« Publier sans cesse »

 

L’année 1975, inoubliable pour ma carrière en cours, une année étonnante, ce sera pour moi une année épatante, fructueuse, et qui me combla à fond comme auteur. À la télé, j’ai sans cesse des invitations. Pour des billets. Des débats à Tva, Canal 10. Michel Tremblay en est très souvent et il affirmera s’être fait connaitre grâce à ces prises de bec. Celles surtout sur le « joual ».

On m’offre souvent des participations à des talk-shows, j’y passe l’un après l’autre. Je me ferai vite une réputation de farouche pamphlétaire. Et à jamais.

De plus, en 1975, je serai invité par le fondateur Pierre Péladeau (qui m’appelle son p’tit bum préféré) comme chroniqueur. Il y en avait très peu à cette époque. Cela tous les matins donc 365 articles par année ! Et durant des années ! Cette année-là, le quotidien « La Presse » publie, chaque soir, la biographie de mon enfance, « La petite patrie ». Le quotidien avait été son éditeur.

Comment ? En 1972, j’allais expédier « La petite patrie » à des éditeurs de Paris, me disant, que l’extrême « régionalité » du sujet pourrait justement faire son succès, par exotisme. Le lendemain de Jour de l’An 1972, rencontrant Stanké dans le hall de Radio-Canada il me dit souhaiter très fort publier un texte de moi. Flatté (?), je lui donne le manuscrit et Alain l’accepte le lendemain et il en fera un succès fécond.

Avec femme et enfants ( Éliane et Daniel), en vacances d’été de 1964, ce sera en petite coccinelle-63 le classique « tour de la Gaspésie ». J’en rêvais. Au retour, en janvier de 1965, j’ouvre ma petite « Royale portative ». Et toute l’ossature du roman « Pleure pas Germaine », chapitre après chapitre, va se rédiger fidèlement à partir de mes notes de voyage. De Villeray (rue Drolet) à Percé, et cette nuit de feu-de-camp.

Devenu pigiste à « Québec-Presse »— dirigé par Gérald Godin qui est aussi éditeur de la revue « Parti-Pris » (ainsi que des éditions éponymes), je confie à Godin le manuscrit gaspésien. C’est 1965 et lui-aussi, comme Stanké, me dira « oui » le lendemain de sa lecture. Ce sera un « hit » renversant.

Mon tout premier roman écrit en 1958 (avant 1960 et« La corde au cou ») parut en 1959, dans une revue littéraire à tirage plutôt confidentiel : « Les Écrits du Canada » (le numéro 7). Stanké, bombardé chef-éditeur chez l’énorme « L’Hexagone », ayant lu ce numéro 7 des « Les Écrits…», voulut en faire un livre et le fit. À mon grand contentement.

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DEUX

 

J’approchais de la rive, un pédalo à quai me cachait la vue. Un choc visuel, je suis soudain saisi, pétrifié. Muet ! Caché par le pédalo des Lagacé, revenant du large, noyé d’eau, soudain, apercevoir si près de mon visage de mon visage, j’aurais pu y toucher— quatre merveilles ! Quatre trésors qui pulsent, quatre rondes têtes nerveuses sur quatre paires d’ailes d’une soie rutilante, quatre boules remuantes on dirait des joyaux, de beaux bijoux à huit pattes aux ergots tendues.

Première fois à être si proche de pareilles merveilles : quatre canards dit colvert. Pourquoi « mon bon m’sieur bon-dieu » ne pas nous avoir donné la chance, pauvres humains, de vivre sans cesse vraiment au beau milieu de toutes ces faunes pittoresques qui habitent notre planète ? Oh la beauté ce jour-là tout récent. ! Je ne bougeais plus d’une oreille, pas même d’un cheveux ! Ils me tournaient le dos, je ne respirais même plus.

Un instant, je voulus —erreur— m’en rapprocher encore un peu…un peu plus… et zut ! Mon quatuor de colverts —calvaire— petipataponne au rebord du quai et plouf, plouf ! Plouf, plouf ! À l’eau canard, fuite pressée, adieu l’écornifleur derrière le pédalo. Bye bye ! À quatre ils rament à fougueuses pattes vers le radeau des Jodoin jamais désert pourtant à cette heure de fin d’après-midi.

Me restait une subite grande solitude, une dévastation, la beauté partie. Ma bête solitude et eux, si fiers. Quoi, se savent-ils si beaux ? J’étais soudain tout nu dans l’eau du lac Rond, privé de quatre Ostensoirs brillants, quatre Saints Sacrements brillants quoi, c’est nos enfances pieuses qui remontent quand on veut évoquer de la richesse. Influence marquante chez les « pas riches » que nous étions tous, humbles paroissiens, pauvres catholiques.

