UN-JAR-DIN-EX-TRA-OR-DI-NAI-RE ( chanson de Trenet)

C’est une géniale chanson que ce « jardin », un air si enjoué, que je turlutais il y a peu en regardant du balcon, mon jardin. Jardin ? Tout petit domaine, enfin libéré vraiment de l’hiver. On a besoin de pas grand chose au fond pour un peu du bonheur. J’ai eu l’envie subite d’aller inspecter mon « petit arpent du bon Dieu » (bon roman d’Erskine Caldwell). Bien petit jardin, terrain banal au fond, mais, mes voisins confirmeraient : petits lots qui font notre joie !

Depuis des décennies que je m’y frotte, que je redresse ceci ou cela, que je dégage un arbre nain ou que je déménage au soleil un bosquet contrarié. En y arrivant —juin 1973— il n’y avait dessus qu’un érable au pied de la galerie. Un mini prunier, bizarrement stérile après sa floraison; aussi très un vieux pommier à mi-côte. Sur la berge, deux vieux saules (pas pleureurs du tout). J’y descend : tout de suite le cher lot de lilas et devoir émonder, éliminer les parties comme tombées au sol depuis une certaine tempête. Ensuite éclaircir cet « arbres à bleuets » dont le nom m’échappe toujours et qui nous est une volière fantastique, la mangeoire appréciée d’oiseaux divers.

Aller marcher à gauche et craindre la pousse rapide des cèdres, songer à un barbier drastique. Et puis marcher vers le fantôme du beau bouleau, hélas, tombé malade, puis admirer le sorbier pétant de santé et marcher sous la mini sapinière —mini-épinettière— du milieu du jardin. Mini-boisé de haut et sombre bouquet éclairé d’érables —si colorés en octobre ! Voir des flèches, des clochers, nichoirs de geais bleus. Aussi hélas de criardes corneilles ces temps-ci ! Revoir en pensée notre si vieux pommier (Claude-Henri Grignon, gamin, y grimpait) tombé raide mort l’an dernier ? Revoir aussi toute cette zone du jardin mis en jachère de force, par ordre de la municipalité. À « fin écologique » ? Y planter quoi ? Des « sauvageries », consulter un jardinier expert, mon neveu Sylvain V. l’expert  de Saintt Eustache ?

Dans les haies du bord de l’eau, revoir de ces jeunes érables camouflés sous le myrics baumier. Arracher ? Craindre le lac bientôt caché à notre vue ? Oui. N’oublier jamais —à chaque printemps— d’étêter tous ces chèvrefeuilles, un lierre connu, utile et commun—aux baies jolies à l’automne. Une vulgaire végétation synonyme de « clôture », de « barrière ».

Je passe à l’autre coté de notre modeste jardin et c’est soudain forêt avec tous mes sapins plantés en 1973, devenus des géants. Une joie des yeux et ma fierté candide. Ces arbrisseaux, nains résineux, arrachés au domaine public. À présent des « pattes d’éléphants » gigantesques ! Aussi des fournisseurs d’ombres —appréciés durant les canicules.

Par ici, sous ces pachydermes, c’est « adieu pelouses » ! C’est devenu un tapis acide de mini épingles et aiguilles. Entre ces colonnes de gris, tronc en colonnes naturalistes, sont apparus de grasses jolies fougères. Qui font accroire à un coin de forêt ! Bon : examen ici, d’un rocher tout moussu, là, de quelques roches veinés. Immobiles monuments anonymes, symboles de nos ingrates terres-à-cailloux, de nos Laurentides. Pour finir, examen des parterres. À cueillir, de gros sacs au bord du chemin. « Fin du ramassage » des cadavres moches : branches tombées, feuilles mortes oubliées, cartons, bouts de papier ou de toile. Restes effilochés de plastique, canettes jetées, le jeune vaillant Jean-François a collaboré et voici donc un jardin, oui bonhomme Trenet : extraordinaire. Jardin banal pour le passant mais c’est le nôtre, alors il n’est pas ordinaire. Anciens citadins, nous voilà fiers comme Artaban, heureux, comblés… pour un simple « carré » de nature, pas beaucoup plus grand qu’une placette, qu’un square en centre-ville… mais qui nous paraît bien vaste, si vaste !

LA P’TITE VIE ?

Vendredi, midi, ravis, on entend —une première— les beaux cris d’un engoulevent (whirpool-will ?). Ma thébaïde (lieu où éditer), depuis ma retraite des ondes ) c’est ici, au bord du bien joli Rond. Hélas, août « fait son frais », n’est-ce pas ? On se croirait en début-octobre, cependant, mon aimée, toujours un peu à court de souffle, elle, ne déteste pas ce « fresh air. »

Bon. Je viens de lire John Fante :« Mon chien, Stupide », un grand succès, un bref roman pour faire rire. « Rires jaunes ici et là. Un jumeau de « La petite vie » folichonne de Meunier. Fante raconte, en farces, sa vie d’échoué aux plages californiennes. Malheureux et sinistre dans son spacieux « home ». Il moque « bobonne », l’épouse écœurée et au bord de faire ses valises. Aussi ses quatre ados déboussolés. L’ex-scénariste-à-gages (à Hollywood), en chômage, narre son existence de fainéant raté. Vif récit rempli d’actions dérisoires, avec son « Stupide ». Un grand chien trouvé qui lui sert d’odieux fil conducteur, un défilé de tableaux comiques de désabusement. Au fond, ça glace cette « p’tite vie » !

