Le jeudi 17 janvier 2002

Le jeudi 17 janvier 2002
1- Ouf ! L’avare de Molière, paniqué, crie : « ma cassette, ma cassette ! », je criais « mon journal, mon journal ! » Ça y est, le texte final a été envoyé, hier, à Trois-Pistoles où une Katleen dévouée, efficace, veille à la bonne marche des éditions victolévybeaulienne ! Ô corrections maudites, ô ordinateur maudit qui autorise sans cesse le peaufinage…!
Bon : matin à ciel opale pour le grand net…nettoyage des jours enfuis. Hier à l’heure où Aile part examiner les mets du jour à l’école des petits chefs, deux camions de télé s’installent, les roues sur le trottoir, devant la maison. TVA veut, par satellite, savoir pourquoi le romancier autorise la fessée aux enfants.
Réflecteur dans le salon, parasol réfléchissant, gros kodak, on tourne ! Pierre Bruneau vous m’ entendez ? Tantôt, à j. et c., les deux sœurs de la rue Morin : « Hier soir, on vous a vu aux nouvelles du canal 10, bravo ! On est d’accord, il y a es enfants qui doivent être fessés ! » Bon, offrez-moi un livre et je ferai mille et une nuances. À la télé c’est toujours, faites ça vite, vous avez trois minutes. Résumons : l’enfant-roi ? Nous suivions les préceptes des Neil, Montessori et le célèbre docteur Spock. À la veille de mourir, Spock, notre guide, déclare; « J’ai fait erreur. Les enfants sous le laxisme total, ne s’épanouissent guère, deviennent des déboussolés. Il faut davantage de discipline. » Eh b’ en ! Ma génération écœuré de son virage.
Aussi , désormais, ma méfiance des psys. J’écoute davantage les sociologues car ils travaillent sur le terrain des faits, des compilations, des observations ponctuelles. Les enfants fessés et aimés s’épanouiraient mieux que les non-fessés mais pas vraiment aimés. La grande loi bénéfique : aimer ses enfants et quelques bonnes tapes sur les fesses si ces chers petits deviennent hystériques pour un jouet ou un cornet de glace refusé.
2-
Accrochez-vous, revue des derniers jours :
pas de place et temps pour raconter ma séduction d’une fillette dans le couloir de l’école des petits chefs. On n’ ouvre le portes qu’à 17 h, pas une minute avant. Attente en ligne. La jolie fillette s’ennuie. Va et viens, examine les grands patients. Elle compte les « atttendeurs ». Je l’aide. Elle rit. Elle a six ans. Se trompe, s’excuse en pouffant. Recommence. Je la questionne. Oui, elle sait ses chiffres. Elle compte très vite, jusqu’à vingt cinq, toute essoufflée mais si fière. Ses yeux brillent. . Les grand parents rigolent. Les lettres ? Oui, défilé à toute vitesse de l’alphabet. Nous parlons dessin, couleurs, ses images préférées…les portes du magasin s’ouvrent, et là voilà qui me suivra comme un bon toutou entre les vitrines. Elle me questionne sur mes choix. Je joue l’ignare en cuisine. Elle ri, se moque, me conseille. Six ans ! Quand je dois partir, triste pour rire, elle me tend la main. J’avais une nouvelle petite amie. Les merveilleux enfants, quand on s’intéresse un petit peu à eux, deviennent chaleureux, drôles,
émouvants dans leur naturelle propension à se monter fins pis intelligents.
De toutes ces années passées à amuser mes cinq petits-fils, je ne retiens que deux phrases : « Regarde-moi, regarde-moi ! » et « On est capables ! » Besoin vital, absolu, de grandir et de prouver que l’on devient quelqu’un d’intéressant.
3-
Samedi dernier, halte du « véellbiste » manuscrit à peaufiner, j’ai lu le premier roman d’Amélie Nothomb, petite bourgeoise belge, fille de diplomate, exilée au Japon longtemps, se délectant en studio de télé de fruits pourris, yeux sombres clignotants en face d’un Marc Labrèche, amusante par ses propos insolites. « L’hygiène de l’assassin », raconte les ultimes interviews de reporters déroutés face à un très obèse « Prix Nobel de littérature » qui est atteint d’un cancer rare et en phase terminale. Il avouera avoir assassiné, adolescent, sa cousine adorée. Sujet noir mais prose guillerette, un contraste fascinant. On tourne les pages et vite, la fin, hélas, s’enlise. Pas trop grave, on a eu du plaisir « pendant »…
4-
Gazette de vendredi : Petite bombe : faire comme on fait, à Paris, où les éditeurs québécois n’ont qu’un petit coin tout modeste. Notre « Salon du livre » en novembre 2002, devrait installer les gros éditeurs de Paris… dans un petit coin. Qui ose dire cela ? Un éditeur culotté, Aimé Guérin. Une idée farfelu ? Non, en finir avec le colonialisme d’ici. Ce « Salon… », très subventionné par notre argent public, a-t-il tant besoin du fric des géants parisiens. Le fameux trio de crésus-du-livre :« Galligrasseuil ». Place Bonaventure, chaque année, ils occupent, à prix fort n’en doutons pas, les meilleurs emplacements, tapis, lumières réglées, kiosques d’acajou ! Une fatalité ? Silence compacte, une gêne ?, à l’appel public de Guérin !
5-
Ce bandit, admirable (!) Stéphane Labrie, s’échappant de son fourgon —prouesse rare—se fait coffrer : il était chez sa petite amie dans Hochelaga ! Suivez la femme ! Ma déception. Mon tiraillement… moral. Eh oui, face à ces lascars désespérés réussissant de tels évasions spectaculaires. Romantisme douteux. Certes, certes ! « Quelle âme est sans défaut », mon vieux Rimbaud ?
Le dramaturge surdoué, Berthold Brecht : « Quoi est pus grave, le hold up d’une banque ou la fondation d’une banque ? » Oh le vilain marxiste !
Âme sans défaut ? TVA, hier soir, mercredi, face à face, l’ami Arcand le populaire « psy-radio », l’unijambiste barbu Mailloux, déclare : « Non, moi je serais incapable d’obéir, de supporter une femme comme patron ! »
Oh la la ! Aile a bondi de son fauteuil. Misogynie crasse chez un docteur en médecine psychiatrique ? En 2002 ? Décorateur de télé, j’ai eu à obéir souvent aux diktats de réalisatrices. Douées, tout va bien. Connes, non. Il y a des femmes connes et des intelligentes, bonhomme Mailloux, pépère ancien va !
6-
Avant-hier, mon fils, Daniel, ex-prof devenu inventeur de jeux de société, publie (Le Devoir et La Presse) une lettre ouverte condamnant toutes les gloses religieuses, sources de conflits armés si souvent. Ma fierté. C’est bien envoyé, bien rédigé. Aile est questionnée : « T’as lu Daniel ? C’est bien fait, hein ? » Réponse « ailée », née en mai comme mon fils : « Que veux-tu, c’est ça, les taureaux ! » Je rugis : « Et nous, scorpions ? On est quoi, des « pas bons » ? » On rit.
7-
Épouse du Yves Michaud au bord de la dépression, dit-il, en entendant les accusations de racisme antisémite d’un prof de Mc Gill, Marc Angenot. Procès à ce Angenot, pour diffamation, en marche !Depuis « l’infernal geste » des nazis, l’holocauste effroyable en Allemagne catholique et protestante, le moindre mot de travers sur les juifs et c’est la mort de votre réputation. Payons —pour des siècles et des siècles— chrétiens de toutes les sauces ! Payons les conséquences de ce meurtre collectif, le plus écœurant de toute l’histoire universelle. À Outremont, en septembre 1988, dans l’hebdo local, j’avertissais —amicalement— que les juifs intégristes, secte hassidim, devraient s’intégrer un petit peu à la majorité qui les entourait, nous, les « goys » ou aller s’installer en ghetto, comme les Hammisch de la Pennsylvanie ! Oh merde ! Ce ne fut pas long —la Ouimet de La Presse, le Cauchon du Devoir— que l’on me collait l’étiquette infamante : Jasmin Antisémite ! Encore aujourd’hui, on me taquine ou, carrément, on me soupçonne. Parfois pour blaguer, parfois avec… ce doute derrière la tête… Je n’en suis pas mort mais il n’existe pas de décapant pour cette sorte de tache. Dieu merci, ceux qui me connaissent bien savent que j’aime et que j’admire les juifs et… que je ne me prive pas de les blâmer —des juifs le font aussi— pour trop de colonies envahissantes en Palestine; un esprit libre, c’est comme ça.
