Notes pour un conte – HALLOWEEN

Ici le conteur attitré de la station CKAC : Claude Jasmin

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Pour le jour (ou la veille) de l’HALLOWEEN ?
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NOTE : TOUT CELA SERA DIALOGUÉ

1- LES ÉTRANGERS !
D’abord, un mot sur notre peur des étrangers à cette époque : le guenillou, juif (!)  » plein de poux « , le buandier Chinois, l’aiguiseur au pied bot,. Le gazé de la guerre, etc.
2- HALLOWEEN DU TEMPS, PUIS CETTE MAD. CORMIER.
Portrait bref de la voisine de mon ami Tit-Yves, de cette folle, juchée souvent sur son balcon du deuxième, pour haranguer ses fantômes, dont on se moquait mais en la craignant. (cf. Chapitre : d’ENFANT DE VILLERAY)
3- L’ÉVÉNEMENT : Ce soir d’HALLOWEEN de 1940. À 9 ans. Costumes improvisés,  » non achetés  » ($). Notre tournée avec couvre-feu à 9h,.du soir, chez les généreux et les pingres de la rue. Mon arrivée en face de chez Mad. Cormier à 9 h.p.m. Personne veut aller sonner là, j’y fonce, par bravade. Ce sera l’enfermement. Mon cauchemar commence :
A- DES WHIPPETS ! La folle me force à entrer. Promesses de surprises. Elle pose aussitôt chaînette dans sa porte ! Me demande (la coutume) si j’ai une chanson, une récitation quelconque. Je reste muet, nerveux, inquiet. Elle m’enlève ma boîte de bonbons ramassés. Elle me sort une boite de  » wippets « , et des fruits. J’aurais préféré des bonbons. J’en prends et je fourre cela dans mon sac. M’invite à m’asseoir près d’elle, sur son chesterfield, veut me caresser le visage, les cheveux, m’appelle HENRI ! Je lui dis mon nom. Semble contrariée, grimace. Enlève sa robe de chambre, jaquette violette :une sorcière de l’Halloween? Frayeur!
B-CORRIDOR ET SALON : ANIMAUX EMPAILLÉS ! Me lève, veux m’enfuir. Elle dit qu’elle va m’adopter et que je ne retournerai jamais chez mes parents. Je proteste que je suis le plus vieux des garçons, que ma mère a grand besoin de moi. Elle dit que je dois oublier mes parents, dit qu’elle va m’amener en voyage avec son mari qui va rentrer bientôt. Têtes sinistres de deux chevreuils, d’ un loup blanc, tête de renard, aux murs du corridor. Me parle d’un mari chasseur émérite.
C-CUISINE : CHOCOLAT CHAUD ET ALBUM PHOTOS .
La folle me parle de son mari qui va rentrer de son travail. Je la questionne car je le connais de vue monsieur Cormier qui porte un uniforme kaki. Je la questionne :
– » Est-il un soldat ?  »
– » Non, dit-elle, c’est un général, un amiral.  »
La Cormier dit que son époux ira en mission en Allemagne et au Japon qu’il doit tuer Hitler et Hirohito! Qu’elle sera si seule, qu’elle aura besoin de moi. Je braille sourdement. Je demande de téléphoner à mes parents. Refus net ! Tout est  » top secret  » ici. Elle va à sa cuisine me faire du chocolat chaud. Je la suis. Je vois sa boîte de COCOA FRY CADBURY, comme chez maman. Mes délices. Elle me donne à regarder un album de photos. Me parle de son enfance heureuse, douze enfants, ferme à la campagne. Photos de son mariage avec son beau militaire. Elle va à son  » canard  » d’eau chaude, sort une tasse. Je vais prudemment vers la galerie arrière, ouvre la porte : ses cris, me force à rentrer. Nouvelles menaces, couteau à pain sorti. Ma pire des Halloweens !
D- SALLE A MANGER : HIBOUX EMPAILLÉS. M’installe avec mon chocolat à sa salle à dîner : des papillons fixés aux murs, sa collection. Il y a aussi, horreur, des oiseaux empaillés. Hiboux, chouettes, aigles qui me regardent ! J’en suis malade.
La folle m’explique ce qu’elle attend de moi : services à rendre car elle n’a pas le droit de sortir, dit-elle :  » Edmond veut pas !Il y a tellement d’espions, d’ennemis aux alentoursŠ car il y a sa mission secrète « .Le téléphone sonne, elle se transforme, mielleuse, Lui parle de son futur chevalier servant, moi Dira :  » C’était mon beau capitaine qui va arriver bientôt du pénitencier de St-Vincent de Paul  » , spécifie-t-elle. ALORS, je la questionne :  » Il est donc simple gardien ?  » Elle dit que c’est un déguisement car sa mission est secrète « . Ajoute qu’il arrivera avec des prisonniers, des bagnards dangereux et courageux pour sa mission.
E- RETOUR AU SALON : POUPÉE HENRI. Je refuse sa deuxième tasse de chocolat. Je dis que je veux aller chercher mon pyjama, ma brosse à dents. Je cours vers le salon, je crie, frapper sur un mur, derrière ce mur, vit mon ami Tit-Yves, leur voisin. Elle me menace, de ses ciseaux puis me noue les poignets et les pieds à un fauteuil du salon. Les chevreuils me fixent ! Je pleure, Je parle de ma famille inquiète. De la police alertée sans doute. Me dit qu’elle va me présenter son grand secret. Elle va à une chambre et revient avec une énorme poupée me dit que c’est son fils unique, son petit Henri qui est pas vraiment mort. JE COMPRENDS SA FOLIE ENFIN .
Elle pleure. Ma gêne.
F- DÉLIVRANCE ! SONNERIE PUIS CLÉS DANS LA PORTE ! La CORMIER défait la chaînette et me présente à son Edmond. Malaise du gardien de prison qui me détache vite, m’examine, me questionne. Me ramènera vite chez moi. J’oublie pas mon sac de bonbons. Mes parents affolés disent :  » Oui monsieur, la police a été alertée.  » Accablé, M. Cormier parle de sa femme malade et demande de ne pas porter plainte, promet qu’il va la faire placer dès demain à St-Jean-de-Dieu. M. Cormier raconte la mort du fils Henri. La folie depuis. Mes parents émus le rassurent, ne diront rien aux policiers qu’ils vont rappeler. M. Cormier s’en va humilié.
FIN.