Il y avait donc, il y a un instant, à ma portée et, hélas, inaccessible le trésor d’alibaba, celui d’un émir, d’un fakir, d’un vizir, d’un émir —à la mode réactualisée de l’Islam. Les revoir quand mes idoles à plumes luisantes, dieu, quertzalcoat d’un mexique imaginaire, rêvé !

* * *

Plus tard, quoi ?, il y a là au rivage, sous le myric baumier, ce petit… chat ? …Ou quoi, une grasse grenouille géante et exsangue ? « Ça » nage dans tous les sens. Et « ça » creuse soudain sous le mur de roches rouillées. Curieux animal au pelage tout trempé, lissé, étrapé. Qu’est-ce… ? C’est blanc. C’est pâle. C’est quoi au juste ? L’animal inconnu m’a vu, me fuit, puis me revient, plonge et reste au fond de l’eau longtemps.

Je m’appuie au tronc du très vieux saule penché. La bestiole amphibie, laide, si mouillée, est là sous le mur de pierres, dans un creux. Entre et sort d’un fond de trou boueux. Est-ce un chat infirme, un oiseau aux ailes broyées, mythe égaré, « pet » qu’on a voulu noyer ? « Ça » gigote fort et « Ça » reste au fond de l’eau. J’en ai peur. Est-ce vraiment un félin ? Non, impossible, je vois des pattes vigoureuses et comme palmées mais qu’est-ce que c’est que ce drôle de gras rat blanchâtre ? Non, la nature est pas toujours belle. Un échappé de laboratoire…Y a-t-il un savant fou qui rôde dans Sainte-Adèle ?

Tiens, des yeux…noyés, crevés et sur la tête des moignons cernés de violet, une sale gueule aux dents croches ! J’en ai peur, j’avoue. Veux-t-il se pêcher de ces poissons tropicaux rouge qu’on ose rejeter au lac ? J’ai pris un filet pour en avoir le coeur net mais il se sauve. Revient, gratte la vase. Eau brouillée merde ! Ce n’est ni un chaton, ni un raton, c’est violet sous le ventre, jeune vif au creux oreilles. Je veux mieux voir mais bizarre bête, étrange ectoplasme inédit, soudain, gagne le milieu du lac. Danger pour mes chers marathoniens du milieu du lac qui passent. Une attaque ? Mini-Jaws ? Une mordée dans la figure…! Le revoilà, infâme fourrure trempée mais où suis-je, dans un film de science-fiction, dans un conte d’anticipation ? Raymonde m’appelle. Souper sans appétit ! Mais j’y reviendrai. Promis et je saurai.

LAIDEUR, BEAUTÉ

Un temps de ciel laiteux. Et flâner dans l’eau. Au rivage, sous le myric baumier, ce petit… chat ou ce gros crapaud comme passé à la chaux ? Un ouaouaron géant, exsangue ? « Ça » nage dans tous les sens, « ça » creuse soudain sous le mur de roches rouillées, vivier de mes rats musqués. Mais qu’est donc ce curieux nageur au pelage tout trempe ? C’est blanc, si pâle, quoi au juste ? L’animal inconnu m’a vu, me fuit, me revient, plonge, reste au fond, remonte. Cache-cache ?

Je m’appuie au tronc du vieux saule penché. La bestiole amphibie, laide, si mouillée, est là sous le mur de pierres. Dans un creux. « Ça » entre et sort d’un fond de trou boueux, un chat infirme, un goéland déchiqueté, mouette perdue aux ailes fracturées —mythe égaré— un « pet » payé pas cher et qu’on a voulu noyer ? « Ça » gigote fort et « ça » reste tout au fond, pâle lueur. Pieds nus dans l’eau, la peur. Est-ce vraiment un félin ? Non, je vois des mini-palmes… mais qu’est-ce que c’est que ce drôle blanchâtre ? Sont-ce des pinces? Un blanc homard fantomatique. La nature est pas toujours belle. « Ça », mon cher Stephen King, un échappé de laboratoire ? Y a-t-il un savant fou qui opère pas loin ? Je distingue des yeux de noyé, crevés, sur la tête des moignons violets, une plate gueule à dents croches. Veux-t-il s’harponner de ces poissons tropicaux rouges qu’on ose abandonner à chaque fin de vacances ? J’ai pris un filet, en avoir le coeur net, mais il disparaît. Revient, gratte la vase, eau brouillée merde !

Ce n’est ni un chaton, ni un raton, c’est violet sous le ventre, taches jaunes aux oreilles. Je veux mieux voir mais l’ectoplasme inédit file vers le milieu du lac…oh !, danger pour mes fidèles marathoniens s’entraînant chaque jour : un mini-Jaws. Une mordée fatale dans la figure, oups ! le revoilà, petite fourrure dégoûtante. Suis-je dans un film de science-fiction ? Dans un conte d’anticipation ? Raymonde m’appelle. Souper ! Okay. Mais j’y reviendrai. Promis; je saurai.

