiquette, dans une des salles de notre ami Tom Farmanian.

Ce  n’est pas un film cul-cul-la-praline, l’équipe  du long-métrage a rassemblé des tas de pellicules et de ruban-vidéo et en a fait une formidable courtepointe vivante, chaleureuse, sensible, douloureuse, aussi. Dépêchez-vous d’aller le saluer, ami lecteurs, de rendre hommage à un homme libre, aussi un  gaillard parfois très effronté et qui, à l’occasion, sacrait pour rien. C’était plus fort que lui, ex-p’tit gamin pauvre de St Henri-les-Tanneries.

Je vous en prie, je vous en supplie, amenez-y vos jeunes. Qu’ils sachent qui a été celui à qui, un jour, on dédiera une salle de cinéma. Ou un pont ! Ni Champlain, ni Jacques Cartier ne furent des ponts, n’est-ce pas ? Vous serez fascinés comme moi —et amusés aussi— de voir nos grands questionneurs à l’ouvrage pour lui percer la carapace au Pierre—Grande—Gueule.  Le Richard Martineau qui se fait rabrouer et raide et qui en restera muet, désarçonné. Ma chère Denise Bombardier tentant de rapporter la honte de maman-Falardeau qu’elle dit avoir rencontrée, le cinéaste de « 13 FÉVRIER 1837 », rigole et la traite de menteuse. Voyez aussi mon cher Paul Arcand qui ose: « Ce personnage que vous jouez… », Falardeau éclate d’indignation. Enfin, voyez madame Péladeau, Julie (co-financière du film courageux , qui s’écroule de surprise entendant Pierre-le-culotté avouer : « J’suis venu ici pour le fric à gagner facile. » Le sommet de ce court bloc-entrevues ? L’illustre Bernard Pivot —Apostrophes— voyant le mépris du pusillanime, archi prudent et carriériste J. Gobbout, lira alors un solide texte de Pierre et s’en épatera. Un extrait de « La liberté n’est juste pas une marque de Yogourt. »

Il nous est permis aussi, rue Valiquette, d’entrer chez lui. D’admirer sa jolie épouse ( sa collaboratrice souvent), ses trois beaux enfants— Jérémie qui pleure sachant le cancer s’attaquant à son père—, lui, Pierre, en marcheur à bâton, en skis, bref, de voir un homme qui avait sa vie ordinaire comme tous et chacun. À mon avis, ses parodies du pénible colonisé d’ici avec son « Elvis Gratton », n’aidaient pas la désaliénation collective, trop exagérée, nos colonisés ne s’y identifiaient nullement. Mais on voit la belle Céline Dion en avion, avec René Angélil, qui nous révèle qu’elle en rigole et volontiers. Un sacré bon moment de cinéma. Une histoire extrêmement triste à la fin, mourir à 62 ans, mourir avant d’avoir vu naître ce pays pour lequel il se battait sans cesse.

L’ENFER DE LA VILLE ?

J’évite désormais de descendre en métropole tant que je peux. L’été surtout, il peut se passer des semaines, voire même deux longs mois, sans que je quitte mon cher village du nord. Hélas, je devais descendre vers la grotte climatisée, au rez-de-chaussée nord-est de la Place Bonaventure. Vers la moderne caverne toute capitonnée (pour des fous là ? ) de l’animateur « Numéro Un », Paul Arcand.

Ce sera un matin de cauchemar !

Ah oui, brutal envahissement de tous nos sens, grouillement inouï. Que j’avais comme oublié ! Une descente énervante chez les « démons » —ô mon roman « Papamadi » !— du trafic en mégapole. Salut Aliegheri Dante ! Pourtant je suis né en ville ! J’ai grandi dans les bruits incessants des nombreux tramways, rue Saint-Denis, dans le perpétuel tintamarre urbain aux coins de Jean-Talon comme de Bélanger…

Eh bien…ce fut un choc !

