QUAND TU VIELLIS !

Quoi donc peut lancer vers une chronique ? Je lis : vieillis, c’est le désert quand vient le grand âge. » Vrai et c’est assez pour me faire rédiger. Oui, terrifiant, vous verrez jeunes gens. Un jour vous prenez conscience d’être devenu une sorte de « survivant ». Pas moyen d’éviter ça en lisant les nécrologie. Des amis partis ! Un ami d’enfance ou de mon adolescence. un qui riait avec vous… Soudain :« finita la comoedia ». La cruelle Camargue fauche, fauche.

MORT DE ROLAND : Roland Devaux venait de m’inviter à séjourner chez lui, dans son nouveau « home » la belle île au bord du Pacifique.Victoria, il avait gagné à la loterie et riait au téléphone, ragaillardi par un si beau sort en fin de vie. J’avais promis mais une semaine plus tard, nouveau coup de fil. Mort subite ! Roland, c’était toute mon enfance dans Villeray, il y était le chef de notre petite bande, batailleur de mes ruelles avec manches de moppes, lance et épées de bois. Contre les « maudits blokes », Gordon, Collin, voyous irlandais des rues Faillon, Berri, Lajeunesse (de Holy Family). Roland : beau plongeur audacieux au bain public de la rue St-Hubert. Aussi soupirant de ma soeur Marcelle. Il m’avait enseigné la boxe dans son hangar, coin Jean-Talon, aussi la levée d’altères, avec poids de ciment coulé dans des chaudières !

MORT DE JUJU : Julien, dit Juju, voisin rue Jarry d’un René Angelil s’égosillant sur son balcon comme un Roméo. Juju qui, pour se payer ses études en droit, vendait des glaces (20 essences !) chez « Robil », rue Lajeunesse. Qui fit carrière chez Bell. Julien, ado parmi les ados, était un fou de théâtre. Étudiant à Ste-Marie-les-jésuites, il fera le metteur en scène aux côtés de Monique Miller pour le premier Dubé : « De l’autre côté du mur ». À cause de ses encouragements, je rêvais à 17 ans de devenir un acteur fameux.

MORT DE JEAN LÉVEILLÉ : Jean, décorateur efficace, qui signa mes décors pour une dramatique signé Paul Blouin (mort lui aussi) : « Blues pour un homme averti », défendu par un Jacques Godin brillant. Léveillé était mon voisin de cagibi à Radio-Canada. Grand frère de Claude-le-poète-chanteur (mort lui aussi), né rue Drolet avec un papa chantre et une maman pianiste. Jean restera le discret, le timide confident précieux. À une rencontre de « vétérans de la SRC », Jean et moi découvrons avec peine de ces retraités amoindris, un avec cannes, un autre avec béquilles, un avec déambulateur et pris d’alzeimer. Un en fauteuil roulant. Même un camarade avec une jambe coupée !

MORT D’UBALDO FASANO : mon plus cher ami. Ubaldo, le « rital », cruelle perte car c’était un vrai fou de musque, le compositeur-arrangeur du célèbre JAUNE de Ferland. Tout jeune, il pianotait aux « mariages d’Italiens » et fit le pianiste des pianos-bars. Ainsi, mon Baldo aidait sa famille de la rue Papineau; La RCMP avait flanqué en camp de concentration (à Petawawa) son maçon de papa, injustement soupçonné de « mussolinisme fasciste ». Quand je voulus organiser une demande d’excuses d’Ottawa, Ubaldo m’en empêcha : «  non, non, Claude, c’est le passé, faut vivre le présent. » C’était tout Ubaldo, pacifiste calme, philosophe souriant. Que de rieuses vacances nous avons passé avec lui (et sa douce France Bergeron) dans les stations balnéaires du New Jersey et du Maine. Amateur de « farces et attrapes », Ubaldo avait inventé une prodigieuse « machine à péter ! » qui avait fait paniquer une Monique Duceppe candide à Nantuckett Island un soir d’agapes joyeuses. Je pense à lui souvent et je souris. Mais ce maudit désert…

Ö LAC !

