« MON PAYS C’EST (AUSSI) L’HIVER » (air connu)

 

J’avais cinq ans et je disais en novembre  : « J’ai tant hâte de revoir la neige » » À mon âge ? Eugh…non. La neige ? B’en… pas vraiment vraiment hâte !
À dix ans, je disais : « Viens neige première, belle neige toute neuve. Viens vite, je t’admire ». J’avais 80, il y a peu et je disais : « Neige ? Il y a pas urgence, maudite neige —pelle, brosse, gratte, charrue— prends tout ton temps, neige, on n’a pas besoin de toi, embarrassante neige. »
À huit ans, tuque et mitaines, bottillons et foulard, à genoux dans mon lumineux labyrinthe de neige, ô, le bonheur total en face du 7068 St-Denis ! Mais… À 77 ans, mal aux genoux, début d’arthrose, les pieds froids, les genoux tremblants, les doigts raides, le nez gelé, ô, zut, « va-t-en donc maudite neige, ne commence pas, va te cacher, retiens-toi, revire de bord, pousse toi au loin du nord, oublie-nous donc cette année, sale bête blanchie, hiver de merde ! »
À 12 ans, à genoux dans ma belle neuve luge, avec coussin bien bourré —cadeau de ma mémeille— glisser dans la cour sans cesse. Sur le blanc monticule bâti par papa ! Ah ! Le bonheur plein. Mais…hier, à mon grand âge, fixer l’eau du lac et l’imaginer bientôt tout métamorphosé, dur, glacé, cassant… cela va se faire, cela va s’accomplir, alors un goût d’aller marcher autour de ses rives.
A 15 ans, acheter —de secondes mains— des skis ! Assez de seulement glisser, enfant ! De patiner seulement. Oser se jeter, droit debout, sur deux minces planches, au vent en pleine gueule, comme on s’abandonnerait, complètement, si nous étions des oiseaux. Ou des anges.
Dès avant même 75 ans, très triste, ah oui ! Le coeur en compote, avoir remisé ses deux mêmes vieilles planches vernis et « bin égratignées ». Détester le froid. En lazy-boy, lire un livre sur de terrifiantes avalanches au sein de contrées lointaines. Ou, au contraire, lire un magazine aux pages glacées sur de chauds sites en zones ensoleillés, loin, en des pays tropicaux. Là où l’hiver est un mot vide de sens, vide d’images !
À trois ans, sur le dos, bien emmitouflé, étendu dans mon carrosse —ou ma sleigh—découvrir alors —oh chante Robert Charlebois : « les deux yeux ouverts bin durs »— oui, la découverte de mille milliers de jolis flocons qui atterrissent sur le balcon d’en avant. Si doucement que le bambin croit qu’il est monté par miracle au paradis promis !
À 33 ans, bien voir que les enfants grandis sont devenus des champions au paradis-des-planches, ici. À Ste-Adèle ou à St-Sauveur, à Belle Neige ou au Mont Olympia… et coetera !
À 84 ans, en mars dernier, visiteurs de Vaison-la-Romaine —mal vêtus, nos prêts de chauds anoraks— les mener derrière le Chantecler et louer cette calèche ancienne. Tirée par deux blonds percherons bien ronds. Nos visiteurs venus du midi de la France : « On n’a jamais vu tant de blancheur, de lumière, c’est tout à fait féérique ! » Ils s’extasient et à l’aéroport de Dorval, ils nous diront  : « Dans vos Laurentides, les Québécois, mais c’est Disneyland six mois par année, foi du Bon Dieu ! »
Rentrés, les pieds gelés, la guédille au nez, on se dit : « Sacrament, de la shnoutte avec leur Walt Disney, vite, des buches dans la cheminée ! »
Dimanche chez Tit-Guy Lepage, notre attendrissante éternelle Dodo gueulait à la télé « Maudite t’hiver ! », éloignée de son chic condo « in florida ». Croyez-le ou non, suis-je un masochiste ?, j’avais pourtant hâte de revoir ces foules bigarrées, trépignantes, joyeuses, aux couleurs chaudes, strier —souples et musclés— nos pentes d’ouate au blanc immaculée conception.
Amen !

« QUI QUI SKIE ? »

Ci haut, vous lisez paroles d’une chanson de potache pour des collégiens partant skier …« dans l’nord ! » Le bus —UNE PIASTRE ALLER-RETOUR EN 1945— il y a plus d’un demi-siècle ! Je songe à ce passé en observant les collines encore vides en face. Il y aura des anneaux bientôt (marcheurs et skieurs) sur le lac. Je jette un regard à Jambe-de-bois, écureuil éclopé et facétieux; il m’observe. Le vrai début du frette et je reverrai le vilain chasseur d’oiseaux, Valdombre. Le vieil homme prend conscience. Fini de s’insérer dans cette nature à collines; ô nostalgie. Pourquoi avoir cessé de skier ?,la peur ! Fini aussi le vélo l’été, la natation quotidienne, adieu aux modes naturels d’exercice ?

