Un drôle meurt…Roger !

Il vient de passer l’arme…à droite. Il était, oui, de droite. Pas extrémiste, juste conservateur, résistant à certains progrès et se méfiant de tant de modes olé olé. Pauvre Roger Drolet. Paix à ses cendres. Je l’aimais bien. C’est des camarades de CJMS (j’y microphonais un temps 1990-1995) qui me firent connaître. C’était un bizarre. Avant de mourir —le cœur à Sacré-Cœur !— il était devenu un retraité cocasse vivant dans un ancien couvent, payé pas cher, du côté des Coteaux, des Cèdres, tentant avec sa jeune femme d’organiser une sorte de B and B. On m’a dit qu’il y avait des bus à touristes ( circuit-région-Vaudreuil ) qui stoppaient pour un brunch chez lui.

Il a jasé, soliloqué, durant des années et des années des nuits entières à la radio. Il avait ses aficionados. Têtes grises un tantinet réactionnaires ! Des moqueurs l’écoutaient volontiers aussi pour se gausser du jacasseur rétif aux temps modernes, cela à CKVL longtemps, aussi à Ckac.

Plus jeune, débutant à Trois-Rivières, il fut un radioman à la mode du temps. On l’ignore mais avant les farceurs connus comme Tex-le-peintre, Béliveau ou Stanké —et actuels jeunes démons d’une radio FM—, Drolet fut l’instigateur, l’initiateur de coups pendables à sa radio trifluvienne. Mais oui « le » pionnier en attrapes ! Et puis, avant de s’asagir —tard— il mena une vie de patachon, exilé en métropole, speaker forcené, rôdant dans les clubs-de-nuitte de l’époque. Il trouva une zone de sagesse, du moins de modération. Il était de ces laiderons avec sa peau grêlée, d’un type sympathique. Cela existe, on le sait. Il était bonhomme. Avec un caractère tolérant.

Roger Drolet qui vient tout juste de monter au paradis promis avec sans doute « la langue dans la joue » va sans doute tenter dans l’éther de ses arnaques folichonnes parmi les anges lyreux au delà des nuages. Du temps ! Il aimait rigoler. Il aimait aussi s’emporter. Il savait cependant doser ses emportements. Colères très calculées parfois. Car il gardait, par devers lui, une sorte de tempérament disons « correct ». Avec Paul Arcand, aidé par Gilles Proulx et aussi le frère de Daniel Johnson son ami —un juge— chez lui, un soir de bouffe ( sa compagne était un cordon bleu) nous avions tenter de l’entraîner dans un fictif mouvement extrémiste. Il ne marcha pas dans notre combine. Pas fou. Il gardait l’intuition valable que son rôle était celui d’un modérateur (pas d’un leader) même dans sa sphère aux révoltes constantes. Dans ses appartements chics d’une tour de Laval des Rapides (où il avait édifié une chapelle, eh oui !), ce soir-là, il refusa notre piège calmement. Il haïssait les modes. Il détestait les us et coutumes actuels. Il vitupérait une certaine jeunesse.

Il n’y a pas très longtemps, le radioman (tenté par la comédie !) accéda volontiers à la scène. Mais oui, on pouvait aller le voir ( gesticuler et jouer le gras crapaud révolté) et l’entendre gronder, grommeler et grincer à l’ex-cinéma Château dans ma petite patrie ! On m’a dit qu’il avait son fidèle petit public. Et que sa dame de cœur voyait à « très » la bonne organisation de ses assemblées… folichonnes pour le commun des mortels. Il est mort donc. Cela m’a fait de la peine. Il me parlait, un temps, au téléphone et s’amusait de mes emportements et aussi de mes choix culturels. Pour lui la culture contemporaine n’était que faux fuyants, sottes démonstrations d’un modernisme suspect. Oui, c’était un vrai passéiste. Enfermé dans son vieux couvent en Soulanges, il rénovait tout doucement son gîte, pas riche, …et rêvait d’un monde ancien comme son décor un éternel « work of progress ». Tiens, il aurait détesté le terne. Que la paix s’empare de ton âme, Roger.

LES YEUX DANS LES YEUX

À ma quotidienne saucette hydrothérapique, à cette auberge L’Excelsior, une fin d’après-midi : un face à face rare. Je cuisais en homard dans les tourbillons de la ronde cuvette et qui j’aperçois par une bow window ? Un raton laveur bien grassouillet qui gratte dans la vitre. Je sors du bain et je cours vers lui. Je me penche et, les yeux dans les yeux, nous avons échangé. Monsieur Raton Laveur avait son fatal loup  noir, masque vénitien sobre, comme baissé sur les joues, on aurait dit qu’il avait les yeux comme un peu sortis de la tête. Lassé de ne pas pouvoir me gruger les doigts que je lui tendais volontiers, il se détourna du vieil homme en maillot de bain  pour aller et venir dans la neige juché sur un podium ce service où se voyait une poubelle au couvercle branlant. Hélas pour lui, vide !