8-
Le vendredi 11, à TVA, m’amusent ces « gérants d’estrade » farfelus, le pédant-Larocque, le « je suis partout » Michel Vastel et Léger-le-sondeur : ils disent, doctes et sagaces clairvoyants, ce que devraient faire les chefs péquistes. Ils savent, eux ! Se cherchent-ils des jobs de conseillers stipendiés ? On dirait.
À propos d’itinérance, des sans abri ? Ce même vendredi, Rioux, (correspondant à Paris) cite feu Foucault : « Foin de la république du bien, et son souci bourgeois de mettre en bon ordre le monde de la misère ». Vérité embarrassante ? Il y a plus embarrassant : feu Guibert, ami du grand homme, révélait la scatologie —les bains d’excréments en Californie !— dudit Foucault ! Un esprit si brillant aux prises, dans sa vie privée, avec un vice répugnant. Dans le temps, une lecture ravageuse du grand penseur !
9-
Quoi : stock de pseudodéphrine… ça mange quoi en hiver. Scandale, en réseau pharmacologique, c’est, les médicaments, une industrie gigantesque, un lobby tout puissant, ici comme aux USA, comme partout. Favoritisme, « patronage » éhonté ! Alphonso G. s’en va au Danemark pour nous représenter ! En bon macaroni —ce que Chrétien n’est pas— l’Alphonso doit payer pour ses vantardises, son manque de discrétion, ses allures de « parrain » goguenard. Les Chrétiens et Cie, plus « white-anglo-protestant » d’allure, vont continuer les tripotages politicien. Leçon pour tous à Ottawa comme à Québec : « favorisez vos bons copains mais arrangez-vous donc pour qu’on n’en parle pas publiquement.
10-
Déception vive de ce trois heures de télé, sur ARTV, :un Picasso réduit. Une bande sonore infect. Du dumping ? Une vie bien mal racontée. L’épisode du Picasso viré en dévoué stalinien, devenant une simple anecdote. Oh non ! Le terrible naufrage au large de Rimouski : notre Titanic à nous. Récit mal narré encore une fois, canal Historia. Quand on en sait plus long que les documentaristes, ces documents visuels sont menteurs, ou rapetisseurs, sont « poudre aux yeux » mais pour celui qui ne sait rien sur Picasso ou sur ce paquebot noyé, c’est « la » vérité. Je veux dire ici que les livres informent tellement mieux que cette télé toujours pressée. Coq à l’âne, un bon film fait cela : je pense souvent à l’acteur Crowe incarnant le Nobel Nash, malade mental de génie. J’entendais, enfant , le génie et la folie, mon petit gars, ça se touche ! Je pensais qu’on disait une… ânerie. Aussi tant de contes, tant de films, montraient de ces savants fous, des Frankenstein, des docteurs Mabuse, Cagliari, Jeckill, je remerciais le ciel, candide, de n’être pas un génie. Un fou. Ce film ave Crowe se mérite deux étoiles, celui ave Brad Pitt dans le fabuleux vol de trois casinos de Las Vegas, que j’ai vu comme un simple divertissement, trois étoiles ! Injustice !
L’heure du lunch, ciel tamisé par une neige légère. C’est beau. Pause pour du jambon frais cloué d’épices.
J.N.
SUITE-biss :le jeudi 17 janvier 2002
1-
Je continue à…nettoyer mes journées de cette mi-janvier.
Quatorze heure de l’après-midi, même jeudi et, oh ! la belle beauté par la fenêtre ! Une neige qui compte ! Descente des flocons comme au ralenti : « Regardez-moi bien tomber les humains ! » Pas vu cela depuis si longtemps avec cet hiver exceptionnel, que l’on nous dit « un phénomène depuis le début du siècle dernier ». Dehors, grande douceur, agréable de sortir. Les directeurs de centres de ski doivent se frotter les mains de contentement.
2-
Dimanche dernier, cahiers littéraires des quotidiens favoris sur la table. On comprendra que, pour un auteur, c’est le régal anticipé. Souvent, la déception. Le café fume peu. Le réchaud, c’est pas vargeux ! La cigarette, elle, fume. Maudit poison bien aimé, dont on arrive pas, ni Aile ni moi, à nous débarrasser. Lutte vaine depuis des mois. Essais dérisoires : on tient une semaine puis…rechute dans le vice du tabagisme. « Quand est-ce que ça débutait cette sale manie, Aile ? Réponse :« J’ai seize ans, j’entre comme sténodactylo au Service commercial » de Radio-Canada, ex-hôtel Ford, boulevard Dorchester. Je m’achète une cigarette à la fois, payée à des « grandes »… qui semblent tellement heureuses de fumer ! L’exemple, tu vois ! « Je serai une grande moi aussi, il n’y a qu’ à fumer. S’intégrer à un groupe complètement quoi. Bête. Et toi ? »
Je répond : « Moi, oublie-le pas, il y a plein de paquets dans la cave chez nous, où se trouve la gargote de papa. De toutes les marques. Je me sers. Petit voleur, va. Offrir des cigarettes aux petits copains, un geste pour avoir encore plus d’amis. Et rien à payer. J’ai treize ans, je crois. Fumer en cachette un peu partout. Comme tu disais : imiter les grands. Fumer comme les acteurs au cinéma. Devenir vite un homme urgent ! » Connerie de cette époque. On savait pas trop rien sur tabac et santé, faut dire. C’était valorisant, publicités partout. On changeait de marque de temps en temps. Mystère. Des Buckingham, Turrets, Winchester,
Philip Morris, longtemps. Des Gauloises, des Gitanes, pour faire l’européen ? Des Exports, Matinée, Benson and Hedge, Players Maintenant des More, longues, elles durent plus longtemps, il me semble. Hon !
3-
Ces cahiers donc. Comme j’aimerais lire sur la jeune auteur du « Ravissement » que j’ai tant aimé. Ou sur ce jeune Senécal qui m’intrigue. Mais non, cahier « Lectures », comme si souvent, pleine page, illustrée d’une photo énorme, sur un parisien, Benoit Duteurtre.
À Paris, n’est-ce pas, ce dimanche, on consacre à un écrivain du Québec le même espace ! Hum ! Satané colonialisme des médias snobs d’ici ! Ce Duteurtre, questionné, dit qu’il est allé plusieurs fois à New-York avant de se décider à venir nous voir. Bien aimable. Oh, cette fascination totale pour les USA en France.
Chacun son colonialisme quoi. Un groupe d’ici (Les jardiniers…?) aurait mis en musique son texte :« Sometimes I’m happy ». Autre mode du colonisé, l’english, pardon l’american way of thinking and writting ! Coups de pied au cul, oui, qui se perdent.
4-
Nous perdons, créateurs, tous nos droits 50 ans après la mort. Ou 70 ans, dans certains domaines. Je lis que reste à jamais :le droit moral. Interdiction de déformer, de « dévisager » l’ouvrage d’un mort. Procès possibles. On voit ça :pour Hergé et « Tintin », pour Jules Verne, fdes descendants lointains font des crises. Luc Plamondon a-t-il trahi le « Notre-Dame » de Hugo ? Il est mieux de se guetter ? Pas de danger avec Charles Perrault ? L.P. prépare une « Cendrillon », alias « Cindy », à a mode américaine ? La fille bafouée se fait « lifter », modernisée, mais ce Perrault pigeait chez Grimm… qui pigeait où, lui ? Molière pigeait souvent en Espagne : Don Juan. Corneille et « Le Cid ». Reste un fait : des metteurs en scène tripotent, raccourcissent, déplacent des scènes, changent des pièces. Le Pierre Perrault au Rideau Vert ? J’ai lu que Marleau y a fait des coupes. Silence partout ! Le « droit moral » qui s’en soucie au fond ?
La soupe est servie, ça sent les poireaux, je vais descendre en vitesse.

