vendredi, 14 décembre 2001

1-
Pas de brume dans le Nord en ce vendredi des  » aveilles  » de Noël. Stries de bleu au ciel. Temps doux pour une mi-décembre. Ce qui n’arrange pas les affairistes des centres de ski. La neige fabriquée qui fond ! Ouash ! En ville, on craint les neiges, ici, dans les Laurentides c’est la promesse d’une meilleur viecommerciale.
Hier soir donc, je file au  » magasin  » de nos écoliers-en-cuisine. Pâtes fraîches ? J’en prends toujours et Raymonde gronde :  » Tu vas mourir totalement empâté, mon pauvre gars !  » Je rigole. Pris aussi des desserts frais du jour.  » Hum, pas bon pour ton mauvais cholestérol ça, mon gars !  » Pris, oui, du pâté chinois :  » viande, blé d’inde, patate « , disait  » La p’tite vie « . Juste pour voir s’il sera aussi parfait que celui de R. Qu’elle fait bien crémeux, comme je l’aime. Pris aussi des côtelettes d’agneau. Le tout pour une douzaine de piastres, viande à chien mon Séraphin que c’est pas cher.
 » Au cas où « , dit Raymonde, car il y a des soirs où il y a peu, elle avait fait cuire une langue de  » beu « , une grosse, avec sa recette d’oeufs à la mayonnaise. (Pas trop.) J’avais mon dessert frais . Elle en fait rarement, n’aime pas les sucreries, ma tendre Ray. Ni de soupe ou potage.
Bon. Suffit de parler du  » manger « .
2-
Ce matin dans La Presse, je vois mon titre : JOURNÉES NETTES. En gros caractères dans la chronique  » web et cie « . Déception, on a pris mon titre ! Mais non, on y annonçait l’existence de ma nouvelle entreprise littéraire, ici. Ouf ! Je lis aussi qu’un punk, ex-drogué, itinérant, a fait une vidéocassette sur son existence de marginal. Éric dit  » roach  » Denis.Ouvrage qui l’aurait sauvé !
J’y médite. Partout, bientôt, tout le monde avec caméscope qui enregistre tout le monde. Nouvel évangile :  » Filmez-vous les uns, les autres!  » Je te traque, tu me traques. Un monde non ? On filmera du présent aussitôt transformé en passé! Mille milliards de documents dans les demeures, dans les abris ! Une nouvelle conjugaison, le mode du  » présent-passé  » !
Va-t-on vivre juste pour mettre en boîte ce qu’on vient de vivre ?
3-
Parlant punk, vu hier soir le film  » EDWIG « . Un machin curieux. Le récit, syncopé et muni des bruits  » rock  » adéquats, d’un ( une ?) berlinois, côté  » communiste « , un gras papa incestueux, abuseur, une maman affolée de sentir la nature invertie du garçon. Un mur très berlinois est installé entre eux. Ce Edwig, c’est le titre du film, se devine, s’appréhende, se sent, se sait une  » fille « . Un G.I. rôde ! Un gros soldat Noir homo. Il désire (aime-t-il ?) ce-cette Edwig blond-blonde. Flirt primaire
Mariage après une opération désastreuse, ratée, de castration à Berlin. L’exil dans une ville perdue aux USA avec ce soldat qui le-la trompe avec un plus jeune. Solitude. Edwig garde des enfants pour survivre. Musique de garage. Rock and roll, bien entendu.Groupe d’amateurs. Agente intéressée. Voici une liaison bizarre : elle a 30 ans, il a dix sept ans et est bien mignon. Il aime, comme sa-son Edwig, le rock and roll. Musique à composer. Un  » band  » se forme où la-le Edwig, perruqué-e, raconte en chansons, swing-punk-rock, sa vie allemande, ‹on verra le  » mur  » qui trombe‹ ses déboires autobiographiques et misérabilistes, vieille sauce allemande, en couplets bruyants.
Bon
Raymonde, télé éteinte, avoue un malaise. Moi aussi. Pourquoi ? Simplement parce que ce récit d’hermaphrodisme est narré sur un mode caricatural avec un aspect joyeux, ironique. Ce détachement est un mensonge. Il y a un drame. Une vie ruinée. Et on file de  » toune  » en  » toune « , de bars minables en  » trous  » de province, ignorant, abandonnant le désastre d’un demi-trans-sexuel, travestie malheureux, battu, bafoué. Tableaux d’un malheur effroyable mais avec images léchées, à l’esthétisme punk. Le récit est accablant et le film, lui, virevolte avec complaisance dans le visuel à la mode.
 » Edwig  » est donc un film raté avec de séquences menées sur un train d’enfer.
La Presse : les seins de la punk enrichie, Madonna, valent une fortune chez les assureurs !
Je me souviens pas du nom d’un grand écrivain britannique affirmant :  » Deux choses me sont indispensables, la Bible et le journal du jour.  » Vrai que le quotidien est riche d’enseignements sur le monde tel qu’il va. Qu’il tourne.
4-
Vidéo aux nouvelles ‹on n’en sort pas‹ du Bin Laden, dans son refuge, tout content (Allah ou akbar) des morts de New-York. Au nom de leur Dieu, et du prophète, leur Jésus, l’araboïde Mahomet. Un cynisme qui donne froid dans le dos.
Washington-Bush, voudrait que l’univers se dise :  » Ainsi en va-t-il pour tous ces actuels Palestiniens en kamikazes.  »  » Qu’Israël frappe, tue tous ces gens-là « . Raccourci utile. Amir Khadir, ex-candidat péquiste battu dans Outremont, ose exprimer des vérités embarrassantes ce matin, dans La Presse. Il dit que ce Bin Laden (ben ou bin ?) est un allié  » objectif  » des intérêts américains au Moyen-Orient. Oh ! Et il n’a pas tort. Sans ce fanatique fou  » espéré  » pas moyen de défendre les affaires pétrolières qui, seules, captivent la  » famille Bush  » avance Khadir. Il rappelle les liens amicaux récents des Bush avec les Laden il y a pas si longtemps ! Ouille !
5-