Le lendemain :

J’approchais de la rive, un pédalo, à quai, me cachait la vue. Choc visuel : je suis soudain pétrifié. Muet : caché par le pédalo des Lagacé, soudain découvrir si près de mon visage de mon visage, j’aurais pu y toucher— quatre merveilles, quatre trésors vivants, quatre paires d’ailes d’une soie turquoise rutilante, on dirait des joyaux, des bijoux sorties d’une animalerie antique rare. Première fois à être si proche de pareilles merveilles : quatre canards dit colvert.

Pourquoi donc « mon bon-bon-Dieu » ne pas nous avoir donné la chance de vivre au beau milieu, au sein même, vraiment « parmi » toutes nos faunes pittoresques ? Le souffle coupé ce jour-là ! Oh la beauté ! Je ne bougeais plus d’une oreille, pas même d’un cheveux, ils me tournaient le dos et je ne respirais plus. Hélas —erreur—je voulus m’en rapprocher encore un peu… et zut ! Mon quatuor de colverts —calvaire— petipataponne au rebord du quai. Plouf, plouf ! Plouf, plouf ! À l’eau canard, une fuite pressée et adieu l’écornifleur derrière le pédalo. Ils filent rament vers le radeau des voisins Jodoin.

Me restait une étrange solitude avec tant de beauté partie. Eux font les fiers, les libres. Se savent-ils si beaux ? Un tout nu dans l’eau du lac Rond, privé de mes quatre Ostensoirs brillants ! C’est nos pieuses enfances qui remontent quand on veut évoquer du grandiose, non ? Influence marquante chez les « pas riches » que nous n’étions tous que d’humbles paroissiens. J’ai perdu —à ma portée et inaccessible— le trésor d’un émir ou d’un fakir, d’un vizir ou d’un émir —ces vieux mots que l’Islam désendormi réactualise ces temps-ci.

Je rentrai. Demain ou quand, revoir ces idoles à plumes luisantes, dieux palmés, quertzaltcoat d’un mexique imaginaire à Ste-Adèle.

IL FAUT TUER LE PÈRE ?

Deux jeunes ados au parc Aubert du bord du lac : l’un : « Moi, mon père ». L’autre ; «  Mon père , moi… » J’vous dis que ça y allait. Caché, j’écoutais. Classiques premiers échanges de jeunes amoureux ? Oui. Il y aura aussi la mère qui…et la mère que…L’amour nouveau des enfants grandis s’ajuste, se compare, se discute. « On fera mieux que nos vieux » et c’est cela la vie. La jeunesse :assurances d’un bien plus grand bonheur, d’une meilleure réussite. Illusions inévitables. Oui et depuis les débuts du monde sans doute.
J’ai détesté mon père, jeune, à vouloir le tuer parfois. Ma foi oui ! Symboliquement ben entendu. Le génial Freud le proclamait et André Malraux, émérite penseur, lui aussi, prétendait que c’était classique. Qu’à trop vénérer le père, on ne grandit pas, on reste dominé, figé en enfance. Comme je regrette maintenant nos noires vilaines querelles, c’est qu’il était si pieux, si prudent, conventionnel, tellement conservateur. En ce temps-là, je me voulais au moins trois choses : agnostique, socialiste, indépendantiste. Ce dernier trait achevait de le désespérer et de me maudire !
Je vais aujourd’hui consoler un peu les ados révoltés. Je n’ose dire : on en revient de ces fréquentes chicanes terribles pourtant, oui, avec l’âge, on comprend mieux et on finit par pardonner. Par oublier même. J’ai joué souvent avec le mot papa, j’ai composé le roman d’une parisienne venue au Québec pour son papa vétérinaire, et qui « tombera » (dès les barrières à Dorval), amoureuse folle d’un beau gars de la Cöte-Nord. Le titre ? « Papa papinachoix ». J’ai, il y a peu, signé un ouvrage de non-fiction : « Papamadit ». Pour raconter en riant les lubies de papa, un fou des stygmnatisées catholiques ! Voilà que, récemment, c’est au tour de mon propre fils de me harceler avec des griefs ; fondés hélas pour la plupart. Quel père est parfait ? Ses reproches (mon Daniel l’ignorait) se mêlaient, à mes actuelles. Lectures ! Deux biographies « Père-fils », celle d’Amédée Papineau, en chicane avec son père, le chef des Patriotes. Je lis aussi ( « Le moine et le philosophe ») la bio d’un savant, Ricard, qui quitte tout pour devenir le chantre du Dalaï Lama ! Imaginez le monde séparant Revel, papa journaliste et le métaphysicien réfugié au Népal !
Quand Louis-Joseph Papineau (ex-condamné à mort) a le droit de rentrer d’exil —il a fui aux Etats-Unis où le Président Grant refuse de l’aider, puis à Paris où ce sera le même refus d’aide—« le père » se réfugiera dans son tranquille manoir seigneurial. Scandakisé. Choqué, le fils fera tout pour le remettre aux combats nationalistes. Rien à faire, Amédée enragera de voir ce « Papy-Louis-Joseph » abandonner l’action politique démocratique. Ce fils aîné, le célèbre tribun en avait fait son jeune secrétaire, l’avait amené partout aux tumultueuses assemblées des années 1930, avant les Rébellions armées.
Les motifs de mésentente entre mon fils et moi sont bien légers face à cet intéressant récit de Francine Lachance (Boréal). C’est un livre bien documenté, fort instructif sur cette époque terrible, maudite, quand La « Couronne royale » nous infligea d’abord (1840) cette union forçée, « L’ Acte… » Comme ( en 1867) cette fausse Confédération (si chère à Harper), un machin diabolique pour nous mieux diluer, une patente infâme afin d’augmenter cette dilution, la domination et avec la collaboration du clergé catholique soumis à la monarchie d’Angleterre. Et Amédée Papineau ne tua pas son père.