Rentré, je fouille dans les coupures que m’expédie Marielle, ma sœur et documentaliste. Seigneur ! Patrick Lagacé —de l’Empire convergent La Presse-Desmarais— patauge en « citoyen du monde », vous savez cette niaiserie à façade mondialiste pour s’engluer au fond dans le monde anglo-américain —qui est $$$, tout puissant. Lagacé joue le surpris quand la SSJB —Luc Savard, patron— affirme que « Arcade Fire », groupe anglo qui vit et enregistre à Montréal (louangé à Los Angeles et à Londres) ne serait pas accepté au spectacle national du 24 juin. Bébé-Pat est très choqué. Tous les connaisseurs de ce milieu « rock-pop-rap-etc » savent que, désormais, ce groupe va filer vers les grandes messes sauce anglo-américain. Et tant mieux pour eux. Tout le monde sait bien aussi  que le 24 juin fête la résistance française sur ce continent de 350 millions d’anglo-américains.

C’est clair mais le Lagacé, déguisé en mondialiste à gogo,   préfère singer le grand étonné et  sort « maudite ceinture fléchée ». Il sermonne des gens simplement logiques, raisonnables. Lagacé —un franc-farceur— va jusqu’à comparer la SSJB avec le racisme anglo qui nous jetait jadis « Speak white ». C’est tout simple et normale que la fête soit française le 24 juin. À 100 %. Ces tarlais, ces bêtas de la tolérance « zozo »  et de l’accommodement « toto » me font ch… suer.

Même Empire-Gesca : Alain Brunet avance que notre gala québécois  —ADISQ—  n’est qu’un spectacle de paroisse qui nie la réalité « cosmo » de Montréal. Paul Arcand le regrette aussi, dit Brunet-Courroie-USA. Ce docile publiciste des amerloques en devient un raciste inverti. Il se méprise. Le reporter Émilie Côté —même Empire—  flatte ce cultural businessman à « branding commercial », Simon Brault,  qui jouit de ce  « Montréal, ville cosmopolite ouverte. » Faux : rien des autres cultures du monde, c’est toujours l’aliénante foire anglo-saxonne. « Cosmopolite » mes deux fesses !

Ajoutons ce petit boss colonisé aux lettres ouvertes de La Presse —il pense qu’on s’en aperçoit pas, cher Vigneault— qui publie surtout les aliénés, place aux Michel Lebel ( des Laurentides hélas) affirmant qu’on est « tous des  xénophobes déguisés ». On dirait le québéphobe Mordecaï Richler. Lire un  certain J.F. « Imitons nos émigrants et parlons notre langue en famille ». Tel quel ! On s’incline pas par respect mais par envie de vomir !

VU EN BAS DE LA CÔTE MORIN, FALARDEAU !

Il est vivant ! « Z » écrivait sur les murs l’ insoumis en Grèce sous les colonels-dictacteurs. Ah oui, rue Valiquette,  « Z » à Pierre Falardeau, la grande gueule, le perpétuel militant nationaliste,  enthousiaste et entraînant. Le cinéaste révolté, l’homme sans langue de bois, l’homme détestant la rectitude des hypocrites. Allez-y vite, car, oui, on peut le revoir vivre. Il est invité en images bien rythmées, rue Valiquette, dans une des salles de notre ami Tom Farmanian.

Ce  n’est pas un film cul-cul-la-praline, l’équipe  du long-métrage a rassemblé des tas de pellicules et de ruban-vidéo et en a fait une formidable courtepointe vivante, chaleureuse, sensible, douloureuse, aussi. Dépêchez-vous d’aller le saluer, ami lecteurs, de rendre hommage à un homme libre, aussi un  gaillard parfois très effronté et qui, à l’occasion, sacrait pour rien. C’était plus fort que lui, ex-p’tit gamin pauvre de St Henri-les-Tanneries.

Je vous en prie, je vous en supplie, amenez-y vos jeunes. Qu’ils sachent qui a été celui à qui, un jour, on dédiera une salle de cinéma. Ou un pont ! Ni Champlain, ni Jacques Cartier ne furent des ponts, n’est-ce pas ? Vous serez fascinés comme moi —et amusés aussi— de voir nos grands questionneurs à l’ouvrage pour lui percer la carapace au Pierre—Grande—Gueule.  Le Richard Martineau qui se fait rabrouer et raide et qui en restera muet, désarçonné. Ma chère Denise Bombardier tentant de rapporter la honte de maman-Falardeau qu’elle dit avoir rencontrée, le cinéaste de « 13 FÉVRIER 1837 », rigole et la traite de menteuse. Voyez aussi mon cher Paul Arcand qui ose: « Ce personnage que vous jouez… », Falardeau éclate d’indignation. Enfin, voyez madame Péladeau, Julie (co-financière du film courageux , qui s’écroule de surprise entendant Pierre-le-culotté avouer : « J’suis venu ici pour le fric à gagner facile. » Le sommet de ce court bloc-entrevues ? L’illustre Bernard Pivot —Apostrophes— voyant le mépris du pusillanime, archi prudent et carriériste J. Gobbout, lira alors un solide texte de Pierre et s’en épatera. Un extrait de « La liberté n’est juste pas une marque de Yogourt. »

Il nous est permis aussi, rue Valiquette, d’entrer chez lui. D’admirer sa jolie épouse ( sa collaboratrice souvent), ses trois beaux enfants— Jérémie qui pleure sachant le cancer s’attaquant à son père—, lui, Pierre, en marcheur à bâton, en skis, bref, de voir un homme qui avait sa vie ordinaire comme tous et chacun. À mon avis, ses parodies du pénible colonisé d’ici avec son « Elvis Gratton », n’aidaient pas la désaliénation collective, trop exagérée, nos colonisés ne s’y identifiaient nullement. Mais on voit la belle Céline Dion en avion, avec René Angélil, qui nous révèle qu’elle en rigole et volontiers. Un sacré bon moment de cinéma. Une histoire extrêmement triste à la fin, mourir à 62 ans, mourir avant d’avoir vu naître ce pays pour lequel il se battait sans cesse.