Chante : « Que reste-il… de nos amours, de ceci et cela ? » Ces belles années sur nos pentes… avoir jeté mes vieilles planches de bois vernis du ski d’antan, où sont aller ces rudes câbles de remontée —il fallait agripper, à s’en arracher les bras. Fou de ces côtes no. 68, 69, la terrible 70. La longue 71. On avait 17 ans, collégiens à tout « petit petit » budget. Luncher au Nymark pour « une piastre ». Dévaler des heures dans cette sauvage nature, nous les jeunes venus d’« asphalte sous gadoue ». Ces joyeuses pauses pour boire un chocolat bien chaud à cette gargote au milieu d’une colline : La vache qui rit ! Un jour, fin des études, séparation d’avec les camarades, devoir te dénicher une blonde steady, alors aller fleureter aux salles de danse. Plus tard, aux pistes des clubs de nuit, cher Normandy Roof ! Soirs d’été aux parcs publics, à kiosque à fanfare. Oser le vaste mont Royal. Un jour : l’amour ! Salut Cupidon ! Bienvenue Saint Valentin ! Fuir la maison des « vieux » ! Mariage. Trouver un job steady. Les bébés… à élever, à protéger. La vie, la vie.

Ensuite, tu as 30 ans, les enfants grandis te ramènent au ski en Laurentides. Des enfants…alors prudence. Opter pour La Marquise en plein cœur de à Saint-Sauveur. Ou bien le Mont Olympia. Avila. Belle Neige. Un temps, ce Mont Sauvage. Puis tu as trop vieilli : samedis matins avec tes ados mais tu t’installes en cafétéria, ben au chaud aux pieds des côtes 40-80 de Sainte Adèle. Lire tes chers cahiers arts et spectacles. Tu détestais tant ces longues attentes au bas des côtes. À cette époque pas de ces sièges modernes, ces téléphériques à cabines.

Tes enfants sont partis en « apparts ». Le temps passe vite. Cheveux gris.

Et puis, déjà, blancs ? 85 ans, je m’ennuie de skier et j’admire cette voisine, 86 ans, toujours folle de skier. Ou le voisin, 79 ans, partant le matin aux pentes raides. Songer à y revenir parfois. Mes os fragiles, danger, fractures…procrastination. Souvenir : le mont Royal, des sentiers fous, lieux à se rompre le cou, des passages abrupts, flammèches de steel hedges sur des rochers nus ! Nos folleries, risques et retour au tramway, rue Mont-Royal. La faim. La

soupe de moman ! Des soirs au clair …des réverbères, sous les ailes de cet ange de bronze ! Soirs de mars à fleureter des étudiantes accortes. Baisers volés et idylles romantiquesqui duraient un bref février. « Donne-moi ta photo, voici la mienne ! » Images iconiques dans nos portefeuilles d’étudiants cassés. Premières caresses sous les lourds cèdres, meringues d’ouate immaculée. Bon, assez, guetter la sortie de Donalda, ma loutre de la rive. Viens bel hiver blanc, viens !

Publié dans le magazine Traces

« Tombeau pour Paul Buissonneau »

« Tombeau pour Paul Buissonneau »

par Claude Jasmin

Mon cher Paul, Cocteau et Piaf crèvent et, on regardait ta photo, un Paul jeune et maigre, fier et célèbre « Compagnons de la chanson ». Pages du Figaro, de Paris-Match. C’était bien avant ton petit atelier rue Delorimier. Parc Rouen. Là où le vieux gardien, m’sieu Mochon au « brandy nose », est mort. Paul, où as-tu remisé —« Orion le tueur »— ton décor de stores vénitiens peints des deux bords ! Tu m’avais enseigné comment faire péter de la poudre sans danger pour ce « Orion-Jean-Louis Millette ». Jean-Louis , exposé au TNM et qui t’a fait crier: « merde !, c’est la première fois que tu me fais de la peine Jean-Louis ! » Frissons partout dans le mausolée improvisé.

Paul, avant de t’éteindre, tu souvenais-tu souvent des parcs l’été, oasis du populo. « Ton truck à merveilles » stationné de Pointe-Saint-Charles jusqu’au bout du Bout de l’Île. Où rouille-t-il donc ton camion-miracle dans quelle cour à scrap de la municipalité gît ce Tombeau magique, coffre aux trésors des enfants qui n’avaient pas les moyens d’aller en villégiature.

Paul, toi trépassé, est-ce que tu chanteras encore de tes folleries: « Il pleut, il mouille, je suis comme un grenouille?  » Ces inventeurs de jeunesseries télévisées de la SRC, les Doré, Claude Caron, Roy, se font oublier, Paul. Qui ont permis tant de « Picoloteries » , d’Arlequinades. Paul, je te revois si jeune au parc Henri-Julien parler aux enfants sans aucune complaisance, d’égal à égal. Enfant toi-même. un gringalet t’attend pour vêtir ce « Pierre » et ce «  Loup » et les autres, avec sa petite machine à coudre portable, le génial François Barbeau. Oh jeune Paulo !, je te revois  « barguigner  » dur chez ce cordonnier, ton voisin de la rue Rachel, pour quatre paires de godasses. où as-tu remisé tes décors-accordéons, supports à linges, pour ton inoubliable  « Tour Eiffel qui tue ». Claude-Léveillée, blanc comme mort, mime inspiré, traînait ses savates au Gésù ?

