UN VIEUX DÉLINQUANT, MOI ?

Incroyable, on m’a arrêté vote aimable chroniqueur et il a été condamné à payer une amende $135 ! Éric Nicol, mon jeune patron à « Pays d’en Haut », va-t-il mettre ce billet en « page 3 », en « faits divers-police. ? Attention, pas de menottes ni SQ à mes trousses. La vraie histoire ? Ce fut fait discrètement. Merci à la jolie cheffe bibliothécaire.

Je vous ai avoué mon enfance délinquante dans les ruelles de Villeray, on ne change guère. Mon arrestation et mon humiliation ? Méritées. Délinquant ? Oui, hélas. Rendu à mon grand âge, je n’ai jamais pu me retenir d’ajouter des petites notes dans des livres appartenant à la communauté. Preuves sous les yeux, j’ai plaidé coupable, non, « J’ai pas tué j’ai pas volé », (Bécaud), j’ai barbouillé. Dans de la propriété publique et collective.

C’est plus fort que moi, parfois juste noter « bravo ! », Ou : « formidable !», « bien dit ! » et même, à l’occasion, inscrire en marge : « Erreur ! » Je ne suis pas fier de moi et j’espère que les enfants adèlois ne liront pas tout ceci.

Quoi ajouter ?

Évidemment, avec « mes » livres achetés à St-Jérôme —Renaud-Bray, le bien gréé— j’y vais encore plus librement. Des amis, à qui je prête un de mes livres «payés », me disent : « J’ai beaucoup apprécié tes notes ! » Admirez ma franchise, d’autres : « De grâce, abstiens-toi d’ajouter tes propres commentaires ! » C’est maniaque —et depuis très très jeune— ce besoin, comme pour faire savoir : « un jour, j’en rédigerai moi itou des bouquins ».

J’étais donc «barré,  persona non grata » à ma propre biblio. Le bandit démasqué s’est fait morigéner : « Bon, écoutez bien, nous avons délibéré sur votre cas, voici la sentence. Une fois acquittée l’amende de $135, on vous acceptera de nouveau dans nos murs mais plus pour 10 livres gratuits comme à tout le monde, à l’avenir que trois livres à la fois ».

Verdict accepté car, contrit, je l’ai admis volontiers, on ne trace pas de signes, même brefs, dans un livre prêté par les payeurs de taxes municipales de Sainte Adèle, vous tous. Faut dire que —c’est pas une excuse— je traîne constamment un stylo sur moi, comme Hugo, Flaubert, Zola et Laferrière. Que mes journaux, chaque matin, se couvrent de mes annotations —toujours intelligentes (?). Ma Raymonde s’en désole et, quelques fois, elle en rit car j’y injecte ironie fine, humour gras et des sarcasmes. Cela dit, que je ne vous voie pas venir fouiller dans mon bac bleu pour collectionner ces inédits du « grand auteur ». Enfin, consolation : la sévère cheffe m’a dit : « Avec vos 135 piastres versés —eh viande à chien !— vous pourrez rapporter chez vous cette dizaine d’annotés, ils vous appartiennent. »

Post scriptum : il y a bien des années, j’ai fait don à notre biblio d’un lot de cartons bourrés de mes livres ( qui s’humidifiaient dans ma cave mal chauffée). Enverrai-je une facture ou est-il trop tard ?

JEUX INTERDITS ?

 

Joli dimanche au soleil tamisé et suis amusé d’observer tous ces enfants au rivage du lac gelé. La beauté et la gaieté dominicale avec ces glissades : tant de traîneaux, de luges. Et de patinage. Bonheur brut de l’enfance. Que de modernes « machins de glisse » divers. De ces objets gonflables colorés des temps nouveaux si inventifs.

Parmi mes chroniqueurs préférés, il y a Stéphane Laporte quand il narre des péripéties de son enfance. Il stimule, fait nous souvenir. Il y a 30 ans ?, allant visiter mes deux « vieux » bien aimés et dont je m’ennuie tant, une envie me prend : sortir pour revoir, 25 ans plus tard, ma ruelle, là où j’ai joué durant tant d’années, hivers comme étés (Bélanger et Jean-Talon). J’y vais. Personne ? Pas un chat et pas un bruit ! On ne tire plus ni ne tue ! Pas même une ombre qui court, qui tombe, qui saigne aux genoux. Ou qui frappe une balle, une rondelle. Qui casse une vitre, qui fuit la police dans l’entretoit des Vincelette !