Ne craignez rien, je ne citerai pas tout le poème de Lamartine. Ou de Musset ? Ma mémoire ! Bon, bienvenue ô (au) lac car oui, ça y est, le Rond s’est enfin dégagé de sa glace. Et puis les verts bourgeons bourgeonnent dans nos arbres et, ce midi, filant au nord, une flopée énorme de canards —huards, sarcelles, bernaches— ma méconnaissance naturaliste… ? On revient du sud (Maine) où, le long des plages, un vent froid soufflait sauvagement. Oui Ferland : « on gèle au sud, on sue au nord car, à Ste Ad, samedi, la chaleur torride !
Vendredi matin, à Ogunquit, nous petit-déjeunons au Huckleberry dans Beach Road. Un restaurant vieillot, plafond gaufré, lampes torchères, mobilier ancien à loges cuirettées, plancher de mini carreaux émaillés et plein de photos antiques aux murs époque du Rudolf Valentino, du Picasso, du Matisse, de la Gloria Swanson, tous touristes du Ogunquit d’antan. Quand s‘organisaient de célèbres courses d’autos, des régates partant de l’Anse à Perkin, à coté.
Une jolie dame qui lit Pays d’En Haut m’aborde : « Vous ! Pouvez-vous me dire ce qu’Ogunquit a de spécial pour que j’y revienne depuis 40 ans ! » Ma Raymonde trouve, lui répond : « C’est pareil pour nous, notre quarantième visite à nous aussi, c’est l’attraction des souvenirs. La force des sites familiers. Le pouvoir de la mémoire des lieux aimés. » Vrai. Plaisir curieux de revoir Wells Beach, joli bourg à jolis chalets, ou Portsmouth, ses quais. Portland, ses cafés, son musée. Les Outlets à aubaines de Kittery. Revoir en pensée René Lévesque à son cher motel Dolphin avec Yves Michaud, au poker au dessus des falaises sous les cascades bruissantes du merveilleux sentier Marginal Way. Ou Robert Bourassa et sa famille (et les bouncers !) à son cher motel Aspinquid fait de bardeaux noircis.
Début mai donc et pas de homard, c’est fermé chez Fisherman’s ou chez Lords. Chez Jacquie’s aussi. Nous reste, au dessus des barques du mini port, le classique rustre Barnacle and Billie’s. Reste aussi à admirer le vaste océan. Un jeudi matin, on est ébloui par l’infini des eaux et ses verts tendres au rivage, plus loin, vert dense comme vitre de bouteille ! Oh ! Et puis, la rivière gonflée de marée en bleus graves, si sombres. Marcher, marcher sur le sable tapé revoir ces vives frises qui rampes, moutonneuses, toutes immaculées au soleil. Héroïques surfers au large mais hélas ce vent du nord, brrr !
Un mercredi soir dans le noir du rond-point des tramways, assis à un banc, digérant les fameuses pâtes du Roberto’s, Shore Road, observer un fragile noir horizon, un phare clignotant, un ciel de lune et plein d’étoiles. Un peu plus tard, à l’est, des bleus de velours vus de la longue galerie du Norseman :la beauté ! Le lendemain, mercredi, en plein jour, étonnant ciel de roses et de jaunes, tout ce village 19 ième siècle sous une lumière romantique, faire les boutiques, nos yeux ravis. Retour donc et, samedi, ici, chaleur du nord (!). Rentrés au pays et ce sera donc le lac fluide, débarrassé, les bourgeons, de premiers oiseaux et ce flot de canards qui crient le retour du doux temps ! Vive la mer, vive les Laurentides.

« MA VIE C’EST DE LA M…. »

 

 

Je roule dans ma petite patrie rue St Denis et je dépasse « l’ex-école de réforme ». Lieu tant craint qui est devenue une école de théâtre. Nous voici rendus, R. et moi, à une salle à l’éclairage extérieur glauque. Pénétrons. Assis les voyeurs ! Et pour regarder quoi ? Du Serge Boucher. Un as de l’observation pathétique ! Téléréalité ? Dans un sens, oui ! Passer quasiment deux heures à observer trois phénoménales loques humaines nous exhibant leur petite « vie de mard… ». Un trio de « misérables », pire que du Victor Hugo.

D’abord une mignonne battue par son chum invisible, kioute révoltée et enceinte (oui en 2013 !!!), c’est la chambreuse, Nancy, une dingue sacreuse qui rêve d’un beau mariage en blanc, elle, l’écervelée à la grossièreté sauvage ! Serge Boucher fait peur de vérité.

La deuxième femme du trio ? Zieutez cette scabreuse Tony, vieillie et agressive qui « colle » dans ce « 3 et demi ». Serge Boucher fascine ! Ce taudis de l’est où l’on entend siffler le trafic du boul Métropolitain fait peur. S’y abrite aussi un drôle de héros : Normand dit « Norm », le sommet du mal né, oui, « peak » du malchanceux !

Allez voir cette lie de la terre avec cet aliéné criard, secoué de tics, « toussant » un français, jargon tout hachuré d’onomatopées. Crétin qui admire Batman, son co-loc absent et qui le domine, l’abuse, pauvre mini-cerveau tout ratatiné, Norm tolère à peine François, ce petit-bourgeois envoyé par le CLSC, « parrain » désespéré.