D’abord, cela s’endure, pour rentrer à Montréal il y a ce long ruban bétonné. La 15.  Dès Saint-Jérôme, adieu nos jolies collines et voici de mornes plaines avec, le long des fossés, tous ces placards ignobles, tant d’enseignes ultra-criardes, quelques rares (hélas !) entrepôts discrets, la plupart aux airs clinquants, aux allures de marchands grossiers. La 15 jusqu’à sa sortie, fait voir l’anarchie visuelle classique en amérique-la-commerçante, fait constater un pays, le nôtre, sans règles, free-for-all regrettable.

Tu sors à L’Acadie, oh !,  on se rapproche du compère Arcand, tu ramasses vite, vite, ton courrier au Phénix, le  pied-à-terre commode, carrefour Rockland…Et puis tu files au sud, une rue Stuart outremontaise, encore un peu de calme, puis montons à bord de la Côte Ste Catherine : c’est le  début du mouvement et des bruits. Longer le mont Royal, ça va, une halte brève hélas. Ensuite, ce fut le début intempestif, brutal, du capharnaüm visuel et sonore, d’abord l’Avenue des Pins !

Nous arrivent, attaques à quatre, à six, ma foi, des flots de véhicules divers foncent de tous les côtés ! Mon chauffeur, Raymonde, pas moins choquée que moi, raidit aussitôt les bras. Tel le chef-patroneux Charest à son volant. Le décor va défiler  en grande vitesse avec criards des klaxons rageurs si tu colles pas le pare-choc qui te précède ! L’aréna Molson, l’hôpital Royal Vic, du monde,  ça y va par là. « Go west people ! »,  l’Avenue des Pins est rempli à ras bord.

Comme je me sens loin de ma petite vallée, là, où hier encore, on a aperçu un beau coyote à longue queue rousse qui filait au Sommet Bleu.  Pire enfer encore : la rue Peel, puis ce coin Sherbrooke. Variées en tous sens, cent, mille camions coursent. Rock and roll  very hard, archi-metal ! Envie de me boucher les oreilles, je hais les métropoles désormais. Tourner à gauche sur René-Lévesque, un boulevard couvert « caniveau à caniveau ». Tourner à droite sur University, pire encore le trafic ! Guettez un passage, risquer sa peau. Surgissent des taxis fous, défilent de tous les horizons des piétons la mallette en l’air et personne ne sourit. L’enfer.

Enfin, nous y voici, je sors, assourdissement total. Avec ma canne je me traîne jusqu’au micro de Paul Arcand. Une cage de vitre. Silence obligé. Attention ! Dans cinq ! Quatre, trois, deux, un… Je dis à Paul : « Si tu l’avais vu, d’un blond d’or, un coyote courrait à son rendez-vous galant. Dans le silence, sous la verdure… » Paul me sourit, lui, le total urbain plus que matinal.

LA MORT EN ÉTÉ

Soudain, maman était derrière moi. Vêtue de son linge ancien, comme quand j’étais petit, manteau sombre, foulard noir, gants des dimanches. Je ne sais pas trop ce que j’étais venu chercher, ici, dans cette petite chambre de la « Résidence Saint-Georges », rue Labelle au sud de Sainte-Caherine, Là où maman fut longtemps hospitalisée et où elle est morte en novembre 1987, des papiers oubliés ?, des objets perdus ? J’avais sursauté. Elle me dit : « C’est pas vrai, mon Édouard, ton cher père, il est pas là. Je l’ai cherché partout. Viens voir, si tu me crois pas mon p’tit gars. Je le trouve pas nulle part, m’aurais-tu menti ? » J’étais mal à l’aise. Je ne savais plus quoi dire, honteux, je lui tournais le dos, je regardais par la fenêtre, en bas dans la rue Saint-Hubert.

Vrai. J’vais menti peut-être. Elle souffrait tant vers la fin, portant souvent sur son visage un masque à oxygène, toute immobilisée, les yeux révulsés que j’avais dit : « Tu peux t’en aller maman maintenant, tu peux partir, tu en as assez fait durant toute ta vie et papa t’attend là-haut, vous allez vous retrouver, esprits libres, réunis pour l’éternité. » De là ce méchant rêve dans la nuit de dimanche dernier et les reproches de ma mère.