Ô Paul, cher guenillou surdoué, précieux regrattier d’imaginaires, vidangeur céleste, brocanteur de rêves, « quêteux » métaphorique, tu inventais sans cesse. De tout. Des « Bande-à-Bonnot » avec ce  triste « Yvon » de Saint-Henri ou avec ce grimaceur « LaTulippe » d’Hochelaga. Paul, je me rappelle tes fous rires, en 1952 au marché Amherst pendant qu’on pissait dans les fioles de l’examen médicale pour aspirants-fonctionnaires chez Claude Robillard.

Paul ? Ne peux mourir celui qui a été l’ami intime de la môme Piaf et qui a chanté avec tes célèbres « Compagnons » à Madrid et à Lauzanne, à Alger et à Tunis, jusqu’au Caire et puis à Los Angeles, Las Vegas, New-York chez Ed Sullivan…alors je te regardais, médusé ; à cause d’une jolie bourgeoise prise comme épouse, te voilà simple bonimenteur, fabriquant de masques dans ce coqueron près du Stadium et je te regardais coudre des oreilles de peluche pour le lion Marcel Sabourin, des moustaches de crin pour la tigresse Clémence, des queues de laine tressée pour le chat Millette, un sacré « Carnaval d’animaux » pour des enfants pauvres étonnés !

Plus vieux, je t’ai surpris au lugubre Centre Campbell sous les fumées de la Molson d’à côté, tu fourrageais dans tes costumiers de friperies pour de pauvres jeunes théâtreux amateurs. Mon voisin de « La petite patrie », Claude Léveillée, n’en revenait pas quand tu me commandais ce décor en cage d’oiseaux, mobile et devant s’ouvrir avec tout le mobilier accroché aux mur pour cet autre fou, bonhomme Marcel Achard et ses « Oiseaux de lune ». Paul, tu sacrais souvent en québécois, tu grognais en brèves colères et soudain tu t’illuminais devant une lessiveuse au tordeur tordu, un vieux carrosse cabossé, un abat-jour éventré, une pompe à bras déglinguée, un cornet de phonographe ébréché ou bien une horloge toute éviscérée. Adieu Paul, « sur-réalisateur  » de vidanges, génial métamorphoseur de rebuts, tu tuais le théâtre-à-papa des Gascon et Cie et tu faisais école sans le savoir, annonçais tous ces Asselin, Maheu, Lepage, Champagne et Cie.  

Mon vieux Paul, en allée, à l’aéroport fatal du temps qui passe, où se sont évadés tant de nos camarades, tu vas jouer le plus sourd que tu n’es et il va vanter devant les portes d’accès .Une voix grésillera dans un triste micro : « Attention, attention : les passagers pour l’au-delà, veuillez vous présenter à la porte invisible. » Mais toi, tu ne mourras plus, même dans cent ans, on te reverra faire des pirouettes dans ce nuageux paradis des pas perdu, avec tes godasses chaplinesques, tes bretelles pendantes sur ton pantalon, jamais Auguste mais clown rouge, tu te ressembleras plus que jamais, petit poulbot dépenaillé de ta rue Mouffetard, gamin qui bafouait les bombardements des nazis au dessus de ta tête, gamin pauvre déjà ouvrier-couvreur. Paul, tu restes en mémoire ce Québécois indispensable ; d’anciens voyous du fond des ruelles et des parcs te redisent merci pour tant de beaux rêves éveillés. Tu nous donnes envie de chanter : « Il y a longtemps que l’on t’aime et jamais, non, jamais, on ne t’oubliera ».

« ANNUS HORRIBILE » !

Nettoyant encore mes paperasses, le vidangeur découvre une année noire : 1987. En un bien beau mois de mai, l’Édouard de ma vie, papa, meurt. 84 ans, mon âge en novembre. Même année, en novembre, c’est ma dévouée Germaine qui s’en va le rejoindre au ciel, que moi je nomme :la lumière des lumières (« lumen de lumine »). 1987 : je viens de prendre ma retraite de scénographe après 30 ans à la télé publique, là où ma compagne de vie, Raymonde, plus jeune, va travailler encore de nombreuses années comme réalisateure. Me voilà donc vieil orphelin et tous les jours, bien seul chez moi.

Bien savoir que dans notre petit marché, un écrivain ne peut tout de même pas publier plus d’un roman par année; et cela me prend un mois seulement, alors 11 mois à faire quoi ? Le temps me sembla bien long en 1987. Je présente en 1987 mon dernier « téléthéâtre », mon dixième, réalisé par feu André Bousquet, il s’intitule « On est tous des orphelins », un combat. Dans une arène, un père en courroux, « un homme de peu de mots », comme tant de nos pères, force son fils à mettre des gants et c’est alors un combat cruel, cet ex-champion boxeur (bien joué par Jacques Godin) s’exaspère d’un fils coureur-automobile en Formule 1, qui refuse de suivre ses traces. À la fin épuisés, ils pleurent ensemble.