Étonné, je rentre : « Maman ! Il y a plus d’enfants dans notre ruelle ? » Les temps changeaient ou il y avait tellement moins d’enfants ? Je sais : il y a eu de ces moniteurs salariés dans les parcs, des excursions organisés. Et mes petits fils allèrent à ces « camps d’été ». Totale liberté là ? Comme dans nos libres et sauvages ruelles ? Hum ! Comme Laporte ma stupéfaction quand je lis que des « vieux » plaignants font détruire une patinoire d’enfants dans une ruelle ! Faut publier le nom du fonctionnaire imbécile obéissant aux chialeurs, non ?

Ah ces empêcheurs d’enfance ! Tel notre « M’sieur Turcotte », vêtu de sa noire redingote, qui nous imposait, au milieu de notre ruelle, cent pieds de silence absolu. Les petits cow-boys, durant deux minutes, se changeaient en anges muets le long de ses salons mortuaires. Dès les premiers cris et « tow-tow » d’un funeste combat « western », mamzelle Laramée rentrait son chat de haut pedigree et le populaire gros docteur Mancuso rentrait vite dans sa cour ses débordantes poubelles… d’urine, de sang… et autres fluides. La belle noiraude Sylvana sortait gruger du raisin, toute décolletée, langoureusement pendue à sa barrière de jardin, offre d’une énamourée ! Pur gaspillage ! Un jeune guérillero du far west n’a pas une minute à perdre à contempler une fille !

J’ai été jusqu’ à 12 ans un petit voyou, un fracasseur de carreaux chez Colliza, chez Ambrogi, au hangar de la veuve Décarie. À 13 ans ? Illusion paternelle : je devais faire un prêtre et on a jeté le vivant voyou chez les « Messieurs de Saint Sulpice » (nommés : les supliciens  ), au Grasset. Fin des jeux sauvages e t, vu les congés à des jours différents, la lourdeur des devoirs, ce sera la fin de mes amis et de la ruelle. Adieu donc à mes fidèles, Deveau, Moineau, Malbeuf (leurs vrais noms). Ici, dans mes collines, en mon village sans ruelle, où donc crient et jouent les gamins insolents ?

 

 

 

 

ÉTAIT-CE LE BON VIEUX TEMPS ?


 

J’ai tant écrit sur mon enfance, ma jeunesse, que des gens me questionnent : «  Ah, «  La petite patrie », n’était-ce pas le vrai bon temps, tout allait bien mieux ? » Chaque fois, déception dans leurs yeux, car je dis : « Dans ce passé lointain tout n’allait pas si bien, souvent ça allait même plutôt mal. » Il est bien romantique de se convaincre que les temps anciens étaient un paradis. Que de frustrations, que de tabous niais, que d’empêchements à nous épanouir, à jouir des libertés vitales. Que de puritanisme idiot, des temps souvent frustrants.

Évidemment, des actualités font mal. Des modernismes (modes) sont bien cons et des valeurs valables (sic) furent jetées. Il n’empêche qu’il y a derrière nos frustrations contemporaines, un vrai progrès. Ici, ma spirituelle camarade Mimi (Legault) m’a bien fait rire (comme si souvent) en fustigeant les délires de nos fonctionnaires-en-éducation. Charabia, galimatias et jargon mis ensemble; un fait. Les parents d’écoliers se sentent bafoués préférant des bulletins de notes clairs, lisibles. Abus et bureaucratie tatillonne, stupide ?

Cependant foin de notre nostalgie automatique, répétons que les temps révolues ne furent pas si souvent heureux et loin d’être « parfait ». Chère Mimi, j’avais trente ans et deux jeunes écoliers à la maison, déjà je n’était plus apte à les aider (années 1960 et 1970), dans leçons et devoirs. Les systèmes

(pour français comme maths) étaient complètement changés. J’étais gêné de mon impuissance à collaborer à cette scolarité pourtant élémentaire. Ça m’humiliait. Caprice des bureaucrates en pédagogie nouvelle, fantaisies, ces « changeurs de méthodes » étaient-ils tous des incompétents ? Comment savoir, Mimi ?