R et moi, « calés » dans nos fauteuils, ahuris, pétrifiés, restons pas moins impuissant que « le parrain » voyant vivoter cette « poubelle à six pattes », échantillons d’un monde perdu.

Si « Avec Norm » revient, ne ratez absolument pas cette histoire qui s’achève au « Rideau Vert ». Serge Boucher a étudié ici, en basses-Laurentides, au cégep-théâtre de Ste Thérèse. Boucher, redoutable observateur, est aussi un auteur de télé : « Aveux », « Apparences ». Il a avoué avoir vécu cet échec, tout comme son François du CLSD. Ce rôle est joué excellemment par l’acteur filiforme surdoué Éric Bernier. Voir ce cirque hallucinant un jour, un spectacle bien orchestré par le metteur en scène, Bellefeuille. Un carrousel nerveux de tableaux quasi scabreux, sordide laid tricot scénique, cruelle mosaïque, hélas, que l’on sait vécue de Gaspé à Gatineau.

Voir se tourner les pages salies d’un album crotté, on a l’impression d’inhaler des odeurs de pourritures, effluves aux odeurs répugnantes tellement ce récit est ultra réaliste. Boucher ? Un impitoyable « boucher » (eh !) ! Ses viandes découpées ? Horribles flasches d’un chirurgien aux scalpels précis. Effrayant d’observer ces destinées. Nancy, l’accorte guidoune se débattant de son crétinisme, est l’ouvrage de génie de la comédienne, Sandrine Bisson; du très grand art prodigieux et qui glace le sang. Cette Bisson ira loin, très loin.

La comédienne Muriel Dutil incarne Tony, vieille âme abrutie sans aucune morale. Inoubliable ! On est subjugué dès l’ouverture du rideau l’entendant réclamer à grands cris ses « pétaques pillées »; un jeu électrisant, Dutil y est hypnotique. Enfin, allez vite admirer « Norm », le héros écrasé joué de façon géniale par Benoît McGinnis. Sobre directeur de l’école du « 30 vies » de Fabienne Larouche, il s’est composé un abruti d’une invention à couper le souffle. Voir jouer ce McGinnis-là est sidérant. Des dons renversants et je pèse mes mot.

« PRENEZ UN KAYAK »


Eh oui, première neige déposée durant la nuit. Au matin une poudre légère partout, maquillage avant-coureur de ce qui s’en vient ? Café à la main, soudain, je me frotte les yeux : qui file sur le lac ? Un jeune homme en kayak. Silhouette sombre et gracieuse : un humain tout encastré dans sa frêle barque pointue, sa rame à deux branches s’agitait en régulières saccades contre un firmament d’un beu marial. Il vente fort sur le lac et cet accoutrement tricoté serré —figure quasi mythique— disparaît vite de notre vue. Ce fut comme une fugitive vision d’un été soudain… attardé, revenu ! Image qui m’a surpris tant notre familier plan est devenu si désert en fin de novembre. Plus un chat, comme on dit, plus le moindre navigateur, le voisin Ouellet a rentré depuis longtemps son étrange voilier, Marie-ma-voisine ne se sauce plus à l’aube, ni elle, ni mon vieux Jean-Paul Jodoin, son paternel. Pas même Pauline-la-beauté pourtant pas frileuse, ni le fils de feu le juge Boissonneau, athlète à fort souffle pour qui le tour complet du lac est une randonnée légère, dirait-on.

Vrai, plus un seul chat sur le lac, et donc, soudain, cette apparition du matin intitulée : avironneur dans kayak. Deux jours plus tard, nouvelle enveloppe blanche tombée des cieux sur nos terres. Songer à —bientôt ?— ces hordes de joyeux promeneurs qui arpenteront les anneaux aménagés sur le Rond (merci m’sieur le maire Charbonneau !). Vive alors les grands bols d’air d’hiver avec ou sans chiens, avec ou sans poupons, avec ou sans vieillards à canne… Avec ou sans bonheur ? Bien…une joie diffuse, modeste, discrète habite ces habitués de plein air les samedis et dimanches sur la glace. Ils figurent évangéliquement —confiants comme ceux de Tibériade— qui, à Sainte Adèle, marchent sur l’eau ! Hum… à la condition de la savoir ben durcie, bien ferme, à l’abri de toute noyade car Jésus n’est plus guère présent en 2012 !