Sur son lit de mort à Jean-Talon, en mai 1987, papa me reprochait encore de n’avoir pas fait un prêtre ! Puis, deuxième carrière, me voilà animateur de télé à TQS, un neuf canal. Ensuite la radio. À CKAC avec, disparue !, Suzanne Lévesque. Et ce sera cinq ans à CJMS avec Arcand. Enfin un an avec Serge Bélair, disparu aussi. À la fin, me voilà « débater » polémiste. À TVA avec Bureau. Cette fois ce sera mon « adieu aux armes » cher Hemingway. Devoir descendre à St-Jérôme, tard le soir, et faire face au camion-antenne de TQS au garage de « La porte du nord » À ma piscine du Excelsior : « On voit plus M. Jasmin, nulle part ! »  Oui, stop et fin car, misère humaine, je devenais de plus en plus sourd ! Désormais, consolation, je pris vite conscience que « vraiment retraité », c’était la belle vie. Bon débarras, régisseurs énervés, minutages serrés et devoir trouver des arguments de polémiste. La sainte paix et regarder pousser les fleurs, mes arbres, observer les oiseaux, les écureuils, mes rats musqués. Amusé, guetter les sorties de ma grasse marmotte !

1987 était loin. Les années 2000 promettaient de nouveaux progrès quand, à New York, ces deux avions dans des tours ! Conduites par des jeunes d’Arabie saoudite, étudiants en Floride, fanatisés par des imams illuminés à Hambourg en Allemagne. 2001, oui, vraie « annus horribile » et qui se continue actuellement en Irak du nord : ces décapitations par des fous d’Allah. On regarde ces affreux, confortablement assis au salon. Notre impuissanc.t Tous ces alliés ne sachant trop au fond où, exactement, bombarder ces planqués, des musulmans veulent-ils se conformer à leur « Jésus » à eux, ce Mahomet farouche guerrier à cheval du saint Coran, armé qui serait monté en paradis à cheval et armé; rien à voir avec notre Mahomet à nous, ce certain Jésus, prophète à pied, prêchant paix et amour en Galilée.

2014, c’est cette nouvelle guerre mondiale. Enfin des musulmans se lèvent condamnant ces coreligionnaires malades mentaux. Il était temps et la sotte Rima Elkouri (La Presse) qui ne saisit pas bien : « Quoi, écrit-elle, nous tous, Araboïdes, on doit dénoncer ? » Oui. Souvenons-nous de cet Allemand qui écrivait : «  Quand on a vu des communistes, on se disait, moi, je suis pas communiste, on bougeait pas, quand on a vu des socialistes, même indifférence et quand les nazis allemands antisémites sont arrivés au pouvoir, il était trop tard pour agir ». « Debout les morts !, criait-on, gamins, debout les prudents muets, ici au Canada, pays maudit par les djiadistes », certains jeunes fous vont rentrer au pays ( d’origine oui d’adoption) revenant —en Syrie surtout— de certains camps idéologiques. Oh, çà pourrait être —métro, gare, place publique— autre annus horribile, l’horreur.

UN-JAR-DIN-EX-TRA-OR-DI-NAI-RE ( chanson de Trenet)

C’est une géniale chanson que ce « jardin », un air si enjoué, que je turlutais il y a peu en regardant du balcon, mon jardin. Jardin ? Tout petit domaine, enfin libéré vraiment de l’hiver. On a besoin de pas grand chose au fond pour un peu du bonheur. J’ai eu l’envie subite d’aller inspecter mon « petit arpent du bon Dieu » (bon roman d’Erskine Caldwell). Bien petit jardin, terrain banal au fond, mais, mes voisins confirmeraient : petits lots qui font notre joie !

Depuis des décennies que je m’y frotte, que je redresse ceci ou cela, que je dégage un arbre nain ou que je déménage au soleil un bosquet contrarié. En y arrivant —juin 1973— il n’y avait dessus qu’un érable au pied de la galerie. Un mini prunier, bizarrement stérile après sa floraison; aussi très un vieux pommier à mi-côte. Sur la berge, deux vieux saules (pas pleureurs du tout). J’y descend : tout de suite le cher lot de lilas et devoir émonder, éliminer les parties comme tombées au sol depuis une certaine tempête. Ensuite éclaircir cet « arbres à bleuets » dont le nom m’échappe toujours et qui nous est une volière fantastique, la mangeoire appréciée d’oiseaux divers.

Aller marcher à gauche et craindre la pousse rapide des cèdres, songer à un barbier drastique. Et puis marcher vers le fantôme du beau bouleau, hélas, tombé malade, puis admirer le sorbier pétant de santé et marcher sous la mini sapinière —mini-épinettière— du milieu du jardin. Mini-boisé de haut et sombre bouquet éclairé d’érables —si colorés en octobre ! Voir des flèches, des clochers, nichoirs de geais bleus. Aussi hélas de criardes corneilles ces temps-ci ! Revoir en pensée notre si vieux pommier (Claude-Henri Grignon, gamin, y grimpait) tombé raide mort l’an dernier ? Revoir aussi toute cette zone du jardin mis en jachère de force, par ordre de la municipalité. À « fin écologique » ? Y planter quoi ? Des « sauvageries », consulter un jardinier expert, mon neveu Sylvain V. l’expert  de Saintt Eustache ?

