le mardi 18 décembre 2001

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Enfin, le soleil. Soleil d’hiver mais bon! Lac enfin bien glacé. La neige partout ce mardi matin. Lumière québécoise unique, familière. On y est pour des mois !  » Aile  » vient de partir aux courses chez Chèvrefils-Métro. Comme en France, depuis toujours, nous achetons au jour le jour les victuailles nécessaires. Avec des enfants à la maison, il en va autrement sans doute. Le congélateur est de mise. Aile prévoit le repas du soir et, le lendemain, c’est les mets de l’école-des-chefs. Sauf en week-end, école fermée !
2-
Hier soir, larmes de mon Aile. Nous regardions le documentaire biographique sur Vigneault, notre poète populaire bien aimé. Aile pleure souvent. Aile a un grand c¦ur. Aile s’émeut facilement et j’aime ça. L’émission-Vigneault à Musimax (Musicorama ?) passait très vite sur la première épouse et les quatre premiers enfants ( Pudeur !Cachette ?) du grand barde de la Vieille Capitale venu du fond de la Côte Nord, venu aussi, beaucoup, du petit Séminaire de Rimouski où s’exilent les écoliers des territoires lointains. Terrible ce passage du papa de Vigneault qui dit à la maman :  » Non, Gilles ne reviendra pas ici, il viendra juste en vacances « . La mère, espérante, souhaitait le retour de l’enfant instruit. Un seul fils  » premier mariage raté  » de G.V. témoignait, bafouillant un peu, semblant  » magané, sur un père  » très absent « , tout consacré à sa carrière débutant en trombe, les tournées et le reste. La gloire quoi ! Ce dernier semblait comme accablé de n’être que  » le fils de! « . Cette question me tracasse un peu. Cette production  » TV-maxplus  » bien ficelé.
3-
Coup de fil ce matin du Guy Lachance,  » esclave heureux  » du Arcand ce CKAC. On m’attend le vendredi qui vient pour un conte de Noël. Brr! Je vais m’y mettre.
Allant aux journaux et cigarettes, ce matin, une voiture stationnée émet ses oxydes maudits ! Une dame sort! je lui dis :  » pollution, madame.  » Elle me regarde sans trop saisir. J’ai vu encore une fois le style : « Pis, je m’en sacre !  » J’enrage de l’égocentrisme du monde.
Hier soir, donc, larmes. Finalement  » Aile  » me raconte sa visite à la docteure, le matin. Découverte de protéine (?) dans ses urines. La toubid :  » Oh 1 Oh ! J’aime pas ça. Faudra revenir, examens à Notre-Dame, etc. Bien examiner ça, car on peut prévoir une maladie des reins.  » Voilà donc l’angoisse installée. Ma chère Aile bien énervée. La vraie raison de tant de larmes face au Vigneault télévisé ? Je tente de la calmer. De type espagnol (?) Aile redoute la mort sans cesse. Dit :  » Tu ne m’oublieras pas trop vite! quand je n’y serai plus, tu penseras souvent à moi! ?  » Je déteste sa noirceur. Je proteste. Je la caresse. Je tente le réconfort bien mâle.  » Tu verras, il n’y aura rien, tu es forte, solide. « . Difficile de réconforter l’anxiété naturelle à Aile. Aile éclate :  » Tu sais, même à 150 ans, vu la génétique raccommodable, rafistolages prévus des  » vieux  » qui s’annoncent, je ne voudrai pas mourir. Je refuse la mort.  » Je fis :  » fais comme moi, va pas là chez les médecins !  » Elle dit :  » Non, non, faut prévoir, prévenir les failles.  » Bon. Que dire ? Le calme revient. Les actualités du Bureau s’amènent : tant d’horreurs au Proche-Orient ! Alors, eh oui, tout se! relativise et on la ferme, bien contents de vivre ici.
4-
VU aussi hier soir, mon excellent confesseur pour ma  » Biographie  » du Canal D. C’est lui qui jase cette fois face au Charron. George-Hébert Germain, comme le Luc Plamondon, vient d’une famille de 14 enfants ! Cela me confond toujours. Comment faisaient ces mères ? Mystère ! Vu aussi un petit bout de ce  » Warriors, mission impossible « , sérier qui fait bien voir l’ impuissance enrageante de ces soldats de l’ONU qui doivent se changer en! infirmiers, en gardiens stériles quand, autour d’eux, fait rage, tonne, le combat des Serbes envahisseurs haineux, racistes, et des Albanais, des Kosovars déterminés à s’entretuer.
Scènes effroyables de la misère noire et ces jeunes garçons qui observent les carnages et ont des ordres pour ne pas s’interposer. Découvertes horribles de nos enfants en uniformes d’un monde inconnu, constatation qu’ils ne peuvent calmer le jeu, qu’il s ne servent que d’observateur désarmés. Mon Dieu, quel choc pour ces jeunes envoyés venus d’un monde, le nôtre, où la paix règne. Des maladies psychologiques s’ensuivront.