Le vendredi 11 janvier 2002

Le vendredi 11 janvier 2002
1-
L’avais-je oublié, c’est cela l’hiver ? Quelques rares et bénis jours radieux de soleil brutal — propre aux pays nordiques ?— et, bien plus souvent ce gris étalé tout partout ! Comme ce vendredi matin d’aujourd’hui. Bof ! Bientôt mars n’est-ce pas ? Je sais trop bien désormais la vitesse du temps, des saisons. Patientia !
Le « vieux » se questionne quand il examine le monde des nouveaux venus.
Un exemple : elle se nomme Lévy, Conception de son prénom. Son boulot : « réserviste » (?) dans un cabinet d’avocats par les soirs ! Au bord de la nuit, retour de ce boulot, Conception dit aimer visionner des films en arabe, en hébreu ou en japonais, peu lui importe. Quel canal ces films ? Où les loue-t-elle ? Pas de réponse dans l’interview. « Je savoure aussi un film ou sans les images ou bien sans le son. » Eh b’en !
Pour elle « érotisme et ésotérisme », même affaire. (!) Elle se dit intriguée par les « potions » celtes (!) ou égyptiennes, par le Karma Sutra. Aussi par la métaphysique. Seigneur ! Cette Conception cherche, sur Internet, des sites et sur l’urologie (!) et la physique quantique. Femme singulière, hein ? Elle fut barmaid un temps, stagiaire à l’école du barreau… étudiante aux HEC…a quitté car elle déteste « les bancs d’école » ! Bonne Vierge ! Plus jeune, elle fut découragé d’aller étudier en théâtre par ses parents.
Elle élève des escargots !
Les amoureux ? « J’en ai eu ma claque des hommes. » Oh la la ! « Ils étaient comme « mes » enfants ! Elle termine par, tenez-vous bien : « Du jour où je sais que je ne leur apprend plus rien, il n’y a plus d’échange possible et je pars » ! La photo nous montre cette bizarre « enseignante » aux hommes », jolie et sérieuse jeune femme, cheveux sombres, lunettes de la studieuse.
Je vous le redis : un certain « nouveau monde » m’intrigue au plus haut point. Pépère Jasmin, est-ce cela vieillir ? Découvrir des cadets aux mœurs déroutantes ?
2-
Bande chanceux, va !
Je vais vous résumer ce très long entretien du Nouvel Obs avec un brillant psy, auteur de trois volumes sur la question, Boris Cyrulnik. Sujet qui nous tient tous à cœur, le bonheur.
Voici donc en une douzaine de brefs paragraphes, la substantifique moelle de ses affirmations, parfois renversantes.
A- Un enfant dont les parents ne s’occupent pas sera inapte au bonheur ! Il faudra le « réparer ».
B- Tous nos progrès sociaux mènent surtout, au « bien-être », ce qui n’est du tout le bonheur.
C- Issu d’un contexte familial, ou social, qui n’a pas de sens, pas de projet à rêver, à élaborer, on devient inapte au bonheur.
Une grave épreuve, comme contracter un cancer, peut donner du bonheur : enfin une lutte, un combat, un « sens à la vie », qu’on peut raconter.
D- Les médicaments, culture techno-industrielle, tel le Prozac, sont sans effets secondaires graves comme la cigarette ou l’alcool, mais ne sont qu’une solution moléculaire. Ils ne règlent pas « le malheur ». Les solutions affectives et culturelles sont plus importantes.
F- Il y a l’utopie pour rendre heureux. Le vent bien des églises, des sectes, des partis politiques et… les vendeurs de voiture !
G- Jeune psychiatre, les asiles étaient « merdiques ». C’était « notre espoir » : corriger tout cela. J’étais heureux ! Utile, cette « représentation » de l’avenir, d’un progrès. Jeune communiste après la guerre, j’avais une utopie : améliorer l’avenir du monde ouvrier. J’étais heureux.
H- Nous sommes —ça n’a plus rien à voir avec le bonheur— dans une culture du « bonheur immédiat ». Un leurre cette quête de jouissance rapide, d’échappée du réel, via drogues, sexolisme, « don juanisme ». La dépression en est la conclusion fatale, maladie qui ira grandissante en ce nouveau siècle.
I- Les nazis étaient heureux, les membres du parti « Front National » de Le Pen, eux aussi. Les talibans aussi. Utopie nuisible ou non, c’est un fait. Le sentiment « d’appartenance » rend heureux.
Cette solidarité mène au mépris des autres. Cela opère comme un mythe, souvent avec tout un rituel sonore et visuel : musiques, slogans, posters. Il y a un chef, un leader :militaire, prêtre, gourou, chef charismatique, tribun démago…ben Laden. On se distingue des autres, c’est l’aristocratie des minables. Le groupe amène du bonheur; le fanatisme, le racisme, l’intolérance et c’est euphorisant. Surtout pour ceux qui « s’identifient » mal, qui n’ont pas de famille, pas d’amis véritables. Même un voyou de HLM, un délinquant peut savourer cela : « J’ai enfin une identité, j’ai mon gang ! »
La haine rend heureux, c’est un constat.
J- Les mystiques sont des anxieux, l’extase est une défense. On abolit le doute qui engendre malaise. La recherche d’une vérité définitive les inspire, car l’ambivalence leur est source de conflits. Qui dit vrai ? Israélites ou Palestiniens ?
Pourtant le relatif permet de chercher à comprendre l’autre, les autres. Ceux-là rejettent donc l’angoisse de chercher des nuances. Des angoissés se font souvent des « mythes éphémères »; selon le niveau d’éducaton, héros sportifs, vedettes de cinéma ou « médecins sans frontière », intellectuels médiatisés.
K- L’être humain déteste deux chose fondamentalement : la liberté et le bonheur s’y rattachant. La liberté est angoissante. Elle vous tend responsable. Sous un dictateur (tel Salazar au Portugal), on était heureux. C’était simple, le mal venait des socialistes pour les militaristes. Pour le peuple, le mal venait des militaires et des curés. Fin de cette dictature : c’est l’angoisse. Plus de totalitarisme pour dénoncer le mal, plus d’ennemi. La peur d’être maître de son destin.
L- Pour le bonheur, vive la une « double-vie ». Celle du gagne-pain obligé et celle d’une passion, d’un projet personnel. Sinon, avec la retraite, ce sera la dépression. Malheur à ceux qui investissent tout dans le boulot.
Mais pas de rêverie irréalisable, pas de fantasme idiot, On a vu la vraie histoire de Jean-Claude Romand (lire « L’adversaire », ou voir le film qui en sera tiré « L’emploi du temps ») sombrant dans la crasse duperie des siens. Il finit en prison et se réfugiera dans la religiosité.
M- Les liens sociaux, une force. Le bonheur existait dans les petites ville, les campagnes. Cette solidarité peut être aussi une prison. Un carcan culturel étouffant. La femme :une porteuse d’enfants et
l’homme, annexe des machines, un pourvoyeur.
Désormais, il y a l’aventure de se construire une personnalité. Un enfant longtemps isolé, je travaille là-dedans, ne se souvient de rien. Les souvenirs ont besoin d’être reliés aux souvenirs sociaux. Les enfants à qui personne ne s’attache deviennent phobiques. Ils marchent, parlent, très tard. On a pu mieux « réparer » des orphelins libanais qui avaient des amis, un jeune chef, que des enfants avec des parents dépressifs, une mère malheureuse. Puis c’est l’adolescence, la rupture nécessaire. L’ado doit se faire son propre projet.
N- Le bonheur se construit. Il faut du partage. Pas de l’échange, terme commercial limité. « Ensemble, on va faire ceci, cela… » Avec conflit et c’est créateur. Seul, on ne peut rien développer, ni se développer. C’est l’altérité qui fait vivre l’homme en harmonie. L’enfant sans aucune aide va marcher à quatre pattes.
Donc, le bonheur n’est pas un état, c’est un objectif. Faut y aller, partir, tenter l’aventure, mettre les voiles.
3-
Une voix amie : « Tu devrais faire payer pour la lecture de ton journal. Les gens n’apprécient pas ce qui est gratuit, Claude. » Oh, oh ! J’hésite, savez-vous ? La voix : « Vas-y, ils sont ferrés maintenant, ils vont accepter de payer, sois-en assuré. » Non mais… S’i me plait à moi de me faire lire à l’œil ! Mon droit, non ?
4-
Correction, il fallait lire « Puerto Plata » et non « Porto Plata », récemment. Le rocker Éric Lapointe vient de « visiter », quatre jours, la prison du lieu. Nous avions visité l’ancien fort prison, une forteresse antique ruinée. C’était affreux. Sosua, où Lapointe aurait dansé et…consommé…nous avait paru un village bizarre. Tous ces marchands —de chair humaine féminine aussi— étaient encombrants. Loin de la Floride florissante —c’était un premier séjour aux Antilles— cette « république » était embarrassante pour le voyageur qui a un peu de cœur. Tant de pauvreté ! Au retour, nous n’étions pas du tout sûr d’avoir envie de retourner jouer les « gras-durs nord-américains » en de tels parages. Notre brève visite à Puerto Plata nous avait montré très clairement la misère ambiante. On se dit : notre argent de touriste peut les secourir et puis on réfléchit et, enfermés dans notre club-med luxueux, « Iberostar », est-il bien certain que les profits collaborent au mieux-être des indigènes ?
Les naïfs, seuls, vont croire que deux faits ne comptent pas pour la liberté si vite retrouvée par le chanteur pop, Lapointe. Un : c’est une vedette québécoise, danger de le garder en cellule. Deux: l’emprisonnement peut nuire à la venue des touristes. Le bla-bla d’un avocat, du gérant et autres commentateurs, est une belle connerie. Le fabuliste : « Selon que vous serez noir ou blanc… » Jos Bleau, lui, y aurait goûté.
Candeur aussi…vu le « parrain », sir Gagliano, plutôt hilare, à l’aise, confortable, face au Bureau-au-si-beau-bureau, hier soir. Il sait tant de choses. Il a parlé de sa liste de députés de l’opposition, qui font des pressions —aimables et gentilles— pour placer amis et supporters. Il sait bien que de haut en bas de la chère « colline » parlementaire, ça dégringole le favoritisme. Tout le monde fait ce qu’on lui reproche.
Colonne voisine du sbire tout-puissant de Saint-Léonard, journal de ce matin, on lisait : « Bernard Landry veut amener « son ami » le docteur Levine à ses côtés. » C’est de même ! Depuis toujours. Les « cymbalistes » ès médias jouent une comédie d’hypocrite ! Pratte, éditorialiste, a joué de cette innocence surfaite, ce matin. Honte à lui !
5-
J’entends ma chère Aile en train de peinturer la petite toilette d’en bas. Broush, brouch… ! Elle y va !Je lui ai préparé peintures, du blanc et du ocre, baguettes à brasser, pinceaux, torchon… Moi ? Je tiens journal. Je plaisante, elle est de ce genre de femmes qui aiment bien faire de ces travaux virils de temps à autre.
6-
Hier soir, Norman Mailer à T.Q., premier entretien de trois. Pas bien fort. Documents archi-connus sur les actualités de son jeune temps. L’homme est antipathique à mes yeux. Je ne regarderai pas le reste. Sa déclaration : « Comme tout écrivain, parmi les morts aux Philippines, en 1945, je restais froid, emmagasinant pour un roman. » Non, faux, des écrivains s’enflamment devant des atrocités et ne jouent pas les témoins de glace. Très faux !
7-
Suis-je trop romantique ? Ce Labrie qui s’évade d’un fourgon…et court…et court…Fou, je suis comme de son côté Il est l’exemple de l’Homme captif ( lui, un vulgaire braqueur de banque) qui doit se libérer. À tout prix. Risques énormes. Audace terrible !Oui, je me sens comme solidaire d’un tel audacieux. Et fus triste de savoir qu’on la replongé dans la marmite carcérale douze heures plus tard. Il y a chez moi, enfoui loin j’espère, de l’ anarchiste, du Bonnot et sa bande ! J’ai bien honte !