Dans les haies du bord de l’eau, revoir de ces jeunes érables camouflés sous le myrics baumier. Arracher ? Craindre le lac bientôt caché à notre vue ? Oui. N’oublier jamais —à chaque printemps— d’étêter tous ces chèvrefeuilles, un lierre connu, utile et commun—aux baies jolies à l’automne. Une vulgaire végétation synonyme de « clôture », de « barrière ».

Je passe à l’autre coté de notre modeste jardin et c’est soudain forêt avec tous mes sapins plantés en 1973, devenus des géants. Une joie des yeux et ma fierté candide. Ces arbrisseaux, nains résineux, arrachés au domaine public. À présent des « pattes d’éléphants » gigantesques ! Aussi des fournisseurs d’ombres —appréciés durant les canicules.

Par ici, sous ces pachydermes, c’est « adieu pelouses » ! C’est devenu un tapis acide de mini épingles et aiguilles. Entre ces colonnes de gris, tronc en colonnes naturalistes, sont apparus de grasses jolies fougères. Qui font accroire à un coin de forêt ! Bon : examen ici, d’un rocher tout moussu, là, de quelques roches veinés. Immobiles monuments anonymes, symboles de nos ingrates terres-à-cailloux, de nos Laurentides. Pour finir, examen des parterres. À cueillir, de gros sacs au bord du chemin. « Fin du ramassage » des cadavres moches : branches tombées, feuilles mortes oubliées, cartons, bouts de papier ou de toile. Restes effilochés de plastique, canettes jetées, le jeune vaillant Jean-François a collaboré et voici donc un jardin, oui bonhomme Trenet : extraordinaire. Jardin banal pour le passant mais c’est le nôtre, alors il n’est pas ordinaire. Anciens citadins, nous voilà fiers comme Artaban, heureux, comblés… pour un simple « carré » de nature, pas beaucoup plus grand qu’une placette, qu’un square en centre-ville… mais qui nous paraît bien vaste, si vaste !

« PLEUREZ OISEAUX DE FÉVRIER »

Il marchait beaucoup, dit-on, jeune efflanqué aux grands yeux sombres. Par beau temps il aimait se promener au charmant Carré St-Louis. Pour ses grands arbres, pour un banc vide offert dans une allée de verdure, aussi, au milieu du parc, pour jongler face au bassin et ses pigeons fébriles. Février s’avance, partout, square Saint-Louis ou au Parc de la famille à Sainte-Adèle. Voyez, le jeune efflanqué fréquente cette banale école dans l’Avenue des Pins, juste à l’ouest de St Denis. Il n’y va jamais vraiment en esprit, il est toujours ailleurs. En belle saison, à l’est, ce maigrichon garçon hante le Parc Lafontaine, sa modeste campagne.

Il avait un père grognon. Lui reprochant sans cesse bien des choses dont son anglais relâché, négligé. Méprisé ? Ce papa anglophone est un noir ronchon, un grincheux, très fâché de voir son gars le nez dans les livres à cœur de jour. Un daddy empesé, raide, pris par ses gérances sur les quais de Montréal. Un petit fonctionnaire, bureaucrate zélé. La mère de notre sombre promeneur, une maman chaude, le couvait. Trop, geint le paternel. Elle devinait son grand gaillard bien mal armé pour la vie ordinaire, la réelle. Il y a que ça tourbillonnait dans son âme. La musique, celle des mots. Cette seule passion l’excitait. Il notait tout dans ses calepins.

Le père finit songe à l’expédier, matelot, au delà de l’océan. Marin exilé sur ses bateaux loués. Le couper d’avec cette mère complaisante, madame née Hudon, sa dangereuse épouse, la mal mariée. Février ou novembre, le jeune homme se récite des fables lumineuses. C’est Émile son nom. Émile Nelligan et s’il rêve fort parfois, c’est de fuir sa vie ordinaire. L’autre, Rimbaud, le Grand Aîné, qui crie : « On est fou quand on a dix-sept ans » ! Comment organiser un « adieu au père bougonneur » ? Dans la rue Saint-Laurent, à dix minutes de chez lui, il rencontre d’autres jeunes fous. De musique de mots. On l’entraîne à boire, à chahuter sans entrave, à piétiner des traditions. Allons casser ce prie-Dieu, tiens. Les entendez-vous, dans les congères de gadoue grise, crier jusque dans la rue Sherbrooke ? Voyez-les qui vident les troncs d’aumônes dans des églises désertes. Ils rampent sous des galeries pourries, pliés, vous les voyez avec grimaces juvéniles, grimpeurs aux arbres du petit Parc des Portugais ?

Émile a un don rare et on l’écoute réciter sa musique, on va le porter en triomphe. Émile-pas-comme-les-autres, sait assembler des strophes uniques; un génie, c’est dit. La famille Nelligan prend peur : « pourra pas vivre, n’y a pas d’avenir, n’y a pas de sortie, le fils de madame Hudon ne se lève plus le matin, rôde la nuit, boit, un jeune vagabond, un itinérant, Alarme : aux chapelets, aux bénitiers, aux neuvaines ! Émile doit se faire soigner. Alors madame Hudon-Nelligan l’inscrit pensionnaire d’une première prison, Saint-Benoît, asile de fous. Ce sera ensuite Saint Jean de Dieu pour la vie.