Le mépris, la honte ou l’arrogance?

Vous vous arrachez le coeur dans des mémoires de jeunesse ( » Enfant de Villeray ») pour décrire, en douzaines et en douzaines de phrases, chapitre après chapitre, votre pauvre mère débordée vous montrez une de ces mamans de jadis, à la nombreuse progéniture, dévouée, dépassée, soumise et, à la fois, gérante de la trâlée avec de pauvres moyens et voilà qu’ une lectrice spécialisée, dans La Presse, cogne et frappe :
 » la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert.  »
C’est court, bourgeois, mondain. Plus grave, méprisant.
Vous avez voulu illustrer le sort des filles de ce temps-là quand le pater familias décrétait : « Pourquoi les faire instruire puisqu’elles vont se marier un jour. » Dame Benoit résume:
 » les soeurs (de l’auteur) finiront par aller travailler dans les manufactures du quartier ».
Point final. Aucune compassion. Frigidité totale.
Quelle attitude et quelle altitude!
Et si vous narrez ‹c’est vu et raconté par un enfant donc avec un vocabulaire restreint ‹ le monde d’une tante libérale et pédagogue sans le savoir (Rose-Alba), d’un embaumeur insolite par son hilarité (M. Cloutier), d’un père alcoolique pathétique (M. Thérien), d’une aliénée perdue dans ses délires (Mad. Cordier), la dite critique ne lira, elle, que des silhouettes en forme de pions encombrants.
Cette froide lecture ‹aristocratique?‹ fait voir un esprit au dessus de l’humaine condition.
Aux yeux de cette lectrice détachée, ceux ‹nombreux‹ qui me témoignèrent leur totale empathie deviennent-ils de grotesques lecteurs sentimentaux?
Cette lectrice de La Presse sait tout de l’auteur qu’elle a fustigé en cinquante lignes puisque que  » je raconte les miens  » sans cachotterie (« La petite patrie », à feu les Éditions La Presse, date de 1972) que je parle franchement ‹trop, disait son titre d’article. Et moi je ne sais rien d’elle. Qui est Élisabeth Benoit? Deux choses: ou c’est une jeune femme qui sort d’un milieu super confortable ou bien elle vient du  » populo « , comme moi, elle le regrette et en a honte.

Claude Jasmin, écrivain
Sainte-Adèle
Le 26 février 2001


    Dimanche 25 février 2001

    Claude Jasmin parle trop
    Élisabeth Benoit, collaboration spéciale
    La Presse

    Depuis la parution de son premier roman en 1960, l’écrivain Claude Jasmin publie des textes régulièrement. Dans Enfant de Villeray, son tout dernier livre, il raconte son enfance durant les années 1930 et 1940 en 39 chapitres qui sont autant d’épisodes de sa vie: le spectacle de la lune dans le ciel alors qu’il était bébé, son premier tricycle, la joie de jouer avec la collection de boutons de sa mère, la Fête-Dieu, les dimanches pluvieux, les premières filles, les études classiques… Et ainsi de suite jusqu’à l’âge de 20 ans, au moment où il quitte le foyer familial.