5-
La Pétrowsky ce matin : elle serait journaliste à Nice-Matin si ses parents ne s’étaient pas exilés de Nice pour s’installer au Québec. Nathalie en remercie le ciel ! Un si joli quotidien. Je me suis souvenu, en mai 1980, nous arrivions en France, à Nice, premier séjour. Rue Victor-Hugo, angle Gounod, l’hôtel Napoléon ou Bonaparte, je me souviens mal. Dès ce premier matin en France, avec les croissants, le café crémeux, ce Nice-Matin sur le plateau, la découverte des pages en couleurs ravissantes. La Beauté ! C’était nouveau à cette époque. Pétrowsky voulait surtout parler des proprios d’un paquet de journaux  » Canadians  » dont  » The Gazette  » la fréquente feuille francophobe. Le  » boss « , Asper, père et fils, de Winnipeg, décident que leurs gazettes doivent imprimer régulièrement leurs opinions éditorialistes. Eh ! Scandale chez les reporters. Or, les patrons des nombreux journaux des années 1800, à Paris par exemple, fondaient des quotidiens et des mensuels, pour justement diffuser leurs opinions politiques. Normal, non ? Toutes les nuances ‹de gauche à droite‹ y étaient illustrées. Viendra plus tard, cette presse  » des faits  » seulement, incolore, aux Etats-Unis surtout. Avec des  » billets  » non signés.
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C’est le jeu.  » Fondez vos journaux, les mécontents « , dit le riche bonhomme Asper. Eh ! Voilà bien le hic. Pas assez de journaux selon les tendances. Au Québec, par exemple, à part le trop timide Le Devoir, aucun grand journal indépendantiste pour refléter 60 % des nôtres qui votaient  » oui « , en 1995, à l’indépendance du Québec. C’est grave ! Ça n’est pas normal. En France, la gauche à ses haut-parleurs, comme la droite a les siens. Ici, rien. On voit (depuis1995, ça crève les yeux) La Presse publiant presque seulement les  » lettres ouvertes  » des fédéralistes. C’est évident. Vigneault tiens chantait :  » Tu penses qu’on s’en aperçoit pas ?  » Je lis que Télé-Québec songerait à des émissions d’affaires publiques « , la bonne idée. Ainsi contrairement à Radio-Canada, l’on pourrait attaquer la centralisation d’Ottawa sans risquer de faire montrer la porte.
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Je rencontre René Ferron (un ex-éditeur à moi), au resto, il a raté un journal -web sur Internet qu’il animait.  » Les gens voulaient pas payer, trichent.  » Il a fermé sa baraque. Il me dit :  » Qu’est-ce qu’on pourrait faire, mon Claude ? .  » Je me dis que ce  » fils de famille bien « , trifluvien, a des sous.  » Écoute René, rencontre donc Jacques Keable, on me dit qu’il souhaite fonder un journal de gauche.  » Mon Ferron aussitôt :  » T’es pas fou. De gauche ? Vois-tu ça, comme au défunt  » Le jour  » d’Yves Michaux, les syndicats à la barre, les pagailles, oh non, non !  » Découragement !
8-
Soudain, des images au cerveau. Celles vues hier au  » portrait  » de Vigneault , ces larmes de déception lors du référendum de mai 1980 au centre Paul-Sauvé. Aile et moi,
avions quitté Nice ‹j’avais été invité à son université pour parler de note littérature ‹ pour l’Italie. Assis à une terrasse de la belle Florence, Plaza del popolo, on ouvre un journal parisien. Bang ! Manchette :  » Le Québec se dit  » non  » à lui-même !  » Le choc !
J’avais, avant de partir, fait, ici et là, quelques  » sermons  » patriotiques aux côtés des Lazure, Jacques-Yvan Morin et le  » père  » de la Loi 101. Nous éclatons en larmes, Aile et moi. Voulant faire venir des cafés, le garçon fit mine de ne pas nous voir, certain, vu le couple braillard, que se déroulait une vilaine chicane d’amoureux. Oh la la !
 » Il n’y a plus de cette merveilleuse ferveur « , disait Raymonde hier soir en revoyant celle des gens du  » oui « . en 1980. Eh! oui !
Parfois, le goût d’acheter des magazines français. Je lis  » L’Express  » et  » Le Nouvel observateur « . Des querelles m’échappent, très hexagonales. Voilà pourquoi je ne lis pas souvent ce revues bien faites. À part  » L’actualité « , qui vogue trop souvent dans les mondanités d’un certain jet set, on n’a rien de tel au Québec, hélas.
Oh, souper ! Déjà ?