« Pleurez oiseaux de février », répète un vieillard perdu à des visiteurs attendris, « Pleurez oiseaux de février ».

 

AIMONS L’HIVER ?

Daniel, mon fils le valdavidien, à qui je dis  : « Pas jaloux de ta sœur, partie six mois à Palm Beach ? », me dit : « J’aime bien l’hiver, moi, pour la beauté des paysages, pour le ski dans nos collines, pour ses airs de fêtes, pour cette variété saisonnière illuminante. »

Je lui sonne raison. Daniel est en meilleure santé que ma fille un peu fragile, Éliane. Que dorlote son Marco qui est mon webmestre.

Moi ? Je balance Tenté de m’exiler car il y a mon grand âge. Suis pas trop friand froidures. M’envoler alors avec nos oiseaux, hum, ma Raymonde ? Une totale aversion de l’avion. Mon gendre nous parle de « mettre l’auto sur un train », ce qu’il fait, lui. Il y a aussi la crainte de certaines privations, us et coutumes d’ici, s’en passer six mois ? De 1978 à 1988, nous allions en Floride, le temps des Fêtes. Vite, on s’ennuyait, nous étions contents de « remonter ». Pourquoi ? Ma radio, ma télé, mes chers journaux et magazines —d’ici et de France. Avec raison, Marco rétorque : « Désormais il y a l’ordinateur qui apporte tout ça et en quelques clics ». Mais chez nous, l’ordinateur… pas top ! Francophiles ardents nous avions songé à « l’hiver en France-du sud ». Mais des connaisseurs du « midi » disaient : « Où ça ? À Menton, proche de Nice ? Pas bien chaud », là où des adèlois de nos connaissances hivernent. Nous songions au sud-ouest, Cacassonne, Perpignan ? Ces connaisseurs : « Ne rêvez pas. Il faut se couvrir d’une bonne grosse « laine » dès la mi-après-midi. Il y a aussi ce terrible « mistral. Frais et assourdissant ! » Il y avait aussi cette peur atroce de l’avion chez ma dulcinée. Bon, faire aveu :depuis une décennie, nous ne craignons plus l’hiver.

« Avec le temps », cher Léo Ferré, l’hiver ne nous semble plus si long, est « endurable ». Il doit y avoir pas mal de monde qui ne déteste pas l’hiver québécois, non ?

« Hier encore… »…cher Aznavour, j’admirais ce luisant soleil faisant reluire, étincelantes, nos région laurentidiennes. Et on sait bien désormais se vêtir chaudement. Ce matin, j’écoute, stimulé, ravi, sonner de ces « Jingle bell » et tant de bien jolies chorales nous égaient. Entendant au 98, 5, —salut à toi, l’ ex-camarade Paul Arcand !— l’inévitable « a-des-té-fi-dé-les », j’ai chanté avec ma radio et me suis souvenu de ma mère qui, au logis de ma rue St Denis, suspendant haut son fer-à-repasser, écoute les yeux mouillés « La Charlotte prie Notre-Dame », incroyable mélo larmoyant de Marie Dubas (écoutez ça à google).

« Ma bonne mère », cher Pagnol, malgré sa trâlée d’enfants, chantait toujours, oui, Fabien Thibault ! Ma Germaine n’avait pas le droit de songer à la chaude Florida, vissée qu’elle était à son modeste logis.

En passant, suis ébahi (un enfant ?) de tant de lumières multicolores dans nos arbres —merci m’sieur l’maire !— aux façades des commerces, de nos demeures. En 1940, rue St Denis, m’sieur le riche notaire Décarie avait, lui seul, dans son parterre un bel arbre de lumières ! Je me suis rappelé aussi, à Miami, à Fort Lauderdale, de ces fausses neiges de plastique aux fenêtres avec leurs « joyeux Noël », en français. Ô nostalgie cocasse de nos exilés!

En profiter chers lectorat pour vous souhaiter un très beau jour de Noël !

AU MILIEU DES BÊTES !

Autre « tour de machine », donc. On roule sur la 50 à partir de Mirabel et on file d’abord vers Lachute. Ensuite, région de Montebello, on arrive à cet étonnant zoo naturaliste. Zoo sans aucune cage. Vouloir circuler dans les sentiers boisés d’OMEGA. On y est donc et, mais oui, on ne sortira pas de « la machine ».

Courrez-y, l’automne achève, ça fait du bien de se plonger une centaine de minutes au moins dans la sauvage nature, au milieu des cerfs. Des daims, des paons ?, que sais-je? Des grands élans et autres bêtes de notre patrie. En ce temps de la chasse, combien de « disciples de Saint Hubert », vont revenir en ville « bredouillards », sans même avoir pu apercevoir un chevreuil ? Alors qu’ici, à Omega, dès le premier passage-grillagé, vous attendent tout de suite un lot de cerfs, parents et rejetons. Tous friands de vos…carottes ! On peut en acheter au « chalet central » —on a mangé de bons hot-dogs italiens !— à l’entrée du site; achat aussi de ces « kodaks » jetables.