Au matin, j’ai imaginé écrire une pièce de théâtre ou un scénario de cinéma. Imaginer un grand vieux garçon de 80 ans qui donne la main comme un écolier à son archi-vieille maman morte. Qui la suit docilement dans une cité inconnue, dans des dédales infinis, dans un ciel aux nuages roses et jaunes, se baladant dans des édifices mous (ô Gaudi !), au travers des nuées en formes de ruelles à grottes, de venelles à cavernes et aussi de boulevards fous, entortillés comme des échangeurs Turcot. Tant vouloir, maman et moi,  retrouver le père mort ? Ah ! Je crois savoir d’où me venait tout cela. Un coup de fil de mon éditeur la veille de ce rêve: « Votre livre vient d’arriver de l’imprimerie. Il est bien beau, venez chercher vos copies d’auteur. » C’est ça. Une peur. Ce portrait que je fais de mon père dans « Papamadi », je crains la charge, l’injustice, la cruauté même. Crainte d’avoir trop exagéré ce papa passionné par les démons, les mystiques, ses chères reliques sous forme de momies, Sainte Catherine Labouré, Sainte Thérèse d’Avila, exposées dans des cercueils de verre encore aujourd’hui. Et ses stigmatisées aux plaies saignantes, la tourmentée de Pointe-Claire, Madame Brault, le « saint » frère André bataillant la nuit dans sa chapelle avec le diable sur le mont Royal, cette demoiselle Emma Curotte pas loin  d’ici à Chertsey.

Bref, oui, la peur des reproches de mes cinq sœurs, de mon frère. « Claude, tu fais de notre pieux papa un vrai fou ! » Trop tard, rêve bonhomme, cauchemarde maintenant. Le 31, « Papamadi » s’installe dans les bacs des librairies, tu vas livrer aux petites foules liseuses un document compromettant. J’entends ma quasi-jumelle Marielle me dire : « B’in bion, maman va revenir te tirer les orteils encore, révélateur de nos secrets de famille, divulgueur du passé familial ! » Tiens, Paul Arcand, le père supérieur, veut me voir à son parloir jeudi matin, cabanon numéro 98,5. Oh, brrrr….

BLANCHIMENT ?

Chaque année, le subtil manège reprend. Vient un jour froid de décembre, et tac ! Le lac fige ! Comme dans un film, une séquence où le temps stoppe. Arrêt sur image ? On regarde à sa porte-fenêtre, le soleil est timide, le ciel est ni clair, ni sombre. On se trouve entre deux mondes. L’eau, d’habitude mouvante, d’habitude charrié au moins lentement, le plus souvent du Chantecler vers le parc public et sa plage, eh bien, l’eau se meurt. Plus de vie. Ce n’est pas l’onde calme de l’été torride, d’une canicule assommante, non, non, j’observe une masse noire, une eau qui se noie ! Une eau folle, masse liquide qui a perdu la tête. Chaque fois, on le sait : le moment est venu. Voici vraiment l’hiver sur le lac.

L’autre jour, midi, lac immobile, bien noir. Le gel guette. Prise totale, l’eau change de forme. Caramel blanc, vaste palette de glace qu’on imagine bien dure de sa fenêtre. On retient son souffle, c’est un concours sans arbitre, sans but, sans récompense, un match des dieux, d’un Olympe inexistant. Dieux invisibles et inconnus. Je guette : au beau milieu du lac, dernière résistance des fluides, des flaques bougent encore un peu, comme échevelées, l’eau désespérée. Agonie noiraude au centre de tout. Quelle est au juste ce singulier, secret coma ? L’air d’hiver qui tue ! L’eau noyée râle : « définitif adieu cher été ! » Soudain, le lac est tout blanc. Voilà la magie. C’est une chimie qui revient chaque année. Soudain, notre partie de ciel, tout cet air, si vide il y a un instant, se chargeait de fins cocons pas trop visibles. Vous voilà donc signaux cristalloïdes ! Venez, jours d’hiver, soyez chez vous, Princes vêtus de blanc et princesses en robes de mariées d’antan. Bienvenue, les enfants vous aiment, royaux hiverneurs. Place aux jeux, aux patins et aux skis ! Quoi, premières neiges de 2009 et le lac soudain tout pâle, immense pan de blancheur égale.