    Le tout avec, en toile de fond, la famille Jasmin: le père, froussard et religieux, qui a peur des échelles et des « machines à gazoline »; la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert; les soeurs, qui finiront par travailler comme couturières dans les manufactures du quartier; la tante Rose-Alba qui siphonne « deux caisses de 24 bouteilles de coca-cola par semaine »… Et puis aussi les gens du quartier: monsieur Cloutier, l’embaumeur, « grand amateur de langues de porc et d’oeufs dans le vinaigre »; monsieur Thérien, toujours saoul; madame Cordier, la voisine folle qui délire sur son balcon…

    Il y a là, vraiment, de la matière, comme on dit, mais mal exploitée par l’écrivain. Car à aucun moment, il ne parvient réellement à tenir son lecteur. À aucun moment il ne parvient à rendre pleinement la saveur des personnages et des situations qu’il décrit, tout particulièrement dans les premiers chapitres du récit, alors qu’il fait état de son émerveillement, enfant, devant les papillons ou encore devant une fanfare qu’il va écouter au parc Jarry. L’auteur utilise alors des expressions comme « c’est beau », « c’est merveilleux », et il est frappant de constater à quel point ces mots, dans ce contexte, témoignent avant tout de l’impuissance du texte à communiquer son enthousiasme.

    Les chapitres suivants sont plus agréables à lire, mais pas assez pour que le livre présente un intérêt réel. Enfant de Villeray est un texte dilué, trop bavard, souvent fade, qui aurait dû être resserré, retravaillé, particulièrement en ce qui a trait au discours du narrateur sur ses impressions et ses sensations.

    **

BERNARD-HENRI LÉVY ET SON « SAINT SARTRE »

VOICI UN TEXTE PARU DANS LA PRESSE MAIS ,ICI, SANS LES 4 COUPURES

par Claude Jasmin

Monsieur l’éditeur, votre jeune lectorat doit savoir qu’après la guerre, Sartre fut pour nous, jeunes artistes et intellectuels du Québec, une lumière, un phare, un modèle de conduite pour la gauche québécoise. À Montréal, à cette époque duplessiste, on avait osé monter, dans une suite d’hôtel, sa pièce mise à l’index, « Huis Clos » ‹L’enfer c’est les autres »‹ devant un Sartre médusé. Cela avec notre surdoué comédien Robert Gadouas, hélas suicidé prématurément. En Europe, Sartre enrégimentait dorénavant sous ses drapeaux rouge communiste une majorité d’existentialistes. Le maître déclarant: « un anticommuniste est un chien! » Le « Livre noir du communisme parle de: « veaux suiveurs et aveuglés ».
J’avais lu une première biographie du « pôpa » de l’existentialisme écrite excellemment par Annie Cohen-Solal (Seuil éditeur). Récemment, j’ai lu celle de Bernard-Henri Lévy (Grasset éditeur). Renversant! C’est, le plus souvent, une hyper super hagiographie, c’est « Saint Sartre », comme il y eut le « Saint Genet » de Sartre, assommant d’éloges Jean Genet, le réduisant longtemps à l’impuissance. Tenons-nous bien, selon Lévy, récupérateur insolent, Sartre est mort en odeur de sainteté. Le chantre aveuglé des dictateurs ‹Staline, Castro et Mao‹ y est transformé en négateur de ses ouvrages, repentant spiritualiste. Une imposture, une fumisterie que même le goguenard Bernard Pivot n’osait pas condamner sur son plateau tant ce Lévy nouveau l’intimidait.

DEUX ÉCHECS DE SARTRE
Cohen-Solal avait bien narré les premiers cheminements politiciens de l’auteur de « L’être et le néant », de « Critique de la raison dialectique ». On y voyait d’abord un Sartre fêté, avant le conflit mondial, adoubé par le « maître » de la NRF-Gallimard, un Gide qui, devant le manuscrit du premier roman, « La nausée », affirmait: »Il a du génie, faut publier ». Un peu plus tard, la France envahie par les Nazis, Sartre va tenter de réunir tous les résistants et fonde donc un groupement. Il part (avec sa caisse de résonance, Simone de Beauvoir, chercher des appuis solides. Or, dans le Midi, Gide, retraité de tout, lui claquera la porte au nez. Or, Malraux, en attente de jours meilleurs lui aussi, lui rétorque: »Non, je n’embarque pas, c’est trop tôt ». Dépité, Sartre n’arrive donc pas à constituer son mouvement unificateur. Premier échec grave pour Sartre. À Paris, les nazis allemands et leurs collabos vont tolérer la présentation de ses pièces de théâtre (dont « Les mouches ») qui sont d’un tel symbolisme qu’ils ne dérangent donc pas le nouvel ordre établi, ‘brun ».
Cophen-Solal raconte qu’après la guerre, Sartre tente, nouveau essai politique, de réunir tous les socialistes (communisants ou non). Ignorant total de la « praxis » politique, Sartre va encore échouer complètement et la brillante biographe constate que ce deuxième échec « électoral » entraînera le philosophe dans sa funeste dérive: le stalinisme aveugle. Sartre décide donc de rallier une « grosse machine politique efficace »: le parti communiste français, aux ordres de Moscou. Ainsi Sartre, jadis « esprit libre », s’englue dans le totalitarisme soviétique. « Un anticommuniste est un chien! »

