LA SOUFFLEUSE QUI AVALE LES ENFANTS !

Un bobard ? Une rumeur des « vieux » pour effrayer les enfants ? Nous avions un petit peu peur mais, gamins, on continuait à creuser des tunnels et des forts-de-neige dans les hauts congères du bord de la rue. C’était au temps où l’on déneigeait pas bien rapidement les voies publiques en hiver. Après chaque grosse tempête, après le passage de la charrue à deux chevaux, c’était la récréation folle. Hauts murets de neige tassée bienvenus et nous sortions nos pelles —toujours peintes en rouge, tiens !

Oh le bon temps des enfants-architectes à mitaines, à foulards et tuques, élaboration de labyrinthiques tunnels le long des trottoirs. « Prenez-garde ! —répétaient les empêcheurs de jouer librement— la souffleuse vous avalera tout rond ! » Ah, ces parents timorés !

Cinquante ans plus tard, voyez-moi en ces années 1990, retraité, cheveux blanc et rares, pis de nostalgie de ces creusages impétueux et qui part, avec mes gamins, à la recherche des « bancs de neige » d’antan. Je tentais de transmettre une tradition enfantine, avec les fils de ma fille, David, Laurent et le benjamin, Gabriel (le musicien-corniste dont j’ai parlé), chacun avec sa petite pelle d’architecte… recherche de hauts congères et, bingo !, voici un dépôt à neiges municipal. Au bord de la rivière des Prairies dans Ahuntsic. À l’ouvrage, les gars ! Leur vif plaisir, total, de s’enfouir à quatre pattes, pelle à la main, petits grouilleurs qui crapahutent sous la neige, aménageant un, deux, trois tunnels, pratiquant des ouvertures en mini-tours de guets pour y planter des drapeaux de guenilles. Des heures de joie rare.

Le papi rentrait pour la soupe du soir tout essoufflé mais ragaillardi, si heureux de ce retour-en-enfance, une plongée salutaire. L’éternel retour, M. Nietsche ? Jeux d’hiver qu’ils estimaient et gratuits. Combien coûte une cassette-à-jeux sur ordinateurs ?

Avec les fils de mon fils aussi, Simon et Thomas, même quête de neige tombée. Comme ils habitaient au centre-ville, difficile de dénicher un himalayen tas de neiges. Alors, dans leur cour de la rue Garnier, vite, construction de deux forts, en face à face. Organisation des cachettes, accumulation de munitions de boules de neige et… Feu ! Avec cris et défis, attaques pour parvenir à enlever le drapeau ennemi. Le vieux papi voudra s’associer volontiers au clan des plus jeunes, des plus faibles. Batailles très sérieuses, ça rampe, pauses, stratégie et tactiques… me voilà tout emporté, gamin par magie du jeu, oubliant mon vieil âge, je lance un épais pavé de neige à la face d’un garnement du fort ennemi ! L’enfant en tombe et… il pleure ! Vite redevenir —vieillard honteux— l’arbitre, le moniteur neutre, qui s’excuse. À genoux !Je retire la neige du petit visage d’un copain de Simon, Michael. L’effet d’un débordement candide quand le jeu exige trop de réalisme, vieux bêta va !

Quoi, quoi ?, j’étais en 1940, pas en 1995 ! J’étais soudain dans ma ruelle derrière le cinéma Château, je n’avais pas 65 ans, pas du tout, suant, le nez gelé, la morve dans la moustache, j’avais dix ans ! N’est-ce pas merveilleux ?, j’étais de nouveau Tit-Claude. Face à Tit-Gilles et Tit-Jacques. J’étais un artilleur intrépide, un tirailleur intrépide ! Réveil brutal rue Garnier.

Un commandement : « tu ne joueras plus » ! Mais sur quelle « Table de la Loi » nouvelle est inscrit cet ordre et quel Moïse invisible ordonne aux vieilles personnes : « Défense de jouer » ? « Les enfants qui jouent » —salut poète St-Denys-Garneau !— ne subissent aucune rectitude. Me voyant participer à leurs jeux, l’un d’eux me pousse rudement, me lance : « Otes-toi donc de mon passage ! Tu sais même pas viser ! Regarde-moi bien faire ! » Je riais intérieurement de ces insolences, l’égalité soudaine malgré les ans et foin du respect habituel, pas de politesse. J’acceptais volontiers la règle du jeu, oui, « au plus vaillant le drapeau convoité » ! Feu ! Feu !

Précoce noirceur d’hiver et je rentre, fourbu, éreinté mais si vivifié. La compagne de vie, pas encore retraitée, elle, qui revient du boulot, me questionne : « D’où viens-tu, qu’as-tu fait de bon cet après-midi ? » et m’entendre : « Oh bof, j’ai un peu fait jouer dehors les petits-fils… » Incapable de dite la vérité : « J’ai joué autant qu’eux, j’ai fait pleurer un copain de Simon et Thomas venu de la rue Marianne… ». Mon silence coupable sur le vieil homme se prenant pour un guerrier de dix ans.

La souffleuse municipale, monstre aveugle, un mauvais jour —c’était en « page trois » des quotidiens de 1945— avalait tout rond un jeune architecte en labyrinthes. L’horreur ! Mais c’était loin, dans un autre quartier, tout de même, rue Saint-Denis, nous avions cessé de jouer dans les congères durant au moins une bonne semaine !