J’ai toujours cru à la loyauté du monde, à l’honnêteté. Je suis un optimiste. Le cynique dira, naïf ? Je répétais à mes petits –fils : « Vous verrez, le monde est bon ». Je n’ai jamais été de ces un « professeurs-de-désespoir », que fustigeaient Nancy Huston. Avec raison. Malgré les sinistres « page-trois » des journaux, je vois la société faite surtout de gens sains, corrects pour la majorité. Tenez : à Drummondville, ces trois enfants assassinés et moi, je dis à ma compagne totalement consternée : « Tu sais, avec tant de détresses, de misères et de malheurs en ce monde, je suis étonné qu’on ne découvre pas des centaines de tués chaque jour. »

La vie vaut. Tenez, vu au TNM « La Reine Christine » la garçonne et voir l’ouvrage d’un authentique génie, François Barbeau; je me suis souvenu (1953) du grand efflanqué jeune homme, 18 ou 19 ans, lui, Barbeau avec, au bout du bras, sa machine portative Singer, à la Roulotte de Buissonneau. Vu aussi le talent de la « Cretonne » du « La p’tite vie », renversante d’émotions criées en « misérable » dans « Du bon monde », la pièce chez Duceppe. La vie vaut. Vu au cinéma Pine, la cohabitation d’un ado hindou avec un tigre du bengale, en plein océan Pacifique, en chaloupe de sauvetage, film titré « La vie de Pi. » Vu, aussi au Pine, le dernier James Bond avec ses cascades inimaginables. Par exemple sur les toits et dans le souk d’Istanbul. Dimanche, je sors de vues animées suffocantes : en province de France, une épouse cadenassée dans un « mariage d’argent », va tuer (lentement) l’ennuyeux mari ! Audrey Toutou y est très émouvante.

Malgré les fumistes et cuistres du Ministère de l’Éducation, la vie vaut car il y a aussi, tu le sais bien Mimi, tous ces livres qui nous attendent juste à côté du Tavernacle, un joli bar-café du Centre commercial adèlois.

ALEXIS, VIANDE À CHIEN !


Grignon, dans sa bien longue saga laurentidienne fit de son Alexis un symbole de liberté, un fier beau gars privé de son égérie, la soumise Donalda, « vendue » par son père. Il y a un autre Alexis, acteur et auteur, un petit bourgeois d’Outremont, élève d’une école avant-gardiste et qui aura bien meilleur destin qu’Alexis Labranche. Cet autre Alexis, questionné par Dame Pétrowski m’en apprenait sur mon petit camarade de la SRC, Louis.

Cet Alexis, pondeur de « Matroni et moi, s’installe dans la maison d’enfance, fouille « le tombeau » du papa disparu; comment faire « le ménage » des archives ? J’ai confiance. Louis fut un journaliste emeritus de la jeune télé publique et son fils devra raconter les débuts de la « Révo dite tranquille ». Hâte de lire cette biographie car n’est-il pas étonnant que notre libération ait eu comme riche source une machine fédéraliste d’Ottawa, Radio-Canada. Le fier Pet Trudeau, d’Outremont lui aussi, voyait notre néo-nationalisme comme « plaie d’Égypte ». Il s’écrira : « On va mettre la clé dans cette boîte, Radio Canada, ce nid de séparatistes ! » Ce fut l’annonce de « radio-cadenas » ! De nos jours, Radio Canada a précarisé tous ses employés et « presque tout » est confié aux « privés ». Rien à craindre. Le Radio Canada de feu Martin fut une efficace machine, essentielle à notre nationalisme nouveau.

Son papa, comme tant d’autres, fut de ceux qui devaient calculer les coups portés. Rivaliser d’astuce pour participer au neuf nationalisme qui n’avait plus rien à voir avec le nationalisme duplessiste, clérical et conservateur. Pauvre Trudeau, le dénommé « Réseau français » était un « foyer actif » de nationalistes. Duplessis était hanté par la haine du socialisme, Trudeau, lui,  par ce fringuant Québec nouveau « Deux frères » au fond, Pet et Maurice ! Alexis racontera ce brillant Louis et en viendra forcément à raconter ce beau cortège libérateur.

Cet Alexis-là, jeune choyé, va se passionner pour le théâtre, existence risquée, il va s’associer avec Robert Gravel, le fondateur de la LNI et puis auteur. Robert n’a pas connu la jeunesse outremontaise, il venait d’Hochelaga Maisonneuve. C’est rue Parthenais, angle Ontario, qu’il installera son toujours excitant théâtre. Alexis, jeune, dit Petrowski, dévorait les écrits de Tolstoï mais Gravel s’adonnait, houblon en main, à ses chers « jeux-de-société ». Mort jeune, Gravel inventera une dramaturgie à l’hyperréalisme étonnant, forts textes.