AU STALAG, SARTRE MUE!
Jeune prof de collège au Havre, comme sa « servante » Simone-le-Castor, le premier Sartre était un libertaire pessimiste, un individualiste farouche, (aussi, ce fut publié et commenté) un sinistre suborneur de mineure. Il va muer. Soldat (météorologue-amateur) lors de sa captivité, le néantiste, le nauséeux, le nihiliste ouvre les yeux, découvre les vertus de la fraternité soldatesque et le voilà transformé en néo-solidaire. Libéré du stalag allemand, pour raison de santé, ce sera donc cette première tentative de ralliement et son premier échec. Les autres c’est encore l’enfer! Et viendront ses « noces noires » avec l’horreur, le dictateur Joseph Staline. N’importe quelle arme pour déstabiliser l’infâme « bourgeois de droite » qui règne sur la France libéré, le Général De Gaulle. Il va le haïr de toutes ses forces, sans cesse. « Élections, piège à cons! » Complètement déboussolé, devenu vieillard ahuri, récupérateur des extrémistes, Sartre va même fleureter avec le terrorisme. Il se réjouira du massacre célèbre aux Jeux olympiques en Allemagne.!
L’ex-farouche misanthrope, l’Alceste dédaigneux, deviendra le zélateur du totalitarisme. Invité à Moscou, il joue l’aveugle, ignoblement, contrairement à Gide qui avait dénoncé courageusement le soviétisme.. En 1956, Sartre fermera les yeux face à l’écrasement de Budapest Il faudra attendre 1968, Prague sous les chars moscovites pour qu’enfin il se secoue un peu. Cohen-Solal, objective, sans juger, raconte tout cela. Au fameux « Congrès de la paix » ‹ infernale machine de propagande déguisée en grand concile du pacifisme et où plusieurs Québécois candides vont accourir‹ Sartre trône et se fait applaudir: « Le salut des hommes viendra par le soviétisme ». Je sors d’une relecture du livre de Simon Wiesenthal qui illustre efficacement le lien entre nazisme et soviétisme. Surtout en Autriche-l’antisémite.
L’enquête philosophique », 600 pages, de B.-H. Lévy forme le pavé d’un odieux pacte de solidarité ignoble entre philosophes, avec, ici et là, quelques reproches édulcorés. « Le siècle de Sartre » tente de transformer ce misérable, cet allié des dictateurs ‹Staline, Castro et Mao‹ en « Saint Sartre ». Lecture déroutante pour ceux qui ont lu Cohen-Solal et appris définitivement que notre héros de jadis, notre phare du temps de notre jeunesse naïve, fut le « collabo » actif du totalitarisme, le chantre d’un marxisme dévoyé.