 

 

UN DRAGON M’A FAIT PLEURER : Danièle HENKEL

Vous savez mon plaisir de lire « des vies ». La non-fiction, ces biographies nourrissent l’imaginaire. Il y a même une mode : des gens souhaitent publier les bonheurs et malheurs de leur parcours terrestre, des marques pour témoigner d’une existence, un besoin de se raconter à leurs enfants, à leurs petits-enfants. Une voisine, Raymonde Lagacé, l’a déjà fait et s’en porta fort bien. Raconter quoi ? Sa petite enfance, sa jeunesse, son temps d’apprentissages, la fondation de sa famille, les premiers emplois, la maturité, enfin la vieillesse. Souhaiter un maillage des générations. Ah la famille, « clan », « tribu », pas toujours « un misérable tas de petits secrets » selon André Malraux.
Ce genre d’édition, au tirage forcément confidentiel, peut être riche de sens, de révélations à la condition de ne pas servir qu’à un vain narcissisme; de tels écrits peuvent humaniser nos proches qui ignorent tous nos efforts pour se fabriquer « une vie bonne », mots de Nietzsche. C’est la question du célèbre tableau de Paul Gauguin : « D’où venons-nous. Qui sommes-nous ? Que devenons-nous ? » Eh bien, parmi toutes ces biographies lues ces derniers temps —de Ginette Reno à un Marcel Béliveau, d’un Frigon à Marcel Chaput, voilà un bouquin, signé Danièle Henkel (Éditions La Presse) et qui m’a fait éclaté en sanglots. Quelle mère étonnante elle a eu la chance d’avoir ! Je ne suis pas d’un type braillard mais la vie passée de cette millionnaire, « dragon » à la télé, amuse aussi. Ses saillies drôles, spontanées font mouche. Dans son fauteuil de « dragon » jusqu’à ses émouvants confidences, elle vous fascinera. Vous serez étonné comme moi de voir grandir cette petite fille du Maroc dont le papa —un beau militaire allemand, il y a photo— va fuir femme et fillette. « Il lèvera les feutres » comme on dit, disparaissant à jamais. Ô cette pathétique quête muette de Danièle Henkel, elle arrache le cœur !
On assiste —avec cette lecture qui prend aux tripes souvent— aux tiraillements d’une mère abandonnée et si courageuse pour tenter de vivre avec un minimum d’épanouissement. Oh, madame Henkel, que j’aime votre vaillante maman ! Avec son écriture vivante, vous saurez tout sur sa périlleuse existence; d’abord en cette Afrique du nord française, cette jeune et jolie femme est un modèle de résilience. Elle nous fait lire un exemple flagrant de courage, de ténacité totale; lisez ce récit franc, il est aussi un fameux document. Et vous, les malchanceux du sort, ce « vrai roman » saura vous consoler aussi en maints passages; surtout, vous faire « relativiser » vos regrets, vos remords. Si, comme pour moi, la vie vous a été plutôt facile, c’est instructif, cette autobiographie va vous secouer. En librairie elle coûte quelques dollars. Mais rien du tout à votre bibliothèque publique.
Merci donc à vous, Danièle Henkel, du « petit écran », où elle se présente en « dragonne » au milieu des « dragons » chaque semaine à la SRC, amusant et bizarre tribunal de juges « financiers ». J’avais remarqué l’humeur sereine, l’humanité ardente de cette « dragon », je sais maintenant pourquoi il se dégage d’Henkel une telle chaleur au milieu d’un jury forcément affairiste et « obligé de cruauté » à l’occasion. Lisez vite sa vie, découvrez une femme qui revient de loin. De très loin. Qui débutera à Montréal auprès d’un manufacturier raide, un « businessman » qu’elle saura séduire. Cette femme devenue multi-milionnaire a-t-elle, inscrit dans son héritage génétique, le don du bonheur ? Courez lire ces pages qui vont de la misère, de la détresse, à la maîtrise heureuse d’un destin, succès qu’Henkel méritait mille fois. Chapeau bas madame !