DAWSON : UN SUICIDE « VISUEL »

Cette affaire-Dawson ? Ce fut à la radio et à la télé un bain, une immersion totale, de… franglais, patois curieux, sabir cocasse. Charabia parfois. Restons étonnés : il y a quelques décennies, nous aurions (nous les 82 % de la population) écouté des propos in english only. Il y a donc petit progrès ? Oh oui ! Au moins, ces « séparatistes » de l’ouest « baragouinent » notre langue (celle de 82 % de la population autour d’eux, répétons-le). Ce jour-là, soudain, il n’y avait plus rien qui se passait dans le monde. Silence et paix à Bagdad et en pays-talibanesque. Au Darfour du Soudan , arrêt du massacre islamiste ! Bizarre !

Soudain, la terre entière n’avait plus aucun poids, il n’y avait que ce délirant suicidé de 25 ans, venu de son bungalow tranquille de Laval, quittant son site lugubre à l’ordinateur, descendu en ville, en quartier « bloke », dans son « char », bien entraîné ( en salle de tir !) bien armé.

Et qui tue pour se faire tuer.

On a tout su qu’il faisait des appels clairs (tuez-moi vite) en ce sens aux policiers accourus. Drame de cinq minutes ? Oui, un suicide, rien de plus. Suicide déguisé, bien mal déguisé, en attentat. La folie. Une folie muette. La folie d’en finir avec la vie quand on a 25 ans. En ce moment même, un garçon « pas comme les autres » se sent rejeté. Cela pourrait finir mal. Qui veut jouer ou « faire ami » avec ce maigrelet, ce « barnicleux », ce boutonneux, ce gros tas. Ou ce cure-dent chétif ? Qui ? Personne. L’instinct grégaire, si essentiel en enfance, bafoué. Rejeté, cet enfant entre dans un monde de solitude. Certains —riches lectures, patientes recherches, en fuites utiles— feront des créateurs étonnants. Mais d’autres songeront à …se tuer !

Rue de Lanaudière, rue Sauriol, jadis, j’observais le flot des écoliers et je voyais bien, dans son coin, l’isolé, le jongleur, le « celui qui n’a pas d’amis ». Oui, certains y trouveront une force, mais d’autres… hélas. Au collège Dawson donc, surgissait nul autre qu’un suicidé. Très armé, hélas. Ce jeune Gill, jeune homme solitaire, dérivait dans une zone folle. Où l’on tire sur tout ce qui bouge : cassettes répandues de ces jeux puériles et morbides. Ce matin-là, il sort de son antre, il en a assez des images mécaniques, rechargeables, il veut du vrai : assez de « représentations », il a besoin du « jeu de la vraie vie », juste un peu de vie réelle… Le temps de se faire abattre. Pas même cinq minutes ! Les médias accourraient et on a vu le grand cirque habituel. La planète entière réduite à un coin de rue « proche de chez vous ».

Tout le monde dit « raisonnable » a besoin de « sens », du « pourquoi » face à l’irrationnel ? Mais il n’y avait rien à comprendre. Si cela se fait encore dans un mois ou dans un an, ce sera la même histoire et, hélas, quelqu’un (ou plusieurs) se trouvera là au mauvais moment. Là où ? Dans la mire d’un suicidaire comme ce Lavallois Gill. Oui, sur le noir chemin d’un désaxé. Rien de plus enrageant que ce genre de mort. À la tristesse se fige le mystère. Il fallait ne pas être là au mauvais moment, bête comme ça. La vie ainsi se pose parfois un masque insolite. Ce sera les larmes, les cris de stupeur, l’angoisse face à ce destin à visage d’énigme. Un psychosé s’arme et c’est la mort.

La survie ?, une loterie, in-si-gni-fi-ante ? À la lettre ? La détresse des parents s’imagine facilement : ton enfant est parti… à l’école, au collège —à Polytechnique un jour !—, y passe soudainement l’atroce silhouette d’un jeune fou furieux, d’un désespéré à la noire lingerie, d’un très grave déprimé. D’un rejeté quoi qui étouffait de solitude.

Bang !

Ton cher enfant est tué. Panique, cris de douleurs, larmes salées. Tout de suite après : tous à nos lucarnes herziennes. Agora gigantesque. Arène familière. Gigantesque amphithéâtre émietté (la télé). On installa vite, vite, à l’antique, un neuf grand drame grec. Comme toujours, on a vu et entendu l’inévitable chœur (médiatique), gémir, répéter, raconter, fouiller, creuser, montrer, illustrer, insister, resucer et ressasser ! Un théâtre vivant ou un faux ? Vite joué, cinq minutes, rideau !, c’était terminé. Alors on grattait, on exploitait. Et on imaginait, supposait, ratiocinait aussi, faute de mieux. N’y avait-il pas du sang frais sur un mur de Dawson ? Tous voyeurs ces jours-là, oh oui ! La chorale-à-caméras et à-micros tentait de raconter les tenants et les aboutissants. Hélas, ça n’avait aucun sens, c’était une fatalité (le fatum grec ). C’est sans doute ce qui faisait l’anxiété de ces grands enfants qui tremblaient et pleuraient dans nos salons. Un « rejeté », un « programmé-sauce-dite-goth (cette niaiserie infantile), un autodrogué à « l’instinct de mort » encouragé, qui a obtenu des fusils pas trop cher, qui quitte son « home » de Fabreville, saute dans sa bagnole, se stationne proche d’un collège…et puis invite carrément les gendarmes à l’éliminer. Dès le bungalow, la mort, sa funeste alliée, marchait à ses côtés. On voit pas ça à la caméra.