L’ENFER DE LA VILLE ?

J’évite désormais de descendre en métropole tant que je peux. L’été surtout, il peut se passer des semaines, voire même deux longs mois, sans que je quitte mon cher village du nord. Hélas, je devais descendre vers la grotte climatisée, au rez-de-chaussée nord-est de la Place Bonaventure. Vers la moderne caverne toute capitonnée (pour des fous là ? ) de l’animateur « Numéro Un », Paul Arcand.

Ce sera un matin de cauchemar !

Ah oui, brutal envahissement de tous nos sens, grouillement inouï. Que j’avais comme oublié ! Une descente énervante chez les « démons » —ô mon roman « Papamadi » !— du trafic en mégapole. Salut Aliegheri Dante ! Pourtant je suis né en ville ! J’ai grandi dans les bruits incessants des nombreux tramways, rue Saint-Denis, dans le perpétuel tintamarre urbain aux coins de Jean-Talon comme de Bélanger…

Eh bien…ce fut un choc !

D’abord, cela s’endure, pour rentrer à Montréal il y a ce long ruban bétonné. La 15.  Dès Saint-Jérôme, adieu nos jolies collines et voici de mornes plaines avec, le long des fossés, tous ces placards ignobles, tant d’enseignes ultra-criardes, quelques rares (hélas !) entrepôts discrets, la plupart aux airs clinquants, aux allures de marchands grossiers. La 15 jusqu’à sa sortie, fait voir l’anarchie visuelle classique en amérique-la-commerçante, fait constater un pays, le nôtre, sans règles, free-for-all regrettable.

Tu sors à L’Acadie, oh !,  on se rapproche du compère Arcand, tu ramasses vite, vite, ton courrier au Phénix, le  pied-à-terre commode, carrefour Rockland…Et puis tu files au sud, une rue Stuart outremontaise, encore un peu de calme, puis montons à bord de la Côte Ste Catherine : c’est le  début du mouvement et des bruits. Longer le mont Royal, ça va, une halte brève hélas. Ensuite, ce fut le début intempestif, brutal, du capharnaüm visuel et sonore, d’abord l’Avenue des Pins !

Nous arrivent, attaques à quatre, à six, ma foi, des flots de véhicules divers foncent de tous les côtés ! Mon chauffeur, Raymonde, pas moins choquée que moi, raidit aussitôt les bras. Tel le chef-patroneux Charest à son volant. Le décor va défiler  en grande vitesse avec criards des klaxons rageurs si tu colles pas le pare-choc qui te précède ! L’aréna Molson, l’hôpital Royal Vic, du monde,  ça y va par là. « Go west people ! »,  l’Avenue des Pins est rempli à ras bord.

Comme je me sens loin de ma petite vallée, là, où hier encore, on a aperçu un beau coyote à longue queue rousse qui filait au Sommet Bleu.  Pire enfer encore : la rue Peel, puis ce coin Sherbrooke. Variées en tous sens, cent, mille camions coursent. Rock and roll  very hard, archi-metal ! Envie de me boucher les oreilles, je hais les métropoles désormais. Tourner à gauche sur René-Lévesque, un boulevard couvert « caniveau à caniveau ». Tourner à droite sur University, pire encore le trafic ! Guettez un passage, risquer sa peau. Surgissent des taxis fous, défilent de tous les horizons des piétons la mallette en l’air et personne ne sourit. L’enfer.

Enfin, nous y voici, je sors, assourdissement total. Avec ma canne je me traîne jusqu’au micro de Paul Arcand. Une cage de vitre. Silence obligé. Attention ! Dans cinq ! Quatre, trois, deux, un… Je dis à Paul : « Si tu l’avais vu, d’un blond d’or, un coyote courrait à son rendez-vous galant. Dans le silence, sous la verdure… » Paul me sourit, lui, le total urbain plus que matinal.

LA MORT EN ÉTÉ

Soudain, maman était derrière moi. Vêtue de son linge ancien, comme quand j’étais petit, manteau sombre, foulard noir, gants des dimanches. Je ne sais pas trop ce que j’étais venu chercher, ici, dans cette petite chambre de la « Résidence Saint-Georges », rue Labelle au sud de Sainte-Caherine, Là où maman fut longtemps hospitalisée et où elle est morte en novembre 1987, des papiers oubliés ?, des objets perdus ? J’avais sursauté. Elle me dit : « C’est pas vrai, mon Édouard, ton cher père, il est pas là. Je l’ai cherché partout. Viens voir, si tu me crois pas mon p’tit gars. Je le trouve pas nulle part, m’aurais-tu menti ? » J’étais mal à l’aise. Je ne savais plus quoi dire, honteux, je lui tournais le dos, je regardais par la fenêtre, en bas dans la rue Saint-Hubert.