HÉLIOTROPE

Dans Starmania —faible scénario avec chansons géniales de Berger-Plamondon— ça pleure : « Je cherche le soleil… »

Eh bien je suis de ceux-là. Sans cesse. Tous ceux dans mon genre, nous sommes des héliotropes —de hélios, « soleil » en grec ancien. Une vraie folie d’être tout semblable au tournesol. Fleur, tant aimé du peintre Van Gogh, qui se tourne vers l’Astre des astres. Envie de rire un peu de moi encore ? Oui. Dernièrement, je notais quatre moments d’ensoleillement dans un seul jour :

1- Dans mon lit, dès potron-minet, ouvrir le store de ma chambre du coté de l’est et puis nouer le rideau pour mieux recevoir la lumière de l’Astre, énergisante, en plein visage !

2- Puis, dévorant céréales et/ou rôties, deux cafés, lisant mes gazettes, j’allume ma lampe solaire sur la table pour pallier ce côté sombre, ce ciel d’ouest. Bien bon soleil artificiel.

3- Ensuite, devoir vaquer aux travaux du jour, mais, en après-midi, pouvoir (vive avril !) aller m’allonger une heure ou deux, en transat sur la galerie, avec l’Astre encore en pleine gueule. Vitamines !

4- Et puis, quand s’approche la fin du beau jour, je cours retrouver mon cher dieu, sous le joli palétuvier à ma piscine de l’auberge Excelsior. Sautiller, trépigner, nager avec mon cher soleil en pleine face ! Entendez-vous gueuler le ténor ? « Oh, lèves-toi soleil ! Tu fais pâlir l’horizon ! » Ainsi —les beaux jours— matin, après-midi, avant crépuscule, moi l’héliotrope se laisse dévisager par « mon grand amour qui est au ciel » !

D’où nous vient, à certains —à plusieurs ?— cette affection, cette vraie dévotion ? Pour mon cas j’ai une hypothèse : dès l’âge de dix ans la découverte d’une plage lors de notre premier été à la campagne, une petite grève de sable importé le long du quai. En face de la modeste église de Saint Placide; là où vit notre plus grand chanteur-poète, Gilles Vigneault.

C’était pari pour la jasminerie et de 1941 à 1951, à nous les rivages de sable du côté ouest du lac des Deux-Montagnes. Longue presqu’île, lieu fameux du nom de Pointe Calumet, beau lieu d’avant les pollutions. Milliers d’après-midis ludiques donc avec ce cher Hélios ! Puis, la pousse des herbiers, algues maudites, d’abord l’immense barrage à Carillon. Jusque vers 1960-70, quelle belle époque. Si bien profitable aux humbles familles ouvrières qui louaient de ces « camps » rudimentaires. « Sur hauts pilotis » car terrains bas et inondables au printemps. Cela pour, souvent, moins de cent dollars pour tout un été !

« Oh les beaux jours », oui Samuel Beckett, du matin jusqu’au souper, c’était baignades sur baignades, concours de plongeons, bronzer sur des radeaux un peu partout, les longs quais de bois, oui, des kilomètres de sable doux et, en prime, deux sablières avec ses petits lacs. Eh bien, pas loin de chez moi, j’entends encore qui résonnent à mes oreilles nostalgiques (comme une cour d’école rempli, vous savez ) de ces joyeux cris des enfants, de rires fous, d’appels entrecroisés. A soleil. Ah, le bon plaisir du « vieil homme » face à ce paysage rieur fait de ces jeunesses en maillots de bains. Futurs héliotropes ?

Cette sonorité si familière me saute aux oreilles avec grand plaisir quand je m’approche de la jolie petite plage, ici, à l’extrémité « est » de notre lac Rond. Même concert gai qui nous arrive parfois de la blonde plage —bondée l’été— du domaine du Chantecler, en face. L’été, à chaque une de ces occasion, eh bien, paf !, j’ai dix ans, je suis au rivage du lac au « camp sur pilotis » avec maman et la trâlée. « Enfance au soleil » ineffaçable chez les héliotropes.

 

LES PIEDS DANS L’EAU AU BOUT DU QUAI !