Je l’ai publié : je ne crains plus l’hiver et je ne me réfugierai pas en Florida, USA. Non, affronter stoïquement ces trois mois avec confiance, je le redis, bien savoir que cette saison si durement diffamée chez les frileux médisants de l’existence, va filer aussi vite que l’été. Alors qu’il vienne. Même si, à mon grand âge, j’ai abandonné depuis très longtemps le ski. Bien savoir que, pas loin d’ici, les collines sont vaporisées des nuits entières à grand coups de ces canons-dits-à-neige. Bombardement pacifique. Plein de passionnés de ce sport se risquent déjà à dévaler des côtes abruptes recouvertes d’une croûte de pâte blanche pas trop abondante pourtant ! Me contenter, moi, de rêvasser à nos expéditions de collégiens (d’André Grasset) au Nymark. Le samedi soir, nos flirts avec de belles étudiantes montréalaises, ces danses pas trop catholiques du « slow » —collés à mort— au Red Room du Montclair à Sainte Adèle. Ou encore, soirs de semaine, nous nos contentions —merci tramway— d’aller glisser en skis sur les timides pentes du mont Royal autour du « monument à l’Ange » —sculpture de Laliberté. Ou, grimpeurs vaillants, tout autour du chalet du sommet. Et dans sa « cuvette », soi-disant bouche du volcan ! Ou, à l’ouest, dans l’alentour du Lac des Castors —plus petit encore que le Rond ! À sa cafétéria, attablés avec une nymphe « à jupon de velours et pompons », la tasse de chocolat bien chaud était élixir ! « Tu habites où ? » et notre crainte que la belle aux longs bas jaunes réponde :

« Pointe aux Trembles. Ou Ville La Salle ». Merde, deux, trois tramways pour aller la reconduire !

 

LA MER RESPIRE VOUS SAVEZ

Ma chanceuse de fille me parle de beaux gros homards à très bon marché. Où ? À Cap Lumière, son camping chéri acadien. Éliane au téléphone : « Papa, ici, plein de homards vraiment pas cher, dans le 5 tomates, achetés frais péchés au quai de Richibucto. » Je lui révélais qu’au Maine, on crache 20 piastres (viande à chien) pour une bestiole à pincettes d’une livre et quart ! L’an prochain j’irai manger à ce Cap Lumière au pays de ma chère Sagouine.

Portrait d’Ogunquit ? Ce village « nouvelle Angleterre » était déjà populaire il y a longtemps. L’adonis Rudolf Valentino le fréquentait. Et Mary Pickford. Et Mae West. Cette station balnéaire —à la plage fascinante— eut la visite de fameux artistes dont Picasso et Matisse. S’y tenait une course automobile prestigieuse et de vieilles photos au HuckelBerry, (resto « style 1920 ») sur Beach Road illustrent ce lieu en vogue. À Ogunquit, plage inouïe qui, au rythme des marées, s’allonge sur plus de deux milles pieds ! Que de promenades dans l’air salin et iodé sur tout ce sable bien tapé, hypnotisé par la vue à la périphérie bleue embrassant des cieux infinis et cette mer au vert illimité et tout ce sable aux cent beiges sous les flots de parasols multicolores. Des vers de Rimbaud chantant « des plages de foules en joie » me hantaient. À Ogunquit on croise de nos compatriotes dans tous les coins, bien loin du Old Orchard commercial à motels entassés.

Vers 1988, j’ai publié (biblio publique) « Une Duchesse à Ogunquit » pour raconter et le crime d’une duchesse (de carnaval) et aussi pour décrire ce pimpant village. Dont ce célèbre Marginal Way, sentier écolo qui surplombe de jolies falaises et qui prend fin à Perkin’s Cove, lagune remplie de baraques d’artisans, aussi mini-port aux barques-à-homards dansantes.

Il faut le voir pour le croire. Tous les soirs, une cohue humaine défile comme en liesse entre cafés, restos, un cinéma, magasin de glaces, de « toffee », des boutiques, une multitude bruyante sur Shore Road, des deux cotés du carrefour, là où la Route No.1, rencontre les autres chemins et, oui, oui, où il n’y a aucun feu de circulation ! Courtoisie obligatoire ! Sur le quai de Wells le bon homard. Cher. Au sud, vers Kittery, il y a —comme jadis rue Amherst à Montréal « La grange à Séraphin »— « The Barn », où on se régale —à bon marché— de gargantuesques pièces de viande rouge.

Un midi, une compatriote : « ‘Coutez donc vous, là, êtes-vous celui qu’on pense que vous êtes, mes amies pis moi ? » J’ai acquiescé. Dans l’écume du rivage, des gamins jouent d’adresse sur des planches de bois, des ados sur des planches de plastique dans l’écume du large. Sur la plage —après cinq heures— de jeunes surfmen s’ébrouent. Les goélands quittent le toit du Norseman (sorte de « motel-paquebot » échoué), les sand-pipers s’étourdissent. Deux Hemingway installent une canne géante avec sardine en appât. Je verrai, tour à tour, la sortie frétillante de deux grosses prises. « C’est du 20 livres, ça m’sieur ! », me dit un loustic épaté.