Ce sera ensuite le défilé toujours impressionnant, comme majestueux, de ces habitants à poils : chevreuils aux gabarits variés, gros orignaux plus rares, boucs sauvages aux cornes étonnantes, un grand nombre de gras sangliers, des oiseaux sauvages autour de mini-lacs et puis plusieurs loups d’un beau blanc, à la fin, des ours noirs en quantité appréciable. Le parc Omega se divise en une vingtaine de sites. On y suit des cartons fléchés, c’est partout la beauté forestière, ce calme qui réconcilie avec la vie vive.

La guichetière nous avait prévenu : c’est le temps du rut, n’ouvrez pas trop grandement, les fenêtres de votre voiture. Des orignaux surtout pourraient devenir encombrants ». Nous étions prudents et l’ouverture des fenêtres était calculée. Laisser passer une seule …carotte…et puis une autre. Calculs et frissons. Oh les goulues bêtes avec leurs grands et sombres et si doux yeux ! Les noirs museaux tout mouillés, les langues si rouges. La beauté sauvage, la nature et ces intenses plaisirs des proximités.

Étonnant aussi de voir tant de volières naturelles —des bernaches ?— oiseaux de grisailles variées, géants grignotant quoi ? Larves, vers, coquilles ?, en divers marais ou vastes étangs. Soudain, un orignal détale, mystère. Soudain des cerfs jumeaux refusent de dégager notre sentier; attente acceptée. Ici, des loups dorment dans leur blancheur immaculée, là, un énorme sanglier, mufle bas, cochon velu et si gris, trottine en vitesse collé à notre carrosse ! Kodak : clic, clic ! Debout, un des noirauds, ours géant, exécute des figures d’un « cirque du soleil improvisé ». Vive Omega !

Le surlendemain, envie de revoir à l’ouest de Mont Rolland, notre si jolie Doncaster. Le site aménagé est gratuit d’accès aux résidents des lieux. Youpi, hein, les « séraphins? » Elle est toujours là et nous marchons le long de sa vivante coulée, couple enchanté d’un si beau soleil. On y a revu ses cascades bruyantes et on a grimpé sa lente montée toute en douceur, nous aimons ce site de paix rupestre. Des pique-niqueurs se redressent, nettoient leur table, remballent restes de vivres et…petits galopins. On s’agite car une rumeur grandit : on vient de voir un ours noir et il « valserait » du coté de « La cabane à Eddy ». « Raymonde, on y va voir ? » Non ? Ce temps de rut ! Chez feu-Eddy, la Doncaster se jette vibrante de rapides dans les bras de la Nord, tout au flanc du « P’tit tain ». Le bonhomme «  Galarneau » tombe à l’horizon, on rentre.

 

UN (SAINT) SAUVEUR DEMANDÉ ?

Dans un des mes récents récits autobiographiques ( «Branches de Jasmin ») je raconte ma bataille pour mieux comprendre l’univers, son avenir. J’ai moins de mes chers petits animaux. Pollution ? Mes rats musqués ? Disparus. La mouffette sous le perron ? Invisible. Ma marmotte sous l’escalier ne se montre plus. Ce couple de tourterelles, colibri (oiseaux-mouches), le rouge cardinal…disparus. Au rivage, merde, plus de grenouilles, ni papillons ni libellules. Ce mortel réchauffement… Espérons un sauveur savant, l‘invention d’un génie ( le Co 2 changeable ?)

Réunissez les enfants et expliquez le danger. Commençons par racontez aux petits l’âge du monde. Parlez du « Big Bang » et de sa soupe de feux ardents avec l’apparition du temps et de l’espace. Racontez que —depuis l’Observatoire Plank—, nous savons notre âge. 14 milliards d’années ! On veut scruter l’avant-Big-Bang, oh ! Une nouvelle physique naîtra.

Mais où sont partis mes petites bêtes ? On étudie deux choses, l’infiniment petit et l’infiniment grand. Hélas, les humains préfèrent s’informer du dernier truc-machin, ce téléphone dit intelligent. Racontez plutôt l’expansion —incessante— du cosmos. Comment faire visualiser l’univers à nos enfants ? Disposez 14 baguettes (chinoises ou pas) pour illustrer ces 14 milliards d’années. Cette « soupe » originelle. Écarter 9 de ces baguettes, laisser filer le temps des trois particules : hydrogène, hélium et lithium. Faites comprendre ce flottement à l’infini où, enfin, se formeront des galaxies. Combien ? Pas cent, ni un million —tenez-vous bien—10 millions de milliards de billions de galaxies !!!