J’ai un voisin —et ami— Jodoin. Il a été un grand commis-voyageur (une firme en alimentation) et cela, toute sa vie active. Retraité, le voilà métamorphosé en sage philosophant. En autodidacte. Orphelin de père à douze ans, l’adèlois a dû aller sur le marché du travail à seize ans. Il n’a pas pu s’instruire dans nos écoles prestigieuses alors il me parle sans le vocabulaire abscond. Avec son cœur. Il parle vrai. Émergeant du lac en fin d’après-midi, j’aime aller grimper sur son quai de planches pour bavarder avec cet ex-skieur. Sur quoi ? Tout et rien.

Ex-voyageur donc—un million de kilomètres ?— mon Jean-Paul connaît les Laurentides comme le fond de sa poche. Moi l’implanté « dans le nord », je me renseigne. Ses trois enfants grandis et partis du foyer depuis longtemps, il est un esprit libre. Oui cher Vigneault : « tous les humains sont de sa race ». Sa sagesse bonhomme m’est une récréation. Potinage ? Oui mais il arrive que Jodoin aborde des sujets graves : l’horrible corruption, « le » curieux projet Valeurs Q., ce Proche-Orient ensanglanté; son spectre d’intérêts est large dont Paris (tout comme Berlin) s’américanisant avec complaisance, nos jeunes et certains us et coutumes. Si Jodoin est parfois sévère, c’est jamais à outrance, faisant voir la tolérance de ceux qui ont « du vécu ».

Il finira par avoir cent ans et s’il en a vu des « vertes et des pas mûres », il a vécu aussi des joies fécondes comme des chagrins profonds. Héliotrope comme moi, la nature par ici le fait s’exclamer, bronzé, mon Gandhi local, presque tout nu dans sa chaise me répète: « Claude nous avons dans nos collines la chance d’habiter un petit « paradis terrestre » ! Jadis, il a milité pour la cause sacrée c’est à dire « obtenir une patrie pour notre nation » mais, fier patriote, son nationalisme n’empêche pas ses cruels verdicts. Le fanatisme lui répugne. De sa petite voix, (moi, à demi sourd, j’en bave) il peut être cinglant ou doux mais lucide, il se sait « en fin de parcours humain ». Alors, il reste un « spiritualiste » athée (ça existe). La rage ostentatoire d’un certain « clergé d’incroyants » l’ennuie.

Son enfance s’est déroulé, à l’est de la rue Laurier puis à Ahuntsic, dans l’épouvantable religiosité du tyranneau Maurice Duplessis, dans la bigoterie ultra-puritaniste qui —avant 1960— empoisonna nos sources de vie avec le triomphalisme des « rongeurs de balustres ». De nos Pharisiens —condamnés par le prophète Jésus, Jodoin assistera donc à la disparition brutale des « grenouilles de bénitier ». Son sens de l’humour tempère ses colères. Un vrai sage. Si j’aime écouter les enfants, j’estime nos « conversations-sur-le-quai ».

Existe donc un vaste sénat de « vétérans-de-la-vie » et ils sont gardés toujours loin des micros et caméras; les médias, accaparés par les gueulardes tonitruantes éphémères de l’actualité, ignorent les sages. Hélas, à ne regarder que RDI ou LCN on nous plonge dans le radotage, redites et étirages. Par exemple ? le « cas-Mégantic ». Écoeurant de redondances. La plaie des « nouvelles continues » conduit à cela, assommants radotages.

Mais « au bout du quai… » de mon ami Jean-Paul Jodoin, c’est vif, neuf, inédit !

 

 

QUAND TU VIELLIS !

Quoi donc peut lancer vers une chronique ? Je lis : vieillis, c’est le désert quand vient le grand âge. » Vrai et c’est assez pour me faire rédiger. Oui, terrifiant, vous verrez jeunes gens. Un jour vous prenez conscience d’être devenu une sorte de « survivant ». Pas moyen d’éviter ça en lisant les nécrologie. Des amis partis ! Un ami d’enfance ou de mon adolescence. un qui riait avec vous… Soudain :« finita la comoedia ». La cruelle Camargue fauche, fauche.

MORT DE ROLAND : Roland Devaux venait de m’inviter à séjourner chez lui, dans son nouveau « home » la belle île au bord du Pacifique.Victoria, il avait gagné à la loterie et riait au téléphone, ragaillardi par un si beau sort en fin de vie. J’avais promis mais une semaine plus tard, nouveau coup de fil. Mort subite ! Roland, c’était toute mon enfance dans Villeray, il y était le chef de notre petite bande, batailleur de mes ruelles avec manches de moppes, lance et épées de bois. Contre les « maudits blokes », Gordon, Collin, voyous irlandais des rues Faillon, Berri, Lajeunesse (de Holy Family). Roland : beau plongeur audacieux au bain public de la rue St-Hubert. Aussi soupirant de ma soeur Marcelle. Il m’avait enseigné la boxe dans son hangar, coin Jean-Talon, aussi la levée d’altères, avec poids de ciment coulé dans des chaudières !