Du matin au soir, de jolis bus rouges, déguisés en tramways, font des navettes incessantes. Partout un peuple estival, jeunesses et vieillesses mêlées, font voir le bonheur de l’été. Revenu, je m’ennuie déjà de la respiration océane. Car la mer respire et l’entendre m’est une joie.

 

 

 

LE RETOUR DE L’EAU !

Soudain, un jour, récemment, regard par la fenêtre un matin et ça y est : l’eau est de retour. Le lac retrouvait sa nature normale. Molle ! Avec des reflets du firmament. Pas toujours. Des promeneurs vont venir arpenter le parc du rivage à l’est, le long de la rue Chantecler. Certains, comme on fait parfois, vont grimper aux terrasses de l’hôtel pour admirer, en belle plongée, tout le Rond. Immense mare fluide au fond de cette… arène?, cirque ?, amphithéâtre formé par les collines qui l’encerclent. C’est si joli !
Voir l’eau courante. Vieux besoin humain ? Je pense à des pays sans eau. Des états entiers sans grandes surfaces d’eau. Aux déserts du monde. Certains Québécois sont venus au monde proche d’un rivage généreux, sur les écores d’une rivière, d’un lac, voire du grand Saint Laurent. Il me semble que ce fait doit changer un nature ?
Je rêve ? De ma naissance jusqu’à dix ans, aucune rive dans nos horizons, rien, pas de ces cours d’eau impressionnants, aucune rivière ni même un ruisseau. La ville. Macadam, béton, asphalte partout. Seules, les eaux stagnantes de la carrière Villeray (aujourd’hui un grand parc rue Chrisophe-Colomb). Ajoutons quelques expéditions au grand parc Lafontaine, certains dimanches de grandes chaleurs, y admirer les deux étangs cimentés aux eaux sombres, à peine frissonnantes.
L’autre midi, « trois beaux canards », comme dans la chanson, « s’y viennent baigner » ! D’où sortent-ils donc ? Trio qui fait plaisir aux yeux, qui nous crie : « C’est vraiment le printemps ! »  Même si le froid persiste, hélas ! Ces jolies bestioles nagent autour du quai, hier encore, terminé la glace  figée dans le rivage ! Y a-t-il hibernation de certaines espèces ? Ô notre ignorance naturaliste à tous, hein ? Il y a peu, boules noirâtres au beau milieu du Rond ! Sortie des jumelles… et guère de précision. Qu’était-ce ? D’autre canards…comme ressuscités ? Des tout petit nouveaux nés ? Sont disparus soudain et pas revus ces objets bosselés qui ballottaient au large ! Une promesse : Sortir tôt la barque sous l’escalier —proche du terrier  de ma Donalda-Marmotte— et me mettre à la pêche à ces truites —qu’on nous dit « généreusement ensemencées par l’État ». Pas si loin de la rive, on voit des sauts, de brefs  remous. Mais oui, en fin d’été, des « chercheuses-écologiques-à-snorkel » nous avaient proclamé: « Des truites ? Il y en a, oui, plein, du côté du Chantecler, dans le très creux, grosses paresseuses ! » Bon, j’irai avec un casseau d’asticots bien gras pour garnir les hameçons. Vérifier ce « très creux » un bonne fois ! Ça va être cette année. L’eau, son attraction, mystère ? Je me souviens, j’avais trois ou quatre ans, ma rue Saint-Denis, enfin la pluie abondante a cessé et je descend du balcon vers le caniveau. Une eau sale courait, avec force, un vrai ruisseau rugissant, fascination, vite me faire un bateau de papier, le regarder filer tout tremblant vers le cinéma Château du coin ! L’eau, oui, une fatale attraction ?

CANARDS, CHIEN ET CHAT, ET PUIS LIRE


Avoir vu quatre canards au rivage, qui tournent en rond, contournent des parties glacées du lac. Piégés ? Déséquilibrés ? Ils ne s’exilent donc pas, des sédentaires attachés à nos lieux ?  Mystère. La météo varie tant en décembre; oui ou non, la glace va-t-elle mettre sa nappe blanche sur l’eau noire ? Un matin, oui, c’est pris, le lendemain, redoux, c’est le lac liquide partout.