LE CORBEAU ET LE RENARD ACTUEL

L’émission « La facture » raconte des fraudeurs au Togo. Mais raconte surtout des candides inouïs. Une histoire invraisemblable. Comme tant d’autres sans doute j’avais reçu via mon ordinateur cette imbuvable invitation au sujet d’un multimillionnaire mort là-bas dont on pouvait toucher une part d’héritage. « Envoyez vos sous, aubaine rare ! » Clair non ? Un canular ? Oui. Une fumisterie ? Évidence. J’avais aussitôt, l’invitation se répétant, prévenu ces imposteurs de mon recours à la police. Ce que je ne fis pas étant certain que ces « renards » cons n’allaient attraper absolument personne tant les ficelles de l’arnaque étaient épaisses. Eh ben non ? Dans une petite ville, Disraéli, une innocente dame Lapointe, tombait dans le panneau. Pire encore, une banquière de la sérieuse « Banque nationale » du lieu, approuvait la « victime », la guidait même dans ses envois de milliers de dollars au Togo ! Non mais… quelle cruche cette Carmen Lessard !
J’y vois un effet affligeant d’un monde jeune : les enfants-rois des Boomers. Car j’ai pu observer de près —mes cinq petits-fils— tout un style d’enseignement moral frelaté dans nos écoles laxistes avec « Le monde il est tout bon et tout gentil et il n’y a pas de méchants. » Marchez béatement belles jeunesses abusée. « Le bonheur, la justice, la paix règnent sur notre belle terre ! » J’ai tenté souvent, auprès de mon quintette —de jeunes gamins lessivés— de relativiser cet enseignement civique (et moral). Éducation gangrenée par cette belle et bonne « pensée unique positive ». Je répliquais : « Oui, le monde est bon en général, mais s’y trouve aussi, d’actifs voleurs, des lascars, des gredins, oui, des « méchants ». Je les priais d’être toujours vigilants, méfiants. De toujours questionner les offres comme les demandes, de bien creuser les motivations des individus capables de faire miroiter des avantages louches. Je constatai qu’ils ouvraient les yeux grands, qu’ils entendaient une musique encombrante, trop réaliste pour la première fois. Le papi allait « contre » l’enseignement « jovialiste » de l’école. Quoi, il y aurait des gens malhonnêtes sur terre ? Les niaises Lapointe comme les sottes Lessard (combien sont-elles ces « nonounes » candides ?) sortent de ce système d’éducation navrant. Ici, on ne parle plus des « ti-Coune » aliénés, des Bozos retardés, non, nous parlons des naïfs très instruits, sortis des moules pénible à « têtes mal faites », fabriquées par l’ enseignement moral de la « bonasserie » ambiante, cette confiance idiote qui se veut un rempart à quoi ? Au règne du pessimisme d’antan ? Le balancier a volé à l’autre extrémité avec « tout le monde il est beau et bon ». Résultat de ce gâchis éducatif pusillanime : une dame Lapointe, jeune naïve détroussée, honteusement volée, une dame Lessard, jeune banquière qui perdra sans doute son emploi. Que l’on se dépêche, et très vite, de corriger l’ambiante atmosphère nauséeuse dans nos écoles, collèges et universités. Ce délétère enseignement est irréaliste. Sinon, on peut facilement prévoir plein d’autres « bonnes poires » dans maints domaines qui laisseront échapper leur fromage face aux malins renards de ce monde. Le génial fabuliste Lafontaine dit vrai, toujours !