J’avais rencontré dans ses bureaux du Chemin Bates, en 1980, le vendeur de poids et haltères, millionnaire, Ben Weider. Pour un projet de film vague, pour son très cher Napoléon, son idole. Amusé d’y avoir vu partout des tableaux du Corse, objets de culte,  » son vrai blaireau « , corridor, hall, dans tout l’environnement de Weider. Voilà que des chercheurs lui donnent raison :  » l’Empereur déchu, exilé, fut empoisonné par du cyanure de potassium. Un meurtre lent « . On dit (Cocteau) que des bustes du Bonaparte se trouvaient même dans des chaumières en Angleterre ! Incroyable non ? Je dis, avec certains historiens, que ce Bonaparte fut le Adolphe Hitler du début des années 1800, pas autre chose. Un fou furieux. Millions de jeunes soldats morts à son bilan. Millions !
6-
J’ai déjà vu une reproduction d’affiche dans le Saint-Agathe des années ‘30 :  » No dog, no jew « . En anglais hein ! L’horreur. L’ex-montréalais, arrêté cette semaine en Californie, Irving Rubin, affirme avoir été une cible des racistes, à Montréal. Antisémitisme s’élaborant pourtant partout en Occident. Pas juste à Montréal.
Nous avions nos chemises brunes, cet hitlérien Adrien Arcand, nazi avoué et  » subventionné par le pouvoir du temps à Ottawa « , publie Norman Lester. Au Canada anglais il y avait aussi des chemises  » brunes « , et des  » noires « , des « bleus « ; gros paquets de racistes anglos, très nombreux au-delà de l’Outaouais.
Le francophobe enragé, Galganov, jeune, fut de cette revancharde  » Ligue de défense juive « . Il l’admet ce matin, lire Louise Leduc. Le sociologue Yves Claudé nous dit que ces  » ligueurs juifs « , organisateurs de  » milices « , ne sont pas seulement anti-arabes, qu’ils sont très actifs encore à Montréal, qu’ils sont antifrancophones et antiquébécois. Enfin, qu’on les trouve à McGill, à Concordia et dans des milieux d’affaires  »
Eh b’en ! Instructif.
7-
Arafat, jugé incapable d’enrayer la terreur palestinienne, se trouve isolé, rayé comme interlocuteur. Il devra donc retourner se terrer en Tunisie. Retour donc à la case zéro. Retour à la guerre totale. La puissante armée des Hébreux face de nouveau aux clandestins, comme du temps de l’après-victoire, la fameuse  » guerre de sept jours  » en 1967. Encourageant.
8-
J’ai terminé ce  » Journal  » du Cocteau du temps de la France nazifiée. Pis ? B’enoui, il était snob, souvent méprisant des masses, du peuple. Il reste un créateur étincelant, un imagier fascinant. Dernier chapitre : son film est prêt à être tourné ,  » La belle et la bête  » mais convocation du  » maître  » chez ses producteurs :  » Regrets, on refuse d’embarquer, trop risqué. Trop chers vos devis.  » Cocteau dégoûté, écrasé. Arrêt de son journal. Le film se fera cent vingt jours plus tard. Une note de bas de page dit :  » Cocteau reprendra son journal, celui du film en cours. Le premier qu’il signe seul. Viendra un autre film signé Cocteau, que, jeunes, nous admirions tant,  » Orphée « .
Ici, arrêt pour le lunch. Descendons réchauffer les  » chinoiseries  » achetées hier soir.
9-
Bon. Retour au clavier. Musique :  » Impressions  » d’André Gagnon avec la philharmonique de Londres.
Je tape : Jean-Pierre Léaud, l’acteur fétiche et alter ego du cinéaste surdoué François Truffault, annonce  » Le pornocrate  » qui serait l’histoire d’un cinéaste de porno qui veut maintenant tourner un film de ce genre mais en y mettant des sentiments. Rebuffades des producteurs. L’Odile du Devoir a aimé mais entendu à la radio bazzoienne :  » Affreux, Léaud bredouille, on ne comprend absolument rien. Inaudible ! « . Ne plus savoir à qui se fier désormais. J’aime l’inunanimité, la critique divisée, mais on ne connaît pas assez bien les personnalités de nos critiques.
Les critiques jouent les  » objectifs « , se veulent des machines à juger. Jadis, des critiques se livraient davantage et on finissait par bien les connaître. Alors  » un  » qui détestait nous servait d’encouragement à y aller (théâtre, livre, films). Un  » autre  » qui aimait nous prévenait de ne pas y aller. Exemple : Jean Béraud de La Presse, années’60, nous avions appris ‹il parlait de lui, de ses goûts‹ qu’il haïssait les modernes, alors quand ll démolissait furieusement un Beckett, un Adamov ou un Ionesco, nous savions qu’il fallait voir ça. Même chose au domaine du livre pour un Éthier-Blais. Sa chronique du samedi était pleine de ses humeurs, de ses sentiments, il n’était pas la soi-disant machine  » objective  » qui décrète. Connerie des critiques de ce temps se voulant des robots infaillibles.
10-
Reçu plus tôt un courriel des Trois-Pistoles. Mon Victor ne peut me répondre pour ce brûlot À signer ensemble. Il est tout pris par ses textes télévisuels pour un projet de futur téléroman. Sa secrétaire, Katleen ‹il en une, lui ? ‹ m’annonce qu’il me reviendra ce week-end. Mais je ne sais plus si c’est vraiment le bon moment ‹maudit 11 septembre‹ pour mon appel en faveur de nos felquistes d’antan, pour qu’on leur reconnaisse un rôle historique adéquat. Mmm
Le pâté chinois de  » l’école de Sainte-Adèle  » ? Très bon.
Raymonde me montre toutes ses corrections faites hier pour mon petit livre  » Écrire  » à paraître chez V.-L. Beaulieu. Toujours forte, cette chère  » première de classe « . Bon, corrigeons, corrigeons; que l’aspirant écrivain le sache : ça ne finit pas. Travail plate et indispensable néanmoins, cette prose pour JOURNÉES NETTES n’est pas révisée par Raymonde et ça doit paraître.