Rue Parthenais, désormais y officie Alexis. Parfois en pièces exotiques bien éloignées de l’essentielle quête d’identité. Le papa d’Alexis, journaliste hertzien donc, fut un ardent acteur et observateur en nos batailles libératrices là où il y avait plein  de collabos fédérats parmi des valeureux « résistants » et, fort  imprudents, certains se firent congédiés. Brutalement. Gérald Godin, Louis Bourdon, aussi un Norman Lester. Paradoxalement ce Radio Canada d’antan, toujours guettée par l’État fédéral, fit naître l’actuel Québec moderne,  Fier-Pet fut cocufié.

 

 

VOYAGE AU BOUT DU SOMBRE !

Rouler vers Saint Jérôme, voir cette timide première neige dans l’éclairage d’un réverbère, aussitôt repenser au terrible film, LE VENDEUR. Ne ratez pas ce film effrayant de sombre quand l’excellent Gilbert Sicotte, en veuf triste, joue à la perfection le populaire dealer de chars à Dolbeau-fin-du-monde. Impeccable incarnation d’un homme perdu sur qui va s’abattre un fatum pire encore.

Rouler vendredi matin vers le Marché Jean-Talon et voir, dans la fine neige, cette énorme tache de sang.  Agonique raton frappé ? Repenser à tous ces sangs répandus dans LA PEAU QUE J’HABITE. Un furieux film d’Almodovar relié à Bunuel, à Salvator Dali, à Gaudi-le-fou quand un chirurgien plasticien (excellent Banderas) est un furieux Docteur Frankenstein. Merci cher Tom pour les bons films ! Vendredi matin, me voilà bien ému, entouré de caméras-télé, assis exactement là où je venais patiner le soir pour enjôler des patineuses de quinze ans comme moi. Alors je raconte à Reddy et Bokar Diouf  —« Des Kiwis et des hommes »— la patinoire–des-amours juvéniles et puis les quatre (4 !) églises de mon enfance. Santa Madona della difezia, à deux rues. Holly Family coin Faillon. Saint Cécile, rue de Castelnau, où le génial Claude Léveillée priait, pieux. Enfin celle —orthodoxe copte ?— du jeune René Angélil, Syrien, Libanais ?,  juste à côté de la Casa Italia.

Entrez-y à la Casa : voyez une émouvante expo-photos des « Fils d’Italie », nos voisins ritals, en innocents admirateurs du dictateur El DUCE, Benito Mussolini (qu’on peut voir monté à cheval devant son pape à Madona della difesia. À dix ans, j’étais plongé, rue Jean-Talon,  en pleine guerre mondiale (durée : 20 minutes !). Juché sur le balcon chez Deveau, on observait terrorisés l’attaque armée de la Casa par soldats et polices avec brefs tirs de mitrailleuse ! Eh oui, en 1941. Rouler enfin vers ma nouvelle petite patrie, ici, stopper à Saint Jérôme juste en face de ce si bel ancien Palais de Justice devenu un musée d’art moderne. Allez voir les images inouïes du moderne et surdoué peintre Marc Séguin. Une terrible galerie de fantômes mystérieux avec faisan mort, loup cervier pendu. Ô l’étonnante salle de spectres envoûtants ! L’art en Laurentides se montre enfin ? Certes, allez visiter cette vivante « Maison des arts » à Val David. Et il y a galerie d’art à Saint Sauveur-la-pétillante. À Sainte Adèle ? Trois galeries dans la célèbre Côte Morin : La Galerie 85 —aussi mon encadreur préféré. Il y a la galerie de (ex-sript de Radio-Canada) Nicole Brown et de Vevey, son homme. Toute neuve, voici la jolie galerie Anthracite, tenue par deux rieuses belles filles bien accortes. Mort, Jean-Paul Riopelle au ciel de Sainte Marguerite, sourit aux anges, ses alentours s’ouvrent à l’art actuel !