Plus d’oiseaux ! Ah, revoir encore de ces boulettes plumées qui voltigeaient tout autour, c’était une fête.. J’ai beau aimer les petites bêtes, je garde l’œil ouvert. Tiens, l’Empire Desmarais —Suncor— se retire ( bien tard) de la Syrie du Assad-le-tueur. Attente impatiente des commerçants du nouveau régime ? Non, il n’y a pas que les canards dans la vie, devoir rester informé, lire deux quotidiens par matin). Ces hypocrites lamentations des relationnistes stipendiés. Cette Cynthia Vanier, rédactrice esclave chez SNC-Lavalin qui avait rédigé un rapport louangeur sur la « sainte famille Kadhafi ». Un milliard en contrats. Cynthia, dans la déroute du tyran, s’activait pour l’installation au Mexique —et à Toronto— d’un fils-héritier du dictateur. La voilà en prison au Mexique !

Quoi encore ? Avoir entendu ces prudents l’autre soir chez Miss Bazzo (déguisée en travesti) à Télé-Québec. Oui, ses chers chroniqueurs en face à la (mignonne) ministre Lemieux. Pas un mot sur les  « enveloppes brunes » de la collusion aux bureaux du parti libéral. Pleutres, couards ! Voir aussi un Stéphane Roy, autre valet plumitif chez Lavalin,  qui questionne : « Cynthia Vanier ?, comment pourrait-on dealer avec ce nouveau gouvernement Lybien ? » L’Isabelle Hachey (La Presse), candide reporter :  « Mme Vanier a été naïve. » Ouash !

Je guette un écureuil énervé car visé par le matou voisin. Puis j’observe ce chien errant tout excité par un toutou de laine blanche et mal tenu en laisse. Dehors, dedans. Oui, je lis tout : ce retraité d’une multinationale donnant un sermon en tribune libre (La Presse) : « Oublier donc le français, dit René Miglierina, le monde réel est anglophone partout en OCCIDENT ». Ce René recommande d’ouvrir la Loi 101 mais pour y fourrer les droits de l’anglais ( tel quel). Faudrait jeter l’espagnol, l’italien et l’allemand ? De la merde, Molière, Cervantes, Dante et Goethe ! Ensuite, lire qu’un criminologue, Ribordy, ridiculise la loi sur les armes à feu que le Bonhomme Harper veut scrapper. « Nullité, gaspillage, dit Ribordy. Ailleurs, lire Sophie Durocher, jugeant Véronique Cloutier, rancunière qui boude le Journal de Montréal. La chroniqueure nous recommande : « Derrière l’État-Desmarais », livre de Robin Philpot. Le silence partout sur cet écrit, celui d’un Alain Gravel (Enquête), d’un Guy A Lepage. Louche cela non ? Mais soudain, dehors, roulent des bosquets de brume. L’horizon de nos collines tout enveloppé de tulle, marquisettes de ballerine? Rues et routes fantomatiques, le village en est spectral ! Plein de nuées vaporeuses et qui bougent … beauté scandinavienne en Laurentides. Rentré et lire : « Que cinq ans avant la catastrophe écologique, a^près ce sera l’agonie de notre planète »! Eh  maudit !, est-ce que je lis trop ?

 

 

UN CANARD PERDU, UN FIER CHAT ET VIEILLIR

Mon cher Jacques Brel chante que… le ciel y est si bas qu’un canard s’est pendu… » Je revois mon canard solitaire, comme perdu, égaré, il rôde, plonge et replonge, disparaît parfois si longtemps sous l’onde… suicidaire ? La Florida —où ma fille Éliane s’en va hiverner—  ne l’attire donc pas ?

À un de nos feux de feuilles mortes, visite du Souverain pontife chat (de ma voisine). La lourde bête me frôle : pas un seul regard, je l’appelle, ne se retournera pas d’une oreille ni d’une moustache; l’indifférence absolue. Cheminant lentement vers le vieux saule : noblesse ! Pas un chien au monde resterait aussi superbe, les chats sont des princes.

De sa petite rue St-Michel à Val David, mon fils Daniel n’est pas un indifférent et veille sur son géniteur. Le 10 novembre, cadeau d’anniversaire : bouquin du docteur Benetos, gériatre connu, 280 pages pour un « L’ABC DU CENTENAIRE », Laffont éditeur. J’y retrouve le menu connu : pas de tabac, pas d’alcool, faites de l’exercice et méfiez-vous des « recettes-miracles », aussi des gourous et autres gamiques en psycho-pop, enfin des substances « à la mode », chinoises, etc.