Pour en finir avec le bon parler français !

Les pincés et les p’tits moéneaux !À un ancien  » Salon du livre « , j’avais grondé feu Georges Dor qui publiait des pamphlets sur notre mauvais français. Je lui avais reproché, scripteur destiné à se servir de tous les niveaux de langage, de s’être métamorphosé en surveillant de dortoir, le chicanant :  » Ça n’est pas notre job, Georges, laisse ça aux linguistes « . Je lui avais dit en riant :  » Je n’aurais jamais cru que tu prendrais le parti des chics Pinson, face aux modestes Moineau ! « , allusion à son téléroman populiste. Algarade amicale donc au kiosque de notre éditeur.

Paraphrasant Albert Camus, j’affirme :  » Entre la langue de ma mère et le français standard, je choisirai toujours la langue de ma mère « .

Lecteurs, en avez-vous assez des  » donneurs de leçons  » du genre Denise Bombardier et allii ? Sans cesse, l’apprenti puriste —ignorant les conclusions de la science linguistique— dénonce seulement les effets en oubliant ces causes.

Nos déficiences langagières ont des origines très explicables, historiques. Il faut éviter les faciles et magistrales admonestations qui se résument à :  » Faisons honte à ce peuple de nègres blancs « . Les dénonciateurs de nos travers langagiers restent le nez collé aux effets. Il serait autrement courageux d’étudier  » la condition québécoise « , des débuts de la colonisation à aujourd’hui, un manque de mémoire ou ignorance feinte ?