Vrai. J’vais menti peut-être. Elle souffrait tant vers la fin, portant souvent sur son visage un masque à oxygène, toute immobilisée, les yeux révulsés que j’avais dit : « Tu peux t’en aller maman maintenant, tu peux partir, tu en as assez fait durant toute ta vie et papa t’attend là-haut, vous allez vous retrouver, esprits libres, réunis pour l’éternité. » De là ce méchant rêve dans la nuit de dimanche dernier et les reproches de ma mère.

Au matin, j’ai imaginé écrire une pièce de théâtre ou un scénario de cinéma. Imaginer un grand vieux garçon de 80 ans qui donne la main comme un écolier à son archi-vieille maman morte. Qui la suit docilement dans une cité inconnue, dans des dédales infinis, dans un ciel aux nuages roses et jaunes, se baladant dans des édifices mous (ô Gaudi !), au travers des nuées en formes de ruelles à grottes, de venelles à cavernes et aussi de boulevards fous, entortillés comme des échangeurs Turcot. Tant vouloir, maman et moi,  retrouver le père mort ? Ah ! Je crois savoir d’où me venait tout cela. Un coup de fil de mon éditeur la veille de ce rêve: « Votre livre vient d’arriver de l’imprimerie. Il est bien beau, venez chercher vos copies d’auteur. » C’est ça. Une peur. Ce portrait que je fais de mon père dans « Papamadi », je crains la charge, l’injustice, la cruauté même. Crainte d’avoir trop exagéré ce papa passionné par les démons, les mystiques, ses chères reliques sous forme de momies, Sainte Catherine Labouré, Sainte Thérèse d’Avila, exposées dans des cercueils de verre encore aujourd’hui. Et ses stigmatisées aux plaies saignantes, la tourmentée de Pointe-Claire, Madame Brault, le « saint » frère André bataillant la nuit dans sa chapelle avec le diable sur le mont Royal, cette demoiselle Emma Curotte pas loin  d’ici à Chertsey.

Bref, oui, la peur des reproches de mes cinq sœurs, de mon frère. « Claude, tu fais de notre pieux papa un vrai fou ! » Trop tard, rêve bonhomme, cauchemarde maintenant. Le 31, « Papamadi » s’installe dans les bacs des librairies, tu vas livrer aux petites foules liseuses un document compromettant. J’entends ma quasi-jumelle Marielle me dire : « B’in bion, maman va revenir te tirer les orteils encore, révélateur de nos secrets de famille, divulgueur du passé familial ! » Tiens, Paul Arcand, le père supérieur, veut me voir à son parloir jeudi matin, cabanon numéro 98,5. Oh, brrrr….

BLANCHIMENT ?

Chaque année, le subtil manège reprend. Vient un jour froid de décembre, et tac ! Le lac fige ! Comme dans un film, une séquence où le temps stoppe. Arrêt sur image ? On regarde à sa porte-fenêtre, le soleil est timide, le ciel est ni clair, ni sombre. On se trouve entre deux mondes. L’eau, d’habitude mouvante, d’habitude charrié au moins lentement, le plus souvent du Chantecler vers le parc public et sa plage, eh bien, l’eau se meurt. Plus de vie. Ce n’est pas l’onde calme de l’été torride, d’une canicule assommante, non, non, j’observe une masse noire, une eau qui se noie ! Une eau folle, masse liquide qui a perdu la tête. Chaque fois, on le sait : le moment est venu. Voici vraiment l’hiver sur le lac.

L’autre jour, midi, lac immobile, bien noir. Le gel guette. Prise totale, l’eau change de forme. Caramel blanc, vaste palette de glace qu’on imagine bien dure de sa fenêtre. On retient son souffle, c’est un concours sans arbitre, sans but, sans récompense, un match des dieux, d’un Olympe inexistant. Dieux invisibles et inconnus. Je guette : au beau milieu du lac, dernière résistance des fluides, des flaques bougent encore un peu, comme échevelées, l’eau désespérée. Agonie noiraude au centre de tout. Quelle est au juste ce singulier, secret coma ? L’air d’hiver qui tue ! L’eau noyée râle : « définitif adieu cher été ! » Soudain, le lac est tout blanc. Voilà la magie. C’est une chimie qui revient chaque année. Soudain, notre partie de ciel, tout cet air, si vide il y a un instant, se chargeait de fins cocons pas trop visibles. Vous voilà donc signaux cristalloïdes ! Venez, jours d’hiver, soyez chez vous, Princes vêtus de blanc et princesses en robes de mariées d’antan. Bienvenue, les enfants vous aiment, royaux hiverneurs. Place aux jeux, aux patins et aux skis ! Quoi, premières neiges de 2009 et le lac soudain tout pâle, immense pan de blancheur égale.

Comprenez-vous, ma fascination nouvelle depuis que je vis ici ? Loin des montréalités, des trafics quotidiens. Il me semble qu’il y a mille ans de cela, en 1985 ? Ce temps où, tous les mains, je filais vers la rue Papineau, vers des micros friands « de nouvelles neuves », les genoux pleins des quotidiens, ma chasse aux actualités. C’était au temps où mon horizon n’avait ni lac blanc, ni ciel bleu, mon lac était d’encre de journaux, mon ciel bourré de nouvelles fraîches. Drogue ?, j’ai gardé des manies. De Rosemont, ma sœur Marielle, recherchiste, m’expédie ses lots de coupures et sur mon bureau face au lac blanc, Marie-Élaine Groulx, n’arrive pas à faire « place nette », tant de fraîches coupures ! Après 13 ans, manie de ramasser les actualités comme si j’avais encore à chroniquer avec Paul Arcand à CJMS tous les matins. Arriver à ne guetter que les oiseaux et la moufette, les deux marmottes, les tourterelles et le cardinal ? Ce raton-laveur au joli loup noir, le castor enfui hier… et une souris verte !