MORT DE JUJU : Julien, dit Juju, voisin rue Jarry d’un René Angelil s’égosillant sur son balcon comme un Roméo. Juju qui, pour se payer ses études en droit, vendait des glaces (20 essences !) chez « Robil », rue Lajeunesse. Qui fit carrière chez Bell. Julien, ado parmi les ados, était un fou de théâtre. Étudiant à Ste-Marie-les-jésuites, il fera le metteur en scène aux côtés de Monique Miller pour le premier Dubé : « De l’autre côté du mur ». À cause de ses encouragements, je rêvais à 17 ans de devenir un acteur fameux.

MORT DE JEAN LÉVEILLÉ : Jean, décorateur efficace, qui signa mes décors pour une dramatique signé Paul Blouin (mort lui aussi) : « Blues pour un homme averti », défendu par un Jacques Godin brillant. Léveillé était mon voisin de cagibi à Radio-Canada. Grand frère de Claude-le-poète-chanteur (mort lui aussi), né rue Drolet avec un papa chantre et une maman pianiste. Jean restera le discret, le timide confident précieux. À une rencontre de « vétérans de la SRC », Jean et moi découvrons avec peine de ces retraités amoindris, un avec cannes, un autre avec béquilles, un avec déambulateur et pris d’alzeimer. Un en fauteuil roulant. Même un camarade avec une jambe coupée !

MORT D’UBALDO FASANO : mon plus cher ami. Ubaldo, le « rital », cruelle perte car c’était un vrai fou de musque, le compositeur-arrangeur du célèbre JAUNE de Ferland. Tout jeune, il pianotait aux « mariages d’Italiens » et fit le pianiste des pianos-bars. Ainsi, mon Baldo aidait sa famille de la rue Papineau; La RCMP avait flanqué en camp de concentration (à Petawawa) son maçon de papa, injustement soupçonné de « mussolinisme fasciste ». Quand je voulus organiser une demande d’excuses d’Ottawa, Ubaldo m’en empêcha : «  non, non, Claude, c’est le passé, faut vivre le présent. » C’était tout Ubaldo, pacifiste calme, philosophe souriant. Que de rieuses vacances nous avons passé avec lui (et sa douce France Bergeron) dans les stations balnéaires du New Jersey et du Maine. Amateur de « farces et attrapes », Ubaldo avait inventé une prodigieuse « machine à péter ! » qui avait fait paniquer une Monique Duceppe candide à Nantuckett Island un soir d’agapes joyeuses. Je pense à lui souvent et je souris. Mais ce maudit désert…

THÉÂTRE, Ô CHER THÉÂTRE !

Comme tant d’autres aspirants— aspirant-quoi ?— dans ma cour, enfant, je montais des « séances ». Ah, se déguiser, improviser, mimer la vie par des clowneries ! Un virus car devenu jeune homme, j’écrivais pour le « Téléthéâtre » e Radio-Canada, 1- « La mort dans l’âme » sur un jeune drogué (François Tassé si bon), 2- «  Blues pour un homme averti » sur un « bum » mythomane (Jacques Godin si parfait), 3- « Tuez le veau gras » sur un « revenu de Paris » tout tiraillé (excellent Benoît Girard).

Bon. Je reviens d’examiner « sur qui » on écrit maintenant. J’ai vu.
1- « Avec Norm » sur un aliéné total ( Benoït McGinnis fantastique).
2- « Ce samedi, il pleuvait » sur quatre banlieusards amochés.
3- « La Fureur… », avec sept belles érotomanes en cages, incarnant sept Nelly Arcan, une « écrivante » surdouée, trouvée pendue, hélas.

Quand c’est bon, il n’y a rien pour battre cela, le théâtre. Tant pis pour ceux qui n’y vont jamais. Vrai aussi: quand c’est « plate » sur scène, rien de pire. Un navet sur film est moins assommant qu’une pièce ratée.

À la fin de cette « Fureur. au théâtre « Go » dimanche, sentir un terrible embarras. C’est un « show » de la brillante Marie Brassard. Terrifiante sa « cérémonie des adieux » à sept autels vitrés. Un hommage lugubre renversant en sept appartements cloisonnés, sept « cases » d’une BD funèbre pour illustrer l’obsession du « paraître » « jeune et sexy ». Voyez la part hallucinante jouée par la « disloquées » Sophie Cadieux parlant par saccades, comme électrocutée. Inoubliable !

Aller rue Chabot coin Everett, dans ma « Petite patrie », et voir se débattre ce quatuor familial tordue de St-Bruno-banlieue, oh ! Sinistres récitations revanchardes écrites par une surdouée, Annick Lefebvre. C’était un samedi soir et cette bizarre démonstration s’intitulait « Ce samedi, il pleuvait… » !