L’épurateur du patoisant, sa chasse aux fautes, lui est une obsession. Il fait mine d’oublier et d’où nous venons et où nous en sommes. Il y eut 1760. La tragique  » défaite « (abandonnons ce mot de « conquête »). Après la défaite de la démocratie, 1837, ce sera cent ans de couvercle —à religiosités et piéticailleries— sur la marmite. 1840-1940. 1940 : début du réveil, très timidement.

Enfin, Il y a l’histoire actuelle : 1970-2004 : l’installation d’un impérialisme culturelle anglo-américain, tout puissant, mondial. Cette culture pop —films, télévision, chansons— donne un signal aux jeunesses : le français ne compte pas ! De là l’indifférence à la santé (la qualité est une santé) du français. Cette renversante vague états-unienne s’appuie sur un  » axe « , réseau universel Grande-Bretagne, Irlande, Australie, Canada (hors-Québec) Nouvelle-Zélande. Et encore, par parenté lointaine, cet axe peut compter (diffusion comme promotion) sur des pays anglophiles : agglomération planétaire « sous influence » : Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, Belgique flamande, Hollande, voire des pays scandinaves. Désormais l’Afrique, voire ce qui se dessine au Rwanda.

Alors les effarouchés de notre  » louzy french  » (mot de Trudeau) oublient que cette titanesque machine rugit juste à nos frontières, étant notre voisine immédiate. Des nations autrement solides que la nôtre, Italie, France, Espagne, Grèce, Portugal, en sont déstabilisées. Et nous, tout petit satellite en ce proche orbite du matamore culturel, on nous voudrait avec un français exemplaire ? Il nous faudrait des milliards (d’argents publics) pour contrer cette omniprésence.

Qui est fier de mal parler ?

Tout le monde est pour la vertu, chère  » enfant de l’eau bénite « . Nos gens ne font pas d’efforts particuliers pour mal parler. Tout de même ! Les grands  » coups de règle  » sur les doigts —« Ô Denise, toi, transformée en vieille maîtresse d’école acariâtre ? »— n’aident en rien à solutionner un vaste problème. « Ta mé é-tu là » est une pauvre manière de parler. Le  » joual  » n’est pas une invention née d’une volonté libre. Allons, qui est fier d’avoir du mal parler, du mal écrire ? Cet acharnement à dépeindre les nôtres comme de fieffés paresseux est une injustice. Quel mépris du peuple d’ici !

Ces temps-ci, la corrida des instruits cible tout le monde : A- les maudits profs, tous décrits en abrutis inconscients, B- les maudits fonctionnaires du ministère de l’éducation, tous des aveugles impotents C- les misérables parents, tous des irresponsables, D- les voisins, les amis de la rue, tous des abrutis vicieux, E- bien entendu, les vastes lots d’élèves : tous des maudits paresseux. Bref : hordes de comploteurs ignares et sordides, entretenant complaisamment nos faiblesses en français ! Attitude de paranoïaques, non ?

À quoi sert ce fléau brandi pour culpabiliser le monde ? À intimider ? À contrôler les permis d’ouvrir  » sa trappe  » ? Dans ma jeunesse, on faisait taire parents, voisins et amis, en terrorisant par des  » campagnes publicitaires  » arrogantes. Nous traduisions par : » Fermez tous vos clapets ! Taisez-vous ! Vous nous faites honte !  » Ce silence complet était propice aux grandes noirceurs. Veut-on faire revenir le temps de la peur collective de nous exprimer ?

Ces parangons du  » bon parler  » semblent avoir pour but d’humilier les victimes de contextes historiques précis. Ces censeurs hautains reprocheront même à certains auteurs d’oser donner la parole aux pauvres, à ceux qui n’ont pas eu la chance d’apprendre à « bien perler ». Ce Tremblay, dramaturge, une honte ! Le poète Michel Garneau traduisant Shakespeare en joual, quelle honte n’est-ce pas ? Lisez les jeunes romanciers : intimidés, nos talents nous fuient avec des ouvrage —exotiques ou classiques— ne nous illustrant plus ( les Lepage et Cie.), plein de « jeunes » romans remplis de prénoms bizarres et se déroulent ailleurs ! Jeunes créateurs honteux de leur pays fustigé trop longtemps. Est né la mode actuelle, en théâtre comme en littérature, du déracinement volontaire. Déplorable et malsaine mutilation.

La langue des émotions : le joual ?