À TU ET À TOI AVEC SARTRE!
Or, dans le sac de l’hagiographe, il y a un drôle de chat et Lévy va le faire sortir. D’abord, confidence éclairante, B.-H. Lévy nous apprend qu’il fait un retour au judaïsme. Pourquoi pas? Vive le ré-enracinement! Or, quelle coïncidence?, Lévy nous révèle que, sur son lit de mort, Sartre lorgnait lui aussi vers le judaïsme. C’est que le vieillard cacochyme s’est déniché une nouvelle « caisse de résonance », une nouvelle « ‘Simone », un certain activiste, ex-militant d’extrême gauche, de « la Cause du peuple » plus ou moins retraité, Victor Serge. De son vrai nom, Benny Lévy. Il est l’ultime confesseur de Sartre. Ce jeune effronté est à « tu et à toi » avec le vieux maître. Ce Lévy-numéro-deux brasse Sartre, le secoue, le fait renier ses ouvrages et ses actions. Le repentir tardif a été enregistré et se fait vite imprimer, puis le jeune « abbé-rabbin » court porter ce brûlot au Nouvel Observateur. Son directeur, Jean Daniel, en tombe sur le cul, contacte Sartre pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un canular. Mais non, Sartre persiste et signe. L’auto-révisionnisme, l’aveugle Sartre, se fait lire dans la revue de Daniel sous le titre « L’espoir maintenant ». En format livre, ce sera: « Pouvoir et liberté ».
Stupeur partout! Un disciple s’écrie: « C’est un affreux détournement de vieillard! » C’est le scandale dans la chapelle sartrienne de stricte obédience. Ce Sartre en Saül sur un étrange Chemin de Damas révolte les entourages de l’aveugle soi-disant contrit. Malade gravement, aveugle et faisant sous lui, ses zélotes avancent qu’on a mis Sartre « à la question ».
Or, dans « Le siècle de Sartre », Bernard-Henri Lévy, lui, n’y voit aucune manipulation. Mieux, il découvre que le confesseur de Sartre, Benny, fréquente, tout comme lui, le vieux philosophe judaïque parisien, Levinas. Que ce Lévy-numéro-deux fut une sorte de « go-between » entre son illustre moribond et ce philosophe de la judaïtyé. Pour B.-H. c’est Sartre-nouveau-né! C’est le rimbaldien Paul Claudel à une messe de minuit, à Notre-Dame, derrière une colonne, qui se convertit! L’aveugle voit enfin la lumière, découvre un lien inédit entre solitude (Sartre rédigeant « La nausée ») et solidarité (le Sartre du stalag), qu’il aurait suffit que Sartre sache mieux lier ces antipodes.

RÉCUPÉRATION HONTEUSE
Ce Lévy-numéro-deux, Benny, a donc été l’exorciste de Sartre. Horresco referens! Voici Sartre en « témoin de Jéhovah ». De Yahvé! Muni de ce témoignage « agonique », B.-H. Lévy court chez son gourou Levinas et découvre que le « baby-sitter » du « vieux Sartre », ce Benny en veste de cuir, fréquente lui aussi le même guide spirituel, Levinas. Alors B.-H. sous-titre un chapitre: « Un Sartre juif? » Avec un point d’interrogation mais il répond: « oui! » Un peu plus loin, B.-H. sous-titre: « Juif comme Sartre ». Voilà donc Sartre, grand sceptique, athée farouche, agnostique impétueux, sauvé par Le Livre, par le message biblique de l’ancien Testament. Faut le faire!
Ce jeune exorciste, Benny, est maintenant, nous apprend B.-H., exilé en Israël où il étudie, se spécialise dans le Talmud. Conclusion: le grand hérétique, Sartre, a pu mourir en paix! Pour clore son enquête-biographie, B.H. Lévy raconte que le poète Mallarmé disait qu’un jeune poète qui meurt ce n’est qu’un fait divers( pauvre Rimbaud!) mais qu’un vieil écrivain, au moment où enfin il comprend tous ses moyens, où il est enfin disposé à commencer son oeuvre, et qui meurt, cela, ‹ seulement cela‹ est une tragédie! Alors, B.-H. va conclure: il faut donc excuser les déraillements de Sartre. Mourant,. avance-t-il sans rire, Sartre était redevenu un tout jeune homme, un homme nouveau, prêt à vraiment commencer son oeuvre. C’est écrit, noir sur blanc.
Après avoir paralysé, juste avant la guerre, pour deux décennies le romancier Mauriac par une critique vitrioleuse, dans la NRF: (« Dieu n’a pas d’imagination et M. François Mauriac non plus! ») après avoir assassiné symboliquement son ami Camus (pour « L’homme révolté » et « Le mythe de Sisyphe ») dans sa revue « Les temps modernes », après avoir sanctifié trois dictateurs ‹emprisonneurs et installateurs de camps pour dissiendente et esprits libres‹ Sartre confessé est rajeuni, pardonné, en état de grâce! Le moribond se trompait sans cesse mais, potion magique, poudre de perlimpinpin, le Sartre-Lazare, tout rajeuni, sortant de son tombeau, allait tout recommencer.
On s’incline bas devant cette « récupération ». Pas par respect. Par envie de vomir. C’est le vaillant Hugo de « Les mains sales » ‹pièce que Sartre interdisait de représentation par courtoisie envers les soviétiques‹ masqué en Hoderer hallucinant. Ça suffit. Je m’en vais relire le roman « La nausée », tant aimé à 20 ans, relire « Les mots », splendide autobiographie de son enfance, tenter de revoir « Les mains sales » (avec Daniel Gélin) en vidéo-cassette. À la Boîte noire? Comme on relit le Céline romancier malgré son antisémitisme effroyable du temps de l’Occupation en France. Ou Louis Aragon, le poète, malgré son stalinisme puant.
Est-ce que, sur son lit de mort, le philosophe B.-H. Lévy, nous fera le coup, à son tour, de renier tous ses ouvrages? Ce serait trop facile. Sartre fut l’entraîneur néfaste qu’il fut, point final! Cette grotesque fable d’un Saint Sartre, illuminé par judaïté impromptue, ne colle pas. Il faut relire le « Sartre » d’Annie Cohen-Solal et éviter la foutaise de cette enquête folichonne.
On en discute à « claudejasmin@claudejasmin.com ».