Ma p’tite vie à moi ? Faite de riens. Avec des visions charmantes. Exemple : regarder se sauvant du IGA-Jasmin, un long chat d’un orangé dense rare, ou observer l’autre midi ce « pic-bois » très agressif qui pique le tronc de mon mahonia (ou sureau ?); arbuste rempli maintenant de bleuets sauvages; cette manne pourpre attire les mignons chardonnerets ( sont-ce des passereaux ?) aux becs grand ouvert; spectacles de la vivacité ailée. Quoi encore ? Rentrant de ma chère baignoire (chauffée) de l’Excelsior-spa, je découvre un chat angora au magnifique pelage —crème, caramel et chocolat— assis et fixant mon camarade mort, Claude-Henri Grignon, mâchonnant —comme un Lucky Luke— un brin de paille dans son pré de foins jaunes; joli placard au parc de la côte Morin. Cet angora est-il à personne ? Envie de l’embarquer, de m’enfuir avec… Hon !

Quoi encore ? Avant-hier, allant au bac noir, qui détale « à la folle épouvante », le raminagrobis de ma voisine (hôtesse du Château Ste-Adèle), ce matou aux poils « violets et suie ». Il cavale chez lui; jamais moyen de lui caresser le collet ébouriffé. Se garde-t-il fidèle qu’à sa maîtresse ? Que de félins ? Hier encore (salut vieil Aznavour ! ) rue Richer, revoir ce faux-tigre-chat-marcoux. Oh, son énorme bedaine ! Promesse de chatons. « Je veux un chat », me dit ma tendre compagne. Moi : « Hum, c’est de l’ouvrage, Raymonde ». Elle : « Ah oui c’est vrai. Bon, plus tard alors », elle va au BBQ pour surveiller nos appétissantes bavettes saignantes. Quoi encore ? Ô Pauvre Égypte en sang et puis lire sur la crise économique en Europe. La cause ? « Vous consommez pas assez ! » Les ingrats, ils me ressemblent car je suis pour « la simplicité volontaire ». Ainsi, tout l’occident (et la Chine désormais) est piégé par cette loi d’airain : « malheur et misère si vous consommez peu ». Le frugal que je suis est donc une nuisance au système ? « Maudit séraphin poudrier » !, me dit un proche. Je fuis ces omniprésents criards, aux pubs incessantes à la télé. Notre protecteur, le traître CRTC permet cette plaie. Le CRTC méprise le peuple. La foule (nigaude) se presse à ses sanctuaires laïcs, les centres commerciaux. Oh, je ne suis pas sans péché, jeune, j’y allais « aux toasts », vieilli, on en revient. Une chorale insatiable me crie : « Quoi, tu ne possède pas « tablette, GPS, portable nouveau, I-ceci et I-cela ? Aucun téléphone intelligent ? Alors, chien, tu fais durer la crise ! »

Avoir honte de ma « p’tite vie », de ma thébaïde, à observer tous ces jolis chats. Ou les canards du lac le cul en l’air !

VISA LE BLANC, TUA LE NOIR !

Au « Phénix », Chemin Bates à Outremont—où nous avons un mini appartement (pied-à-terre)— m’arrive une Raymonde excitée : « J’ai jamais vu ça, une bestiole blanche comme neige, albinos, un écureuil habillé d’hermine, déguisée « en immaculée conception ! » Suis jaloux; c’est pas à moi —qui aime tant les p’tites bêtes— que ça arriverait. Le surlendemain, rentrant à pied de « Chez Serge », à ma chère École Hôtelière : un écureuil… d’un noir total, une vraie boule de noir-à-chaussure. Il grimpe sur le Sacré-Coeur devant l’église. Tache noironne sur le cœur très sacré ! Puis s’amène une (pas moins) noire… corneille…qui se pose sur le crâne de béton du Jésus (moulé en série). Une noiraude peluche, trépignante, animée !

En 1945, le grand frère de papa rentre de 20 ans de Chine-du-nord. Il apprivoise sur son balcon du couvent de Pont Viau, des écureuils… « noirs », me disant : «Ça nous vient de Belgique, ces noirauds-là ». Je les observais qui mangeaient dans la main du missionnaire retraité (aux curieux : je raconte mon oncle Ernest dans « Chinoiseries », vlb-éditeur). Rue Beauchamp, mon p’tit nègro court sur le balcon d’une maison « toute bleue », la demeure, m’a-t-on dit, d’un adolescent du nom de Claude-Henri Grignon ! Et de ses frères. Leur papa, veuf mais remarié, vivait juste à côté, rue Morin. La cause ? La haine de ses fils pour « sa » deuxième femme. Le « gros docteur » avait fait construire un tambour-passage reliant cette maisonnette bleue à la sienne et on peut aller voir les traces de ce tunnel autour des deux portes, celle de la « bleue » et celle dans la cour, rue Morin. Allez voir, coin Beauchamp, cette longue maison du « papa boudé » avec sa cocasse rangée de cinq (5) pignons au dessus des cinq (5) mini balcons.