La nôtre. Avec son étoile, l’indispensable « soleil ». Notre planète encore un amas toxique. Encore une « baguette » (un milliard d’années) et voici les cyanobactéries. Des « bébites » qui bouffent de l’hydrogène et crachent de l’oxygène. Deux autres « baguettes » (deux milliards d’années) et le miracle ! Notre atmosphère. Comblé d’oxygène. Puis surgiront les premières plantes et, dernière baguette, des organismes primitifs. « Édiacariens » et puis ( ère cambrienne), les « trilobites ». Les jeunes seront captivés. Enfin, enfin, sortant des eaux, les premières créatures. Ça se traîne sur terre : insectes et oiseaux, des gros : les dinosaures, voici « Le Parc jurassique » ! Millions d’années qui passent et tombe du ciel un météorite gigantesque, alors l’atroce bande de « Hell’s » préhistoriques… kaput ! Éliminée ! Nouvelle étape, ces amibes plus tard, un temps, voici des singes et certains se redresseront. Ouf ! Merci l’homo erectus. Le genre humain débute, mâles et femelles se reproduiront, inventeront des outils, domineront.

L’astronome Benoît Reeves, fils d’Hubert, est venu à Prévost pour raconter cela, le 24 août dernier. Mieux dominer c’est polluer moins possible répète le papa, Hubert Reeves. Je l’autobiographie de ce savant respecté mondialement, un astrophysicien émérite qui est né à Sainte-Anne de Bellevue. Il dit : « Urgence, si on ne fait rien, en 2050 ou même avant, c’est l’apocalypse ».

Je m’ennuie de mes belles tourterelles !

« TCHOU, TCHOU », LE TRAIN DU NORD !

Ça y est, enfin, tu as repris ton vélo et te voilà en selle un matin de soleil. De la vieille gare de Mont Rolland, tu vas pédaler presque une heure, pour rouler à un « café du coin » de Val David. Déjà, dans la piste cyclable du « Train du nord », vers Sainte Adèle, tu prends conscience de l’ambiance féerique. Silence ce matin et la paix si totale dans la lumière toute striée de feuillage. Les discrets sifflets de tant d’oiseaux invisibles sont partout dans toutes ces collines que tu traverses.

Le bonheur ! Tu viens de la ville et jeune homme, tu n‘as jamais connu cette sorte de loisir, ni cette sorte d’excursion en baignant dans les sauvagerie. Tu te souviens de toi plus jeune, tu as vingt ans, on est en 1950, tu ne te remues que dans des espaces durs, parmi le ciment et le béton partout, marchant tous les matins, tous les soirs, entre des murs de briques. Du bâti solide t’environne de partout, du construit dur t’accompagne en ville. À perte de vue de l’asphalte. Tu te tenais en bande, paquet de bohémiens, génies méconnus, faune sauvageonne devant des carafes de vin rouge, à la Casa Italia, rue Jean-Talon ou à la P’tite Europe, Avenue des Pins. Tu ne savais encore rien du bonheur de filer sous les vertes frondaisons, sous la verte canopée et ses éclairagistes de mille verts, vrais vitraux dans ce tunnel de velours du « P’tit Train du Nord ».

Citadin, la campagne t’était un monde secret. Jeune anticlérical excédé, farouche adversaire en 1960 de tous les conservatismes, toi et ton gang de chums barbus à cheveux longs, tu gueulais, espérais dans vos nuits des « révolutions » exagérées. Au Royal Pub, rue Guy, à la Casa Pedro, rue Sherbrooke, imbibés avec les autres « beatniks » montréalais dont l’éponge-Patrick-Straram, ardent exilée de Paris. Ah non, tu ne savais pas du tout la joie de pédaler en paix dans ce « P’tit train », ce long cocon tapissé de verts mirifiques qui te ferait un fameux cadeau du ciel toi devenu vieux et sage : merci paix de ce matin, de rouler sous la prodigieuse falaise et au bord des cascades inouïes ! La beauté loin des révoltes farouches de tes 30 ans, aux adversaires injuriés, méchant, par des critiques féroces. Nos batailles d’intolérance face aux mous, aux trop doux à nos yeux, à ces gentils qui avaient bien le droit d’être aimables ! Nos virées tapageuses dans un bazou en beaux quartiers pour narguer la fille d’un grand bourgeois, nos tapages au « Bout de l’ île » pour scandaliser le travailleur endormi, devant se lever à l’aube. Nos pauvres illusions, Seigneur ! En 1970, tu étais loin de te douter alors que la « vie bonne « ( Nietzsche) serait ici, comme ce matin, dans ce couloir qui trottine (comme le train d’antan) à travers des étages d’arbres de nos Laurentides.

Chez Bourgetel, rue Maisonneuve, aux midis de ces époques folles, un Hubert Aquin ricanait. À L’Hotel Provinciale, rue Dorchester (sic), Jean Duceppe giflait raide ce Brousseau—con-paparazzi. Au Café des artistes, le chat dort, René Lévesque jongle du monde entier avec le génie Pierre Dagenais. Au Yatch Club, sur Peel, le bel acteur Dupuis taquine le nabot surdoué, Robert Gadouas. Dans un coin, Claude Jutras, tout jeune, ose planifier un film. Tous, en ce temps-là, nous ignorions que, sur une voie ferrée, un « p’tit train du nord » faisait entendre ses « tchou-tchou, tchou-tchou », selon Félix Leclerc.