LA MAIN SUR LE COEUR

LA MAIN SUR LE COEUR

par Claude Jasmin

prologue

Dans la noirceur, ils montaient, tous, vers le nord. Il y a eu cet accident. « Une déplorable bavure » a conclu l’autorité policière. Plus tard, une adolescente, en larmes, m’a offert ce qui suit, quelques feuillets. Elle m’a confié: « Y s’en venait à ma rencontre, lui et la vieille trafiquante fardée, y faisait noère comme dans le poêle. C’était la nuitte. Y m’restait juste çà, un p’tit paquet »

Le pouce. Je.

Je t’aime Chantal. J’avais réussi à me sauver. Je voulais te retrouver à Saint-Sauveur dans le nord. J’avais perdu mon emploi, je sais pas comment. Je reste précaire, comme toujours. J’avais fait un mauvais coup, vol à l’étalage, encore une fois. Je voulais pourtant plus rester un voyou. Je m’étais retrouvé en tôle. Je suis né croche, Chantal? Je donnais raison à ma pauvre mère là-dessus. Je voulais changer de vie, je te le jure. Je voulais te retrouver, mon amour. Je t’ai connue et j’ai su qu’il n’y aurait plus jamais que toi, Chantal. J’ai voulu m’évader. J’avais un plan. Je partais avec toi, le lendemain matin, pour l’Abitibi. J’y avais mon cousin, Léo, à Val d’Or qui disait vouloir m’aider. J’avais aussi, en Floride, mon frère Albert, le concierge fiable d’un gros motel.

Je voyais diminuer, en courant, la maudite prison des juvéniles. Je rampais, je courais, je tombais, je me relevais. Je voulais tant te retrouver à Saint-Sauveur. J’ai entendu dans la noirceur le moteur d’un vieux camion et j’ai grimpé vers la route. J’ai levé le pouce. J’ai pris mon air d’enfant bien élevé, de garçon gentil. J’ai grimpé dans la cabine, j’ai dit « merci », j’ai dit: « montez-vous dans le nord? »

Je fixais son profil de vautour couleur carotte. Je voyais ses oreilles pleines de poils roux. J’ai dit:  » Ma blonde m’attend dans les Laurentides. « J’avais levé un pouce tout saignant, le pouce droit. Je saignais beaucoup de la main droite, écorchure grave. Je voulais pas que mon bloke rouge s’imagine des affaires. Je lui ai parlé de toi et moi, de l’amour. Je disais des mots: Léo, l’Abitibi, Albert, le motel, la Floride. Je répétais: « My cousin is rich ». Je l’ai entendu grogné: « J’ai parle l e french, tabarnak! » J’avais mal aux genoux, tombé trop souvent. J’avais vu une clôture ébréchée, j’avais pas vu le rocher quand j’ai sauté. Je parlais, je parlais, lui, rien, il disait presque rien, il regardait souvent mon pouce rougi.

J’ai fini par retrouver mon souffle, je me sentais mieux. J’allais enfin pouvoir te resserrer dans mes bras. Je flairais la vraie liberté, Chantal. Je tournais une grosse page. Je t’aimais plus que jamais. Je voyais défiler les paysages sur l’autoroute. J’avais pris le bon pouce. Je le regardais, si rouge, l’ongle arraché, bleu.

L’index. Tu.

Tu vas voir Chantal, tu vas avoir une autre vie. Tu diras plus: tu me tues! Tu vas voir qu’on va s’en sortir. Tu n’iras plus au Mont-Providence, ni ailleurs. Tu es mieux que ce qu’ils disaient, les gardiennes, les travailleurs sociaux. Tu vas vivre avec moi jusqu’à la fin du monde! Tu verras, à Val d’Or, mon cousin Léo va nous aider. Tu vas constater qu’il m’aime, qu’il a encore confiance en moi. Tu vas voir qu’il m’aime lui, au moins. Tu vas t’apercevoir qu’il reste encore des vrais êtres humains. Tu vas l’aimer mon cousin défroqué, une tapette fine pis intelligente. Tu vas aimer sa collection de chats de toutes les couleurs en Abitibi. Chantal, non, tu ne seras plus une fille mise à l’index, une fille interdite, une fille tabou. Tu as eu ton lot de mauvais coups du sort. Tu vas te rappeler nos bons moments, te souvenir de la plage déserte, en octobre, à Old Orchard, la fois du canot trouvé sur le Richelieu, du Vietnamien et de son banquet improvisé dans sa cour, rue Saint-Valier, de ses petits enfants rieurs.