Il ne pleuvait pas ! Et allons d’abord manger. Oh ! là, à l’ombre de ma bonne vieille église italienne « Madonna della difesa » rue Dante, coin Henri-Julien. Mon bonheur de replonger dans ce quartier de mon enfance. Même rue pour faire halte à la « très » fréquentée « Pizzeria Machin ». Endroit vivant, bruyant et avec un bon chef. Raymonde et moi avons connu ce genre « resto pop », répandu en Italie, à Grosseto, en 1980, on se rapprochait de Rome. Lieu sans chichi, convivial, familial, service à bousculades, des mets servis en criant et sous un éclairage puissant. Ici c’est « apporter votre vin ». Avec « dépanneur » l’autre bord de la rue.

Après, dur pour l’estomac, rue Chabot, aux Zécuries (sic), quatre banlieusards (papa maman et les jumeaux) qui se collent à un immense tableau noir pour, avec des craies de plâtre, se tracer en contours,, comme font en « scène de crime » les policiers ! Théâtre mortifère qui lutte pour vivre. J’ai donc vu « sur qui » on rédige en 2013, par ici : trois textes captivants et je le redis, quand c’est bon au théâtre il n’y a rien pour battre ça,

LA NEIGE ENCORE ?

 

Je sors de ma piscine comme chaque jour et, voyant la neige qui tombe, je m’écrie : « Oh non ! Pas ça, pas encore de la neige ! » Scandale. Autour du porche de l’Excelsior, cris de protestation. Plein de visiteurs venus de Paris me font de gros yeux. ! « Allons, l’ami, c’est si joli. Nous, on est venu justement pour ça, l’abondance de neige ! »

Depuis des années, je m’en suis rendu compte, « un tourisme d’hiver » se développe. On m’explique qu’il faut organiser, c’est couru et apprécié, des forfaits « sports-hiver-québécois ». J’ai appris de mes joyeux parisiens qu’en deux petites journées, ils ont pu se payer une « trotte » de traîneaux à chiens, « ah, mais nous étions dans un roman de Jack London, vous savez ! », aussi un idyllique bourlingage de « ski de fond » sous d’immenses haies de sapins ! Et puis : joie féconde et bonheur total : « On a fait de la motoneige loin de vos villages, en pleine brousse blanche ! »

L’engin —du père-Bombardier—est une vraie « folie » de bonheur pour ces jeunes citadins bobos de la mégapole la plus visitée du monde, Paris. « Ah bin, taberrrnacle (sic) que c’est jouissif votre ski-doo ! » Ça gloussait de « fonne », vous savez. Quand, cette semaine, veille du premier jour du printemps, j’ai vu tomber toute cette (dernière ?) neige, j’ai pensé au grand bonheur de ces « cousins » du vieux continent en visite dans… « nos quelques arpents de neige » selon la maudite expression du maudit Voltaire conseillant à Louis XV de ne pas trop investir en Nouvelle-France menacée par l’Anglo-saxon rapace !

Voyant, quittant le domaine de l’Excelsior, ma « toute excitée » horde de motoneigistes néophytes, si joyeux, vraiment enthousiastes, chevaucher de si belle humeur leurs engins à chenilles, j’ai pensé à nos enfances québécoises. À nos grands plaisirs d’accueillir de nouvelles giboulées. Il y a qu’avec les années, le Québécois finit par se lasser de ces « jolis flocons » qui forment. Hélas, de pesant, de très lourds congères. Qu’il faut pelleter. On doit nous comprendre à Paris.

Ça suffit quoi ! Que vienne le printemps. On est prêts tous à entendre les rauques et stridents cris des noires corneilles. Il y aura ensuite ces si jolis oiseaux familiers dans nos jardins. Il y aura les bougeons qui s’ouvrent. Il y aura le soleil plus fort et le simple petit bonheur de « marcher en souliers. Eh oui! Ça tient à si peu ? Eh oui ! Rappelez-vous, les anciens, grand bonheur tout simple, gratuit, sortir en robes ou en chandails légers, un certain jeudi précédant Pâques. Aller, frénétiques, « faire les sept églises ». Rituel, petit pèlerinage annuel —garçons et filles, pouvoir fleureter en masse— en souvenir des « sept plaies du Christ. Mort en croix et vendredi, l’église endeuillée, musique dramatique à l’orgue, trois prêtres se couchent, lampions et encens, tristes chants de gorge, cagoules violettes aux statues.

Sursun corda… ! La vie ! Avec dans l’air dominical grand concert. Volées des cloches de toutes les églises. Dimanche, la résurrection de Jésus et, pour nous tous, la résurrection de nos pulsions très humaines, bien laïques, bien en chair. À la craie de plâtre, vite, aller tracer en lettres géantes, au coin de la ruelle sur une palissade de vieilles planches : « CLAUDE AIME RAYMONDE ! » On est fou quand on a quinze ans, non ?