LA MORT ET LA FOLIE

LA MORT
Enfin la voir mieux. Qui ? Quoi ? La mort. On la voit si peu, si mal, on veut tant oublier ce fait inéluctable, cacher sans cesse le vrai —ce réel : notre fin— aux enfants. C’est fou, cette nuit ou à l’aube, j’étais mourant dans ce songe, ma fille me voyait mais mal, d’un côté d’une rue encombrée. Un accident ? J’étais adossé, blessé, sur un pan de mur. Je lui faisais des gestes et elle tentait, au soleil, de mieux me voir. Je grimaçais, je tentais vainement de la bénir. De la bénir ? Au réveil, je sais bien d’où vient ce rêve en images angoissantes. De deux sources, la toute récente et horrible collision, en plein soleil aveuglant, de mon gendre et aussi, à la télé, il y a quelques jours, ce pape qui remue bien mal à son balcon. Un pape en crise fatale.
Il me restera surtout cela, cette séquence (si vraie, dans le gigantesque, pléthorique album romain de la mort de ce Jean-Paul 2.) Ce Polonais-pape qui tentait une bénédiction « urbi et orbi » et qui, impuissant, souffrant, affolé, essayant de résister, se touchant le front, se cachant dans sa main, la bouche toute tordue. La mort en direct ! L’agonie, montrée, offerte, publique, sur un bacon quoi. La mort à l’ouvrage ! Il me restera donc ces images stupéfiantes : les efforts pénibles une fois que l’on se trouve dans les bras même de l’ultime Faucheuse ! Je sais, je sens que l’on doit parler d’elle mieux, plus souvent, l’accepter cette inévitable fatalité. Abolir ce tabou actuel où l’on nie, dissimule, masque la fin de la vie. Ne plus craindre de dire à l’enfant que c’est la loi même de la vie, qu’au bout du chemin elle sera là et lui aussi. Cette terrible issue, cette fatalité qui, dans un songe, vous prévient : elle vous empêchera —que vous soyez simple loustic ou… pape, de bénir une dernière fois votre enfant !
LA FOLIE
Durant l’agonie du saint voyageur exemplaire, je lisais « Folle » de madame Arcand. Un nom de cachette, un « pseudo » répète-elle dans son bien triste récit. Récit… non-fiction donc ? Certes la jeune auteure a sans doute tricoté des « fions » de son invention. Sinistre description d’un rejet, d’une « déception d’amour », comme on disait jadis. Cette Nelly Arcand a un bon talent pour raconter, son premier bouquin, « Putain », l’affirmait clairement. Avec ce genre de livres, nous sommes éloignés du questionnement spirituel sur la mort. « Folle », de sauce mode- ouellebecquienne, c’est la complaisance dans pipi-cul-caca-merde-sperme-voyeurisme et onanisme. La « folle », ayant cessé de se prostituer, accrochée à la cocaïne, tombe amoureuse hélas d’un beau jeune reporter, un Parisien, exilé au Québec. Un arrogant encore plus égocentrique que la jeune ex-pute qui, célébré par le succès de son « Putain », étudie à l’Uqam le confus psy Lacan !, voyage jusqu’à Prague, eh ! L’auteure parle-t-elle si souvent de névrose par ignorance du terme plus grave : la psychose ? L’héroïne (on espèrerait un roman, pas un récit, tant c’est accablant !) admire son malheureux masturbateur compulsif, tolère son vice au bord de la pédophilie, incessante activité fébrile via son ordinateur à sites pornos.
On a le droit en littérature, de décrire tout, même le plaisir (maladif ?) d’entendre haleter en cadences les laiderons impuissants à séduire et qui se masturbent dans le noir au cinéma L’Amour de la rue Saint-Laurent, c’est deux ou trois impressionnants passages de « Folle ». Aucun sujet n’est mauvais en soi. Tout propos peut former de la littérature solide. Nelly Arcand, douée, rend bien parfois le gouffre de sa dérive à « chair triste ». Ah ! une morale dans cette débauche ?, chez ces dominateurs psychosés, sans cesse à la recherche de proies nouvelles. L’ex-putain, jolie, mignardant à la télé, est donc (récit) une jolie québécoise, ex-putain-escorte, qui n’a aucun instinct. Elle aime ce sire décadent plus jeune qu’elle ! À 30 ans, elle est si vieille (!) pour ces suborneurs virtuels de Lolita. Rejetée donc par ce « pédo » à filles-enfants, Nelly Arcand rôde autour de lui, parc Lafontaine, et elle planifie son… suicide. Une mort niaise qui n’a rien à voir avec le pathétique débat (à son balcon) d’un pape désespéré de mourir, lui.
Fin de « Folle », Seuil éditeur. L’insignifiance ? À la lettre. Je ne verserais rien en librairie pour lire une déchéance de cochonne sotte, ma biblio publique sert à épargner l’obole à la déréliction. Il y a quoi ? La curiosité? Le voyeurisme? Le dicton vrai : « les monstres attirent les foules ». Et ces accidents en voie publique. C’est laid à regarder et c’est infiniment triste. Besoin de reluquer l’horreur chez l’autre. Se rassurer au fond : « Moi au moins je ne suis ni putain d’abord, ni folle ensuite ». Plaignons les parents, proches ou lointains, de cette confessée volontaire, pitoyable. Et enrichie. À quel prix ? Celui d’un effeuillage tragique. Célébrée aussi. À quelle condition ? Putasser encore et toujours, le « vite déshabille-toi et couche-toi là ». Arcand en déboussolée qui se plaint, râleuse, Nelly Arcand récite, n’imagine rien ?, accepte complaisamment d’étaler sa propre et intime déliquescence.
Je crains en effet son suicide.

SUR « INTERDIT D’ENNUYER ».

Un vigoureux concert à quatre mains sur claviers d’ordinateurs pas bien tempérés. Fugue ou tango ? Disons : un concerto pour esprits en violentes chicanes.
Elle, Francine, a un peu plus de 50 ans, Claude, son « vis à vis », a un peu plus de 70 ans.
Deux écrivains différents jasent avec rudesse et aussi avec symnpathie dans ce bouquin, causeries à perdre haleine.

iNTERDIT D'ENNUYER« Interdit d’ennuyer » c’est la révélation publique d’entretiens parfois très intimes. Aveux risqués en masse.
L’éditeur Triptyque y a lu assez de fantaisie, assez d’effronteries aussi, pour en faire un bouquin qu’il vient d’installer en librairies d’ici.
Vous lirez avec ce « Interdit… » sur la vie privée de deux auteurs tiraillés par les engrenages obligés de « la petite vie » mais aussi sur les empêchements de s’exprimer vécus au Québec.
Un livre de cris ?
Oui, sans stridence vaine, avec, ici et là, des émotions, de l’humanité. Francine Allard veut un peu plus de lumière, Claude Jasmin fuit certaine clarté embarrassante.

« Interdit d’ennuyer », des échanges quisont le troc bizarre des vies en apparence ordinaires quand elles se vivent en un milieu (littéraire) bien chétif, aussi en un milieu social où les accords et désaccords pleuvent. Collisions frontales parfois !
À chaque chapitre, la courtoisie prend le bord et on en vient presque aux coups…par franchise, par envie de bousculer les idées reçues d’un monde trop froid, trop poli, trop gavé de rectitudes fades.
De la ferveur à plein, des rancunes tenaces et des secrets révélés.