le lundi 24 décembre 2001

Samedi soir donc, bonnes pizzas  » au four  » visible chez  » Grand-pa  » à Val David. Les J., nos voisins et commensaux, en verve. J.-P. a le coeur fragile mais il fait encore du ski alpin à 74 ans. Je lui passe  » Le couac  » chaque mois et ce  » canard déchaîné « , made in Québec, semble Le captiver. Il le passe à son fils, P. Un  » vert  » méchant ! Longue jasette sur les allumeuses. De Marilyn Monroe à Lara Fabian. Jadis, la fille trop accorte passait vite pour une guidoune, une folle facile. J.-P. et moi, Aile et P. toutes amusées, nous faisons le tri entre l’agace et la pulpeuse de bon aloi.  » Avoir de la classe  » reste mon modèle féminin. Non sans offrir du sex appeal ! Conversation légère rigolote. Nos souvenirs de jeunesse : les  » clubs de nuit « , ce Ballroom, rue Bleury et Ontario, l’orchestre du parc Belmont, les dancings des plages, adolescent.
Deux p’tits vieux à souvenirs attendris Dans un coin, un chansonnier au micro, sa guitare, avec la belle toune de feu John Lennon :  » merry Christmas and an happy new year  »
J.-P. et moi avions lu Dion, si souvent amusant dans Le Devoir. Son papier, samedi matin, sur la  » non-mémoire  » des histoires comiques, si vrai. J.-P. et moi, tentons de nous souvenir rien d’abord.
Plus tard, je raconte :  » Une fois c’est un type aux toilettes publiques. Un bonhomme entre dans la cabine voisine et dit : SALUT ! L’autre, par bonté, répond : SALUT ! Le voisin :  » Comment ça va ?  » L’autre :  » PAS PIRE, PAS PIRE « . Le voisin :  » QU’EST-CE TU FAIS DE BON ?  » L’autre :  » B’en, comme tu sais, j’suis aux toilettes comme toi « . LE VOISIN :  » Bon, écoute, il y a un cave qui répond à tout ce que je te dis, je te rappellerai.  » FIN.
Rions, c’est l’heure !
Une autre : À la porte d’un club privé, un type lit :  » CLUB PRIVÉ. POUR INTELLECTUELS SEULEMENT « . Il sonne. Le gérant ouvre l’huis :  » Vous avez lu l’affiche, oui ? Êtes-vous un intellectuel ?  »
Le type :  » Faudrait définir le terme d’abord.  »
Le directeur :  » Entrez, entrez !  »
Suffit !
Reçu le mensuel de la Bibliothèque Nationale, section archives. Une page montre une photo de mon père. Petit choc ! Mort il y a 13 ans déjà ! Je m’ennuie de lui. J’ai vendu tous ses papiers de  » céramiste du dimanche « , fort bien coté jusqu’aux USA. Ce père ultramontain fut mon enragement, ado révolté contre la religion d’ici, et puis, son caboulot abandonné, sa gargote fermée, papa se transformait en artiste-naïf, primitif. Ma joie alors de découvrir que ce petit restaurateur, mon père, avait retenu son âme d’artiste pour mieux éclater devenu vieux !
Le vieil  » abbé Pierre  » est nommé  » l’homme le plus admiré « . En France. Je me souviens quand il était venu ici, à l’Oratoire, il avait causé un vrai scandale en osant déclarer dans ce vaste lieu ambitieux :  » Le Christ n’a pas froid dans ses belles églises mais dans chacun des pauvres !  » Il y avait eu une gêne  » hénaurme « , un silence éloquent.
Eh b’en :chocolat (pur à, au moins, 70 %) et la cocaïne :même effets sur le cerveau quasiment ! Daniel Pinard, récemment, laissa entendre la chose. Une drogue ? Le suis-je, moi qui croque si souvent des morceaux de ce chocolat fort en cacao que l’on disait très sain pour la santé ?
Dimanche soir, visionnement d’un enregistrement d’  » À la maison blanche « . Nous estimons beaucoup, Aile et moi, cette série américaine, euh non, états-unienne, bien filmée. Du mouvement sans cesse, justifié, des types, tous intéressants, bien joués, qui fricotent autour du  » bureau ovale « .
Évidemment, des histoires qui se déroulent à la  » centrale  » du plus fort pouvoir politique et économique sur la planète, ça aide à captiver l’intérêt. Tous les adjoints de M. le Président sont d’ineffables queues-de-veau dévoués à la maintenance du pouvoir présidentiel. On ne voudrait pas manquer un seul épisode. Nous voilà  » accrocs  » maintenant. Pourtant l’auteur Aaron Suskind ne simplifie pas les choses. Il installe beaucoup trop d’intrigues,  » plot « ,  » sous-plot « , sous-sous-plot  » ‹pour parler américain, euh.,..état-unien. C’est une erreur, on a du mal souvent à bien comprendre les tenants et les aboutissants des épisodes.
Bon, devrais-je lui envoyer un courriel à ce Suskind ? Et puis m’écoutera-t-il ? Suivra-t-il mes conseils ? Hum . L’équipe, réalisateur, techniciens et acteurs, est supérieure aux textes, ils méritent mieux. J’ai dit !
Hier matin, dimanche, neige tombée nuitamment, premiers exercices de déblayage. Bon pour la santé ! Ce matin, lundi, exercice de dégivrage, glace aux fenêtres de l’auto. C’est l’hiver pour de vrai ? Pourtant, les jours rallongent depuis le 21. Hourra !
Sur ma neuve radiocassettes : Mozart, Verdi, fanfares, marches militaires, Puccini, Ravel, Brel, Gagnon, Ferré, sans culture musicale vraie, je pique partout.
Un roman du jeune Sénécal,  » Aliss « , ‹paraphrase ambiguë et salissante de l’  » Alice au pays des merveilles « ‹ me tombe des mains. C’est grossier, facile, avec les clichés éculés sur une certaine jeunesse déboussolée Mélange des niveaux de langage, argot parisien et joual invraisemblable, pages remplies de dialogue de série-télé-cheap. Vraiment, est-ce la littérature de demain. Sans doute que non. Le besogneux jeune romancier de ce  » Aliss « ‹sang, sperme et fantasy à quatre sous‹ obtenait de bonnes critiques pour ses deux précédents romans dont  » 5150 rue Des Ormes « . Sont-ils mieux fabriqués ? On l’a même comparé à Stephen King ! Pas sûr de poursuivre ma lecture. Sa  » Aliss « , dix-huit ans, décrocheuse de banlieue (Brossard), obsédée sexuel précoce, sent le mâle infantile L’auteur peut-être, puisque l’on dit  » qu’aucun écrit n’est innocent « . Une histoire univoque, racoleur, influencé par quoi ?, de la plate porno industrielle.
Un médecin dans La Presse, se porte à la défense de son collègue (Amir Khadir) démoli par Lysiane Gagnon, j’en ai parlé.
Il rappelle les liens Bush avec Ben Laden. Le Al-Qaeda, Ben Laden créatures états-uniennes au temps des méchants envahisseurs Russes. Vérité encombrante, chère Lysiane ?
Dimanche dans  » La presse « , un petit gars de Bolton se vidait le coeur. Il racontait son horreur désormais de la guignolée, son panier de vivres offert à un camarade de sa classe et puis , à l’école, la honte effrayante du donneur et du receveur, la perte d’un compagnon. Vérité encombrante là-aussi. Terrible réalité. En effet, il faudrait la plus grande des discrétions lors de la remise des  » paniers aux pauvre « .
Paroisse de L’Épiphanie, un curé rare : Raymond Gravel. Sur quatre colonnes (toujours La Presse) il renie Dieu ! Oui. Celui des Bush et Ben Laden. Il publie que Dieu ne savait plus où se cacher durant les Croisades (en sa faveur), durant les bûchers de l’Inquisition, dans l’Allemagne nazi des fours. Gravel ajoute qu’on a bombardé Dieu dans les avions sur les Tours. Il va jusqu’à ajouter que Dieu a en horreur les ayatollahs et les papes ! Ce Gravel se fera-t-il exilé en Suisse comme, jadis, le Frère Untel ? Le curé achève sa diatribe étonnante en nous demandant de libérer Dieu, le dépossédé, à Noël. Eh b’en, on est loin des sermons d’antan, si ennuyeux !
Demain, bouffe de Noël dans la tribu d’Aile, à Saint-François de Laval. La Fernande aux chaudrons, ça devrait être désirable. Le Jacques, frère d’Aile, me racontera de nouveaux savoureux épisodes sur ses  » enfants  » de l’école secondaire où il enseigne.
Pierre, autre frère d’Aile, docteur en physique nucléaire, directeur des études au cégep Saint-Laurent, et ex-général en chef de nos armées de réserve, nous taquinera sur les déplorables effets du laxisme contemporain sur tout le monde.
Prises de bec au menu ! Entre tourtière et dinde farcie, entre canneberges et cornichons, nous allons trinquer à la bonne santé du petit Galiléen, né à Nazareth et qui a changé le monde.