Comprenez-vous, ma fascination nouvelle depuis que je vis ici ? Loin des montréalités, des trafics quotidiens. Il me semble qu’il y a mille ans de cela, en 1985 ? Ce temps où, tous les mains, je filais vers la rue Papineau, vers des micros friands « de nouvelles neuves », les genoux pleins des quotidiens, ma chasse aux actualités. C’était au temps où mon horizon n’avait ni lac blanc, ni ciel bleu, mon lac était d’encre de journaux, mon ciel bourré de nouvelles fraîches. Drogue ?, j’ai gardé des manies. De Rosemont, ma sœur Marielle, recherchiste, m’expédie ses lots de coupures et sur mon bureau face au lac blanc, Marie-Élaine Groulx, n’arrive pas à faire « place nette », tant de fraîches coupures ! Après 13 ans, manie de ramasser les actualités comme si j’avais encore à chroniquer avec Paul Arcand à CJMS tous les matins. Arriver à ne guetter que les oiseaux et la moufette, les deux marmottes, les tourterelles et le cardinal ? Ce raton-laveur au joli loup noir, le castor enfui hier… et une souris verte !

CHATS, AIGLES ET TÉLÉ À TREMBLANT

Me voilà, fin d’un jour, soleil timide et bas, en chemin pour l’Excelsior de l’obligeant Jacques Allard, sa baignoire d’eau « au brome », chauffée… bon, rue Henri-Dunant puis rue Archambault, juste avant de descendre vers le magasin de fer Théoret du Boulevard, à ce carrefour, un chat ! Puis deux, puis trois ! Diable, c’est le spot aux félins ma foi. Je ralentis et cherche des yeux la mère-Michelle de la comptine ! Quoi cela ? Tant de minous en ce secteur ? L’Hallow’een d’avance ! Rue Beauchamp, revenant de ma chère « École-des-p’tits-chefs » je vois souvent le vrai chat. Le simple chat. Celui de nos manuels scolaires de première année à l’image « chat ». Le blanc. Le banal. Ses taches noires aux pattes, au cou, sur la tête. Classique, universel chaton banal comme anonyme. Je le regarde gambader dans les parterres, autour des maisons. Le mage de l’innocence, de l’insouciance aussi car je sais qu’un jour je le verrai écrasé mort en pleine rue.
Mon bain dehors. Je fais la planche et nage « mode renverse ». Dernières saucettes en plein air, je le crains car les haies de l’Excelsior s’assombrissent. Cèdres ou sapins. J’aime, sur le dos dans l’eau, regarder le ciel  et que vois-je, très haut, un oiseau de proie ? Rapace laurentien, croix noire planante au firmament. Pygargue, urubu, crécerelle, effraie des clochers (mots appris à une expo récente là-haut). Non, illusion, je regarde mieux : serai-ce une simple libellule et bien plus proche de mon nez que je crois ? Non plus. Ah !, un vrombissement se fait entendre, c’était un petit avion venant du nord, de type cessna. Comme les aéroplanes de mon enfance, années 1930, traversant le ciel de Villeray. Gamin, rêver d’y monter un jour.
Le lendemain matin, départ pour Tremblant. On m’offre 30 minutes de télé communautaire sauce Cogeco. Raymonde et moi d’abord épatés par les abrupts paysages « au nord de notre nord ». Vives couleurs hissées partout, les Japonais sourient! Là-haut, on tourne en rond, pas d’affiches claires. On  ne verra pas ce neuf Casino où nous aurions risqué quelques « trente sous ». Tant pis. Roulons.  On m’attend dans le (désormais) « quartier » de Saint Jovite. Revoir au soleil d’octobre  la si jolie vivante rue-principale-de-magasins. À une extrémité, le centre culturel et de loisirs pour l’Interview. Hélas,  haute palissade et ruban jaune : Attention ! Travaux, danger ! Entrons. Local lumineux agréable. Rosette Pipar, animatrice accorte et qui écoute bien, c’est rare, m’offre le fauteuil de son confessionnal. Alerte causerie avec trois caméras comme témoins. Le jour de diffusion ? Pas encore fixé. Cette télé modeste est sans carcan aucun ! Bon. Terminé et je sors. Le soleil arrose une jolie cascade, un parc-amphithéâtre comme celui de Sainte-Adèle, à énormes pierres et gazon. Une colline et la rue animée saintjovitienne (sic) avec des allures de fête. ET pas de tIt-minou, nulle part ! Aucun. Même pas le blanc tacheté si banal…