Toi, fout le camp, sombre novembre. Installe-toi décembre et, avec la neige à venir, quand le soleil reviendra, n’oubliez pas : nous avons ici la plus belle lumière du monde ( disent les experts). Vite, la grande patinoire sur le Rond ! J’ai dit à ma fille qui s’en va à West Palm Beach avec Marco, mon webmestre : « Chaleur oui mais piètre lumière, ma pauvre Éliane ! ». Elle rit, me dit, jouant sa Corneau : « Père jaloux, fille épanouie ! »

Non mais…

 

UN ERMITE DERRIÈRE LE VILLAGE ?

C’état une nuit du temps des Fêtes et, sans cesse, une neige folle tombait sur la forêt. Je ne savais plus où j’étais. J’avais suivi une pleine lune éclairant (mal) un mince sentier. Côté nord-ouest, derrière Sainte-Adèle-en-haut. Inquiétude grave et, soudain, l’espoir : une lueur ! Un abri ruiné ! Subitement, devant moi, un homme en combinaison-Penmann-95 ! Le Bill Wabo à Séraphin ?

Une lampe à l’huile éclairait sa masure. Cheveux gris hirsutes, ce hobo me souriait avec ses dents cassés. Un regard de fouine, un Ovila des Caleb, sa virile beauté, un Roy Dupuis et de bien bonne humeur : « Quoi quoi ? Écartés ? Vous êtes pardus ? » Il riait et nous invita à entrer, moi et mon compagnon. J’en revenais pas, la bouche ouverte, en plein bois, un être humain si isolé ! Marcel, mon compagnon d’escapade nocturne, le saucier pour le chef Liorel au Chantecler, venait de Marseile et, inquiet, ravi aussi, enfin « la cabane au Canada ». On entra en nous secouant de toute cette neige. Le gaillard musclé nous offrit de son « p’tit blanc ». Alcool à 90%. Un peu de vin rouge dedans. Il sortit d’une armoire bancale deux gobelets d’étain. « Joyeux Noël, mes pardus écartés ! » Il riait : « Comment ça se fait-t-y donc que ça arrive qu’on s’écarte de mâme, bout de viarge ! » Buvait à grandes lampées. On le questionna : « Où sommes-nous ? Comment retrouver l’hôtel ? Par quel sentier, de quel côté nous orienter ? » Pas de réponse claire et il sortit d’une sac de l’armée usé, sa large harmonia, « mon ruine-babines » ! « Je m’en vas vous zigoner un cantique de mon répartoire, sacré baptème ! » Tapant du pied, fougueux, il exécuta une sorte de gigue païenne. Nous étions comme plongés dans « l’ancien temps ». Marcel-le-Marseillais buvait en grimaçant, parla d’une musique semblable venue de son enfance dans une campagne savoyarde. Moi, je jonglais à des joyeux tableaux du célèbre  Krieghoff sur les calendrier de la Molson au dessus de la glacière rue Saint-Denis.

Enivré vite, Marcel s’exclama : « Je n’oublierai jamais cette rencontre », avec l’accent de Marcel Pagnol. Eh bien, moi non plus. Voyez, je la raconte encore, un demi-siècle plus tard. Notre « bon sauvage » finit par remettre ses bretelles pendantes, se coiffa d’une vieille tuque de laine grise, enfila son parka élimé et nous guida dans la neige aveuglante vers un large sentier sous une vaste pinède, rangées d’énormes meringues blanches ! Dix minutes… puis à une croisée de chemins : « Voyez-vous la lumière là-bas, foncez-y drette et rendus là, tournez à gauche, sentier des mulets, grimpez la première colline devant vous, de l’autre bord vous apparcevrez l’hötel. Adieu pis bonne nuitte ! »

Non, jamais je n’ai oublié notre ermite de 1950 et sa cabane à Sainte-Adèle.

TREMBLEMENT ET NOYADE D’UN CENTENAIRE ?

D’abord parler de la fameuse secousse terrestre venue de l’ouest. Au début, devant mon ordi, j’avais cru à un cortège de ces maudits bruyants camions sur ma vieille « Route rurale numéro I », alias la rue Morin. Non, ça durait, Ça ne finissait plus. La peur ?  J’ai cru ensuite à un long grondement d’un  tonnerre. Mais ça ne finissait pas,  alors oui, terrorisé, vite, vite, je me suis jeté dehors !