Le lundi 17 décembre 2001

On a vu hier, dimanche un monde à l’envers : pas de neige là-haut et en ville de la neige pas mal. La chanson de Ferland : il a neigé à Port au Prince Ça nous fait drôle. Sur l’autre rive du lac, neige artificielle, à gros canons. Bizarre, en promenade, de voir le blanc et le vert. Langues de gazon d’été et, juste à côté, cette neige pour les rares skieurs. Hiver sur commande quoi ! Partout un ciel blanc mat. Et la neige en un va et vient prudent.
Je viens de relire les J.N. d’hier. Que de coquilles, mon doux Dieu ! J’étais pressé, trop. Et mon abonné nouveau , M. Desjardins, a raison : « Est-ce qu’avec l’ordinateur on se laisse aller un peu ?  » Oui. Vrai. Faut plus ! Songer que, l’an prochain, ce journal sera transformé en un livre « corrigé « , ne suffit pas, ceux qui, ici, le lisent  » en primeur  » ont droit à tous les égards. Je me relirai mieux, promis. Le chroniqueur  » web  » de La Presse, Gugleminetti, a fait l’annonce officielle de mon entreprise dans sa page. Merci à lui. Ces  » Journées nettes  » se doivent d’être  » nettes  » de fautes.
L’émission  » Jamais sans mon livre  » cherche ‹courriel de chez Stanké‹ des écrivains qui détestent Noël. J’ai répondu que j’aimais bien fêter. On ne me verra donc pas là. Je connais plein de gens qui, en effet, ont en horreur ces jours de fête organisées, vantées, stimulées par le commerce. Je résiste à cette tendance car je pense aux enfants. Je sais aussi que ces occasions comme forcées n’en restent pas moins que Noël est une occasion de rencontres entre proches. On se verrait moins souvent sans  » la patente  » des fêtes. Ces occasions de fêter en famille combattent la sauvagerie en chacun de nous et même une certaine paresse. Ainsi, nous deux, nous irons  » à la dinde aux atocas « , aux tourtières et à la bûche, à Duvernay, à Noël. Raymonde verra ses deux frères, les compagnes et les enfants grandis. À moins que leur cadet, Claude, un jeune soldat, ne soit encore expédié (comme l’an dernier) au Kosovo ou Dieu sait où ? En inquiétant Afghanistan ?
La tribu des Boucher n’est pas bien populeuse, une dizaine de têtes. Celle des Jasmin, bientôt réunie pour fêter ma quasi-jumelle Marielle, c’est une quinzaine de pies bavardes. Au village, ici, au Jour de l’an, caucus jasminien, nous serons une douzaine et Raymonde déjà s’énerve un tantinet, cherchant une recette sans dinde ! J’imagine mon lectorat, lui aussi, embrigadé dans le rituel annuel. Vivre en pays industrialisé et se plaindre est une faute grave. Montrer une ingratitude inouïe. On n’a qu’à regarder ces orphelins à Kaboul ‹à la télé, hier‹ ou ailleurs pour avoir envie de se la  » farner bin dur « , pas vrai ? J’ai pu voir les sapins chez m,es deux enfants, ce matin, avant de remonter ici, que de cadeaux sous l’arbre décoré ! Nous, moi, tant d’autres de ma génération, avec une seule petite boîte sous le sapin. Pour certains voisins, plus pauvres encore : rien !
Tous en suspects surveillés avec cette Loi C-36. Atmosphère d’octobre 1970, sans les soldats dans nos rues. Invitation aux délateurs. Régime inquiétant désormais. Depuis l’horreur de New-York, pour prévenir toute action néfaste de terrorisme, c’est le bouclage partout, les polices de tous les corps munis de privilèges énormes. Ambiance de suspicion envers tout dissident, toute critique, tout refus. Des comploteurs clandestins sont forcément des gens rusés et la police n’y peut rien. Elle le sait. Alors elle installe C-36, avec appel aux indicateurs du dimanche, qui peuvent être des cons, des fous, des racistes surtout. Le terroriste est  » hors du monde « , hors-la-loi forcément, il vit caché, terré, camouflé. Arafat n’y peut rien, Bush comme Chrétien non plus.
Serge Losique, président  » à vie  » du Festival du film d’ici, voyage sans cesse en avion à la recherche de pellicules fameuses. Il est  » bin tanné  » des transferts. Alors, samedi, (La presse en A-13) sur quatre colonnes il y va d’un plaidoyer vibrant pour que nous installions au plus vite une méga-place-aéroport de classe internationale, une  » plaque tournante  » fabuleuse capable de rivaliser ave Toronto. Potion magique quoi ! À partir d’un problème égoïste notre  » président-à-vie « , Losique, arrive à inventer une urgence nationale. À vos taxes citoyens, monsieur est fatigué des transferts !
J’ai terminé hier midi ce PLATEFORME. Bon. C’est le récit, bien mené, il faut le dire, d’un pauvre petit con. Un sexoliste (ou sexolique comme dans alcoolique ?) qui s’attache (s’amourache ? non, pas vraiment) à Valérie, riche et jeune experte en tourisme, qui est comme lui. Une autre sexoliste.  » Qui se ressemble  » Pas d’amour mais une quête perpétuelle d’occasions de forniquer. Pas de sentiments humains, allons, c’est vieux jeu !
Or, coup de théâtre, deus ex machina étonnant, alors qu’ils se sucent, s’empoignent et s’enculent, à trois ou à quatre, mitraillage subit dans le joli buffet-bar-sauna d’un hôtel-club en Thaïlande. Rafales meurtrières. Bombe pulvérisant ce jet-set déboussolé. Un lac de sang ! Une fin d’histoire mélodramatique subite ! Le héros de  » Plateforme  » y perdra sa catin, sa poupée mécanique, sa gonflable au silicone. Ouvrage de  » nettoyage ethnique  » radical par un commando.
Des islamistes, on le devine. Le Coran a le dos large ces temps-ci.
Bizarre cette conclusion apocalyptique, d’un morale toute judéo-chrétienne au fond, avec ce narrateur pourtant anti-moraliste à tout crin. Le projet  » clubs bordels  » est abandonné aussitôt. Michel va mourir, seul, désespéré davantage, dans ce beau pays asiatique ou, pour quelques dollars ‹un mois du salaire des indigènes‹ on trouvait une jolie fillette, pucelle exilée du nord de la Birmanie, prête à la prostitution avec l’homme blanc, riche, bedonnant, venu de l’ouest développé.
On lit, on lit, comme fasciné par la course de ce dépravé. Le mal est un aimant, il attire immanquablement, on le sait bien depuis la nuit des temps. Le gens heureux (sains, amoureux) n’ont pas d’histoire ‹pas de roman‹  » les bons sentiments font de la mauvaise littérature  » ? C’est de Gide, je crois.
Nous sommes encore allés à  » La Moulerie « , rue Bernard. Chantons :  » Des moules et puis des frittes, des frittes et puis des moules « . Là, rencontre inopinée de la comédienne qui incarnait, durant 80 sketches, ma maman dans mon feuilleton autobiographique  » Boogie woogie  » et son chéri ex-caméraman de la SRC, Claude B. Table à quatre aussitôt, commérages usuels.