DANS « LES PLAINES » DU FARWEST QAND VIENT LA NUIT !

Une radio veut m’entendre gueuler sur le show Moncalm-Wolf, 1759. J’ai refusé. Craindre ce rôle de pitre-chialeur sur l’automatique. Me retenir d’enfourcher tous les ânes cabochons des chemins, d’emboucher toutes les trompettes en places publiques.

Quand je dis à un recherchiste de télé  -qui cherche des criards à empoignades- que ce genre de spectacles est un inoffensif hobby connu dans le monde entier. (J’en vis un b’en plate au château de Bloy en 1980 !) Que cette activité ne me dérange pas… eh, il ne me rappellera pas ! En effet, ces défilés pathétiques, souvent cul-cul, costumés « d’époque » peuvent favoriser un certain tourisme « bon enfant ». À Tikédéronga (sic) sur le Lac Champlain, paraît qu’on rejoue sans cesse la bataille franco versus anglo; on y ramasse un peu de fric.

Un de mes petits-fils adorait se déguiser en preux chevalier du Moyen-âge  un temps. Casque, épée cote de mailles bien lourde. Le dernier film d’Arcand montrait de ces reconstitutions. Dérisoires et même loufoques souvent. Bon.

Il y a qu’il y faut du talent, sinon, b’en… du gros fric ! À Québec, cet été, on prépare donc un de ces « chiards ». Illustrer notre défaite aux mains des mercenaires Suisses, Autrichiens, Allemands payés par la monarchie à Londres Le maire Labaume espère le succès, aussi le bonheur des chambres de commerce ! Les coureurs de festivals en été, se fichent bien du motif. Festivité gratuite, ils souhaitent voir de beaux costumes, b’en anciens, de luisantes  armes b’en antiques, d’entraînantes fanfares b’en militaires.

Et (surtout ?) des bing bang, des boum-boum, à effets sonores et lumineux avec fumées qui puent et b’en noires ! Ah les badauds du mode entier ! Or, de jeunes québécois, non sans raison, veulent casser la patente. Ils regrettent cette ignorance des foules niaises, exploités par les malins du commerce. Pour ces gens politisés, cultivés, frange nationaliste conséquente, il y a l’accablant symbole, la fin de la Nouvelle France. 1759, deuil. « Folie d’oser commémorer une défaite ! »

Commémorer ? À mon avis,  non. Fêter, là oui. Hélas, pas facile de différencier la chose !

Mais le touriste, local ou venu de la Nouvelle Angleterre, se fiche bien de cette navrante réalité et il applaudira volontiers si les Plaines d’Abraham montrent un bon show, un gros show ! Une « parade » impressionnante. Ensuite, hop ! les restos pleins, les hôtels de même et « bonhomme-Labaume » ira dormir en paix. Quoi ? Le Dieu-commerce a des droits.

Voyez-vous ça, plein d’estrades en face de l’église, à Saint-Eustache ? Des canons de Colborne patinant sur la Mille-Îles glacée? Le jeune héros Docteur Chénier qui va mourir et la pluie des obus (en plastique) ? Le monstre Vieux Brûlot bavant de bonheur, torche à la main, succès touristique pour 2038 ?

Ou bien, en 2037, la victoire (eh oui !) de Saint-Denis ? Nos fiers Patriotes avec leurs fourches, des pics et des pelles faisant fuir les troupes de Gore (victorieux à Waterloo !). Pleine déroute et on verrait, assis aux estrades, le Richelieu couvert des barques des battus anglais qui retournent à Sorel ? Ça « poignerait-y »? J’irais pas voir ça,moi. Ni à Québec ni à n’importe quel Fort-Machin, ça m’ennuie ce théâtre simpliste. J’ai toujours détesté ces « pageants » à papier-crépelé coloré, ceux des curés et des révérends frères. Écolier, il fallait assister de force à ces misérables « séances ». Je sais bien qu’avec beaucoup de fric (de notre argent public) brassé à Ottawa, le dit-pageant pourrait avoir grande allure. Mais, je préfère les bons textes, ceux du répertoire ou les créations modernes. Hélas, faire un Avignon, ça dépasse des ignares incultes à la « Labaume-Tourist-room »  ou à la « Juneau-Commandites » ! Le bon peuple s’ennuie et le coco d’amerloque cherche des lieux où mener son gros autobus à vitres fumées ! Eh !

CENT CANARDS, 20 QUISCALES ET UNE DONALDA !

Bien content de ma liberté des matins. Retrouvée, à la radio du 98,5, on m’a jeté après une dizaine de jours. Questionnant du motif, on m’a amicalement répondu que l’on veut quelqu’un d’urbain. Et qui sort ! Qui sort, hen ? J’ai compris qu’il y a donc inconvénient d’être, comme moi, un villageois sédentaire. Au fond : bon débarras, car…commenter la télé en belle saison où elle stagne, bof !