Quand ma tendre reviendra de la ville : « Pis? As-tu eu peur ? J’écoutais la radio de l’auto, c’était un tremblement de terre, venu du pays de mon enfance, Claude,  la vallée de la Gatineau ! » Je vis avec « une fille d’Hull ». Vieux gag. J’ai donc vu ce que cela fait, un tremblement des sols. J’étais en Haïti un moment, à Port-au-Prince, avec mon camarade Dany Laferrière et j’ai eu une peur bleue !

De la galerie, terminée la peur, je vois la vie reprendre : un merle foufou (dit rouge-gorge), batifole dans un haut chèvrefeuille à l’ombre des érables. Comme pris d’une joie féroce ! Une attaque aux bourgeons naissants ?

Le dimanche précédant, s’amène « la Fête des pères », s’amène ma fille, le mari, deux petits-fils : « Bonne fête papa-papi ! » Mon fils de Val David, Daniel, lui, visite Barcelone. Escargot bizarre, mon Éliane traîne sur son dos (une voiture Chevrolet), une longue carapace plastifiée. Marco-gendre descend au rivage, d’une seule main, la chose bleue et si légère déniché à son Costco. C’est alors la sinistre découverte ! Haut comme un édifice de quatre étages, gît dans l’eau, mort, notre saule plus que centenaire. Douleur de voir ça, la vraie peine. Ce vieil arbre en a tant vu : depuis 1980, des générations d’adèlois en chaloupe, en canots (à moteurs dans le temps !)  Plus jeune il a vu un voisin Grignon, Claude-Henri  en culottes courtes lui grimpant dessus! Il a vu, beaucoup plus tard, mes petits-fils si heureux, très fiers, dans leur cabanon improvisé entre ses gros bras. Les a vu aussi accrochés au gros câble de nylon jaune (installé par le pasteur protestant Toupin, un ami). Ils étaient de vaillants Tarzans crieurs s’élançant dans le lac. Eh bien, notre vieux saule penché, le voilà mort, noyé. ses branches, toutes,  « le bec à l’eau ».

Il  y a un an, le voyant la tête si basse, penché à mettre en danger des avironneurs du rivage, on a songé à la scie tronçonnante comme euthanasie. Demande du permis à l’Hôtel de Ville et envoi d’un jeune « savant » qui examine l’auguste « incliné » et décrète : « Refusé. Cet arbre est sain. » Bon. Merci le jeune ! La nuit, veille de la Fête des pères, la chute du vieux témoin ! C’était un duo, des saules-jumeaux, oui, deux frères siamois. Des cousins vieillissent le long de la rive. Du coté de Jodoin-Voisin, il y en a un de  mille ans, ma foi. Tiendra-t-il encore mille ans ?

Nous voilà, les « mal conseillés par la Ville » pris avec l’orphelin survivant. Penché à son tour, le tronc fait voir maintenant une énorme plaie, craque béante. Le brutal arrachement du frère l’a sérieusement amoché !  Le « savant urbaniste » appelé nous dira-t-il encore : « Arbre sain à ne pas couper ? » Bon. La vie continue : à Toronto, les polices ont fait du gros fric, ici, de nouveau, mon merle (rouge de gorge) voltige heureux autour du sorbier et va se cacher dans ce gigantesque amas de branches noyées. ! Bon. J’aime la vie.