Au « P’tit resto’ —devenu un smoked-meat— rue Valiquette, un soir d’été, il y a longtemps, un quasi centenaire, monsieur Lupien (mort il y a peu), me jasait du passé; ô la belle soirée « d’audience » du souverain-conteur; on me connaît, je buvais ses… souvenirs. Mais comment savoir si cet aïeul n’inventait pas ! Un midi, il y a longtemps, je voulus présenter l’ancêtre Lupien au chanteur Claude Dubois mais, en retard, Dubois resta juché sur son Harley-Davidson. La crédulité du monde ? Dubois me confia : « Écoute bin ça, j’ai loué au Sommet Bleu, juste à coté de la croix lumineuse. Je raconte aux gens que, chaque soir, c’est moi qui plogue le crucifix de fer et que, tous les matins, je dois aller tirer la souitche. On me croit ! » Il riait.

      Bon, vas-y, installe-toi bien novembre. Enfin remplis les sacs orange de feuilles mortes. Pas par moi, trop vieux votre chroniqueux, il ne s’échine plus au râteau. « 81 » sonné jeudi dernier.  Humiliation bégnine ! Me reste à guetter « mon écureuil noir » et espérer en voir un tout blanc. Au fait, à quand la première neige ?,  blanche comme l’écureuil du Phénix à Outremont.

UN SI VIEIL ÉCUREUIL !

Dans la côte Morin, un peu plus bas que le Café Citrus (aux si soignées sandwiches), là où il y eut, en briques rouges,  la « petite » école du village, j’ai un face à face avec une bestiole qui fige. Une première : jamais je n’ai vu un si vieil écureuil. Au pelage d’un gris très uniforme comme de fer usé, mat. Je vous avais causé du tout blond, si blond, trop blond… voici donc son pépé. Ancêtre très lointain de blondinet ? Diable, quel âge peut bien avoir ce pépère à queue panachée ? 100 ans !

La petite bête, juchée sur sa muraille pierreuse me fixe avec des yeux…disons  totémiques, un regard malin mais comme las, celui de qui a tout vu quoi. Bizarre impression, je vous dis. Je l’ai déjà avoué : mon ignorance de la faune, que je  regrette. Combien de temps vit un écureuil. Maximum ? Cet aïeul perché qui me considère apparemment sans aucune méfiance, a-t-il connu le temps des charrettes à chevaux dans la célèbre côte du village ? A-t-il connu le temps des raquettes du temps des chemins jamais déblayés ? Ce vieux rat gris cocasse a-t-il pu gambader dans le jardin adèlois du grand-père de Claude-Henri Grignon ? S’est-il déjà perché, gargouille vivante, au faîte de la si jolie église de clin de bois (j’ai vu une photo au St Hubert BBQ) pour observer les paroissiens, rue Lesage, stationnant leurs boggies entre les hauts congères ?

Je l’approche, il ne bronche pas d’un poil gris, je discerne des paupières ridées, une sorte de pelade sur son crâne, des joues trop creuses, des pattes bien frêles aux poils absents ici et là, des griffes épointées, certaines manquantes, une maigreur aux flancs, sa queue comme ébréchée, dépoilée…mon Dieu, achève-t-il sa vie ? Toujours ce regard si las, minéral, tortuesque, la mine de celui qui est revenu de tout et qui ne craint plus les humains. Est-il conscient d’être rendu, comme on dit, au bout de « son rouleau d’écureuil » ?

C’est fou mais mon tête à tête muet avec ce si vieil écureuil m’a rendu songeur. Comme tout le monde, je cherche à garder le bonheur qui est la quête de l’humanité depuis avant Socrate. Rentré chez moi avec l’image de ma vieille sage bestiole, je lis sur un célèbre gourou né en Inde, exilé aux USA. Deepak Chopra est le conseiller de maintes vedettes étatsunienne. Ce gourou possède des téléphones modernes, cause et jase sur Twitter et y a un demi million d’abonnés ! À Montréal avec Sylvie St-Jacques  de La Presse, il lui dit  qu’un certain « 11 septembre », déviant vers une centrale nucléaire à 20 milles des fameuses Tours, il y aurait eu, non pas 3,000 mais 500 000 morts ! Chopra (qui souhaite un accord « spiritualité et technologies ») croit au bonheur planétaire. À quelle condition ? Abandonner les religions organisées et les identités nationales. Ô le vaste programme ! Cher vieil écureuil, ce Chopra est-il tout gris de polis, avec une queue-de-cheval de même ton ?

 

 

UN COLONISÉ TRÈS ALIÉNÉ

L’auteur de l’excellente biographie de Jerry Boulet, Mario Roy, ne devrait pas sortir de son champ. Ce scripteur n’est pas bien équipé intellectuellement et il vient de publier une ineptie grave où il pisse sur l’ouvrage de Claude-Henri Grignon, où il chie sur « Mon oncle Antoine », le film de Claude Jutra. Tout    ça vaut pas de la chnoutte selon le coco de La Presse.

« Du folklore », le mot pris dans un sens dérisoire. Selon Roy, la vraie culture vivante vient des pays riches et puissants.. Quel colonisé ! La culture populaire des pays peu peuplés est sans aucune importance, donc, «  Séraphin », c’est lamentable, insignifiant. dérisoire. Attitude d’un aliéné. Pouah ! Si les artistes des pays de taille modeste veulent s’illustrer ça devient du pénible folklore.