Dimanche 9 décembre 2001 – JOURNÉES NETTES : (début de journal intime intitulé J.N.)

JOURNÉES NETTES : (début de journal intime intitulé J.N.)

[page Web originale]

1- Ça y est! Ça me reprend. L’envie de tenir journal. Pourquoi pas. Pourquoi pas via l’Internet. J’ai aimé cette douce manie jadis (1986-87-88).

Ciel bleu doux. Bleu tendre. Le  » bleu poudre  » de notre enfance. Depuis deux jours, le froid est arrivé. On a cru que le temps doux du début du mois allait durer jusqu’aux Fêtes. Non, Brr! Nous rentrons, Raymonde et moi, de notre promenade quotidienne ‹adieu vélo !‹ dans les alentours du village. Je rédige cette première page d’un nouveau journal, sur ordinateur.
J’y reviens au journal probablement parce que je suis en train de lire celui de Jean Cocteau. Il raconte les années 1939-1945. Les Allemands dans Paris. La vie culturelle qui semble aussi dynamique qu’avant leur défaite totale. Comme dans tout journal j’y glane des passages captivants. Un air de  » collaboration  » maudite y rode. Cocteau, réputation déjà acquise ( » Les enfants terribles « ,  » Les parents terribles « , film :  » Le sang d’un poète « , etc.) , peut vaquer à ses nombreuses activités artistiques en paix. Relative.

2- Hier soir, réunion d’amis à l’Ile des Soeurs et le producteur André Dubois (« Vendôme « ) m’assomme ! Il m’ annonce que notre ruban vidéo où je racontais la vie du peintre québécois Cornélius Krieghoff, ne semble pas intéresser le canal ARTTV.
J’en suis abattu. J’avais préparé un Marc-Aurèle Fortin en guise de deuxième émission. J’étais prêt à retourner en studio à Ville La Salle, devant ses caméras vendômiennes. Eh b’en non ! On lui aurait dit à ce canal ARTV que c’était dépassé le genre professoral (je me voulais simple conteur, vulgarisateur, pourtant !). Foin de l’aspect  » magistral  » ! Bon, bon. Sus à l’animateur qui parle, seul, debout, devant un kodak ! Bon, bon.
Je retraiterai donc davantage.
Tant pis. Je regrette d’avoir parlé de ce projet qui me tenait tant à coeur lors de cette  » Biographie  » diffusée deux fois cette semaine au canal D.  » Ne jamais parler de ses projets « , me disait-on souvent. Vrai !

3- Avant hier, audition d’un orchestre d’écoliers au collège Regina Assumpta, rue Sauriol, à Ahuntsic, où nous avons admiré le trompettiste de la famille, le fils de Marco et de ma fille Éliane, mon cher Gabriel. 96 jeunes musiciens ! Ça sonnait magnifiquement ! Émouvant. On dit tant de mal de la jeunesse. Toute cette jeunesse qui a pratiqué ses pièces, répétitions difficile prises sur le temps des jeux, des sports, des loisirs ordinaires, et, vendredi soir, ce spectacle étonnant. Oui, émouvant.

4- Jeudi soir, à l’Espace Go,  » Le ventriloque « . Un spectacle pas banal. Texte curieux de Larry Tremblay ( » The dragonfly of Chicoutimi « ). Une fille renfermée dans sa chambre., Elle veut rédiger une histoire. Parents monstrueux qui se méfient de son isolement. Apparitions sauvages, fantomatiques. Séance d’un psychanalyste fou (ca classique). Bref, une soirée hors de l’ordinaire. Freud fait ses ravages. Avec ce Tremblay du Saguenay on est très loin du réalisme de Michel Tremblay. Autre génération. Aucune allusion géographique. Cette fille plutôt bafouée, au bord de la crise de nerfs, vit une sorte de cauchemar existentiel. Elle n’existe pas par rapport aux réalités québécoises. Ce texte pourrait se dérouler n’importe où, dans n’importe quelle langue.

5- Ces jeunes nouveaux auteurs, pas tous, écrivent sur des thèmes indifférents à  » ici maintenant « .  » Le ventriloque  » dont la poupée en cache d’autres, illustre bien que désormais  » peu importe le pays « , toute jeune âme a de lourds comptes à régler.
Comme il le dit dans le programme, Larry Tremblay, on peut fort bien y trouver un questionnement pas vraiment débarrassé de notre problème d’identification nationale. Vrai.
À la fin de la représentation, causerie  » ad lib  » dans la salle. Quand j’ai dit qu’un tel spectacle devrait être montré au grand public, Poissant, son brillant metteur en scène m’a répondu :  » Oui, c’est vrai. Il y a maintenant le canal ARTV.  » Je ne savais que le surlendemain Dubois m’annoncerait qu’ARTV ne semble pas intéressé à notre projet du  » conteur  » de l’histoire de l’art d’ici. Zut !

6- Par ma fenêtre, je vois qu’une partie du lac Rond est en train de virer en glace. L’hiver pour de longs mois s’amène ! Ne pas m’énerver. Je n’ai pas vu passer ni le printemps, ni l’été, ni l’automne!Alors l’hiver, lui aussi va filer à la belle épouvante. Et ce sera de nouveau le printemps adoré qui filera lui aussi. Le temps ! Dès 1995, ma station de radio, CJMS, fermant et Raymonde retraitant de son job de réalisatrice, devenu donc plus libre que jamais, je croyais avoir le temps de voir passer le temps, enfin. Faux ! Il file plis vite que jamais. Bizarre, non ?
Ferrat chantait :  » On ne voit pas le temps passer « , je découvre une vérité tangible maintenant . Je n’aime pas cela. L’impression de me faire voler. Je me dépêche donc, pas si vite, de terminer ce petit livre (100 pages ?) commandé par Victor-Lévy Beaulieu pour sa collection  » Écrire « . Chaque auteur invité doit y mettre un sous-titre à son  » Écrire « . J’ai mis pour provoquer et pas vraiment pour provoquer :  » Pour l’argent et la gloire. » Pas vraiment pour choquer car, jeune, je m’imaginais devenir un jour célèbre et riche. Je prévoyais faire construire un domaine, un château, pour les miens ‹gens si modestes. Pour les venger de leur existence pauvre. Ce beau château de mes songes creux ne s’est pas construit. Pas du tout. Mercredi dernier, j’ai pondu un chapitre de ce futur petit livre ( » Écrire « ) où je me suis peint en châtelain non advenu qui lutte pour être dans la réalité. Je veux mettre tout de suite cet extrait sur ce site Internet que m’a installé Marco, mon gendre. C’est onirique dans un long texte beaucoup plus réaliste.