La plupart de nos grands-pères, nos pères, parlaient mal. Je parle souvent dans la langue de mon père qui ne parlait pas très bien. Cette  » langue maternelle  » imparfaite, boiteuse, est ma langue. Je n’en suis pas fier mais je ne la renierai jamais. Elle fait partie de mon humble héritage et je n’en ai nulle honte. Ce patois, ce jargon, ce créole nordique, nommez cela comme vous voudrez, véhicule, et très efficacement, émotions, sentiments. Les Québécois utilisent instinctivement le joual quand ils veulent exprimer de grandes colères, de fortes surprises, de grands bonheurs, on le sait bien.

Même les  » anciens  » pauvres, les chanceux du sort qui ont pu s’instruire —séjourner en France— vont recourir à cette  » langue maternelle  » au français magané, puni (Vigneault dixit). Elle fait partie de notre peau. Quelques apatrides volontaires renient ce fait. La majorité des gens d’ici n’a pas eu la chance d’aller étudier la bonne diction française chez la célèbre Madame Audet. Je regrette, bien entendu, nos moqueries effrontées face aux filles et garçons chanceux, protégés par des mamans soucieuses, qui articulaient. Il y avait dans notre bande de Villeray, « chez toi, Denise », ce grégarisme malsain, pétri de méfiance. Il illustrait, au fond, notre fragilité, notre insécurité nationale.

Paris, grande métropole de la francophonie ne fit rien, jadis, pour améliorer notre situation. France, dédaigneuse —sans solidarité aucune pour les abandonnés de 1763— installait ici ses chics ghettos, « Alliance française» et « Union française »  » —comme en Afrique, en Indochine. Paris installait ses écoles du type  » Villa Maria  » sur Queen-Mary road,  » my dear  » et ses collèges de modèle  » Stanislas « , à Outremont,  » très chère  » ! La néo-colonie française ne souhaitait pas mélanger ses élus avec ces Canayens-frança à la parlure d’aliénés pathétiques. Même mépris répandu par l’exilé londonnien, Modecaï Richler, petit gars pauvre et doué, né pourtant rue Saint-Urbain, Même racisme, surprenant quand il provenait de ceux qui nous devaient un peu de solidarité, les Français de France.

De rock et de rap !

J’en ai  » ras-le-bol « , comme dit Paris, d’entendre râler tous ces snobs, ex-quêteux-à-cheval. Les Chartrand, Falardeau ou professeur Lauzon, ont souvent recours à cette langue infirme car elle est, à l’occasion, riche en tournures fracassantes, en cocasses expressions Elle est parfois indispensable —munie de jurons— pour transmettre efficacement des vérités décapantes. Chaque fois, cela énerve considérablement nos « nettoyeurs dégraisseurs » en langue, ces autoproclamés en expressions correctes. Ils geignent, exigeraient des patentes, licences, permis… d’utiliser la langue. La populaire, qui n’est n’est pas aux dictionnaires parisiens, c’est merde. À bas, ces tabous, ces interdictions d’inventer, « de néologiser ».

Pendant ce temps, la popularité de l’empire états-unien et ses associés —j’y reviens— est dévastatrice. Vive le  » joual amerloque. Écoutez jacasser nos adolescents, écoutez bien, c’est le calque ( anglais médiocre) de cet  » autre joual « , la mode de vivre USA, publicisés sans cesse à travers les trois écrans —cinémas, télés, ordinateurs— de la planète. Cette anglo-américanisation a beaucoup à voir avec les difficultés en français. Que l’on n’aille pas m’imaginer en anti-américain primaire. Ils sont 280 millions et je reconnais volontiers que ce pachyderme glouton offre parfois de valables productions —livres, musique, ciné, télé. Il est très capable d’engendrer de la qualité, à l’occasion. Des productions culturelles consistantes. Mais il est seul dans le monde entier avec tant de moyens. De plus il reste absolument hermétique aux  » merveilles  » des autres nations.

Son isolement voulu, encouragé, sa lutte contre les « exceptions », le cloisonnement usa, sa totale fermeture, son constant refus des « autres cultures », est une tare reconnue. Cela montre l’autosuffisance d’un empire riche si pas toujours quétaine. Hélas caricaturé parfois par des envieux. Il y a que cet impérialisme séducteur ravage et nivelle. C’est dans la nature d’un empire. On ne peut reprocher au géant d’être pesant, d’y aller fort. Il n’existe pas pour casser les autres cultures mais il ne se retient pas pour causer des dommages. Il va selon sa puissance qui croît sans cesse. L’éléphant enrage s’il y a la moindre, résistance ou protectionnisme.