Le Mario Roy donne le beau titre d’art aux artistes des grandes contrées puissantes. Les autres ? De la schnoutte. Le créateur de New York ou de Paris est un pondeur important. Mais le créateur de la Norvège ou de la Finlande…ou du Québec », des minables !

Le 29 janvier, le déraciné Mario Roy affirme donc que Grignon —«Les belle histoires des Pays d’En Haut »— c’est rien. Que « Mon oncle Antoine », c’est de la p’tite bière.  Que raconter le hockeyeur « historique » Maurice Richard ou bien cet enfant musicien surdoué, André Mathieu, c’est vétille et broutille. » Non mais…quelle cloche !

Fabriqué à Paris ou à Londres, à Los Angeles ou à New York, c’est du sérieux. Pour ce misérable déraciné les artistes  d’ici ne devaient s’exprimer, comme Moujadi Wouawad, que sur les grands sujets universels, qu’ « Incendies » —tourné par Villeneuve— se déroulant au Moyen-Orient, ça va.  Ce jeune exilé venu de Beyrouth, lui, a le droit de raconter sa petite patrie, si un Québécois le fait, c’est l’ouvrage d’un provincialiste. Les amusants contes de Pellerin (Claxton), c’est quoi pour Roy?,  du « p’tit esprit de village ». Les pondeurs de mythes ne doivent venir que des pays peuplés densément. Il  dit qu’il faut donc avoir honte de cette martyrisée « Aurore ». Plus aliéné que Mario Roy, tu meurs. Filmer la piscine à jet-set à  Kigali au Rwanda, ça c’est du grand art !

Je viens de lire le très ennuyeux roman « L’homme blanc » de Perrine Leblanc. Ça se passe en Russie, à Moscou. Oh, oh, les louanges pleuvaient du milieu colonisé ! C’est un plat navet. C’est bon, c’est si loin des Laurentides, pour les snobs à la Mario Roy, ce coco écrit qu’avant EXPO ’67, il n’y avait rien au pays. Le cave fait mine d’ignorer qu’il y a eu, par exemples patents, Arthur Buis, Olivar Asselin, Jules Fournier, l’ami de Grignon, Olivar Asselin, des géants alors qu’actuellement qui peut les accoter ? L’éditorialiste Mario Roy ? Un pou.

Ne parlons plus de nous, taisons nos existences, ne nous exprimons que sur Moscou, Kigali, Beyrouth et, en certains chics médias on applaudira. Quelle tristesse.

AH QUE L’HIVER… (air connu)

Je regarde par ma fenêtre de bureau tous ces promeneurs autour du lac. Les chanceux. Je n’ose plus. Trop froid et mes pauvres os. Comment affronter un climat pareil. Nos murs craquent —bien vielle maison, cent ans a moins—  « clous pétants », dit monsieur Taillon, mon poucheur en journaux.

Aujourd’hui, c’est donc « non, pas de sortie ». Ce ciel si bleu clair, ce lumineux dimanche, tant de lumière sur mon lac tout blanc. Avec ce « 30 sous le zéro », décider de rester enfermé, bien au chaud, cette antique peur de geler tout rond.

Voir ensuite, aux actualités télévisées, plein de monde qui s’amusent dans le grand parc de l’île Sainte Hélène et encore  plein de joyeux fêtards qui patinent aux « ronds » du Vieux Port ! Puis, mon quinquagénaire de  fils, à Val David, qui rentre de ski : « Formidable p’pa, pas loin, on a un site vraiment pas cher, une patente familiale sans doute, c’était parfait ! »

Tudieu, c’est ça vieillir ? Appréhender un genre de froid qui s’insinuerait à travers du linge pourtant adéquat. C’est exactement ça :oui, la peur ! Soudain, zest de courge, envie  de prendre mon courage à deux mains, comme dit la cocasse expression, de me jeter dehors, aller marcher sur le grand anneau —bien tapé— déambuler librement sous ce soleil fumigène qui semble de minces vapeurs de froidure, horizon comme filandreux.J’y vais ? J’hésite et un appel soudain au salon : « Vite, viens vite voir ça, les critiques qui se critiquent, c’est excitant, c’est « Six dans la cité » de  Perrin la séductrice » .

J’y descends. Le chaud salon. Et puis le lac s’est éteint faute de Galarneau. Le soir…tombe ou se lève ? ou bien se répand ? quel mot monsieur l’amateur de mots, « s’étale », plutôt, … de tout son long. Zut ! Soyons simple : C’est le soir. Bien. Les luminaires de la rue Morin se sont allumés. Suis certain qu’il n’y a plus un chat sur le lac. Quoique. Puis le souper. (En France, ils dînent!) on a bien mangé, on a bu du bon vin du Maroc. On consulte l’horaire de la télé, comme tout le monde, avec petits gâteaux aux doigts. Le Serge, de l’École Hôtelière m’avait vendu de l’agneau bien saignant, merci Serge de Saint Donat. Rien de bon à la télé… alors finir un bouquin sur…la mort ! Cadeau du fils amateur de philo. Oh!, faut envisager sa fin et la mort ne me fait pas peur, j’ai eu une bonne vie. Tenir encore un journal intime, je l’ai fait et tous ces tomes —de privautés dévoilées— se trouvent à la biblio Claude-Henri Grignon. Là, où on trouve les anciens numéros du Journal des Pays d’en Haut. Allez-y fureter, des surprises s’y cachent Ici, un besoin de vous dire que la vie quotidienne, en fin de compte, est la même pour tous. Sortir donc ? La compagne :  « Ah non, j’ai plus de souffle et j’ai mal partout ! » Mensonge ? Des excuses ?  ET moi : « Ah non, il y a ma jambe droite  à coxarthrose. » Va-t-en donc dimanche arctique !