« Interdit d’ennuyer », un pan de la vie littéraire officieuse, celui que l’on camoufle soigneusement dans les pieux et brillants « Salons du livre ».

Si JEUNESSE SAVAIT…

J’entends des :« Les jeunes, tous des dévoyés, des paresseux incultes. » Le lamento classique. Je reviens d’un bref séjour chez des cégépiens. Trentaine de beaux jeunes visages, aux oreilles longues, curieux d’apprendre. Le « vieil homme » raconte ses joies et déceptions, ses illusions enfuies, les mauvais coups du sort. Avant tout, raconte les liens à tisser avec « paroles et images », bédé, télé, cinéma, la matière scolaire enseignée par leur enthousiaste prof, Éric-Le-Rouge, mon inviteur. À la fatidique « période des questions », je me demandais : combien sont-ils à travers le territoire québécois à, ainsi, écouter, questionner, jauger ? Pourquoi tant de rapides jugements sur la jeunesse ? Cet après-midi là, ils sont brillants et si attentifs. Il y a que les médias ne causent guère sur ceux qui se préparent, on en a que pour les délinquants et les décrocheurs qui bomment aux vitrines des dépanneurs « taxant » les tits-culs frileux. Minorité d’inconscients mais utile aux crottes d’écoute. Dans de grands champs, à l’orée d’une petite ville, vaste collège tout neuf (il a deux ans !) : couloirs lumineux, classes pleines de clarté, biblio accueillante, neufs ordinateurs partout. Une jeune population fringante, avide de connaissances, avec aussi, tics nerveux et grimaces qui parlent, une certaine angoisse. La frayeur ordinaire, que j’ai connue en 1950 : « Que me réserve l’avenir ? » C’est bouleversant quand un regard farouche vous supplie de le réconforter. Ne pas mentir, ne pas masquer les difficultés prévisibles.
À chaque occasion, je veux dire « Non, pas le temps ». Si on insiste, je faiblis, je dis : « Bon, j’irai ». Au jour fixée, je regrette mon « oui » : n’ais-je pas mérité de rester tranquille chez moi ? Pourtant jamais, jamais, la séance terminée, je n’ai regretté mon voyage au pays-jeunesse. C’est stimulant. Ceux qui, pessimistes, imaginent des « veaux insignifiants » devraient aller rôder dans ces cégeps remplis de jeunes caboches insatiables. Je reviens donc de Terrebonne, je suis allé à Joliette. J’irai à Rigaud bientôt.
Avant de partir, je me dirai : « T’étais si bien à lire tranquille, à te laisser illuminer par les érables flamboyants.» Et, encore une fois, je rentrerai le cœur en fête car c’est un chaud spectacle ces jeunes filles et ces garçons qui sourient à vos piques malignes, qui froncent les sourcils aux rappels des chagrins, qui montrent des visages épanouies quand vous parlez de l’indispensable confiance préalable. Surtout de l’identité solide, qu’ils doivent se construire, se débattant du grégaire besoin d’attroupements juvéniles. Cette jeunesse se méfie, avec raison, à la fois des complaisances flatteuses (il faut dire des vérités dérangeantes) et aussi des noircisseurs (il y faut montrer un optimiste modéré). Parmi tous ces jeunes, je les observais attentivement, il y aura quelques destins bafoués, la dure loi des existences humaines. Il y aura aussi des favorisés-du-sort. Il n’en reste pas moins que tous ces profs doivent offrir mille moyens, mille facettes en possibilités, ils font « le plus beau métier du monde », je le répète partout même si tous, hélas, n’en sont pas conscients. Aux perpétuels chevaliers-à-la-triste-figure, je viens proclamer ici qu’il y a une multitude (23 cégeps autour de la métrople !) de jeunes cœurs qui ne demandent pas mieux que de s’armer sur tous les plan. Culturellement aussi. Certains questionnements, lucides, pointus, me firent voir qu’au milieu de ce grouillement de jeunes vies, certains sont déjà bâtis pour faire face. Alors, un peu vidé, je marche vers le parking tout ragaillardi. Faux : la jeunesse actuelle n’est pas que stupides drogués précoces, gigueurs frénétiques à rock-and-roll ! Elle contient des âmes éprises de « davantage savoir ». Aurais-je fait face à des groupes d’élites ? Allons, partout, ils m’ont parus tout à fait conformes aux jeunes rencontrés dans les rues, certains se font des chevelures folichonnes, d’autres se fixent un anneau dans une narine, affichent leur nombril, se vêtent de haillons aux déchirures calculées. Attirail candide pour se démarquer « des vieux ». Je me souviens de nos accoutrements d’une « bohème » artificielle pour provoquer parents et voisins. Derrière cette parade vestimentaire
sont tapis « des enfants grandis », ils souhaitent une seule chose :le bonheur; cette quête, depuis même avant Socrate, est
l’espérance des hommes. Impossible de le leur promettre ce « maudit bonheur » (Rivard) mais il est permis de déclarer, installé devant les pupitres, qu’il est accessible à tous désormais, malgré le clivage des classes sociales. Que le bonheur se prépare cul-sur-banc-d’école. Que, cher Yvon Deschamps, « le bonheur haït les moroses ». « Les choses étant ce qu’elles sont » (De Gaulle), le bonheur, oui, se mérite. Si « il devrait être interdit de désespérer les hommes » (Albert Camus), il devrait être interdit de désespérer des jeunes juste parce qu’on a vu, aux actualités télévisées, cinq ou six voyous guettant lâchement des proies fragiles.