DEUX MORTS TRÈS DIFFÉRENTES

Qui cogne ainsi à ma porte ces jours-ci ? Qui vient troubler la paix des vieillards tranquilles comme moi. Elle, avec sa sale gueule. Elle, la sordide camargue. Elle, et sa grande faucille de merde ! La mort. Elle, avec son lugubre drapeau noir, sa tête de crâne nue, ses os croisés. La putain-pirate des existences. Chaque fois qu’elle vient roder dans nos parages, on se hérisse et on la maudit quand on sait bien qu’elle est la loi. La loi même de la vie. Mais mourir si jeune dans le cas de cette mignonne névrosée, la petite Isabelle Fortier venue de Lac Mégantic, alias Nelly (nom de pouliche !) Arcan. Se pendre ? Se tuer ? Geste fatal, à mon avis, d’un égoïsme total. Lourd mystère pour les gens dans mon genre. Si contents, un matin, d’une modeste fleur sauvage, mauve dense, poussée dans la nuit. Ou du vivant bruissement d’une jolie mésange énervée.   

   Pourquoi se tuer ? Se taire et compatir, songer à la peine douloureuse des parents. Se tuer dans son chic appartement du Plateau Mont-Royal, tout à l’ouest, côté portugais. Cette jeune fille des Cantons de l’Est, montée en métropole, étudiante en littérature à l’Uqam de jour, call-girl sordide par les soirs, —déjà des besoins pour le bien paraître ?—qui racontera sa chute dans un roman dit d’autofiction, où elle fait des signaux un peu  incestueux à son manquant. Ce récit-roman, narré avec un bon talent, va vite s’attirer les voyeurs. De France et de Navarre. Et a fait d’abord s’ouvrir (par l’impudeur, le risque) les portes d’un éditeur parisien prestigieux. Très grand succès de librairie. « Putain » québécoise authentique, hen, alors « Tout le monde monde » en parlera. Ensuite ? Hum… ça roulera moins fort pour les deux autres pontes, « Folle », « À ciel ouvert ». Un troisième ouvrage (« Paradis… ») sortira chez un éditeur d’ici. Sujet : « suicide ». Avec le vieillissement, un sujet de hantise chez elle, disaient des amis attristés. Adieu Paris-prestige? Est-ce la cruelle loi du monde des autosconfessionné(e)s ? Oui.

     Peu après, encore elle, la mort. Avec sa faux brandie. Toujours, souvent au moins,  comme modus operandi, le satané cancer. Adieu Falardeau ! Le venu de St-Henri, le cinéaste d’occasion, madame Roy ? Il vivait un échec sans le dire, ayant tant voulu humilier et puis changer le pauv’ con, l’assimilé, l’américanisé (genre à La Presse, du Hugo Dumas ou Marc Cassivi). Son clown Elvis Gratton, si exagéré, ne faisait honte qu’à lui-même et le Québécois dominé ne s’identifia pas à lui, pas du tout, observant rassuré « pire que lui ». Échec donc. Mais il est mort en nous laissant de bons films. Certains très forts.Alors on tentera volontiers de gommer ce trio de films niais, stériles. Adieu donc insipide Gratton ! Faladeau s’en va. Pour longtemps. On a mal (mais pas le fédérat stipendié Alain Dubuc) d’apprendre que ce mal embouché et courageux cinéaste ne viendra plus nous stimuler. Même en sacrant comme un charretier, lui, un ex-élève des Sulpiciens, hon ! Sa parole de feu, sa langue sans les préciosités des lâches, des peureux, nous excitait. Si rare qu’on l’invitait partout. Les hypocrites et les timorés polis du pays sont soulagés. C’est une vaine attitude car Pierre Falardeau a fait naître par son exemple de franc-parleur et de franc-tireur, des tas de patriotes jeunes. Héritage précieux.