En rentrant, télé :  » Campus « , TV 5, où un certain Dantec surgit, tendu, remuant, tout un numéro. On a pu lire, ici, de ses  » attaques  » ‹attaques car il dit qu’il est un guerrier, un kamikaze‹ dans  » Voir « , par exemple. Cet ex-musicien pop, vit au Québec en bonne part puisque :  » oui, j’ai fui l’Europe qui est nulle, qui est finie (mon Dieu, sans Dantec, que va devenir l’Europe ?). Il disait hier soir à Guillaume Durand de ce  » Campus « , que l’Europe est complètement foutue.  » Elle n’existe plus, est  » figée  » condamnée, etc.  » Il dit :
 » L’Amérique, elle, (du nord, centrale, du sud ?) est neuve, pas dégénérée  » Hum ! Il publie  » Laboratoire de catastrophe naturelle « , une sorte de  » journal  » (ah, ah !) où, semble-t-il, sa moulinette à tout broyer ne fait pas de cadeaux.
Le Dantec révolté s’était muni d’une caméscope à écran-couleurs de bon prix et s’enregistrait en discutant ! Narcissisme ? Non, dit-il, c’est en cas de coupures, ou de montage frauduleux.
Durand:  » Qu’en pensez-vous, Josiane ?  » La longue figure triste tressaille :  » C’est un écrivain « . C’est définitif. Le ton irrévocable. Opinion émise avec gravité par  » la  » critique du  » Monde « , les allures d’une pythonisse décrétant  » in et ex-orbi « .
On a envie de rire de ces jeux pseudo-intellos parisiens.  » Campus  » virevolte, semble toujours en retard dans son minutage, s’excite, énerve. Il y a chevauchement des voix ce qui est affreux en télé.
Je m’ennuie de Pivot !
Raymonde et moi on va au dodo les oreilles bourdonnantes, les yeux fatigués. Pas facile à bien décoder cette foire libre pour les Québécois si calmes. Hum !
Ici, arrêt de J.N. .
Il va être 17h. L’heure de filer au  » magasin  » secret.
Retour.
Oui, Je reviens de l’école-des-chefs. Et euh Raymonde me prévient:  » j’espère que tu mets pas sans cesse mon nom dans ton journal.  » Oh ! Oh ! Elle est aux antipodes de ma personnalité : discrète, secrète, pudique. Antienne vieillotte :  » Les contraires s’attirent.  » Aussi, je l’appellerai, au lieu de R., elle. Je mettrai, tiens :  » Aile « . C’est mon ange après tout . On se comprendra?
Donc, Aile m’averti avant d’aller renifler les devoirs-du-jour cuisinés :  » attention, pas de côtelettes, pas d’affaires du genre. Pas de sauce grasse et pas de gâteaux ! « . Bon, bon.
Je suis revenu avec des rognons deux steaks au poivre et un pot de bleuets.  » Aile :  » Ah, ces steaks sont cuits, pas facile à réchauffer sans les sur-cuire.  » Moi ? Penaud.
J’y pense, motivation pour ce journal : cela devenait de plus en plus difficile de faire imprimer mes  » lettres ouvertes  » dans les quotidiens. Ici, j’y vais donc très librement; chez les timides des journaux, il faut y aller mollo, calculer le tir. Vive la liberté du journal. L’ex-réalisateur de Pierre Nadeau, Castonguay, qui me disait :  » Que fais-tu ? J’achète le Devoir pour tes lettres. J’en vois plus souvent !  » A-t-il  » Internet  » au moins ?
Thomas au téléphone :  » Papi ? Merci pour ton cadeau.  » Mon benjamin de petit-fils enrage d’être né un 20 décembre,
mélanges du cadeau d’anniversaire avec celui de Noël. Je lui au mis sur la carte :  » Jésus est né le 25, c’est pas mal, mais toi, plus rapide, tu es né le 20,. Bravo ! C’est formidable !  » Il en rigole.
Entre Noël et le Jour de l’an, invitation, rue Esplanade, à  » banqueter  » chez un nouvel ami, Jean-Guy Sabourin et sa compagne. Sabourin est le directeur et fondateur de  » La Boulangerie « , un dynamique ex-théâtre de poche situé au nord-est du parc Laurier. Le camarade ‹ex-réalisateur‹ (que d’ex dans mon monde) de Raymonde, l’ami Pierre-Jean Cuillèrier nous  » noué  » ave ce Sabourin. Ce dernier joua, aux côtés du grand acteur Cuny, un des missionnaires martyrisés dans un film de l’ONF,  » Le festin des morts « . Il y était parfait ayant des allures de jésuite retors. Les Sabourin ont un chalet dans une île qui nous était inconnue, au large de Dorval. L’été dernier, nous y sommes allés. Un site étonnant, faut s’embarquer sur un bac, où a nature triomphe sans les oxydes de carbone. C’est fermé l’hiver. Sabourin, retraité de l’UQUAM, donne des cours à de jeunes filles émigrantes et mères célibataires ! J’aime entendre ses réflexions sur un monde insolite. C’est un fameux cuisinier, on va se régaler.
En attendant, pour l’amuser, je lui ai  » courriellisé  » un début de pièce ‹en ais-je parlé ?‹ où des gens à court de revenus, acceptent des caméras chez eux, installation d’une télé régionale modeste. Pas eu encore de commentaires.
Oh ! J’allais oublier : le célèbre physicien infirme Stephen Hawkins ‹Einstein de ce temps, dit-on‹ passa en trombe (comme Woody Allen d’ailleurs !) à Campus. Il publie :
 » L’univers comme une coquille de noix « . J’avais tenté de comprendre son  » Histoire du temps « , incapable de tout saisir. Avec lui, pas de tataouinage. Hawkins déclare :  » Danger! Clonage, manipulations génétiques, découvertes pour transformer l’ADN des humains : nous devons surveiller les rapides progrès actuels des ordinateurs, robots, implants, machines dotées d’intelligence. Nous pourrions être dépassés, nous faire éliminer, nous succéder et avantageusement pour les intéressés.  »
Bon Dieu ! Il m’a fait peur. En studio, le  » caporal  » Dantec ricane :  » Moi, j’ai pas peur !  » Comme il est brave, hein, il ne lâchait pas sa caméscope d’un doigt et j’ai songé à film étonnant,  » 15 minutes  » ce film effrayant dont je vous ai parlé et où on voit deux voyageurs fous venus de Prague, leur caméscope. Dantec fou ? B’en
Pas oublier : j’écoutais dans la file pour le  » manger pas cher  » de l’école-des-chefs, que de propos croisés bizarres. L’une jase recettes pour Noël, l’ autre de sa fille exilée sur la Côte-Nord, un maigre chauve déplore les prix en Europe puis raconte le golf à Fort Lauderdale, un petit gros jacasse sur le badminton en hiver puis bifurque sur  » les Jeux  » à Salt Lake city. Oui, que de discours humains variés, je fais mine de lire ma revue mais j’ai pas assez de mes oreilles pour récolter ces échos croisés du monde dans lequel je vis.
Ça sent bon en bas. Temps d’ aller y goûter.