Lundi matin. Persiennes ouvertes, je vois sur le lac un skieur de fond  qui y va aux toasts ! Fini le gel dominical, un lundi doux avec neige qui tombe si lentement. Ce matin, j’ai pu ouvrir la fenêtre de la chambre. J’irai au Calumet en vitesse. Je lirai vite les manchettes, je viderai la cafetière puis, dehors, deux galeries à vider de cette neige. Et la santé à conserver.

GRENOUILLES, CHAT ROYAL, ONDINISME

        Un temps (circa 1995) je partais parfois chasser la grenouille avec mes héritiers ! Il y en avait pas mal dans le marais deltaïque du Chantecler. Aussi chez Vermette-les-absents jusqu’au Domaine des condos Major. Leur grand bonheur : filets à la min, l’Œil vif, le bec crochu de tension, ils guettaient la bestiole aux cuisses ragoûtantes (only for the « goddam frenchmen »). La chaudière remplie de ces batraciens à larges gueules, nous revenions vider le tout à notre rivage. Ma Raymonde grimaçait. Mes gamins fièrement : « Quoi ? Ça mange des millions de moustiques, hein papi ? » La jolie belle-mère souriait.  Poliment ?

       Ces nuits-là, le chant lugubre des croassements montait dans la nuit ! Une musique bien peu harmonique et adieu Mozart ! Ce matin-récent, Voisin-Maurice et bibi nous tentons d’embraser des branches mortes chacun à son foyer. Qui voyons-nous dans les (désormais) hautes herbes de la grève ? J’avais cru revoir Valdombre-le-pelé. Pas du tout, c’était un impressionnant chat aux allures royales avec de nobles regards…versailaises, ma foi. La beauté ! Belle bête mordorée au pelage quatre tons : brun, pourpre, doré et rouge. Noblesse. Sang bleu. Elle guettait mes grenouilles qui chantaient… de la gorge. À frenchcat hen ? Le lendemain, quand un Steven-écolo s’amena, calepin aux pinces, en vue de juger de l’abatage d’un antique saule, pas de mon Monarque hélas ! Ce saule, mon ex-voisin, Claude-Henri Grignon, gamin, devait y grimper !

        Mardi matin, l’André, zélé jardinier du Voisin-Juge, rencontré à l’IGA jasminien, me fit part encore de ses sombres pronostics. Pour les arbres comme pour les fleurs, à l’entendre août sera la catastrophe estivale. Il m’a fait peur.

     La veille, tard, l’habile bricoleur Pierre-Ugo venu me dépanner, je raconte cet aristocratique félin venu du pays de Cléopâtre : Monarque-4-tons ! Il rit. Clé en man, pince « monseigneur », cric, crac, croc, il stoppe l’erratique fuite d’eau à la cave. C’est ça, la jeunesse et c’est dimanche, mon Gabriel-musicien rentré d’un fou périple en Europe avant d’enseigner en septembre. Je n’en reviens pas : d’auberge-de-jeunesse en auberge-de-jeunesse, sac au dos, ces vieux ados vont de Munich, à Venise, de Bruxelles à Toulouse, de Barcelone à Londres : « Papi regarde des photos…numériques ! Gabriel dit se souvenir de nos battues-à-la-grenouille. Rares ensoleillements, hier encore (dirait Aznavour) de nos rouges cardinaux filent d’ouest en est. Pour aller où ? Où se cachent nos tourterelles disparues? Mystère. Le soir descend, on ne voit plus les chauves-souris de jadis. Mystère.

      Surgit cette mésange tellement pas sauvage qui vient me regarder lire. Elle se rapproche, est-elle allé à l’école ?, assez pour déchiffrer mon bouquin du sexologue Havelock Ellis (1910-20)  sur…l’ondinisme ? J’en doute. Mais cette belle petite frimousse penchée sur des pages ouvertes …

VIVE CLAUDE-HENRI GRIGNON !

         Même si je déplore le Grignon du virage-à-droite qui, vieux,  s’ajustait au bleu Tardivel en reniant les rouges audacieux, les Asselin, Fournier qu’il avait tant aimé. Lisez « Olivar Asselin, le pamphlétaire maudit », récit captivant exhumé -aux éditions Trois-Pistoles- par son neveu, Pïerre Grignon. Le prolifique feuilletoniste « très » confortablement installé  prit peur face aux progrès collectifs. Prit la défense du cléricalisme étouffant, vantant le « Law and order »  ! Chez un ex-grognard fabuleux, c’est triste. Pourtant j’admire l’ex-bougon avant qu’il défroque en réactionnaire.