Je sens que j’aimerai tenir ce journal. Je retrouve le plaisir d’être  » diariste », de noter des éphémérides, comme pour mes livres  » Pour ne rien vous cacher  » ou  » Pour tout vous dire « .
Vive le journal !


LE PROFESSEUR LAROSE EN VISIONNAIRE

Monsieur l’éditeur,
Dans son mémoire à la CEGSALAF que préside un autre M. Larose, au nom de l’UNEQ et publié dans Le Devoir du lundi 26 mars, le professeur Larose dit d’abord qu’il est pour la vertu et contre le vice. Original ! Il fustige par exemple  » le populisme démagogique  » des  » linguistes nationalistes  » et des enseignants en faveur du joual. Ensuite, son mémoire veut nous entraîner dans un domaine disons enchanté! Féerique ! Il écrit :  » nous sommes des Anglais  » (sic),  » des Américains aussi  » (sic) et que nous devrions enseigner et produire des textes (télévision, cinéma compris) sur le passé glorieux de pionniers ne craignant pas de naviguer jusqu’au fond de cette Amérique sauvage ! Il dédaigne nos audacieux républicains québécois, ‹les Patriotes, de 1830-1838 ‹ il dit :  » glorieux mais patibulaire « .
Larose en a assez (et l’UNEQ aussi sans doute) du rapetissement historique. Diable ! Avons-nous vraiment perdu en 1760, nous sommes-nous fait coloniser par Londres, colons abandonnés par la France et puis ensuite, assimiler, oui ou non ?, en Manitoba comme en Ontario et ailleurs ? L’auteur du mémoire de l’UNEQ souhaite une sorte de révisionnisme de notre histoire. Il sombre alors dans un néo-messianisme aussi illusoire que celui des  » curés  » du dix-neuvième siècle qui voulaient le triomphe canadien français catholique d’un océan à l’ autre. Une fierté artificielle, négationniste de la réalité historique des nôtres. Et cette farce combattrait le créole et améliorait la langue parlée et écrite? Franchement Larose !

Poèmes et romans en joual voulaient illustrer avec lucidité dans  » quel trou nous étions tombé collectivement  » (dixit Réjean Ducharme). Ses auteurs (dont je fus avec mon  » Pleure pas Germaine « ) ne disaient jamais :  » Voilà la langue qu’il faut continuer de parler.  » Jamais ! Ce créole est devenu populaire (Yvon Deschamps, Charlebois et Cie.) par le simple fait qu’il  » sonnait  » avec force les accords profonds de notre pauvreté sociale. C’est une erreur de croire que les médias l’ auraient aidé à se répandre, le joual était là, partout, dans toutes nos rues. Larose vante sans état d’âme l’écrasement impérialiste, métropolitain, fédéraliste, des autres langues en France. Pourquoi pas alors adopter une langue mondiale, on sait bien laquelle serait élue, n’est-ce pas ? Suivez mon regard. Quoi ?  » Nous sommes anglais et américains « , répéterait-il. Défaitisme ou inconscience ? Je ne savais pas que mon union était d’accord avec la loi du plus fort.

Le prof Larose prétend que la louange des conquêtes, jusq’au Mississipi, ramènerait les enfants de nos émigrants dans notre giron. Je doute fort que le jeune Roumain, Sri Lankais ou Vietnamien soit sensible à ce  » péplum  » historique hollywoodien, cette brève saga d’avant la défaite des Plaines d’Abraham. Ces héros (La Salle, La Vérendrye, Marquette et Jolliet) laisseraient de glace le petit Québécois d’origine cambodgienne ou paskitanoise. Enfin, le dénonciateur de notre noirceur, Larose, avance que ceux  » qui ont fini anglophones  » ‹ses mots‹ ne sont pas des traîtres. Bien. Il dit et écrit à l’autre Larose :  » Ils ont eu leurs raisons.  » C’est court pour dire qu’ils ont été assimilés par la francophobie ambiante. Une réalité qui l’embarrasse. Bref cette sorte de bon-ententisme ‹ »nous sommes aussi des anglais « , s’exclame le rédacteur mandaté par l’UNEQ‹ pue son pacifisme délétère. Et s’écrier, comme il le fait, que  » notre Ministère de l’éducation démolit la loi 101  » relève de la fanfaronnade. Que notre union d’écrivains québécois endosse pareille forfaiture est d’une navrante tristesse. Notre président, Bruno Roy, devrait maintenant s’en expliquer s’il ne veut pas que le farfelu visionnaire poursuive sur sa lancée surréaliste folichonne.

-30-

Claude Jasmin Sainte-Adèle

26 Mars 2001

 » DU JADE ET DU CHOCOLAT »

  • écoutez ce conte
  • Comme chante Claude Dubois: »J’étais amoureux… »!

    On sait ce que c’est , même jeune, même au premier grand amour, à l’amour fou. Fou, fou, fou!

    L’adage le dit: on en voit plus clair. Et Édith Piaf chantait: « sans amour, on est rien du tout, rien du tout… »

    C’était la veille de la Saint Valentin.On pavoisait des petits coeurs, des petits coeurs rouges, partout, partout, partout!

    Chante Beausoleil-Broussard: « Les petits coeur, les petits coeur, les petits coeurs d’amour! »

    J’aimais Micheline. Une fille unique. Celle qui danse le mieux à la corde à danser! Elle habitait à quatre maisons de chez moi. Dans un deuxième étage. Ils sont pas riches et Micheline est mal habillée mais, c’est drôle, tout le monde le dit: elle est la plus belle de la rue!

    J’aurais dû me méfier, y voir un funeste présage: Micheline habitait juste au dessus de La Coopérative de frais funéraires.

    Oui. Juste au dessus du lugubre et sec et si sévère Monsieur Turcotte, le directeur austère des cortèges funèbres de la paroisse Sainte Cécile. Juste au dessus.

    Tu en es fou. Tu la trouves belle. La plus belle de ta rue, de ton quartier Villeray.

    Elle a de si beaux yeux. De si beaux et longs cheveux. Sa peau est si lumineuse. Tu lui trouves une bouche adorable. Des mains délicates, des jambes si fines, une traille de…de déesse!

    Micheline est parfaite. Elle est l’image de la beauté. L’Image de l’amour. Quand elle surgit au restaurant de mon père, tout le magasin s’illumine! Elle dit: « Je voudrais une « Orange crush » et un « May west » et on dirait qu’elle chante! Je l’aime.

    Quoi faire pour se l’attacher., Elle te fait les yeux doux chaque fois que tu la croises, elle te dit des mots doux, si doux. Elle t’adresse ses plus jolis sourires. Semble radieuse: elle t’aime elle aussi, c’est tellement évident. Elle t’a donné sa photo venue d’une machine à quatre photos pour dix sous dans un bric à brac de la rue Saint-Hubert.

    C’est ton icône. C’est une fée! C’est ma Cendrillon! Mon Alice au pays des merveilles! C’est mon bon ange gardien et elle, elle est visible! Avant Charlebois, je criais en courant au marché Jean-Talon, à tue tête: » Je t’aime comme un fou, je t’aime comme un fou, ou,, ou,,ou… »

    Le soir, tard, tu rallumes la veilleuse près de ton lit et tu la regardes, sur sa photo, une dernière fois avant de sombrer dans les bras de Morphée. Ton coeur ne bat plus que pour elle, Micheline!

    Quoi faire, oui, pour lui prouver ton amour à la vie à la mort?

    Demain, c’est la Saint Valentin, tu dois lui offrir un cadeau.

    Tu n’es pas riche. Tu as caché, dans une boite de métal noire, ta fortune. Toute ta fortune: tu comptes tes sous. Il y a le pauvre magot d’un jeune écolier, vingt sous , cinquante, un dollar! Plusse cinquante, soixante sous …oh, ça fait deux dollars, il en reste un perdu, deux dollars et cinquante cents.