CHRONIQUE D’IMPOSTURE ANNONCÉE ?

Un certain Bruno Blanchet annonce son départ en voyage (La Presse, en mai). Il a 40 ans, il dit qu’il a « tout bazardé » mais…tout de même, il part avec sa caméra et son ordinateur portable. Il m’inquiète ce « vieux » bourlingueur.
Lisez : « Je m’appellerai Yvan, Manon, ou Donald… Je parlerai avec un accent allemand…Je serai avocat, cuisinier, chirurgien (ça vous rappelle rien, « faux-chirurgien » ?) et je ferai du surf… »
En somme, il part pour se nier, pour n’être plus lui-même ? Étrange ! Il va faire quoi, le fumiste ? Le menteur qui va duper les gens ? Et pourquoi donc ? Il veut fuir qui, quoi ?
Combien sont-ils ces « jeunistes » dans la quarantaine, embarrassés par leur identité, disposés à l’auto-déracinement.
Fuite de qui, de quoi ? Singulière attitude.
Lisez : « Je vais m’amuser, j’aurai mille personnalités » ! C’est déjà bien difficile de s’en façonner une et une solide.
Lisez : « J’inventerai une famille au Brésil, que je suis pilote de stock car, PDG d’une usine… Vous lirez mes délires dans « La Presse ». Non mais… Ce Blanchet (blanc bec ?) nous dit donc adieu et au revoir parlant de « liberté d’expression ». Liberté douteuse ! Il se donne toute une année pour ce « trip de fou furieux » (ses mots). On a envie de lui dire deux choses.
Un : qu’il y a de la place en usine (chanson connue).
Deux : qu’en tiers-monde, en Afrique surtout, oh comment ?, les vieux vagabonds de 40 ans, à sac à dos sont utiles, eux, et trop rares, via les ONG, l’Unesco, etc. Certes, là-bas, où meurent chaque jour tant d’enfants mal nourris, il n’y a pas de « trip à gogo », que des famines, des misères humaines effroyables, pas de ces DVD « trash-techno-punk-jackass » (ses mots), qu’il nous promet, pas « d’évasion sur champignons » (ses mots).
Aux « deux mois », craignons de lire dans La Presse « les délires » d’un fuyard déboussolé, d’un Québécois égotiste, bien mal dans sa peau (?) , qui fuit la dure réalité (Rimbaud), qui se sauve de lui-même par une sorte de vanité invertie, en fumiste faux-PDG avec accent allemand qui se nomme Manon ou Donald. Ce Blanchet court au devant du… vide. Du… rien.
L’adage : « Les voyages forment… », oui quand ils sont faits par des Alain Grandbois d’aujourd’hui. Autrement, c’est le bête règne de l’individualiste déconnecté du monde réel. Si M. Blanchet n’est point attiré par l’Afrique —il n’est pas trop tard j’espère— qu’il songe à bourlinguer parmi tant de pays moins lointains, qu’il aille secourir (au moins divertir) les populations indigentes des pays de l’Amérique du Sud. Le choix est vaste. Il y a tant à faire même avec sa caméra et son portable. Le fera-t-il ? Je le souhaite. Il s’en trouverait enrichi humainement. Sinon ? Tristesse et pitié sont de mise ici.

LE PLUS BEAU MÉTIER DU MONDE.

L’on disait jadis : « avoir la vocation ». Écolier, déjà je l’avais : « Je ferai un maître d’école », j’’admirais tant « monsieur » Gérard Saindon, dynamique prof de quatrième année. La vie décida autrement pour moi. Nous lisons désormais les horreurs vécues par cette si précieuse gente institutrice. Ma fierté de voir devenir « maîtres d’écoles » d’abord, Éliane, ma fille, puis Daniel, mon fils. La première choisira « d’élever à la maison » ses trois garçons. Héroïque, méritoire attitude, qui va lui attirer des « Quoi ? Folie ! Tu travailles plus » ? Mon fils ? Imaginez-le qui quitte son quartier tranquille, sa rue paisible, sa maison coquette, il roule tous les matins vers sa polyvalente du far east , comme on dirait le far west.
Il abandonnera vite, hélas, ce « plus beau métier du monde ». « Papa, faut me comprendre, je n’étais plus intéressé à jouer à la police. J’avais été formé pour autre chose qu’un rôle de flic ». Je me taisais.
« Papa, il suffit de trois ou quatre délinquants dans ta classe et ça devient un bordel total ». Je me taisais.
Les temps (de mon enfance) ont changé. Quelle est la sale source de cette dérive ? On lit sans cesse des reportages, la cause : la famille actuelle, le milieu social. En milieu pauvre ? Certes mais, souvent, pas si pauvre. Crachats sur des profs, coups (de pied, de poing), bombette en pleine classe, carreaux brisés, vandalisme divers, vols variés, d’ordinateurs parfois !, grossiers tags indécents sur les murs. Pire ?, trafic de drogues et horrible taxage des doux, des timides. Bon, on connaît cette litanie déprimante. Les enseignants sommés de se muer en polices. Mon fils (combien sont-ils ?) qui se tire du « plus beau métier du monde ».
Sans plus de sécurité à la maison, d’affection, d’attention, plein d’enfants perdus qui virent mal. Recours automatique alors au retors individualisme, au « après moi le déluge », et au « chacun pour soi ». Montrer de la force, utiliser la violence, pour crier son désarroi. Voler, abîmer, salir, défigurer des espaces scolaires, cogner !
Symbolique évidente de la désespérance.
Le corps enseignant tout déboussolé. Et qu’on charge, le facile : « Grouillez-vous ! Corrigez ces us et coutumes, tas de fainéants » ! Foules d’innocents qui s’imaginent que l’école peut, doit, tout faire. Remplacer un milieu familial, social, taré, irresponsable et décadent. Un songe creux d’adultes candides. Et ce n’est pas une consolation de savoir qu’il n’en va pas autrement partout en Occident, à Paris ou à New York, à Londres ou à Rome. La petite bourgeoisie des classes moyennes (intermédiaires, doit-on dire ?) —et la grande donc !— va tenter d’échapper aux fléaux ambiants en recourrant aux écoles et collèges privées. En payant. Pour les majorités, pas de fric, partant, pas de ces abris. Le rejeton privilégié mais incapable de s’intégrer à « un peu de discipline » est chassé. Il ira grossir le lot des incontrôlables au secteur public, gratuit.
Les enfants « du 6 à 9 », c’est à dire « de la sortie du gardiennage au dodo quoi », les enfants du « trois heures par jour », des autobus jaunes, ceux des deux parents rentrés épuisés à 18 heures, sont des enfants sans sécurité affective ou morale, sans capacité d’acquisition
minimale d’une identité valorisante, d’estime de soi (essentielle, jeune) partent, lunch en boite, pour crier leur vide intérieur. Ils fessent, cognent, volent. Ou, timorés, se font fesser, cogner, taxer. Pères et mères de famille encerclés dans le « way of life » matérialiste, laissez tranquille les enseignants. Ils font ce qu’ils peuvent dans ces égouts d’une vie soi-disant moderne .