L’hérédité ? Lâchez tranquille « popa et moman » : que 20% en garanties et si tu fumes sans bouger, rivé aux écrans, oublie tes parents en grande santé ! La vitamine « D », oui, oui, mais le yaourt, surévalué dit Benetos. Le vin rouge?,  oui. Le blanc, non ! Ni bières, ni alcools, du caca ! Du botox pour madame ? Pourquoi pas ? Du Viagra pour monsieur ? Oui si on a le coeur en forme ! Mais, avant tout : marcher, skier « à fond » et en collines, vélocipédaler aussi, et « crawler ». Nager quoi ! Le gériatre de Nancy insiste : « Faites rire et riez. Le plus souvent possible. Fameux médicament, dit-il, et  gratuit.

Oh : le bref récit de mon camarade Gilles Archambault, lu avant-hier, m’a fait éclater en sanglot dès la page 35. Des deux d’un vieux couple uni, « celui qui reste…vit en enfer », chantait Brel, encore lui, l’immortel. Déception : je reste de glace en lisant ( Prix Renaudot!) la vie de Édouard… « Limonov », signé Carrère. Assommant. D’un ennui grave, Carrère, « fils de famille parisien », s’entiche d’un déboussolé né en Ukraine, filant à Moscou. Une gouape. Ganache à grands coups de gueule d’anarcho-fasciste. Bien long récit (Moscou, New York, Paris) avec du« name droping » éhonté. Potinage mondain. La critique (ici et ailleurs) ? Bien complaisance.

Je rentre maintenant —800 pages— dans une autre vie racontée. Celle de Gaston Miron, animateur —poète parfois—et infatigable prédicateur de notre liberté. Ça débute en Laurentides au temps de la Grande Crise mondiale ! Sainte Agathe commerce. Pierre Nepveu, le raconteur, se montre méticuleux, un travail d’obstiné, soucieux d’exactitude. Son vrai nom « Edgar Migneron » ! Eh oui !, des curés durs de la feuille allant vite en besogne. Sur sa stèle, vous verrez les noms de ses ancêtre tous analphabètes. Miron, laid, généreux, prophète,  ex-religieux enseignant, nous parle encore : « il fait un temps de cheval gris qu’on ne vit plus/ il fait un temps de château très tard dans les braises/ il fait un temps de lune dans les sommeils lointains ». Je suis à la page 40, j’ai le temps.

 

 

* (Gilles Archambault: « Qui de nous deux », récit, 120 pages, Boréal)

« THEY ARE BACK »

À Miami, à l’automne de 1994, un journal se moquait du retour des Québécois sur leurs plages. Et une caricature montrait un bedonnant, bière à la main, on lisait »They ‘re back! ». Colère des Chambers of commerce » floridiennes. Elles savaient les revenus que ces exilés du nord apportaient. Imaginez aussi les protestations des habitants des « mobils homes » là-bas ! Le choc ! Ma station-radio, CJMS, m’expédia illico pour enquêter à Hollywood et Sunny Islands. J’en fis des aquarelles « à bedaines » et un roman : «  Pâques à Miami ».

Je pourrais écrire de nouveau « There are back » en voyant dans le ciel du village ces noires bestioles nommés corneilles. L’horreur pour certains dont ma Raymonde qui éprouvent une sorte de répugnance. Pire encore que celle provoquée cette semaine par une chauve-souris qui papillotait sous nos plafonds toute une soirée. Elle voit un vampire, un Dracula, un Batman menaçant. J’ai fini par l’abattre d’un raide coup de balai.

Bien vrai que ces cris des corneilles n’ont rien de mélodieux, plus riien à voir avec les turlutteries de nos  merles tout l’été. Quoi de pire ? Bon. On a le choix en matière de « retour ». Ainsi la reporter Elma Elkouri (La Presse du 20) nous ramène cette sottise des « deux solitudes ». Cette connerie. Y a-t-il deux solitudes en un autre pays ? Nulle part. La dame Rima jasait sur les anglos du Québec qui ont « grand peur » d’être dilués, on connaît ça, on a tellement essayé à Londres et, plus tard à Ottawa, de nous diluer. Ce fut un échec, on est désormais une nation avec un pays à faire naître et les jeunesses moins molles y verront sans doute.

La loi 101 (qui nous a sauvé) pour le « Globe and Mail », c’est la coupable des tueries de Dawson et de Polytechnique ! L’épais quotidien publiait volontiers cette connerie. Voici donc un loi 103 pour permettre aux riches (anglos et assimilés) d’éviter notre « maudite » langue nationale. Comme si c’était un patois, un créole, un jargon ! Au Québec, il y a une culture ultra-vivante, et on est plus de 80% à en vivre, il y a aussi une petite minorité qui montre un refus (racisme inconscient?) de s’intégrer à nous, la majorité. Une fatalité inévitable dans tous les pays. Dame Elkouri  écrit : « Hélas, la tradition des « deux solitudes » se poursuit » et elle affirme que si nous avons (davantage que les anglos) d’écoliers décrocheurs, c’est que l’on se prive, par manque de communications (!),  de l’expertise du « monde anglo ». Entendez, les USA ! Non mais ! En France, il n’y a rien sur ce sujet ?