C’est le destin d’un moloch, il s’installe de Rome à Amsterdam, en passant par Paris et Berlin, de Moscou (depuis janvier 1990) et bientôt de Pékin à Saïgon. Un rouleau compresseur, un indomptable bulldozer. On affirme que son influence est beaucoup plus grande toutes proportions gardées— que celle de l’empire romain du temps des Césars. Un fait unique dans l’histoire des civilisations.

« Bon chien va » !

Ce 2 % de french-speaking, leur voisin d’en haut, n’a donc guère d’importance pour Moloch-USA ! Quelques lignes de français sur la boîte de céréales ne changeront rien à sa superbe, ma pauvre Denise. Il nous reste à quémander un peu d’espace. Ce sera des « Québec à New-York ». Avec notre argent public. « Bon chien, va, couche, couche » ! C’est cet influent, et séduisant Royaume du sud qui entraîne notre négligence, notre laisser-aller, une sorte d’auto-dévalorisation. Le colonisé québécois (comme celui de Paris) ne voit luire que l’herbe-aux-engrais puissants du riche multivore, a honte de son jardin, va vite s’américaniser, if I can’t beat him, I’ll join him. Jadis, c’était la domination anglo-montréaliste installée sur notre pauvreté collective et en découlait notre manque d’instruction accompagné du fatal sentiment d’infériorisation. Effet ? La venue de notre charabia. Ceux qui ont mon âge virent s’avancer l’inévitable contingent d’effarouchés, type Victor Barbeau, avec pimbêches apolitiques, superbes instruits myopes. Au lieu de s’en prendre à nos dominateurs, ils se ruèrent aux fouets :  » Honte à vous tous !  » Et actuellement : même aveuglement.

Jadis, ce fut le silence partout. Oh ! nos pauvres pères mutiques. Le Québécois sans cesse morigéné, insulté, bafoué, humilié par nos zautorités, ferma sa trappe, son clapet, rentra dans sa houache. Le cléricalisme ultramontain, strap dans la main, de mèche avec le duplessisme à strap ultra conservateur, s’incrustèrent. Il faudra attendre l’aube de la révolte salutaire « Refus global », « Liberté », « Parti-Pris », de rares alliés, profs courageux, radio-canadiens anti-cus-de-poule— pour rouvrir les vannes et raviver la liberté populaire. Nous proclamions alors : « Exprimez-vous bien ou mal, mais parlez. Nous nous corrigerons plus tard ». Vrai que nous ne nous sommes pas corrigés, qu’il y eut excès de laxisme. Inévitable quand la marmite saute !

Maintenant, il y a ces causes nouvelles auxquelles je viens de faire allusion. Les changer ? Moins facile qu’humilier sans cesse ceux qui n’ont pas eu la chance de s’instruire. Notre étonnante langue maternelle n’est pas en cause. Après tout, des monologuistes (Deschamps), des chanteurs (Charlebois), des poètes ( les émouvants  » Cantouques  » de Gérard Godin) —et qui encore ?— ont illustré ses ressources. Il était faux de répéter que le  » créole québécois  » faisait écran pour les autres francophones. Tremblay le joualeur sera joué partout ! C’était mieux que ce  » slang états-unien  » qui s’impose, lui, partout. Parce qu’ils sont riches, puissants et nombreux, répond l’observateur le moins sagace. Quoi ? Parce que nous sommes peu nombreux et sans grande puissance, notre patois ne vaut rien ?

Nous sommes un miracle !

L’a-t-on assez répété que c’était un miracle —un miracle sociologique— de parler encore français (même mal) en Amérique du nord ? Avec 300 millions d’anglophones tout autour, des Jebwab et Al, tremblent —et sans rire— osent affirmer qu’ils craignent, ici, pour la survie de l’anglais ! Oui, oui, ce fut publié dans nos gazettes. L’anglais pourrait crever ! De qui diable se moquent-ils ? Nous devrions normalement tous parler  » états-unien « , au Québec, c’est arrivé souvent, un peu partout, dans l’histoire du monde cette inévitable assimilation. Des faiblards sont disposés à rendre les armes et, e français, veulent le choix libre, pur envoyer leurs petits aux écoles anglaises ! Pourtant, plein de visiteurs étrangers n’en reviennent pas et le disent : ce Québec français, un miracle ! C’est la vérité. Cela avec notre français bousculé, froissé, blessé, bosselé, fracassé, certes. Avec des bleus un peu partout ! J’écoute parler de mes proches qui sont allés à l’université, de mes petits-enfants qui vont, ou iront, à l’université et les fautes pleuvent. Ils n’ont pas —pas tellement mieux que nous— réussi à maîtriser le français correct. Futiles ces coups de  » strappe  » dans les paumes. Les fameux  » si j’aurais » du Président Larose, moqués par madame Bombardier, ceux de ma parenté (et les miens aussi souvent) sont l’effet des causes. Causes à inventorier et mieux que j’ai tenté de le faire ici, messieurs les puristes énervés. Faire honte sans cesse à nos gens ne donnera rien, arrêtons de fustiger les profs qui sont aux prises avec ces terrifiants appâts de la mondialisation sauce USA et alliés.