      Admiration car je n’en reviendrai jamais de ce destin de fils-de-docteur-de-village qui s’enflamme, collégien, pour la littérature. Pour les grands penseurs de son époque. En ce tems-là c’était, ici,  un vaste désert intellectuel…sauf justement des Asselin, des Fournier. À Montréal comme à Québec, c’était le règne de l’obéissance aveugle, des calculs sordides aux silences prudents. La totale soumission. Ce pauvre temps du jeune Claude-Henri fut celui des colonisés cocus contents. De 1850, avec nos patriotes étouffés dans l’Œuf, jusqu’en 1950, régiments de bons paroissiens frileux. Très peu de libres, vrais, citoyens. Tous les nôtres étaient chloroformés dans une religiosité -loin de la vraie foi- faite de piéticailleries et de dévotionnettes. Eh bien, un jeune homme de Sainte Adèle, orphelin de mère, veut et va riposter, ira au bord de la révolte, prendra de grands risques. Lisez son livre d’hommages à « son cher » Asselin qui, trop souvent, lui sert de tréteau à lui-même.

 UN JEUNE HOMME LIBRE ! 

        Épisode sombre ? Comme pour Gabrielle Roy, Grignon doit supporter certain membre de sa famille dérangeant. Cette solidarité familiale lui fera faire un faux-pas grave et le petit employé du gouvernement qu’il fut devra séjourner derrière les barreaux de la prison de Bordeaux. Bref épisode triste. Il est cependant renversant de constater le phénomène : un simple villageois des Laurentides, presque autodidacte avec son cours classique interrompu, va se transformer en rédacteur vitupérant, oh combien ! Il va composer, éditer et distribuer, tout seul, un magazine (plaquette mensuelle) rempli d’idées nouvelles -celles de son temps- cela avec un art de l’apostrophe fort courageux. Rue Morin, en haut de la côte éponyme, un homme libre reçoit des revues françaises d’avant-garde, les analyse, les décortique, les commente avec louanges ou blâmes. On lit ce « Valdombre », son surnom, avec des commentaires acides, des échos, des chroniques. Ce jeune autodidacte enthousiaste, vivant chichement dans un modeste village, espère que tous les Canadiens-français des années 1930 vont le lire, s’abonner. Que nenni, évidemment ! Alors, le jeune marié va en baver, tiendra pension, fera des élevages, va se débattre quoi.

        Les textes tumultueux du fringant Valdombre, mythique patronyme, c’est vraiment hors du commun; je n’en reviendrai jamais. Ce fameux personnage « des années folles », d’avant la guerre de 39-45, vécut ici, à trois portes de chez moi ! Ma satisfaction de voir son nom accolé à une biblio, à des rues, à un parc ou à un projet de centre culturel. Un pionnier en polémiques et méritant ! Après ? Ah « après »… l’échec de sa revue engagée, il y aura la lutte pour vivre. Combat comme pour n’importe quel jeune créateur, fille ou garçon de maintenant. Pamphlétaire sans grand public, Grignon décide qu’il fera un roman. Ce sera « Un homme et son péché », que j’ai relu, qui est bien fait, bref, mené solidement. Un avaricieux vicieux, à l’usufruit honteux et qui manipulera les villageois. Le court récit obtiendra un fort succès. Deviendra une « histoire-à-suivre…à n’en plus finir, cela avec la fidélité d’audiences énormes à la radio et puis à la télé.

 

DOUZAINES DE SILHOUETTES COCASSSES

       Désormais le vociférateur va se calmer et Claude-Henri Grignon ne manquera plus jamais de rien. Dorénavant, ce nouveau Grignon, un temps écolier buissonnier puis vagabond, jeune bohémien montréalais —cassé comme un clou– romantique désespéré, va vivre en paix. Ce romancier se meut en scripteur de dialogues et va  allonger sa bonne veine. La popularité du sinistre héros, Séraphin, sera immense. Grignon va étirer sa bonne sauce, sa ménagerie humaine ira se multipliant en rejetons cocasses. N’empêche que l’adèlois  devra concocter mile et mille péripéties, cela année après année. Distrait ? Frileux ? Craintif de brasser l’ordre des choses, il se fera pépère et conservateur.

      En France occupé chez des auteurs surdoués, ce sera bien pire avec les Drieu de La Rochelle, Brasillach ou le génial Ferdinand Céline. Ici aussi, un certain confort conduira à des reniements. L’ex-Lion du nord  se métamorphosera en défenseur du duplessiste qui agonisait. Il l’avait combattu. Antisyndical, anti-libéral, anti-progrès social Grignon s’en prendra à notre -si nécessaire- Révolution tranquille. Aussi à notre normal nationalisme et, à la fin, à l’indispensable réformateur René Lévesque, que Grignon à la télé -stipendié en 1962 par l’Union nationale- peindra en « un  ennemi du peuple » !

      Avant de trépasser, avec tristesse, on a pu le voir délirer chez Fernand Séguin pris de quérulence. Paranoïaque, il déclara que, hors du studio, des agents de la RCMP le suivaient ! Nous, jeunes écrivains, on en eut de la peine. Tout cela dit -sénilité courante ?- il n’en reste pas moins que Grignon a droit à ses monuments actuels car il a su divertir une nation entière décennie après décennie, à partir d’un fourbe personnage, ce Séraphin, le mal nommé, plutôt archange-du-mal qu’un ange séraphique, c’était Lucifer à Sainte Adèle ! Claude-Henri Grignon a su entourer son vilain d’une panoplie savoureuse, collection imposante de silhouettes colorées grouillantes, gens d’un Sainte Adèle d’antan que camperont des douzaines de nos bons talents dramatiques. Ça n’est pas rien, les jaloux, essayez-vous.