Pâques dans Villeray

Je connais du monde qui va comme en pèlerinage là où ils ont né. Les uns montent loin, au Saguenay ou en Abitibi. D’autres filent vers l’est, notre Finistère à nous, Québécois, la Gaspésie. Certes, il y a, pour nos migrants, de bien longs voyages, revoir l’Italie ou le lointain Vietnam ! Certains n’ont pas loin à aller : un simple changement de quartier ! Sans parler de ceux qui n’ont pas changé —jamais— de « monde ». Nés là, ils vont mourir là. Il reste un fait : l’être humain éprouve souvent un besoin —comme le saumon— il remonte là où il fut « pondu ».
Risquer parfois la déception : ma cour a rapetissé, ma rue devenue inanimée, cette grande église me semble insignifiante. C’est que le temps transforme nos souvenirs, pas vrai ? Ce « vaste » parc où l’on allait jouer a bien changé, mini tertre de verdure ! À Pâques, invitation à bouffer par deux de mes cinq ex-gamins, petit-fils vieillis (déjà ?). Où ? Dans Villeray, ma petite patrie. On y va avec beau soleil qui décline rue Papineau. L’air est si doux pour revoir ces rues de ma jeunesse aux maisonnettes, sages, bien rangées derrière ces vieux (parfois) arbres. Des rues moins passantes et davantage de voitures stationnées le long des trottoirs. Mon monde familier, ma vie d’antan et, chaque fois que j’y reviens, des émotions indéfinissables m’envahissent. Nous y voici, chère modeste rue Chabot. Quand je retourne en ces zones où j’ai vécu vingt cinq ans, un « bien aise » me recouvre. Le soleil « pascal » penche et sort ses couleurs tamisées sur tout Villeray. Au 6805 rue Chabot (chante Beau-dommage !) Thomas Jasmin, l’étudiant en administration de l’Uqam, est pris par son boulot d’à point (à temps et demi !), on l’attendra et c’est Simon Jasmin qui nous accueille, l’épicurien gastronome. Il sera le « chef » et à l’italienne car il connaît son papi. Amusés, Raymonde et moi, de revoir les anciennes fenestrations, le couloir classique, l’arc de plâtre sous un plafond, les larges chambranles moulurés des portes, les hautes plinthes, décor de nos jeunes années. Ce mini hangar a été aménagé pour des appareils domestiques inconnus de notre temps. On visite la cour, du bois,un patio à BAR-B-Q, n’est-ce pas ? Jadis, manger dehors, oh non, jamais! Thomas s’amènera avec Jade, sa vibrante copine. Je découvrirai qu’une partie du salon, en un autel sacré moderne, contient sur une longue table les instruments électroniques de l’ « ère » à ordinateurs. Sept à table ! Ce sera un vrai banquet. La veille, Simon était allé en Petite Italie. On n’en revient jamais de voir nos petits galopins (d’hier, non ?) devenus des jeunes gens. De plus, quant à moi, installés dans ma patrie d’enfance. Résurrection ? La vie vive nous bouscule et tard, j’en avais comme un point au cœur, devant remonter en collines, là où les maisons sont juchées, ô anarchie visuelle !, comme en quinconce !

SE PERDRE…

Je me suis déjà perdu, en plein hiver, dans les bois derrière Sainte-Adèle. Je n’étais plus un enfant pourtant. Tout jeune, nos entendions parler d’enfants, comme nous disions, « qui s’étaient écartés. » La peur. Partant, la prudence. Ne pas top s’éloigner de notre environnement familier. « Éloignez-vous pas », était le cri des parents nerveux. «  Oui, je m’étais t’écarté » à Sainte-Adèle, à 20 ans. Enfant, on y jongle, l’horreur : se perdre dans une forêt épaisse. Comme dans le conte de Perrault, « Le petit poucet », ou bien comme  « Hansel et Gretel » chez le célèbre conteur Grimm.

Il y eut une première fois. En plein été. À la campagne. Nous étions une bande, tous âgés entre 10 et 12 ans. Derrière les maisons de la seule rue principale —en 1942— de ce lieu de villégiature (Pointe-Calumet), il y avait la nature touffue, avec plein d’arbres et des bosquets sauvages, au sol des fougères en masse. Et des grenouilles ! Pas de soleil, un ciel bien gris, donc pas de nos habituelles baignades, ni nos plongeons des radeaux, dans le lac des Deux Montagnes. Nous sommes partis, avec des bâtons, et des sacs, safari aux grenouilles !

Nous marchions librement allant vers l’ouest, du côté « forêt dense ». Mini tarzans, nous aimions sembler nous enfoncer dans une jungle. Marche, marche…  plus d’une heure s’était écoulée, nos poches de jute se remplissaient de nos prises batraciennes. Cinq cennes la cuisse en ce temps-là chez les Vaillancourt, les Defoy-Legault, les Laurin ou chez ces Allemands du chalet-à-tourelle dans l’est de la Pointe.

Coups de tonnerre soudain et tit-Yves, inquiét : « On est rendus où, là ? » On ne le savait pas. En allant au nord aurait rencontré la grande route et Saint-Joseph-du-lac, vers l’est, nous serions arrivés à Plage Roger, Sainte-Marthe. Panique. Les eaux glauques d’une  grande baie inconnue, nous bloqua le chemin. Des écartés ! On entendit sonner des cloches au loin. On apprendra : celles de La Trappe des moines à Oka. Voilà tit-Yves en larmes et tit-Gilles pousse des cris. Pas en vain, un vieux pêcheur des brochets de la Grande Baie nous découvre. Et il va rire de notre angoisse, nous guidera vers la route numéro 29. Ouf ! Sauvés !