Pour en finir avec le bon parler français !

Les pincés et les p’tits moéneaux !À un ancien  » Salon du livre « , j’avais grondé feu Georges Dor qui publiait des pamphlets sur notre mauvais français. Je lui avais reproché, scripteur destiné à se servir de tous les niveaux de langage, de s’être métamorphosé en surveillant de dortoir, le chicanant :  » Ça n’est pas notre job, Georges, laisse ça aux linguistes « . Je lui avais dit en riant :  » Je n’aurais jamais cru que tu prendrais le parti des chics Pinson, face aux modestes Moineau ! « , allusion à son téléroman populiste. Algarade amicale donc au kiosque de notre éditeur.

Paraphrasant Albert Camus, j’affirme :  » Entre la langue de ma mère et le français standard, je choisirai toujours la langue de ma mère « .

Lecteurs, en avez-vous assez des  » donneurs de leçons  » du genre Denise Bombardier et allii ? Sans cesse, l’apprenti puriste —ignorant les conclusions de la science linguistique— dénonce seulement les effets en oubliant ces causes.

Nos déficiences langagières ont des origines très explicables, historiques. Il faut éviter les faciles et magistrales admonestations qui se résument à :  » Faisons honte à ce peuple de nègres blancs « . Les dénonciateurs de nos travers langagiers restent le nez collé aux effets. Il serait autrement courageux d’étudier  » la condition québécoise « , des débuts de la colonisation à aujourd’hui, un manque de mémoire ou ignorance feinte ?

L’épurateur du patoisant, sa chasse aux fautes, lui est une obsession. Il fait mine d’oublier et d’où nous venons et où nous en sommes. Il y eut 1760. La tragique  » défaite « (abandonnons ce mot de « conquête »). Après la défaite de la démocratie, 1837, ce sera cent ans de couvercle —à religiosités et piéticailleries— sur la marmite. 1840-1940. 1940 : début du réveil, très timidement.

Enfin, Il y a l’histoire actuelle : 1970-2004 : l’installation d’un impérialisme culturelle anglo-américain, tout puissant, mondial. Cette culture pop —films, télévision, chansons— donne un signal aux jeunesses : le français ne compte pas ! De là l’indifférence à la santé (la qualité est une santé) du français. Cette renversante vague états-unienne s’appuie sur un  » axe « , réseau universel Grande-Bretagne, Irlande, Australie, Canada (hors-Québec) Nouvelle-Zélande. Et encore, par parenté lointaine, cet axe peut compter (diffusion comme promotion) sur des pays anglophiles : agglomération planétaire « sous influence » : Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, Belgique flamande, Hollande, voire des pays scandinaves. Désormais l’Afrique, voire ce qui se dessine au Rwanda.

Alors les effarouchés de notre  » louzy french  » (mot de Trudeau) oublient que cette titanesque machine rugit juste à nos frontières, étant notre voisine immédiate. Des nations autrement solides que la nôtre, Italie, France, Espagne, Grèce, Portugal, en sont déstabilisées. Et nous, tout petit satellite en ce proche orbite du matamore culturel, on nous voudrait avec un français exemplaire ? Il nous faudrait des milliards (d’argents publics) pour contrer cette omniprésence.

Qui est fier de mal parler ?

Tout le monde est pour la vertu, chère  » enfant de l’eau bénite « . Nos gens ne font pas d’efforts particuliers pour mal parler. Tout de même ! Les grands  » coups de règle  » sur les doigts —« Ô Denise, toi, transformée en vieille maîtresse d’école acariâtre ? »— n’aident en rien à solutionner un vaste problème. « Ta mé é-tu là » est une pauvre manière de parler. Le  » joual  » n’est pas une invention née d’une volonté libre. Allons, qui est fier d’avoir du mal parler, du mal écrire ? Cet acharnement à dépeindre les nôtres comme de fieffés paresseux est une injustice. Quel mépris du peuple d’ici !

Ces temps-ci, la corrida des instruits cible tout le monde : A- les maudits profs, tous décrits en abrutis inconscients, B- les maudits fonctionnaires du ministère de l’éducation, tous des aveugles impotents C- les misérables parents, tous des irresponsables, D- les voisins, les amis de la rue, tous des abrutis vicieux, E- bien entendu, les vastes lots d’élèves : tous des maudits paresseux. Bref : hordes de comploteurs ignares et sordides, entretenant complaisamment nos faiblesses en français ! Attitude de paranoïaques, non ?

À quoi sert ce fléau brandi pour culpabiliser le monde ? À intimider ? À contrôler les permis d’ouvrir  » sa trappe  » ? Dans ma jeunesse, on faisait taire parents, voisins et amis, en terrorisant par des  » campagnes publicitaires  » arrogantes. Nous traduisions par : » Fermez tous vos clapets ! Taisez-vous ! Vous nous faites honte !  » Ce silence complet était propice aux grandes noirceurs. Veut-on faire revenir le temps de la peur collective de nous exprimer ?

Ces parangons du  » bon parler  » semblent avoir pour but d’humilier les victimes de contextes historiques précis. Ces censeurs hautains reprocheront même à certains auteurs d’oser donner la parole aux pauvres, à ceux qui n’ont pas eu la chance d’apprendre à « bien perler ». Ce Tremblay, dramaturge, une honte ! Le poète Michel Garneau traduisant Shakespeare en joual, quelle honte n’est-ce pas ? Lisez les jeunes romanciers : intimidés, nos talents nous fuient avec des ouvrage —exotiques ou classiques— ne nous illustrant plus ( les Lepage et Cie.), plein de « jeunes » romans remplis de prénoms bizarres et se déroulent ailleurs ! Jeunes créateurs honteux de leur pays fustigé trop longtemps. Est né la mode actuelle, en théâtre comme en littérature, du déracinement volontaire. Déplorable et malsaine mutilation.