Souvenir de Ryan

Claude Ryan et moi, nous nous rencontrions certains matins au comptoir d’un centre de photocopie, Avenue du Parc angle Laurier. Il était celui qui publiait volontiers, jadis, mes lettres ouvertes. Il m’avait dit s’ennuyer de celles de Jacques Ferron, un autre adversaire pourtant.

On jasait un petit brin. Deux retraités. Chaque fois, c’était de joyeux brefs échanges car Ryan rigolait volontiers des éphémérides en actualités folichonnes. On oublie trop son goût des taquineries, de l’ironie, parfois même tournée contre lui-même. J’observais un adversaire idéologique et je remarquais qu’il n’abordait jamais  » le  » sujet qui nous divisait : Québec, un pays comme les autres. C’était de bonne guerre, une entente tacite entre nous, pour éviter de nous quereller.

Si j’abordais devant lui —qui attendait comme moi ses copies— le monde des arts, celui de  » la littérature qui se fait  » (expression de Marcotte), Ryan restait un lacunaire silencieux; de la même façon, je n’abordais pas les grands sujets politiques, lacunaire dans ce domaine.

Prudentes, nos brèves conversations —impromptues taquins souvent— tournaient donc autour du  » pot  » principal : l’indépendance. C’était un jeu dont nous n’étions pas dupes.

Pourtant, un bon matin, n’y tenant plus, je lui jette :  » Monsieur Ryan, quel gaspillage ! Si vous, et tant d’autres solides cerveaux québécois, aviez pu faire cause commune pour une patrie…  » Il prend immédiatement son visage sévère d’éditorialiste emeritus :

 » Jeune homme —nous n’avions pourtant que six ans de différence— sachez que sans le fédéral, le Québec serait encore moyenâgeux « . Ce midi-là, j’ai tout compris : Ryan était de ceux qui restaient infiniment reconnaissants des luttes livrées par des fédéralistes —tel  » L’institut canadien des affaires publiques  » (ICAP) et ses furieux débats— pour combattre farouchement  » le patriarche  » conservateur réactionnaire, Maurice Duplessis. Je me suis souvenu de mon fédéralisme à moi —fin des années 1950— de celui des Pelletier, Marchand, Sauvé, Trudeau et Cie. Rapidement, j’ai  » souitché  » :  » Votre neveu Scully m’a déjà confié que vous aviez été, dans Hochelaga, un adolescent délinquant. Fugueur. Couchant dans des portiques. Récupéré par l’Action catholique. Est-ce une légende urbaine, Claude Ryan?  » Il ramassa nerveusement ses feuillets photocopiés, il souriait et, avant de sortir du magasin, il me lança:  » Et vous, Jasmin, le petit bom de Villeray, vous aimeriez y croire, non ?  »

Je ne le revis plus jamais. Comme moi sans doute, il avait désormais l’ordinateur et la petite imprimante à côté. Ryan est mort maintenant. Combien serons-nous à nous ennuyer d’un adversaire de cette qualité ?

L’ESPOIR MALGRÉ TOUT ?

Lisez : « Réenchanter le monde » (Fides Éditeur) de Jacques Grandmaison, vieil enfant déçu. Sa peur, sa panique mal cachée sous tant d’appels « au secours ». Pas loin, à Saint-Jérôme, il y a ce curé ravagé d’inquiétudes. Il a bien raison. Lisez son récent bouquin. Frère Jacques tremble au volant de sa vie s’achevant. Il étudiait la sociologie, à 30 ans, et, à Paris, il doutait, il râlait, il s’ennuyait de ses Laurentides, la déprime. C’est un vieux clochard —un croyant tout-nu— au square voisin qui va le secouer. « Son Chemin de Damas », dit-il.