Je sais qu’en ce moment des papas luttent contre une invasion difficile à contenir : jeux vidéo jeux-internet, made in USA, arcades in english, machines nintendo, disques (CD, DVD), rock and rap, succès des palmarès, etc. J’en connais intimement de ces valeureux pères de famille qui savent exactement de quoi je parle, qui se débattent contre l’hydre séductrice.

Ils savent bien que les profs font face au même rival. Terrifiant concurrent « sans tableau ni craie, lui » mais muni de lumières clignotantes, de violents bruitages, de pétarades, d’effets virtuels dynamiques, avec brillantes et clignotantes bulles gonflées de cris aux mots « all-american ». Fichez la paix aux enseignants : la classe d’école ne pète pas le feu cinétique bien-aimé des jeunesses.

Un combat plus utile

Laissons donc en paix ceux qui émettent des « si j’aurais ». Dénonçons au plus tôt les mercenaires, pas toujours bénévoles. Ces serviles et inconscientes courroies de transmission des productions amerloques, à pleins écrans de nos télés, à pleines pages de nos magazines et journaux. Ces dociles reporters, obéissants publicistes, stipendiés souvent via les junkets, louangeurs effrénés de cet envahissement culturel servent volontiers Molloch. Riche comme Crésus, Mastodonte-USA achètera de toute façon les espaces-annonces, garnira nos placards et n’a nul besoin de nos indigènes mercenaires. Les produits-USA sont commentés avec une zélée ponctualité et cela activent la mocheté linguistique des nôtres. Tus ces interviewers complaisants creusent le trou notre défaite. Ils participent tous à la surenchère de cette invasion planétaire. De l’actuelle culture totalitariste soft.

Adieu diversité et bonjour libre échangisme du ONE WAY. Ces agenouillements réduisent sans cesse le français, ici comme en France. On finira par ramener le français à un petit lexique à parfums, à foie gras, à fromages fins. Plus rien à voir avec les « Dites ceci, ne dites pas cela », utiles sans doute. Un jour si on continue ce laisser faire, il n’y aura plus qu’une « Dictée française », ce sera au canal RARETÉS, payant. Un jeu de scrabble avec maigres sachets de lettres à assembler, un jeu faits d’onomatopées et de borborygmes. La langue « menum-menum » —des ados— sera pour tout le monde. Examinons, bien compris ?, les causes et corrigeons-les, fichons la paix à ceux qui subissent les effets, sinon, on balbutiera trop tard : « Si j’ara su —rock-rap-télé-ciné made in USA— je les ara combattu ».

Il sera trop tard. En ce temps-là, le joual semblera un langage de marquis !

(30)

MICHAUD:LA CAUSE AVANT TOUT!

Objet : MICHAUD:LA CAUSE AVANT TOUT!
M. l’éditeur,
J’ai voulu conseiller Yves Michaud en début de querelle. M. Rény de Mercier, me fit part, au téléphone, qu’Yves était, dans son salon, en grande discussion avec Jacques Parizeau, qu’il me rappellerait. Il n’en fit rien, hélas. Ce que je voulais lui dire? Ceci: »Prudence! Silence! Surtout ne pas envenimer la querelle débutante, ce qui ferait bien l’affaire de tous les John Charest et autres ennemis de notre cause sacrée, l’indépendance.
Plusieurs commentateurs ont cité mon nom en exemple dans ce genre de conflit au P.Q.
Justement. Candidat à l’investiture péquiste dans Outremont, en 1994, découvrant que la centrale du P.Q., alors rue Saint-Hubet, se questionnait sur l’utilité (le danger?) du candidat-Jasmin, j’avais donné ma démission. M. Parizeau joua le grand inquisiteur et plastronna aux « téléjournaux » qu’il m’avait « jeté », que mes idées ne convenaient pas avec l’idéologie du parti.
Des militants en colère firent parasdce aux assemblée publiques d’Outremont, clamant que j’étais « leur meilleur ». Des dizaines de demandes d’ interviews firent « rougir » mon répondeur téléphonique mais je refusai toute rencontre avec les médias. Je gardai un silence total et je m’enfuis… dans mes terres. Je savais trop bien que l’on voulait jeter de l’huile sur le feu. La cause sacrée passait devant ma frustration et les accusations folichonnes. Yves Michaud devrait se taire, s’éloigner au plus vite des troublions intéressés à semer la pagaille chez les indépendantistes.
Le « vox populi » (on l’a bien vu dans les tribunes publiques à la radio comme dans la presse) est de son côté. Cela devrait le consoler et puis, diantre! on ne meurt pas d’un blâme unanime de l’assemblée des élus orchestré par deux énervés de la « rectitude politique ». Il n’a qu’à dire qu’il s’est exprimé maladroitement et qu’il retire ses propos. Il le fera s’il a vraiment à coeur notre combat politique pour l’indépendance. Tout le monde comprendra qu’il pense ce qu’il pense (avec raison à mon avis). Ce qui a été dit a été dit. Nos adversaires vont rager de voir ce feu s’éteindre quand ils croyaient tenir enfin un bon filon (tison!) de dispute grave parmi les indépendantistes.
Qu’il m’imite, ne tombe pas plus longtemps dans le piège des fédéralistes sauce John Charest.
Claude Jasmin
Sainte-Adèle