La langue des émotions : le joual ?

La plupart de nos grands-pères, nos pères, parlaient mal. Je parle souvent dans la langue de mon père qui ne parlait pas très bien. Cette  » langue maternelle  » imparfaite, boiteuse, est ma langue. Je n’en suis pas fier mais je ne la renierai jamais. Elle fait partie de mon humble héritage et je n’en ai nulle honte. Ce patois, ce jargon, ce créole nordique, nommez cela comme vous voudrez, véhicule, et très efficacement, émotions, sentiments. Les Québécois utilisent instinctivement le joual quand ils veulent exprimer de grandes colères, de fortes surprises, de grands bonheurs, on le sait bien.

Même les  » anciens  » pauvres, les chanceux du sort qui ont pu s’instruire —séjourner en France— vont recourir à cette  » langue maternelle  » au français magané, puni (Vigneault dixit). Elle fait partie de notre peau. Quelques apatrides volontaires renient ce fait. La majorité des gens d’ici n’a pas eu la chance d’aller étudier la bonne diction française chez la célèbre Madame Audet. Je regrette, bien entendu, nos moqueries effrontées face aux filles et garçons chanceux, protégés par des mamans soucieuses, qui articulaient. Il y avait dans notre bande de Villeray, « chez toi, Denise », ce grégarisme malsain, pétri de méfiance. Il illustrait, au fond, notre fragilité, notre insécurité nationale.

Paris, grande métropole de la francophonie ne fit rien, jadis, pour améliorer notre situation. France, dédaigneuse —sans solidarité aucune pour les abandonnés de 1763— installait ici ses chics ghettos, « Alliance française» et « Union française »  » —comme en Afrique, en Indochine. Paris installait ses écoles du type  » Villa Maria  » sur Queen-Mary road,  » my dear  » et ses collèges de modèle  » Stanislas « , à Outremont,  » très chère  » ! La néo-colonie française ne souhaitait pas mélanger ses élus avec ces Canayens-frança à la parlure d’aliénés pathétiques. Même mépris répandu par l’exilé londonnien, Modecaï Richler, petit gars pauvre et doué, né pourtant rue Saint-Urbain, Même racisme, surprenant quand il provenait de ceux qui nous devaient un peu de solidarité, les Français de France.

De rock et de rap !

J’en ai  » ras-le-bol « , comme dit Paris, d’entendre râler tous ces snobs, ex-quêteux-à-cheval. Les Chartrand, Falardeau ou professeur Lauzon, ont souvent recours à cette langue infirme car elle est, à l’occasion, riche en tournures fracassantes, en cocasses expressions Elle est parfois indispensable —munie de jurons— pour transmettre efficacement des vérités décapantes. Chaque fois, cela énerve considérablement nos « nettoyeurs dégraisseurs » en langue, ces autoproclamés en expressions correctes. Ils geignent, exigeraient des patentes, licences, permis… d’utiliser la langue. La populaire, qui n’est n’est pas aux dictionnaires parisiens, c’est merde. À bas, ces tabous, ces interdictions d’inventer, « de néologiser ».

Pendant ce temps, la popularité de l’empire états-unien et ses associés —j’y reviens— est dévastatrice. Vive le  » joual amerloque. Écoutez jacasser nos adolescents, écoutez bien, c’est le calque ( anglais médiocre) de cet  » autre joual « , la mode de vivre USA, publicisés sans cesse à travers les trois écrans —cinémas, télés, ordinateurs— de la planète. Cette anglo-américanisation a beaucoup à voir avec les difficultés en français. Que l’on n’aille pas m’imaginer en anti-américain primaire. Ils sont 280 millions et je reconnais volontiers que ce pachyderme glouton offre parfois de valables productions —livres, musique, ciné, télé. Il est très capable d’engendrer de la qualité, à l’occasion. Des productions culturelles consistantes. Mais il est seul dans le monde entier avec tant de moyens. De plus il reste absolument hermétique aux  » merveilles  » des autres nations.

Son isolement voulu, encouragé, sa lutte contre les « exceptions », le cloisonnement usa, sa totale fermeture, son constant refus des « autres cultures », est une tare reconnue. Cela montre l’autosuffisance d’un empire riche si pas toujours quétaine. Hélas caricaturé parfois par des envieux. Il y a que cet impérialisme séducteur ravage et nivelle. C’est dans la nature d’un empire. On ne peut reprocher au géant d’être pesant, d’y aller fort. Il n’existe pas pour casser les autres cultures mais il ne se retient pas pour causer des dommages. Il va selon sa puissance qui croît sans cesse. L’éléphant enrage s’il y a la moindre, résistance ou protectionnisme.

C’est le destin d’un moloch, il s’installe de Rome à Amsterdam, en passant par Paris et Berlin, de Moscou (depuis janvier 1990) et bientôt de Pékin à Saïgon. Un rouleau compresseur, un indomptable bulldozer. On affirme que son influence est beaucoup plus grande toutes proportions gardées— que celle de l’empire romain du temps des Césars. Un fait unique dans l’histoire des civilisations.

« Bon chien va » !

Ce 2 % de french-speaking, leur voisin d’en haut, n’a donc guère d’importance pour Moloch-USA ! Quelques lignes de français sur la boîte de céréales ne changeront rien à sa superbe, ma pauvre Denise. Il nous reste à quémander un peu d’espace. Ce sera des « Québec à New-York ». Avec notre argent public. « Bon chien, va, couche, couche » ! C’est cet influent, et séduisant Royaume du sud qui entraîne notre négligence, notre laisser-aller, une sorte d’auto-dévalorisation. Le colonisé québécois (comme celui de Paris) ne voit luire que l’herbe-aux-engrais puissants du riche multivore, a honte de son jardin, va vite s’américaniser, if I can’t beat him, I’ll join him. Jadis, c’était la domination anglo-montréaliste installée sur notre pauvreté collective et en découlait notre manque d’instruction accompagné du fatal sentiment d’infériorisation. Effet ? La venue de notre charabia. Ceux qui ont mon âge virent s’avancer l’inévitable contingent d’effarouchés, type Victor Barbeau, avec pimbêches apolitiques, superbes instruits myopes. Au lieu de s’en prendre à nos dominateurs, ils se ruèrent aux fouets :  » Honte à vous tous !  » Et actuellement : même aveuglement.