À quoi j’ai pensé quand le jeune boss-Bombardier m’a dit : « On veut quelqu’un qui sort » ? Je me suis souvenu, rue Saint-Denis, d’une volumineuse voisine, « Madame Laramée ». Elle était du genre Jean-John Charest -ombragé en France par une jolie potiche monarchiste- elle était une « cocue contente ». Son mari, M. Laramée, bien mis, parfumé, « sortait ». Trois soirs par semaine il quittait allègrement le logis conjugal.

« C’est un homme qui sort », disait nos mères scandalisées. Laurette, voisine accorte vieille fille : « Hélas ! C’est bien laid et bien triste, un mari qui sort ». Enfants candides, on en restait bouche ouverte : « Où va-t-il donc ? » La voisine d’en bas, pieuse madame Denis, grondait carrément à chacune de ses sorties au red light des : « C’est b’en écoeurant ! »

Notre « grosse-femme-d’à-côté », personne n’en revenait de tant de tolérance. Non seulement « Il sortait », pire, à ce mari volage qui s’épivardait, du haut de son balcon, la bizarre consentante madame Laramée, lui lançait -à très haute voix- d’aimables recommandations. On en état stupéfaits, tous, de ses « Ajuste ta cravate, mon chou ! » Ou : « Redresse ton collet de chemise, mon minou ! » Ou : « Corrige ton mouchoir de poche, mon toutou ! ». Entendez-vous rigoler sous cape sur les balcons voisins ? Volaient des : « La maudite folle ! L’innocente idiote ! La toutoune niaiseuse ! »

«Pas envie donc de sortir en ville pour le 98,5, pour courir les cocktails d’avant-premières, lancements et pré visionnements. Je n’ai rien d’une docile courroie de transmission. Surtout pas quand j’aperçois, un vendredi récent, au dessus de ma tête, une centaine de canards criards. Beauté inouïe ! Vivant caquetage d’une cour d’école en joyeuse récréation ! Grand demi-tour soudain, l’immense, libre, volière sauvage descend en planant sur le lac Rond. Gigantesque défilé d’ailes en mode atterrissage ! Les voir se secouer les ailes puis voguer avec tous ces longs cous qui s’étirent, armada de palmipèdes nageurs renversante ! Observer avec émoi -lunette d’approche sorties- cette horde de plumés qui s’ébroue, le bonheur. Troupe cancanante bruyamment, images absolument bouleversantes ! La belle pause, l’étape adèloise d’une migration voyage annuelle. Le titre de ce spectacle vespéral : « Le grand retour ».

Ah non, pas envie de sortir en ville, ni d’aller nulle part, face à ces troublantes images entre ciel et eau en cette fabuleux crépuscule, ce vendredi-là.

DONALDA GRIGNOTE DE L’INVISIBLE ?

Ne pas regretter ni les cachets plantureux, ni ma sédentarité quand, le lendemain du lac-en-canardière, nous revoyons ma chère Donalda. Marmotte amaigrie par notre long hiver, qui, placide, indépendante, sécurisée, picore tout proche de mes pivoines en pousses, sur le terrain autour de la galerie. Une vraie poule ! Ô la jolie boule brune remuante en toute quiétude au soleil de mai. Dos arrondi, tête à terre, grignotant… de l’invisible à nos yeux ! Elle ne nous voit pas à vingt pas étendus sur nos transats fraîchement sortis. Elle ne voit pas davantage tous ces noirauds quiscales aux si jolis beaux reflets bleutés qui l’entourent, qui picorent comme elle.

Que cherchent-ils tous ces fringants oiseaux poupres dans cet après-neige ? Vive l’été à venir, disparue enfin la froide blancheur. Et pour des mois. Quête donc de ma ronde Donalda…mais de quoi ? Des insectes ?, des graines naissantes de plantes ?, des larves?, des mini vers de terre ? Ne rien savoir sur notre faune et une envie d’aller consulter un encyclopédie. Ou Internet. Ce siffleux, femelle peut-être, réapparu, a-t-il pondu une nichée bien cachée ? Ou est-ce à venir, après de nocturnes et très secrètes aventures ?

« Sortira-t-il » lui aussi, bientôt, comme l’infidèle et prospère monsieur Marlou-Laramée de ma « petite patrie » en 1945 ? Sa marmaille en sécurité, Donalda ira-t-elle fleureter d’autres marmottes bien mâles ? Voilà que « l’heure de la bonne soupe » -chinoise, trouvée à l’École Hôtelière- sonne avec les cloches de l’église du haut de la côte.

C’est l’Angélus, l’ange du soir des Pêcheurs de perles, de monsieur le peintre Millet. Alors on rentre en escaladant le long escalier de la galerie. Nos bruits de pas. Donalda en sera-elle effarouchée, va-t-elle fuir, rentrer at home ? Alors on surveille sa fuite, chez monsieur-le-juge, notre voisin de l’ouest. On y imaginait son terrier habituel, on l’y a vue si souvent. Eh bien non, pas du tout. Voilà la mignonne bestiole fourrée qui file et disparaît sous notre longue galerie. Où? Près des bûches de bois empilés le long du mur de la cave, je découvre tout un monticule de terre remuée. Je n’ose déplacer de mes vieilles planches. À nos pieds : tout un tas de terre sablonneuse. Elle habite donc désormais chez nous. Un progrès ?, ou une simple envie de déménager ? Donalda remuante, pas du tout comme la mythique servante de Séraphin à genoux avec son savon à plancher et sa brosse.