Tu es celle que j’ai aimée tout de suite, aux Foufounes, comme un fou. Tu seras de nouveau ma belle princesse aux fesses si rondes, tu redeviendra ma souveraine misérable avec sa cicatrice sur le ventre. Tu vas oublier pour de bon ton enfance pauvre rue Hochelaga. Tu sauras tout de moi, ma mère hystérique rue Bélanger, bonne femme aux mille pilules. Tu sauras mon père, l’ex-débardeur chômeur, le géant disparu un matin à jamais, en scooter. Tu sauras tout de mes sœurs, des jumelles exilées en Californie. Tu vas me caresser la nuque comme j’aime tant. Tu reverras plus le garçon interdit, tabou, mis à l’index.

Tu reverras le soleil chez ta tante au Saguenay. Tu pourras caresser son grand chien jaune, Ringo. Tu reverras le nain comique, le mime, rue Ontario. Tu reverras le camping de Spring Lake au New Jersey. Tu retrouveras le ruisseau du Point-du-Jour à l’Assomption où tu es née. Tu aimeras de nouveau m’enlacer de tes longues cuisses autour de mon cou. Tu vas chanter tes belles tounes de Leloup comme avant. Tu vas pointer ton index sur moi et me redire: « te voilà mon beau voyou, mon gentil bandit, mon mal aimé de la rue Bélanger, mon bum blond adoré! »

Le majeur. Il.

Il se taisait toujours mon camionneur roux. Il klaxonnait pour un rien. Il avait les cheveux noués dans le cou, grosse queue de rat rouge carotte. Il grognait des imprécations chaque fois qu’une auto le dépassait. Il exhibait le majeur de sa main gauche, souvent, tout le bras par sa vitre abaissée. Il avait un grand tatouage de dragon vert sur les avant-bras. Il me jetait des petits coups d’œil sans cesse. Il grinçait entre ses dents des « On arrive. On arrive. » Il grommelait des « on approche. On approche, ciboire! » Il ouvrait la radio, il pitonnait dessus en sacrant. Il a dit qu’il cherchait une musique western. Il hurlait comme un démon. Il me faisait penser aux gardiens de Providence. Il a fini par ralentir. Il avait pu capter enfin une musique country.

Il a fini par me sourire, dents cassées. Il a marmonné: « C’est qui, au juste, que tu connais dans le nord? » Il voulait tout savoir sur mon cousin Léo. Il est devenu bavard subitement. Il m’a sorti des histoires, des affaires de son temps de jeunesse. Il m’a parlé de contrebande « b’en payante ce temps-citte! » Il dit qu’il sa bourlinguer longtemps avec des Warriors Mohawks du côté de Saint-Régis, aux trois frontières. Il m’a dit être un Major de Joliette, un Rouge par son père et un rouge par sa mère-carotte comme lui. Il a ri. Il a crié soudainement:  » Tabarnak que j’ai eu la chienne des fois! Pis encore là, à soir! » Il m’a expliqué qu’il cachait dans sa boîte des A-K-47, un plein chargement, dans des matelas usagés. Il avait peur d’un certain Gaston, un associé qu’il avait lâché.

Il a freiné, il a pris une bretelle, il a crié: « Saint-Jérôme, tout le monde débarque hostie! » Il m’a ouvert la portière en rigolant. Il m’a dit: « Là. mon p’tit bonhomme, tu vas te pogner un autre pouce.  » Il avait tout su pour ma fugue. Il avait levé le majeur une fois de plus en riant. . Il m’a regardé marcher vers un dépanneur du parking. Il a observé Jetta une blanche qui est venue s’immobiliser comme pour me ramasser. Il m’a fait un grand signe d’encouragement.

L’annuaire. Nous.

Nous étions des chiens fous, non? Nous étions comme les cinq doigts de la main, non? Nous étions « le gang des cinq », toi et moi, Marthe et son Marc, et Coucou, notre bouffon ébouriffé. Nous faisions de la musique dans la cave chez Marthe-poitrine plate. Nous allions devenir, tous, de fameux rappeurs. Nous finirions bien par lui mettre le grappin dessus au succès, au disions-nous. Nous avions quinze, seize ans.