Mais se perdre à Sainte-Adèle ? Oui, un surlendemain de Noël ? Artiste mais aussi plongeur du Chantecler, j’ai deux compagnons et nous partons un soir, très tard. Projet : marcher avec des bâtons de pèlerins, sans aucun plan en forêt. Pas un seul condo et tous les arbres sont debout en 1950 ! Il y a Marcel, pâtissier émérite, un Marseillais, aussi Roland, saucier aguerri, un Belge. Le trio d’explorateurs admire une lune vive et immense qui jaunit la neige. C’est émouvant. Le silence ! Parfois cassé par des cris d’oiseaux inconnus. Parle, parle, marche, marche, en riant quelques cantiques entonnés à tue-tête puis…nous voilà perdus ! Ne plus savoir dans quelle direction foncer. Tournons- en rond. On ne chante plus. Voilà qu’on revoit le même abri, hutte démantibulée.  La panique ! Soudain, lumière à une fenêtre givrée, cabanon délabré, on y va. Un hobo en camisole, un squatter pas rasé, borborygme et  je traduis pour mes européens. Odeurs éthyliques ! Ce Bill Wabo m’écoute et puis consent à nous guider. Les trois écartés se calment. Le miséreux revêt son capot de chat usé et nous conduit dans une clairière. Très loin, des voitures roulent sur une route. Sauvés ! Comme à 12 ans !

GLOIRE ET DÉCADENCE ?

À quinze ans nous rêvons. Nous imaginons l’avenir. Glorieux certes. Quel enfant, à un moment donné, s’imaginant « spécial », si « à part », n’a pas imaginé qu’on lui cachait ses origines. Adopté en secret ? Né d’un prince ou d’une reine enfuie, embarrassée par sa venue au monde ? J’allais un jour être comblé.

Voilà que ce midi-là, mon père, humble restaurateur de Villeray, nous sort une affaire : son cousin le notaire, hélas socialiste (du CCF), père de notre cousine célèbre à la radio, Judith, bref un homme instruit, cultivé, aurait fait des recherches généalogiques fouillées. Papa nous révéla : «  Tenez-vous bien :  Amédée a découvert que ces Jasmin venus du Poitou viennent d’Espagne ! » Plus étonnant, expliquait notre père, ces Jasmin venaient du Maghreb africain, des Berbères ! Je cessai d’avaler la fricassée de maman. J’étais mystifié, me questionnant, où donc était cette Berbererie ?

Papa enchaîna : « Selon Amédée Jasmin, nos aïeux faisaient partie des fameux conquérants de l’Espagne. Oui, nos ancêtres lointains (car on est en 700 par là) ont passé par Gilbraltar, pour partager l’historique célèbre règne arabe dans la péninsule ibérique. Oui, avec le glorieux chef de guerre, Abdel Rhâman. » Pouvez-vous imaginer mon étonnement ? Fini nos pauvres du Poitou guettant le voilier au port de La Rochelle. Fini ces Jasmin en petits soldats du régiment de Repentigny. Je découvrais des racines bien plus fameuses, un passé autrement plus glorieux. Le jeune ado se voyait fort bien intégré avec ces armées conquérantes, ces victorieux envahisseurs.

Devant partir pour le collège, je tenais une histoire avantageuse et, gonflé d’orgueil, mon regard brillait. Je vénérais mon oncle Amédée même si c’était un peu vague : étions-nous des sémites mi-Arabes, mi-Juifs ? Un peu des « hommes bleus », Touaregs ? Papa acheva « Hélas, nous sommes montés combattre à Poitiers Charles Martel et ce sera la mort d’Abdel Rhâman. La retraite. Le rêve d’une France islamisée évanoui. Le Jasmin décidait de rester au Poitou et, mes enfants, vous connaissez la suite, le soldat Aubin Jasmin qui s’installe cultivateur à Saint Laurent. »

Pas peu fier, je me mis en frais de répandre cette avantageuse recherche du père de Judith. Et puis, patatras, un Jasmin expert sur le web, un gars du Nord, dégonfla mon ballon : «  Je regrette, votre oncle s’est amusé à fabuler, nous venons tous, les Jasmin, des pauvres marécages du nord-est du Poitou. »

Je ris et je digère la mauvaise nouvelle !