Ou bien ce fut un besoin d’un nouveau statut social, vivre chez un écrivain ? Depuis quand cette fin du gîte chez les bons bourgeois d’à côté, un monsieur-le-juge ? Donalda a donc choisi l’humble terrain d’artistes retraités, nous. Elle deviendrait socialiste, populiste ? Plutôt fut-elle embarrassée par les incessants travaux de l’infatigable « André », fidèle jardinier du juge retraité ? André est ce vaillant et zélé tondeur, sans cesse à son rasoir bruyant. Il possède d’énergiques gènes notre Hongro-roumain, que sais-je, vu son accent particulier ? Je le questionnerai à notre prochaine jasette. Reste que ses méticuleux travaux avec pelouses exemplaires ont sans doute conduit la moufette-Donalda à notre rustique dessous de galerie. Je l’adopte volontiers et ne ferai pas le ménage de ces planches.

Canards descendus du ciel, quiscales en goguette, Donalda… et tout ce qui s’en vient avec la belle saison… font que, non, « je ne sors pas d’ici » et j’en suis très heureux. Adieu radio-critique des matins chez Arcand. Tant pis pour ceux qui appréciaient mes candides boniments. Je me lève assez tard de nouveau. Quoi ? « C’est bon pour le teint », vous dites ? Ah, savais pas ça !

« UNE POUPÉE INTOUCHABLE »

 Note aux fidèles : pas de conte lu au 98,5 de Paul Arcand  cette année. INÉDIT : Conte dédié à « Grand Corps Malade », tel un slam  par CLAUDE JASMIN 

C’est la poupée dans vitrine Parent que ma sœur voulait !

Ma sœur fondait en pleurs rechignait… boudait

Un Noël pourri, ma sœur Marielle en avait sur le coeur 

Ma mère y avait  dit « Non, trop cher, fais-moi pas peur !

………………..

Marielle a fini par gagner, maman est allée rue St-Hubert

Pauvre môman : des mois avec son compte ouvert

La réserver, en payant en quatorze versements !

Ma sœur traînait devant la vitrine «Jouets-Parent »

…………………

Une beauté : une déesse de rêve, la robe brodée

Bras ouverts dans sa grande boite de fée

Beauté rare derrière son couvert de cellophane

Marielle, ma soeur, l’attendait comme la manne

…………….

À Noël, l’an passé, ce fut donc le cadeau des cadeaux

Moi, mon gun neuf, elle, sa poupée:un cadeau si beau

À Noël, ma mère dit : « Regarde-la, mais « pas touche »

La poupée resta dans sa boite, remisée. Sur la touche

……………..

Dans le haut du garde-robe, juste le droit de la voir

La regarder à travers le cellophane chaque soir

Pire qu’un Saint-Sacrement, l’Hostie consacrée

Marielle la descendait juste pour la contempler

………………..

Yeux bleus, cheveux dorés, broderie fine

Une sainte-nitouche « Made in Italy », ce qui rime

Avec  folie, avec frénésie; sa durée ? toute l‘Éternité.

Un trésor intouchable, qu’il faut pas abîmer

………………

Au Noël suivant, Marielle a voulu un p’tit set de vaisselle

Alors maman a dit : «  tu pourras caresser ta belle 

Oui, tu pourras ouvrir la boîte, la développer

Après le Réveillon, tu la prendras, sans l’abîmer !

………………….

La veille, le frère Ernest nous a dit : « J’ai eu une idée » 

Pour gagner cinq piasses ? Juste m’apporter une poupée

« Le curé veut, dehors, une vraie crèche de Noël

Des paroissiens vont figurer dessous « l’étoèle » 

……

Les trois rois mages y seront, me faut un beau bébé

Pas de vieille catin, une poupée avec robe brodée »

Cinq dollars !, ça valait le risque : j’ai volé la poupée

Le frère Ernest l’a apprécié, a sorti un 5, m’a payé

 …………………..

J’me disais : après la Messe, j’la ramène

Marielle saura rien : « je me vois qui se démène »

Mais y a eu une pratique, des flambeaux allumés

Et le feu a pogné ! Incendiée, ma poupée volée

……………….

Pis pas de crèche vivante pour la Messe de Minuit

Revenus, le Réveillon avalé, ma mère a dit

Marielle tu vas au lit mais, oui, « AVEC » ta belle poupée

La garde-robe ouverte, l’escabeau, j’aurais voulu crever

………………..

La poupée derrière son cellophane : n’a plus, disparue !

Les cris : « Des saudits voleurs sont venus ! »

Marielle pleurait fort et moi j’étais morfondu !

J’y ai donné mon 5 piasses, prenant un air confondu

……………..

Maman a dit : «  Quatorze versements! » Sa détresse !

Papa crie : «  Aussi, personne, ici d’ans, durant la Messe !

La radio jouait : « Il est né le d’vine n’enfant », ça fesse !

Dans mon lit, j’ai pleuré de honte, maudit frère Ernest !

…………..

J’ai rêvé à une fille, cheveux dorés, belle robe brodée

Derrière un rideau de cellophane était pas gênée !

Me souriait : « Pas ta faute, tit-Claude, si j’ai brûlé !

A me consolait. Pis j’ai entendu papa dans cave, enfermé

…………….