Nous devions cogner pas mal fort parfois, alors Marthe et toi vous alliez vous cacher, peureuses. Nous avions nos livraisons d’herbes. Nous devions tenir parole, sinon gare! Nous étions bien braves dans le hangar à Coucou. Nous vagabondions des heures sur la Plaza Saint-Hubert, au Parc Jarry, au Marché Jean-Talon. Nous jacassions sur nos enfances maganées en machouillant de la rhubarbe crue, du chou-fleur, piqué. Nous bavions sur nos parents si cons, leur golf, leur bière, leur vidéo-cul, tous des cons finis, nous répétions-nous. Nous avions ri du vieux branleur DiBlasio, lui et ses chères poésies de Dante. Nous forgions des poèmes en faux amérindien pour l’épater. Nous étions heureux quand le gros dealer des Hells en BMW disait de nous: « Un couple emblématik, vous deux, toujours ensemble! » Place Jacques-Cartier, dans le Vieux, nous piquions de tout, un peu partout, nous écœurions les touristes américains. Nous avions chialé comme des veaux quand le maire Doré a fait démolir notre taudis, rue Sanguinet.

Nous avons fait de beaux voyages. Nous avons aimé les « bouquets » dans les îles Mingan. Nous avions aimé passer Pâques à Daytona, au bord de la mer. Nous gardons un bon souvenir d’une Saint-Jean à Percé, d’un fameux Noël à Hollywood, Fla. Nous devenions, un temps, des vagabonds célestes, disait mon cousin Léo, l’instruit. Nous étions devenus des orphelins débrouillards. Nous nous étions fiancés, Chantal, avec des bagues d’acier aux annuaires, chez Poitrine-plate, Marthe.

Nous serons deux encore si cette folle fardée au max, la dame à la Jetta blanche, veut bien s’arrêter de zigzaguer sur la route I5. Nous allions nous retrouver si la grimée-en-guenon cesse de rouler comme une dopée.

L’auriculaire. Vous.

Vous levez un petit doigt et on vous fourre en dedans. Vous êtes tous des bourgeois névrosés, . Vous nous guettez partout, tout le temps, les méfiants. Vous m’aviez pas dit ô Grand Bon Dieu tout-pissant que la maigrichonne fardée cachait un gros sac de dope dure dans son coffre de Jetta. Vous avez joué aux cow-boys les flics de la I5. Vous avez tiré sur nous quand la grimée a sorti sa mitraillette ; feu, à l’aveugle, les bandits costumés! Vous êtes venus voir si la pomme-cuite en couleurs respirait encore. Vous avez dit: « On y aurait donné le bon yeu sans confession, hein? » Vous avez aidé à nous coucher sur les civières de l’Urgence-Santé. Vous m’aviez promis d’avertir Chantal, qui m’attendait au garage de Saint-Sauveur.

Vous vous êtes moqué du gros brancardier qui s’enfonçait sans cesse l’auriculaire dans l’oreille, frottant à toute vitesse. Vous l’imitiez en rigolant rigolant. Vous veilliez à la porte de ma chambre d’hôpital à Saint-Jérôme. Vous aviez hâte de me réenfourner dans ma prison de délinquants, pas vrai? Vous vous fichiez bien de notre amour, de ma vie interrompue. Vous ruminiez votre gomme rose baloune. Vous avaliez café sur café. Vous engloutissiez des sandwiches de merde brune. Vous me grommeliez des « Oui, oui, on l’a avertie ta Chantal. Oui, oui, tu vas pouvoir y téléphoner à ton cousin.  » L’ambulancier obèse n’en finissait plus d’agiter son auriculaire dans sa trompe d’eustache. Vous ignoriez que pour moi, la lumière baissait, baissait. Vous crachiez par terre pendant que la clarté s’étouffait dans le corridor.

Épilogue, ils

Ils parlent ensuite à l’enquêteur joufflu. Ils parlent d’une bavure. Que je suis une bavure, c’est çà? Ils font sonner les menottes d’acier. Ils frottent leurs badges puis leurs revolvers, bombent les torses. Ils se fichent bien de ce voyou bandé de partout qu’ils vont maintenant ramener dans un cachot. Ils se foutent bien de toi, Chantal. De Léo aussi. Albert qui m’avait écrit:  » Un motel neuf va ouvrir à Sunny Islands, viens, t’auras une bonne job.  » Ils chient sur la plus belle fille d’Hochelaga.

ILS VOUS NOUENT des chaînes.

ILS NOUS VOUENT aux enfers.

Fin


(Anecdote: cette nouvelle, inédite, fut envoyée au concours annuel (sous pseudonymes) de nouvelles de l’hebdo VOIR en février 1999. On souhaitait découvrir et non confirmer des auteurs? En tous cas, l’année suivante VOIR annonçait que son concours serait dorénavant interdit à ceux qui ont déjà publié!)