Jadis, ce fut le silence partout. Oh ! nos pauvres pères mutiques. Le Québécois sans cesse morigéné, insulté, bafoué, humilié par nos zautorités, ferma sa trappe, son clapet, rentra dans sa houache. Le cléricalisme ultramontain, strap dans la main, de mèche avec le duplessisme à strap ultra conservateur, s’incrustèrent. Il faudra attendre l’aube de la révolte salutaire « Refus global », « Liberté », « Parti-Pris », de rares alliés, profs courageux, radio-canadiens anti-cus-de-poule— pour rouvrir les vannes et raviver la liberté populaire. Nous proclamions alors : « Exprimez-vous bien ou mal, mais parlez. Nous nous corrigerons plus tard ». Vrai que nous ne nous sommes pas corrigés, qu’il y eut excès de laxisme. Inévitable quand la marmite saute !

Maintenant, il y a ces causes nouvelles auxquelles je viens de faire allusion. Les changer ? Moins facile qu’humilier sans cesse ceux qui n’ont pas eu la chance de s’instruire. Notre étonnante langue maternelle n’est pas en cause. Après tout, des monologuistes (Deschamps), des chanteurs (Charlebois), des poètes ( les émouvants  » Cantouques  » de Gérard Godin) —et qui encore ?— ont illustré ses ressources. Il était faux de répéter que le  » créole québécois  » faisait écran pour les autres francophones. Tremblay le joualeur sera joué partout ! C’était mieux que ce  » slang états-unien  » qui s’impose, lui, partout. Parce qu’ils sont riches, puissants et nombreux, répond l’observateur le moins sagace. Quoi ? Parce que nous sommes peu nombreux et sans grande puissance, notre patois ne vaut rien ?

Nous sommes un miracle !

L’a-t-on assez répété que c’était un miracle —un miracle sociologique— de parler encore français (même mal) en Amérique du nord ? Avec 300 millions d’anglophones tout autour, des Jebwab et Al, tremblent —et sans rire— osent affirmer qu’ils craignent, ici, pour la survie de l’anglais ! Oui, oui, ce fut publié dans nos gazettes. L’anglais pourrait crever ! De qui diable se moquent-ils ? Nous devrions normalement tous parler  » états-unien « , au Québec, c’est arrivé souvent, un peu partout, dans l’histoire du monde cette inévitable assimilation. Des faiblards sont disposés à rendre les armes et, e français, veulent le choix libre, pur envoyer leurs petits aux écoles anglaises ! Pourtant, plein de visiteurs étrangers n’en reviennent pas et le disent : ce Québec français, un miracle ! C’est la vérité. Cela avec notre français bousculé, froissé, blessé, bosselé, fracassé, certes. Avec des bleus un peu partout ! J’écoute parler de mes proches qui sont allés à l’université, de mes petits-enfants qui vont, ou iront, à l’université et les fautes pleuvent. Ils n’ont pas —pas tellement mieux que nous— réussi à maîtriser le français correct. Futiles ces coups de  » strappe  » dans les paumes. Les fameux  » si j’aurais » du Président Larose, moqués par madame Bombardier, ceux de ma parenté (et les miens aussi souvent) sont l’effet des causes. Causes à inventorier et mieux que j’ai tenté de le faire ici, messieurs les puristes énervés. Faire honte sans cesse à nos gens ne donnera rien, arrêtons de fustiger les profs qui sont aux prises avec ces terrifiants appâts de la mondialisation sauce USA et alliés.

Je sais qu’en ce moment des papas luttent contre une invasion difficile à contenir : jeux vidéo jeux-internet, made in USA, arcades in english, machines nintendo, disques (CD, DVD), rock and rap, succès des palmarès, etc. J’en connais intimement de ces valeureux pères de famille qui savent exactement de quoi je parle, qui se débattent contre l’hydre séductrice.

Ils savent bien que les profs font face au même rival. Terrifiant concurrent « sans tableau ni craie, lui » mais muni de lumières clignotantes, de violents bruitages, de pétarades, d’effets virtuels dynamiques, avec brillantes et clignotantes bulles gonflées de cris aux mots « all-american ». Fichez la paix aux enseignants : la classe d’école ne pète pas le feu cinétique bien-aimé des jeunesses.

Un combat plus utile

Laissons donc en paix ceux qui émettent des « si j’aurais ». Dénonçons au plus tôt les mercenaires, pas toujours bénévoles. Ces serviles et inconscientes courroies de transmission des productions amerloques, à pleins écrans de nos télés, à pleines pages de nos magazines et journaux. Ces dociles reporters, obéissants publicistes, stipendiés souvent via les junkets, louangeurs effrénés de cet envahissement culturel servent volontiers Molloch. Riche comme Crésus, Mastodonte-USA achètera de toute façon les espaces-annonces, garnira nos placards et n’a nul besoin de nos indigènes mercenaires. Les produits-USA sont commentés avec une zélée ponctualité et cela activent la mocheté linguistique des nôtres. Tus ces interviewers complaisants creusent le trou notre défaite. Ils participent tous à la surenchère de cette invasion planétaire. De l’actuelle culture totalitariste soft.