Il a crié : « Sa mère ? Je vas lui en fabriquer une poupée

En me servant d’une catin « Made In China; une vraie fée

Papa, bon bricoleur, m’a vite  calmé, m’a tout rassuré

Ouf ! Je reprendrai mon cinq, Marielle aura oublié

………………….

J’ai voulu me rendormir, fuyant la réalité revêche

Cette idée du frère Ernest, ce maudi feu de la crèche !

Marché Jean Talon demain, j’aurai mes pétards à mèche

Trouvés dans mon  bas de Noël, une orange, une pêche !

(un Joyeux Noël 2007 !)

Fin   

   

UN CINÉASTE VIEUX-JEU : ARCAND ?

Sur le cul, je suis ! Sortant contenté du visionnement de « L’Âge des ténèbres », tout de même je n’en revenais pas. En 2007 recommander « le retour à la terre » ? C’est l’abbé Groulx et « vieux lions du Nord » prédicateurs,  de jadis qui vont se trémousser de joie en leurs tombeaux : « Ce cinéaste affirme qu’on avait bien raison, canadiens français retournez à l’agriculture. Nostalgie de nos racines « d’habitant » revenant à la mode ? L’Arcand, venu d’un village (Sainte-Catherine de Fossembault, je crois ), regretterait son exil, son enfance ?       L’excellent acteur, Marc Labrèche, à la fin du film, est montré, calmé enfin, en train de peler des pommes de che-nous, collaborant aux confitures « bios ». On songe aux hippies des années 1960, aux trips souvent foireux à « tomates de Marceau ». Ce bureaucrate cocufié quittera son épouse surmenée -excellente Sylvie Léonard- et ses enfants ingrats pour vivre au grand air sain de la campagne.  Ce Jean-Marc dépressif, y a vu sa guérison : quitter la bruyante cité, sa grosse maison hypothéquée, l’autoroute bondée et le train de banlieue, le métro saturé. Il va vivre proche du fleuve,  à la  campagne dans le « camp » de son « popa » et jouir enfin de la vraie vie !

La comique fable filmique (on rit très souvent) de Denys Arcand est claire, elle étonne. Cette solution est une échappatoire très romantique en 2007. En son refuge idéalisé, -est-ce le peintre Cézanne retourné en Provence, refusant Paris et les appuis de Zola ?- oui, en sa retraite pastorale, il respire enfin. L’on voit, scène familiale finale, la riche épouse abandonnée, ses filles, qui lui apportent du linge propre. Et ses livres. Imperturbable le héros apaisé ira admirer calmement le bucolique paysage, l’horizon fluvial. Fin.

En résumé, un film étonnant. Comme tout le monde, le cinéaste, historien de formation, est encombré, embarrassé par les temps actuels. Ces inévitables téléphones portables -« ô cellulaires ! »- aux oreilles de tant de monde, ses deux rejetons, en sous-sol luxueux à écran large, vissés aux écrans plats pour des jeux vidéos, ces désormais « femmes-au-travail », ambitieuses comme des « hommes », ce maudit routinier job « steady » à sécurité sociale garantie, où s’épanouissent les tabous dont le très maudit tabagisme… tout cela est « la dure réalité d’aujourd’hui. Pour les petits bourgeois désormais instruits, diplômés. C’est la « dégénération » -oh ! cette chanson passéiste !- survenue depuis que les petits-enfants des agriculteurs vont aux universités.  « Maudits progrès » dit le film d’Arcand ? Ténèbres maléfiques ? La critique sophistiquée de Paris a mal pris cette accusation… globale.

En somme ce film pose : « Comment échapper à notre risible, matérialiste civilisation urbaine ? » La réponse d’Arcand : « La campagne ! » Certains jugent, comme moi, que c’est bien court. Arcand aurait-il pu trouver une plus moderne « sortie de secours » pour son héros bafoué ? À cette femme qui gagne plus d’argent que lui, il dira : « Je pourrais te tuer » ! Elle en est stupéfiée. Mais quoi à part l’assassinat ? Un simple divorce ? Un nouvel amour qui l’aurait sorti de sa misère sexuelle, sorti de son cabanon au fond de la cour, derrière sa jolie piscine « pas payée », où, dira-t-il, il va se masturber tel un ado attardé avec des revues porno ? Au bout de sa brillante démonstration en images, toute peuplée de fantasmes éculés, à belles « femmes énamourées », soumises et masochistes, c’est le vide qui surgit. Au bout du pèlerinage visuelle filmé avec un professionnalisme épatant, car Arcand est surdoué, c’est le vide. C’est cette tragique impasse qui enragera tous les  jeunes Cassivi de la presse. Ce néantisme va choquer tous ceux qui réussissent à vivre bien content, bien satisfaits du modus vivendi de 2007.

Le terrifiant diagnostic arcandien est valable, bien mené d’une lucidité justifiée. Mais comme du temps de ce brave Molière, il s’en trouvera pour condamner cette vision. Les avares, les puritains, les précieux ridicules, les donjuanistes, et autres victimes de turpitudes courantes vont s’écrier : éteignez, assez, insupportable, foin du moraliste (jamais moralisateur Arcand). Plusieurs diront : « C’est un cynique » . Allons, on voit bien pire, au théâtre, en littérature, à même la télé parfois. Son lourd constat d’échec ne dérangera que les abrutis.