Grandmaison a travaillé fort avec des chômeurs laurentiens, des ados perdus, des « vieux » généreux; il a

défriché (bûcheron en col romain) dans ses collines où la pauvreté se répandait. Lisez ça, c’est bon, effrayant, candide aussi. C’ est un « diogène », fanal allumé dans nos collines. Lisez-ca : une flamme tremblante quand Jacques-devenu-vieux constate la fragilité des « passeurs entre générations », le bête reniement de nos racines culturelles, sociales, religieuses.

Est resté un enfant ? Entrera donc au paradis promis.

Bilan noir partout, hélas. D’accord avec lui. Ma foi, va-t-il se tuer ? Non. Ce Grandmaison, en triste nauvrageur, reste accroché au grand radeau : l’espérance. Lisez ça. Le philosophe-curé ne court plus les congrès savants et, retraité, affiche sa poésie-du-dimanche, des mots de chansons populaires, « Pour cet amour qui vient de toi », Brel-le-magnifique, y est souvent. Jésus le Nazaréen parlait vrai, tonne-t-il.

Lisez ça. Le petit gars Grandmaison, découvre l’océan à 9 ans, avec sa mère pas loin, sur la grève gaspésienne, un coquillage luisant l’illumine, beauté de la création. Il le porte à son oreille, « On y entend la mer », chantait feu Georges Dor. Petit-Jacques sent, pour la première fois, qu’il se fera « pasteur » d’âmes, devenu grand. Il marmotte sa vague résolution et c’est le silence respectueux de sa mère. Oh oui, lisez ça, vieilli, le savant jérômien, parle de tout, un peu de lui, beaucoup des autres. Il crie dans notre nuit québécoise actuelle : « espérance » malgré l’accablement fatal —lisez ça— face à nos rejets de tout, à la course aux consommations, au narcissisme ambiant ravageur. Il n’y a plus guère d’adultes, que des « adulescents », je lui donne encore raison. On a mal avec lui. Pathétiques derniers appels d’un homme qui réfléchit sans cesse (il y aura un tome deux).

Grandmaison dans ce « Réenchanter le monde » peint cruellement notre désert, notre besoin de transcendance si mal assumé, notre sentiment de vacuité, notre vanité étouffante stérile. Je sortais du « Qu’est-ce qu’une vie réussie » (Grasset éditeur) de Luc Ferry. Un philosophe (devenu Ministe de L’éducation en France) qui balance entre humanisme athée et transcendance, une « femme de ménage » chez les théoriciens-théologiens. Grandmaison, lui aussi, fait le ménage. Le bon pasteur de Saint-Jérôme, comme Ferry, raconte ce « Dieu est mort » de Nietzsche, jase sur Platon (aimé par saint Augustin) et Aristote (aimé par saint Thomas), respecte le bouddhisme, comme Ferry.

Si vous cherchez du sens à la vie, un peu de sagesse, lisez « Réenchanter le monde ». Frère Jacques plaint nos enfants sans héritage, geint, le cœur en charpie, face à tant de nos jeunes suicidés. Une fresque désolante de nos rejets intempestifs (années d’après 1960 ). C’est la murale terrifiante de nos égoïsmes. Il ne se tuera pas comme, hélas, le poète Roland Giguère, non, il hausse sa vieille lanterne pour retrouver le vieux puits de son ancien foyer jérômien, il se cloue à l’espérance, « sa passion » du lucide qui s’accroche malgré tout.

À Val David, l’autre matin, vélo rangé, j’allai admirer —sur deux étages !— tant de lumineux signaux graphiques signés René Drouin. Ô la beauté ! J’imaginais Grandmaison allant à cette expo inouïe, sortant soulagé car son « Réenchanter le monde » le proclame : poésie, peinture et musique font tolérer la dérive actuelle. Font la preuve que dans nos sociétés stupides (il a raison toujours) vivent donc des espérants : les créateurs de beauté. À la Maison de la culture de Val David, le vieil-enfant-Jacques, radieux, retrouvera le coquillage lumineux, la pure mer hors du monde déboussolé, sa mère morte se taira encore.

Lisez ça. Pourquoi tant parler ?, la beauté nous fait signe : « espère », ne te tue pas ! Lisez ça,

l’« enchantement » nécessaire, malgré la misère humaine ambiante. Grandmaison lance ses derniers prêches de curé-philosophe :retissons les liens, reprenons le long tricot de nos traditions méritantes. Jeunesses grandies au désert atroce du nihilisme infertile, vieillards aux mains vides, réunissez-vous les uns les autres. Re-souder la vieille chaîne cassée, faisons le tri urgent d’une vidange trop pressée, dit ce bouquin.

Je sens le socilogue au bout de son âge, de ses recherches, de ses travaux « d’inspecteur en âmes » qui tremble avec, sa seul bouée, l’espérances des croyants. Ce Diogène de Saint-Jérôme est ridicule évidemment, les contingences factices abrutissent de plus en plus, on ne peut plus se boucher les yeux. L’esprit ? Une foutaise. Quoi l’Éternité ?, n’est-ce pas juste « la mer en allée avec le soleil » (Rimbaud). Le cellulaire sonne, le micro-ondes tictaque, l’ordinateur siffle… et ce fou furieux qui ose nous parler d’âme, non mais… J’ai lu, me voilà jongleur : l’éternel retour, humain, trop humain, et ce Nietzsche du « Dieu est mort » ne se fera-t-il pas tué par compassion pour un cheval souffrant ? Lisez ça je vous dis !