    Quoi acheter? Où aller. Chez madame Lafleur, fleuriste?

    Des roses, des lys, des oeillets? Non, pas de fleurs, ma mère est une amie de la fleuriste et par ici tout se sait, tout se répète.

    Le cadeau de Valentin doit rester un secret.

    Je l’ai! Il y a un Laura Secord, au coin de la rue Bélanger. Juste en face du cinéma Château. C’est décidé.

    C’est fait. Il a fallu faire vite. La gêne. La vendeuse et son petit sourire en coin. Comme si on ne pouvait pas être amoureux à douze ans! Niaiseuse!

    Retour à la maison. Ruiné mais le coeur en fête. En fête de la Saint-Valentin!

    Où cacher mon témoignage de grand amour, à la vie, à la mort?

    Où?

    Misère. J’ai un frère fouineur. Pas dans ma chambre. L’odeur du chocolat, Raynald, mon petit frère, la détecterait dans le fond d’un coffre-fort.

    Où dans la maison? Mes cinq soeurs reniflent partout, danger!

    Et il y a ma sainte mère, la « Germaine-au-petit-doigt » qui devine tout, au nez long, au nez fin.

    Où? Où?

    Il est midi et demi. Le soleil fait reluire les clochers de Saint-Édouard, coin Beaubien, à en aveugler les yeux. Dehors, ce 13 février, il y a redoux. La neige fond un peu. Pété Légaré et Tit-Rouge cassent la glace du trottoir avec une barre de fer. La hâte de revoir le macadam?

    Mais il fait assez froid pour bien conserver ma boîte de chocolats Laura-Secord que j’ai enveloppée dans un sac de jute. Sous le balcon d’en avant, je creuse un trou, une cachette sûre!

    Vite, enfouir mon cadeau de valentin et puis aller marcher en sifflant, innocent, les mains dans les poches. Les poches vides!

    À l’école de la rue De Gaspé, le frère Foisy a retroussé sa soutane et joue au hockey-bottine dans le fond de la cour avec mes amis, Devault, Moineau et Malbeuf! Je m’y joins.

    Ma belle Micheline, dans la cour de l’école des filles en face, ne sait pas qu’elle aura, demain, une preuve d’amour chocolaté!

    Quatre heure, retour de l’école.

    Maman m’attend dans le boudoir! Oh, oh! Les mains sur les hanches, les yeux durs. Sur la table à café, il y a ma boîte de chocolats de Laura Secord. Que j’avais enveloppé de beau papier rose chipé dans un tiroir de Marielle, la grande sentimentale!

    Mon cadeau! Et maman qui répète:

    – » Qu’est-ce que c’est que ces folies? Qu’est-ce que c’est que ce carton découpé en coeur et ces mots: « Pour mon amour, Micheline! » Ton écriture, Claude! »

    Comment font les mères? Des antennes? Des yeux tout le tour de la tête? Le petit doigt c’est des niaiseries de bébé la la. Non. C’est clair, on m’a vu, sous le balcon, on m’a vendu. Je suis trahi.

    -« Es-tu malade? Es-tu devenu fou? À ton âge? Le nombril même pas sec, et

    Monsieur gaspille son argent de servant de messe, pour les petites filles! »

    Je ne sais plus quoi dire, où me mettre. Je tente:

    – » Quoi, quoi? C’est mon argent à moi. J’ai b’en le droit d’en faire ce que je veux, non? On vit dans un pays libre. »

    Je reçois une taloche libre de la main libre de ma mère

    – » Arrive mon petit garçon, ensemble, on va aller chez Laura Secord. Tu vas exiger un remboursement., Voir si ca a du bons sens. »

    Ma mère a décroché son manteau d’hiver, en mouton rasé, et elle ajuste son chapeau, met ses gants. J’ai les oreilles rouges. La honte. Le dépit. Le dépit amoureux total.

    Au magasin, la serveuse ne sourit plus du tout. Ma mère a pris sa voix haute et implacable:

    – » Vous reconnaissez mon petit gars. oui?. Vous devriez avoir honte. Vendre une boîte de chocolats de luxe à un enfant. Vite, remettez-lui son argent et reprenez votre chocolat, vite mademoiselle, sinon je vous dénoncerai à votre patron, moi. »

    Je voudrais rentrer dans le plancher de la boutique. Je suis humilié. La Saint-Valentin est la fête de tous les amoureux, peu importe leur âge, il me semble.

    Retour en vitesse à la maison.

    Aux affiches du Château, Rita Hayworth, les lèvres rouge sang, la poitrine offerte, dans une robe boléro écourtichée, semble rire de moi, me narguer. Sur un autre placard, Errol Flynn dans les cordages d’un mat, brandit son sabre de pirate, semble me défier.

    Je jette un regard au dessus des salons de l’entrepreneur en frais mortuaires, chez Micheline. C’est curieux, il n’y a plus de rideaux aux fenêtres et sa mère est grimpée dans un escabeau, torchon à la main. Le ménage du printemps en février, la veille de la Saint-Valentin? Je me dis que ma mère est jalouse. C’est la vérité. Elle croit que je suis son objet, son bien, que je lui appartiens. Je n’ai pas le droit d’aimer une autre femme qu’elle. Les mères sont toutes comme ça. Une prison! Ma belle Micheline ne m’apparaît pas. Monsieur Turcotte, l’air toujours sombre, gratte son tapis de coco dans l’escalier de ses salons funèbres. Micheline ne me verra pas rentrer la queue entre les jambes.

    Ne verra donc pas défiler la honte et sa marâtre de mère!

    Ce soir-là, après le souper, en apéritif, le sermon de maman comme potage amer. Les sarcasmes de mes soeurs, de Marcelle et Nicole surtout, en digestif. Les remarques ironiques de Raynald comme dessert!

    Après le souper, je suis allé dans le hangar et j’ai choisi un bibelot chinois dans les vieilles armoires de mon père quand il était importateur de bébelles chinoises, avant qu’il ouvre son restaurant du sous-sol.

    Micheline aura son cadeau. Une jolie princesse au parasol, en jade.

    J’enveloppe mon valentin dans du papier de soie, bleu, de Lucille, pendant que mon petit frère joue avec mon bel avion « spitfire » de papier et balsa que je viens de lui donné , je lui ai fait faire un serment. Il a craché derrière chaque épaule et a fait un signe de croix.

    Ma statuette de jade attend la saint Valentin sur la tablette du haut du placard de notre chambre. Je peux dormir en rêvant à mon amour aux yeux si doux. En songe, nous marchions la main dans la main, dans un joli sentier de montagne, cent, mille sapions enneigés brillaient dans les collines. Un grand traîneau rouge nous attendait et, dedans, il y avait des tas de belles boites de chocolat en forme de coeurs rouges.

    Enfin, le 14 février. Le même beau soleil qu’hier.

    Je sors mon cadeau. J’ai avalé mon dîner en vitesse, les bonnes saucisses de la belle fermière, des cornichons en masse, des « pétates » pillées et mon régal, un pudding chômeur bien sucré…je file vers mon grand amour, mon cadeau sous le bras.

    Devant son logement, je guette sa sortie, je dois faire vite, l’école dans quinze minutes. Je dois faire très vite. Elle sera folle de joie. Micheline ne sort pas!

    Mais non, il n’y a plus personne au logis d’en haut.

    Plus aucun rideau à leurs fenêtres.

    Que se passe-t-il, je sens qu’il se passe quelque chose…

    Il y a monsieur Turcotte qui n’en finit jamais de nettoyer ses tapis de coco.

    Il dit:

    -« Cherches-t-y quelqu’un mon petit bonhomme?

    Je dis:

     » Euh, oui, Micheline…On dirait qu’ils sont tous partis, non? »

    Il me dit:

    -« Oui, partis, déménagés! En pleine nuit, comme des voleurs.

    Je fais, le coeur brisé:

    – » Où, où sont-ils partis, le savez-vous?

    Il grogne:

    – » Comment je peux le savoir mon garçon? Si tu les revois, tu me le dis, ils ont pas payé mon loyer du mois! »

    Le coeur me fait mal.

    J’ai fourré ma statuette de jade dans mon « windbraker ».

    J’ai pleuré en marchant jusqu’à l’école.

    Rue de Gaspé, j’ai sorti mon canif et j’ai gravé nos initiales dans l’écorce du vieux chêne vis à vis le magasin de bonbons de la « p’tite vieille Forgette.

    Et je n’ai jamais revu Micheline.

    L’automne dernier, j’ai voulu revoir le vieux chêne rue de Gaspé.