Adieu diversité et bonjour libre échangisme du ONE WAY. Ces agenouillements réduisent sans cesse le français, ici comme en France. On finira par ramener le français à un petit lexique à parfums, à foie gras, à fromages fins. Plus rien à voir avec les « Dites ceci, ne dites pas cela », utiles sans doute. Un jour si on continue ce laisser faire, il n’y aura plus qu’une « Dictée française », ce sera au canal RARETÉS, payant. Un jeu de scrabble avec maigres sachets de lettres à assembler, un jeu faits d’onomatopées et de borborygmes. La langue « menum-menum » —des ados— sera pour tout le monde. Examinons, bien compris ?, les causes et corrigeons-les, fichons la paix à ceux qui subissent les effets, sinon, on balbutiera trop tard : « Si j’ara su —rock-rap-télé-ciné made in USA— je les ara combattu ».

Il sera trop tard. En ce temps-là, le joual semblera un langage de marquis !

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Nos enfants

Publié dans la Presse le jeudi 4 janvier 2001

Je sors de la lecture du premier roman du fils du célèbre auteur Gilles Vigneault, Guillaume. Je n’en ferai pas la critique, il y a longtemps que j’ai délaissé le métier de critique d’art, ou de littérature. Non, j’ai à dire autre chose que d’évaluer la qualité des oeuvres de « nos » enfants. Un monde nous sépare, pères et fils, et c’est sans doute inévitable. Vignault-fils est à des années-lumière du papa qui a illustré de façon inoubliable les personnages légendaires formidables de sa jeunesse sur la Côte-Nord.

J’ai lu aussi le premier roman du fils Hébert, loin, lui aussi, des préoccupations sociales de papa Jacques Hébert, redresseur de torts. C’est la loi de la vie?

Le héros du Vigneault fils, Alex, 27 ans, est étudiant, un peu libre, d’université. Pour vivre, il est surtout barman. Il n’y a pas de sot métier. Au début, d’entendre le jeune homme, serveur de métier, réciter du Aragon étonne. Plus loin, il sifflera du Bach. Pas un « bomme » ordinaire, je vous le dis. On a plus les « waiters » qu’on avait. Ce jeune héros semble lutter contre une pauvreté qui l’accable sans cesse, se fait expulser d’un appart (bonjour Paris!), couche chez un ami complaisant, drague le « one night stand », puis s’héberge chez un autre, y traînant son ordinateur! Et peut-être son « cellulaire »! Pourtant, ce pauvre hère a déjà séjourné au Portugal, ma chère! Dont il s’ennuie. Il racontera aussi l’Italie, Sienne et ses grandes beautés. Il dira: « Es muss sein », appréciateur de Beethoven!

Une bonne amie, Camille, 19 ans, passait ses étés complets, bien loin de Pointe Calumet (ou de Saint-Placide), dans le Maine, au chic village d’Ogunquit. On y va. Invasion par cette jeunesse dorée d’ici, d’un joli chalet au bord de l’océan, prêté par un papa crésus. Joutes de ballon volant sur sable, virées dans bars et cafés du lieu, on baise aux lueurs d’un feu de camp très arrosé.

Il y a les installations éphémères du séducteur, « squatter » fainéant de luxe, chez Martine. Ou chez Marlène. Fini les Janine, Pierrette et Thérèse à l’école des Saints Anges! On y jase à propos de dissertations à rendre au prof docteur en lettres. On lit des « Elle s’est marrée encore », et autres expressions parisianistes.

Ah ben quoi ces jeunes voyagent en France et en Navarre. Échanges culturels France-Québec, bourses et subventions forment la jeunesse! N’est-ce pas? Fini le temps du patronage duplesssiste quand seuls les fils des amis du régime (trois ou quatre par année) profitaient des largesses « unionationalistes ».

Notre jeune auteur étale ses savoirs et s’il fait nuageux, on a droit, ce n’est pas de la tarte, à la description des différences entre « cumulus, strato-cumulus ou cirrus ». Cette jeunesse, toute paumée quelle semble à prime abord, n’avale pourtant que des scotchs de grand luxe! Fini le temps des « draughts », des tavernes.

Mal pris, Alex-le-pauvre, ira solder ses livres De la Pléiade. S’il vous plait. Et il appréciera la « bouffe » bien branchée, celle des menus pointus! Ça va mal? Bon, alors en voiture pour Puerto Val Arta! Sacrée misère que celle-là non? Yannick, copain aubergiste au Mexique, accueillera ces jeunes « misérables » de l’an 2000! Le « club aventure » va se déployer. Voilà!

Juste dire que la nouvelle génération de romanciers, pas tous, se tient loin des questions sociales, de l' »engagement ». Bien loin de l’ouvriérisme sauce Parti Pris des années 60. Loin, par exemple, de l’admirable « Poussière sur la ville », d’André Langevin, loin du petit monde d' »Au pied de la pente douce », de Lemelin, du Saint-Henri à « Bonheur d’occasion », de Gabrielle Roy, ou de ma simpliste « Germaine », petite servante gaspésienne exilée à Montréal-Nord. Le thème de l’individualisme (égocentrique?) trône désormais.

Rien à redire. Miroirs actuels, échos fidèles de jeunes rédacteurs qui ne sont plus de ces autodidactes à la Yves Thériault. Ils sont instruits, se contentent de refléter leur monde bien à eux. Qui est fait de diplômés en « creative writting ». Après maîtrises, licences et doctorats, ils végètent, remplissent des formulaires, guettant colloques en Italie, séminaires à Knocke-le-Zoute, et voyages-à-l’oeil à Royaumont ou Marnes La Coquette, racontent leurs errances de petits-bourgeois, déjà mondains. Désargentés souvent, mais munis de réseaux utiles via la sécurité-sociale-littéraire, ils restent les serviteurs prudents, et bien muets, sur toute question délicate, sociale ou politique, pour amadouer les conseils des arts et lettres divers. Reste que la foule des travailleurs ordinaires n’y a plus aucune voix, aucun espace de description (ou de dénonciation) sur leur existence et, ainsi, lisent de moins en moins, prises qu’elles sont avec les réalités et responsabilités quotidiennes, si éloignées de ces jeunes coureurs d’un jet-set à sacs à dos qui tourisment (sic) en appréciant les nuances de goût subtiles des bières importées.

Un monde, hein, papa Vigneault?