      Vive donc ce Grignon-là ! Il fut l’inlassable inventeur d’une télégénique et cinématographique faune villageoise laurentienne  absolument inouïe !

LA P’TITE MAISON DANS LA VALLÉE

      On est excités, on a loué un chalet dans le nord, c’est pas des farces ! On est quatre, on a  vingt ans, on étudie les « arts artistiques », on a loué pour toute une semaine. « Semaine des fêtes », hiver 1950. On peut enfin faire du ski toute la journée et toute une semaine. Mes amis ont des noms merveilleux : Lafortune (Roger), Lavoie (Roland) et Lalumière (Guy). Le soir, on jase, on rigole, on a des jeux de société et…on peint ! À l’aquarelle, ça prend moins de place, et sur des calepins, chacun dans son petit coin car il y peu de place.

       Oui, on a loué la plus petite maison dans cette petite vallée, juste en arrière du steak house célèbre -démoli récemment- le « Quidi Vidi ». C’est rue Patry, une rue à 5 ou  6 maisons, à l’est de la clinique, de la bretelle de la 15 vers Sainte-Agathe.  Allez-y ! Voir si je mens. J’y suis allé vérifier tantôt : la si menue demeure est toujours là et on y fait des rénovations, va-t-on l’agrandir ? Il y avait trois pièces : la mini salle commune avec son vieux divan, un simple comptoir à manger avec des tabourets, un placard, deux chambrettes avec des couchettes étroites étagées, une mini salle de bain. On se tassait.

      On y a été si heureux.

     Aznavour : « Je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans… »,  nourriture primitive, pâtes et pâtes, conserves chipées à nos parents, juste le linge de stricte nécessité, nos gros chandails tricotés (à têtes d’orignaux), mode d’avant les actuels blousons si légers. Toute une semaine de ski, pensez-y donc, une semaine à la campagne, sept jours dans ces blanches collines dont nous rêvions tant jeunes citadins. Il y aura quelques soirées de boogie-woogie, de danses « collés ». Au sous-sol du Montclair Hotel. Fameux Redroom aux week-ends bondés de jeunesses danseuses et dragueuses. Quelle chance : rencontres un soir d’accortes infirmières en vacances elles aussi. Mais nous sommes des « cassés », des « tout nus », rien à offrir à leurs tables donc. Ces belles demoiselles cherchent de futurs médecins, des maris solides. Ingrédients humains qu’on ne déniche pas chez les futurs grands « artisses ». Donc, vite, indifférence à notre égard hélas !

      Bof !, rentrons les bras vides et puis, ici, où donc aurions-nous pu « chanter la pomme », caresser et necker, dans ce si petit logis ? Chantons et rions, demain matin, vite, sur les pentes du Chantecler, cela en traversant « à ski » la vieille 117, piquants à travers champs. Ce soir-là, entre célibataires forcés, buvons notre rouge italien -l’inévitable Chianti à changer en bougeoir- et coupons-nous des rondelles d’une charcuterie primitive il y a 50 ans, cher baloney pas cher. Devoir aller visser une plaque de plomb commun au 590 Patry, y lire : « Ici, il y a très longtemps, ont rêvé, ri, bu, mangé, librement imaginé leur futur en faisant des plans d’avenir prodigieux, quatre jeunes et pauvres artistes s’imaginant volontiers une vie formidable, des amours merveilleuse et un bonheur enivrant ».   

       QUE SONT DEVENUS MES AMIS ?

      J’ai perdu de vue Lalumière, venu de la Gaspésie, j’ai revu un Lavoie semblant heureux de vieillir. Il y a moins longtemps, avec Lafortune -qui vit dans une belle grande maison à L’Islet au bord du fleuve-  on est allé revoir cette toute petite maison adèloise de la rue Patry. Émotions. J’ignorais cet hiver de 1950 que j’allais crécher 18 mois plus tard, aspirant-potier, dans une écurie. Que j’apercevrais un midi le bel acteur si doué, Paul Dupuis, sortir en titubant de la buvette de l’auberge Chateauguay, rue Morin, bras dessus bras dessous avec son auteur Claude-Henri Grignon, pompettes, discutant ferme sur le fabuleux libre-penseur Arthur Buies qu’incarnait Dupuis. Je ne savais pas qu’un jour, pas si loin de « la petite maison », j’aurais pignon sur rue au bord du petit lac.

       La jeunesse vit, ignore qu’elle se fabrique des souvenirs, la jeunesse me lit,  sourit de ces temps pauvres. La jeunesse fait bien de faire emblant que cela va durer, qu’elle ne vieillira pas, qu’on ne démolira rien, ni le Quidi-Vidi, ni le Montclair et le Redroom, ni l’auberge Chateauguay au coin de ma rue. Le temps est bien fait, hypocrite, il ment aux jeunes, fait mine de ne rien graver mais vous verrez, jeunes gens, viendra aussi pour vous un de ces jours où vous aurez envie d’aller examiner une ruine ou un coin qui a duré,  charmant, un lieu aimé. Comme moi rue Patry, vous aurez le coeur qui se démène et une point de nostalgie très bienvenue. « Que sont mes amis devenus », allez-vous murmurer ! Il y a le vent qui frappe à toutes les pores, pas vrai cher François Villon ? Dans le nord, ici, c’est Nelligan qui me fait écrire :  « Ah, comme la neige a neigé » depuis !