    Une p’tite Forgette, vieillie, m' »a dit: » Oui, coupé le vieux chêne. Paraît qu’il était malade et trop vieux pour guérir! »

    Ça m’a fait quelque chose!

    Ce matin, quelque part, une femme de soixante dix ans, comme moi, m’écoute peut-être. Elle se nomme Micheline et je lui dis: » Micheline? Micheline? Bonne Saint Valentin! J’espère que tu es heureuse, que tu as eu une belle et bonne vie comme moi. Si tu es seule, s’il est parti, bonne fête quand même! Va t’acheter du chocolat dans une jolie boîte rouge, en forme de coeur.

    14 février 2001
    pour CKAC

    Claude Jasmin

    p.s. Pour une quarantaine de récits de cette veine, lire « ENFANT DE VILLERAY » paru chez Lanctôt éditeur.

    POUR GÉRALD GODIN

    «Elles me parlaient de toi et je riais tout seul, Godin ,les filles des Trois-Rivières, des hommes dans des tavernes se souvenaient du comique trifluvien, des gars-draveurs, sans eau bénite mais avec beaucoup de sacres, ils parlaient d’un beau frisé

    ta mère ne riait plus, ton père s’en allait, toi, le petit snoreau qui jouait dans les caniveaux, rue Notre-Dame, toi, le timide enfant à sa moman

    Godin, tu devenais un important un beau jour et des conducteurs de charettes enlevaient la casquette, ça te faisait drôle, ca te faisait ni chaud ni frette, tu restais le petit morveux de la Mauricie d’en bas, le petit tarlais de Duplessis, Godin, il y avait des jours tristes, il y a eu du bon temps, tu as été le valet des écrivisses avec et sans pinces et aussi le roi des beaux parleurs, tes cantiques étaient des cantouques et tu jetais tes mots au fond des journaux, pelures de patates chaudes, tu rêvais aux ouvriers mortifiés, tu songeais aux exilés dépenaillés, tu faisais ton curé, ton malin, ton petit ministre et tu restais le nez au vent, accroché aux barrages politiques, jouant l’incrédule, l’insoumis

    il n’y avait que des mots ourlés, que des chansons, celles de ta blonde pauline et celles du populo, tu rigolais sans cesse, tu congédiais tes cauchemars, tu éloignais ton chauffeur, tu devenais transparent et tu redevenais naïf l’enfant de chœur de l’église au bord de la Saint-Maurice, tu rapetissais et d’autres t’agrandissaient, tu fuyais dans tous les horizons, les pourris et les rêvés, tu étais resté le Poète et la tête t’a fait mal le jour où t’avais enfin ta campagne et cette migraine du diable t’aura joué un sale tout

    tu riais jaune et tu chantais faux et ton cœur d’entrant se révoltait, tu continuais d’écrire ta poésie d’édredon et de cabanes à moineaux, tu savais trop les prétentions des mots , tu fouillais dans ta vareuse d’éclopé, tu alignais les vieilles affaires

    et tu glissais sur les phrases entourloupées comme un dément glisse entre les barreaux de son asile, tu aimais mordre dans l’air, tu n’avais rien de vrai tout autour, tu gardais des grands silences

    rue Gilford, tu paradais, tu accrochais des mains, tu voguais en titubant sur des promesses mal faites, tu avais mal partout, tu grognais, et puis tu dévorais des restes de vie

    enfant, tu savais tout déjà, plus tard je t’ai vu te sauver d’un film, au fond de l’ombre, avec une fille inconnue

    je t’ai entendu te faire la barbe, rue Bayle, un matin de novembre bien gris, tu sifflais des airs de Trois-Rivières

    rue Selkirk, tu avalais des cafés, des poèmes et des simagrées, tu cochonnais un article et tu polissais deux vers sans rimes officielles tu gossais de pauvres proses

    tu maudissais ta tribu un soir et un matin tu faisais des gâteaux pour ta pauvre petite race de morigénés embarrassants, tu faisais le député et tu représentais la populace, sur des tétraux de bois ravagé

    tu grognais des discours improvisés, tu sortais des ardoises de carton et tu laissais des marque: tu griffonnais des éraflures poétiques et des clauses pour des lois à venir

    tu aimais parler, tu aimais la langue vivante, mal garnie, mal partie, mal arrangée tu courais vers le train, vers le bus bien plein, vers Québec, vers les Plaines et tu revenais de nuit dans le temps d’avant la gloriole et les simulacres

    je t’écoutais rager, pleurer dans des épaules étroites

    tu te sortais le nez dehors et tu frappais les culs terreux, les rampeurs, les quémandeurs, tu supportais l’apatride fiévreux et tu blasais le gros matou dans sa limousine Calfeutrer

    tu es Godin et sur Godin j’allais bâtir un empire pour rire, on s’esclaffait des estaminets

    jeunes on paradait rue Guy, au Pub Royal, on chantait faux, la nuit les pieds crochus, on se tapant des blondes, on ayez carafes de houblon, des cruches de vin rouge

    le Grec souriait dans sa boutique et des agneaux tremblaient mais toi, toi, le poète désossé, le grand funambules tu te gargarisais et les organisateurs frais rasés te collaient au train , tu baignais dans des mots trop beaux pour nous, tu promettais des avenirs à nous tous: les frigorifiés du destin française

    tu encourageais la fille de chambre au motel du salut perdu, tu stimulais des itinérants aux dos de velours, tu ne t’ennuyais: jamais grand flanc-mou d’escogriffe, Godin oh mon vieux Godin, nous avons perdu tes grimaces, nous avons trop couru après l’air du temps, tu voyais des anges partout, le diable te maudissait, toi et ton grand cœur, porte de grange ouverte, tu as été le fou de nous tous, le fou furieux, le dégingandé frétillant, le compositeur de foleries, le balanceur de balles de nuages, le grand prosateur de tout

    Il y a longtemps que je te voyais aller et jamais je ne t’oublierai, mon serpent de vent, mon cerf volant, mon ténébreux des rivières à trois, mon enfant rosé, je vais continuer de te raconter, tu peux nier tout, tu pourras t’esclaffer encore et encore, il reste que je sais qui tu es, qui tu as été, je t’ai connu, sans que tu le saches sur les rives d’argenterie de ton coin de pays, Félix a chassé ce pays et les pitounes roulent pour toi pour l’Éternité, tu es un chinois, tu es italien et portugais, tu es de partout

    tu faisais le nigaud et tu grommelais des imprécations dangereuses contre ton chef et un autre colonel, tu prenais tous les risques, tu avais ta chaloupe de sauvage, ta plume aiguisée, tes petits calepins, des carnets de notes sur la folie des mots d’amour

    tu aimais nous mélanger et, l’épivardé, tu te sauvais de nous les enfargés dans les fleurs de ta moquette poétique, tu cantouquais à qui mieux mieux, démonté, défoncé tu caracolais en des rimailleries inédites et on buvais ta lamentation grise ou rose

    tu voulais devenir fou le lendemain tu souhaitais prier à genoux dans la verdure d’une femme, tu aimais ta vie de fou, tu râlais pour faire taire les thuriféraires

    tu es un garnement, un effronté, tu allais à la pêche aux songes creux, enfant, aux perchaudes sur le quai de ta vieille ville

    tu avais tes oncles et tes tantes, tu avais tes souvenirs un album doré sur tranches

    ô les photos de tes mots s’imprimaient en lettres incendiées

    Godin, ô mon vieux Godin, que de chemins sous tes pas de draveur de mot bien rustres

    que d’images dans ta tête blessée, que de rires étouffés, à l’école et au parlement

    ton peuple mercériste était ta bande, les fidèles s’accrochaient un quête un job, tu lui trouves un radeau de vie

    l’épave maladie est encore un cargo de richard, tu te moquais, tu crachais dans la soupe, tu ricanais devant le petit grand René, tu jouais la carte malice, tu léchais une souris de chocolat, tu as fait ta première communion debout en riant, tu jouais à ne trouve jamais dans les petits sentiers des forêts mauriciennes

    Godin mon sacripant de Godin, tu as été une étoile filante si rare, un si soleil étonnant soleil de feu qui glace, forestier en ville, tu déroutais les complimenteurs, les élogieux intéressés tu savais grimacer aux vitrines du pouvoir, tu n’avais qu’une envie : celle des mots sonnants.»

    Texte présenté sous pseudonyme au concours organisé par l’Union des écrivains (UNEQ), le café «Porté Disparu» et la SIDAC du Plateau Mont-Royal

    Premier Prix, été 1997

    Texte inédit

    publié dans le recueil de poésie «Albina et Angéla», La mort, la vie, l’amour dans la Petite Patrie» chez Lanctôt Éditeur, printemps 1998

    Transcrit par Laurent Barrière