Ouf ! Bon, je préfère, « retour encore », rouler à l’entrée de Saint Sauveur et contempler ces admirables murailles minéralisés. C’est Percé, son rocher, cent fois,  chaque fois, j’aime contempler cette marque pérenne du temps immémorial, de l’époque des moraines et de la fonte des glaces. Ah oui, ce retour des lugubres coassements annoncent l’automne comme le lugubre racisme de notre minorité refusant de s’intégrer à nous. Voyez cette petite école-à-part, joli ghetto, ici à Sainte Adèle avec enfants « mis à part » à cause du racisme francophobe, quelle malheur !

ENCORE…LE BONHEUR !

Je ne vais pas cesser de le décrire, « c’était un p’ tit bonheur que j’avais ramassé… », oui Félix et je l’ai amené chez moi. Il est présent quand on ne rêve pas à des bonheurs impossibles. Il a fallu descendre en ville, attablés à ma chère Moulerie, aux quatre brises dans un crépuscule tout rose, rue Bernard, le bonheur, je l’ai vu, aux yeux des enfants sortant du Bilboquet pas loin avec des glaces colorées aux dix doigts salis. Les rires. Les langues sorties. Le petit bonheur du soir qui monte. Il y a peu, même rue, passait souvent le cher vieux Guy Maufette, le regard en chansons à son cabaret du soir penché.

Le lendemain, retour ici, et nos oreilles qui rient ma foi, qui entendent, bonheur, ces volées de cloches dans le plein midi sous le toit de l’église de Saint Sauveur qui luit comme de l’argent vif;  trésor grimpé au dessus de toutes ces marquises magasinières. On y a bouffé une belle large pizza très tomatée en reluquant la joyeuse horde des visiteurs. Vivants trottoirs sans cesse animés du village. Saint Sauveur offre sa magie qui est faite…de quoi ? De magie.

At home… Raymonde frappe fort dans ses mains, Jambe-de-bois, mon acrobate à queue rouge, mon trapéziste inouï, est de retour. Et en forme. Son bonheur à lui : menacer nos mésanges mal cachées dans la pinière. « Scandale », crie ma douce, : « Le salaud, il bouffe les fruits du mahonia. » L’arbre à fortes corrugations et aux bleuets sauvages encore jaunes. Une réserve (à conserves) pour les pics et les autres. Notre acrobate fou grignote, vole,  recrache, gaspille. « Ouste et ouste ! », claque ma Raymonde effarée. L’espiègle la défie, se sauve, revient.

Sans cesse, un colibri, mini-paquet d’ailes toutes  « vibrationnelles », fait sa patiente tournée des corbeilles suspendues, animant les éblouissantes rougeurs végétales. Bonheur de juillet. «  Assis su’a gal’rie », comme nos anciens, c’est le spectacle —last show, last show !— d’un soleil qui va au lit très tard et s’est encore fabriqué sa gigantesque marmite au rivage pour des cuissons aveuglantes. Sous le saule qui résiste, le vaillant jumeau du « tombé », bord du lac métamorphosé en vastes gamelles c’est de la lave, une « fondue » palpitante, pulsative. Bonheur des yeux, nerveuses illuminations en guise d’adieu… jusqu’à demain. Si Miss Météo consent.

Comme souvent, bouée fixée à la cheville, un nageur émérite, casquée, lunetté (sic), traverse d’un rivage l’autre. Son crawl à la ponctuation bien rythmé fait songer à une mécanique et épate. De jeunes congressistes du Chantecler jouent au ballon volant sur la plage, cris victorieux mêlés à ceux d’indignation chez les perdants. La vie bat. Un jeune enfant éclate en sanglots, tombé d’un radeau. Un enfant éclate de rires, tombé d’un pédalo. Mon très vieux Jean-Paul, nu et recroquevillé sur son quai, dort comme un bébé, le bonheur. De nouveau la famille « palmipède », le groupe des huit avec la mater fermant le joli cortège. Pas loin, Nicole, la femme-du-docteur, remue vivement dans une saucisse de plastique-mousse jaune. La femme-de-l’ex-maire-Grignon, m’apprend que mon camarade, Pierre, s’assomme tout seul contre une poutre du grenier, ça aussi, le bonheur ?