UNE VILLE, LA NUIT

       Ma tristesse. Une belle jeune femme, douée pour écrire, éditée au Seuil à Paris, Isabelle Fortier, venant de Lac Mégantic en Estrie, s’enlève la vie ! Tristesse infinie. Couché, j’écoutais le défilé des interminables trains de marchandise derrière ma rue tout au nord d’Outremont. Sorte d’halètement à cadence trop régulière. Dans leurs châteaux du nord, Chemin Ste-Caherine,  les grands bourgeois n’entendent pas ça. Que la chouette au chic cimetière dans leur voisinage chéri, les chanceux.

       J’était rentré dans Outremont, revenant emballé (et moins riche, c’est cher !) du très fou « concert de mots » (au Monument National). Récital surréaliste de Fabrice Lucchini. Cet acteur parisien, inspiré, lit Baudelaire, ou Rimbaud —n’importe quel auteur— de façon lumineuse. Hypnotisant Lucchini ! Lecteur surdoué de paroles chantées, criées, susurrées, jetées, crachées. Toujours envoûtant, ce bonhomme. À la fin, fracassante ovation, unanimité totale. Le comédien danse, s’incline, se redresse et parade autour de sa salle comblée. 

      Salle remplie de bons bourgeois bien cultivés. J’étais bien. Ma compagne aussi. Mes voisins d’allée de même. On y est si satisfaits, si proches des Valéry, Hugo, Lafontaine, fantômes aux divers génies, tas de citations emmêlées, la jouissance.

      Et alors on veut croire à un solide avenir national, espérer des temps encore bien meilleurs, on se dit qu’il ne se peut pas qu’avec de telles foules d’amateurs de littérature, rue Saint-Laurent, saluant bien bas ce déclamateur inouï, brillant cabotin,  bouffon très éclatant et, ici, si bien accepté, non, il ne se peut pas que notre destin soit plus ou moins fichu. Ou fragile. Non et non. Vive Québec, îlot francophone qui étonne le monde entier ( dans Le Nouvel Obsevateur de cette semaine, autre témoignage sur ce fait renversant de résistance en cet océan de 300 millions d’anglos). Nous vivrons longtemps malgré nos trop nombreux assimilés et aliénés !

      On s’est comme arraché de cette rencontre prodigieuse. Les réverbères combattent la nuit, la rue Saint-Laurent luisante de pluie tombée se forge des reflets colorés. Il faut rentrer pour écouter les battements réguliers des trains Chemin Bates ! Voici donc la vie réelle avec ses passants énervés.    

        Tantôt, au Monument, on regardait à gauche et à droite, les amants des verbes poétiques, on examinait ces figures rougies d’un plaisir rare, ces silhouettes qui trépignaient d’aise, remplies d’enthousiasme, ce monde ouvert, généreux…oui…il était bien là, notre monde québécois français, rieur avec intelligence, présent tout autour et jusque dans les balcons. Puis, soudain, dehors, de jeunes visages pauvres et tristes. Deux maigres garçons, édentés, s’offrent pour laver le pare-brise, jeunes silhouettes sinistres dans la nuit. Pourtant, tantôt, que de visages heureux, ces mines épanouies, gloussantes ! Cette bruissante compréhension du Lucchini en diseur émérite, excité génial, notre foule nerveuse, craintive d’en échapper une bribe. Bonne humeur d’entendre tant d’intelligence des mots », tant d’esprit offert, à subtilité langagière avec l’éclat fréquent, tonnerre d’orage, une tempête d’applaudissements nourris !    

       Mais, maintenant, filant vers Outremont, aux portes des bars, des discos, mal cachés dans de vulgaires portiques commerciaux, sous des enseignes anglomanes, des ados, garçons aux yeux éteints, filles écourtichées, jeunesses maquillées tristement, vêtus bruyamment. Ils fument, guettent le flux des autos pressées. L’autre Québec ? Allons dormir au son des convois de  fret !