TOUTE VIE EST UN ROMAN ?

« Toute vie est un roman ? », c’est le titre d’un de mes bouquins récents illustrant un dialogue que j’entreprenais avec ce que j’imaginais « une simple ménagère » et qui se révéla une femme d’esprit, brillante, pétillante : Michelle Dion de Sherbrooke. Vers 1988, j’avais songé à me faire l’éditeur de « récits vécus » car je venais de lire, émerveillé, la vie de Marguerite Lescop, une femme vaillante et étonnante. J’ai toujours aimé « l’art naïf ». Je sors tout juste de la lecture d’une sorte de gros album titré « Je ne fais que passer », signé Jean Tremblay. Un comptable retraité habitant maintenant le Sommet Bleu. Tremblay prouve encore une fois que, mais oui, « toute vie est un roman ».

Une proche voisine, infirmière retraitée, Raymonde Lagacé, racontait sa vie, il y a peu de temps. Je lui fis, avec plaisir, une préface. Pimpante autobiographie illustrée par son album de famille, une captivante fresque d’éphémérides. Ces livres d’amateurs ne jouissent pas d’une grande diffusion mais on peut imaginer facilement « le trésor » que c’est pour parents, amis et voisins. Désormais, et cela va aller en s’agrandissant, suffit de quelques cours de création littéraire —qui pullulent— et plein de gens auront ce désir —besoin viscéral ?— de narrer l’itinéraire de leur existence. Avec courage —il en faut— celui de raconter aussi les échecs, les chagrins, gros et petits, les moments sombres d’une vie. De tels récits intimes captivent un public restreint forcément. C’est une sorte de « testament » qui n’a pas de prix pour les descendants.

Jean Tremblay a grandi dans mon cher Villeray, puis, diplômé comptable, il ira s’installer longtemps sur la Côte Nord. Quand Baie-Comeau se transformait en centre industriel suractivé. Ensuite, couple Tremblay qui se fracture, ce Jean devient « père monoparental », trois jeunes garçons. Il revient « en ville » pour faire une deuxième carrière à Hydro-Québec. L’Adèlois qu’il est devenu maintenant parsème son récit d’anecdotes, les unes inévitablement banales mais d’autres fort piquantes. Arrivé au « grand âge », il reste un sportif solide et un voyageur curieux, aussi un nouvel amoureux comblé.

Nous lisons —moi par le hasard de ma biblio Claude-Henri Grignon— un tel récit par une curiosité d’abord ordinaire. Et voilà qu’ici et là on se sent concerné. Une situation cocasse nous frappe, un désagrément nous captive, un moment de bon bonheur nous ravit. Ainsi nous pénétrons dans l’intimité d’un inconnu et nous constatons de nouveau que « tout vie est un roman ». Des milliers de Jean Tremblay ont vécu cette sorte d’existence, c’est entendu, pourtant celui-ci décidait de « coucher tout cela sur papier » et y a mis aussi (on est en 2007) des tas de photos personnelles. Voilà un autre « conte de la vie ordinaire ». Cette vie que l’on sait fugace, qui file à toute vitesse, que l’on sait « condamnée à une fin ». Terrible loi commune, seule justice immanente ! Avant de « partir », terrible fatalité, une telle narration d’un quidam, d’un loustic, forme un pan de plus pour savoir d’où nous venons les uns les autres. Tant de ces récits finiront par former un patrimoine utile, immense mosaïque. Les archives populaires des nôtres.

Comme nous aurions aimé —moi en tous cas— pouvoir lire « la vie » d’un papa décédé(le mien mort en 1987), celle d’une maman (la mienne née en 1899). Ces chers « disparus » hélas dont on cherche vainement à comprendre de quoi fut faite leur vie. Enfant, jeune fille, jeune mère.

Hier encore, j’examinais, scrutais, des photos anciennes de ma mère, jeune fille, —de « studios » parfois. Je tentais, un peu vainement, d’imaginer ses sentiments… une moue, un sourire, une attitude bizarre ou un décor naturaliste, une robe sophistiquée, un lieu inconnu de moi. Tous nous tentons de relier, de rallier, les maillons de notre chaîne génétique, non ? Pour ses proches, cet album de Tremblay titré « Je ne fais que passer »
fournira des explications, des arguments, les motifs de tel virage, de telle décision, de tel ou tel important moment. « Un homme parmi les hommes » (Sartre) décide de publier —souvent à compte d’auteur— le circuit de son existence et voilà des enfants, des petits-enfants qui auront un fameux grimoire. Pratique pour…se souvenir. Avec les progrès de l’imprimerie moderne et ses facilités inouïes, il est devenu relativement facile de constituer de telles précieuses archives familiales. Que l’on en profite. Lagacé ou Tremblay, tant d’autres, décident donc de laisse des traces, vieux manège connu depuis les âges antiques, ce besoin intense de poser sa main sur un mur de la grotte (à Lascaux). Mieux, voici des visages, des sites, des sourires et des rires, des compagnons, des amitiés, voici le vitrail illuminé au grand complet, tout cela qui dit : « j’ai vécu ». Comme on lisait jadis sur un mur de sa ruelle : « Kilroy was here ».