LE MYSTÈRE TRUDEAU

En tant qu’adversaire idéologique j’ai voulu attendre l’enterrement de Trudeau (ce que « l’espion alternatif » Claude Morin aurait pu faire, lui aussi) avant de publier mon sentiment sur le « grand homme » des Chrétien, Lalonde, Joyal et Cie. Il s’agit d’une question de bienséance élémentaire face à ses proches en deuil. Jeune auteur, je le croisais souvent (festivals de cinéma des Juneau-Demers, ciné-clubs, lancements et vernissages), plus régulièrement aux formidables séances publiques (1958-1963) de l’ICAP (Institut canadien d’affaires publiques). Il était un richard gauchiste (ça existe!), dandy engagé (ça existe!), indépendant, séduisant. Le regard farouche qu’il nous lança (comme son ami Sauvé et d’autres fédéralistes) quand, dans les salles d’hôtels des Laurentides, nous proclamions, indépendantistes infiltrés, qu’il fallait changer le sigle de l’ICAP par IQAP, Institut québécois des affaires publiques.
Plus tard, grèviste de Radio-Canada,1958-59, j’ai côtoyé et j’ai vu un Jean Marchand, ami de Trudeau, intelligent tribun, à peine inquiet quand il vit René Lévesque se muer en nationaliste. Plus tard encore, travaillant sous la direction de Gérard Pelletier à La Presse (1961-1966), je voyais un patron pas trop nerveux face à la montée de l’indépendantisme de quelques uns de ses collaborateurs. Des observateurs mieux informés nous expliqueront-ils clairement d’où pouvait bien venir la méfiance viscérale, dès 1963, de Trudeau, cette haine qui relevait de la passion (dont il disait pourtant tant se méfier), d’un patriotisme pourtant progressiste, gauchiste même, qui n’avait rien à voir pourtant avec le vieux nationalisme cléricaliste et obscurantiste du duplessisme moribond. Ces trois brillants esprits (Marchand, Pelletier, Trudeau) auraient pu donner un sérieux coup de main au nouveau et jeune nationalisme aux couleurs de la sociale-démocratie, tendance pourtant appréciée chez Trudeau.
Aujourd’hui, nous savons que Trudeau, en jeune nationaliste, fit campagne, au début de la guerre de ’39-’45, contre l’appel aux armes fédéraliste, impérialiste et monarchiste du temps de la « ‘Conscription », que Trudeau était à la même tribune, par exemple, qu’un ex-confrère du collège Brébeuf, Michel Chartrand. Nous avons aussi appris qu’il soutenait les ouvriers québécois en grève, qu’il en appelait même à la révolte armée et qu’il se fit calmer et gronder par le chef syndical Jean Marchand.
Quand Duplessis meurt à l’automne de 1959, quand Jean Lesage s’installe à la formidable roue de la révolution « tranquille », Trudeau au lieu de s’y joindre, au moins d’applaudir ces changements qu’il avait tant souhaités, parle soudainement de s’y opposer, d’y faire « contrepoids ». Mais pourquoi donc? Quel contrepoids? Contrepoids à quoi? Contre quoi au juste? Ah oui, un mystère opaque!

TRUDEAU EN CHEF NATIONALISTE QUÉBÉCOIS?
Désemparé, René Lévesque, en 1980, commit la bourde de faire une méchante et mesquine allusion à sa mère Grace Elliott. C’était un peu court, gros, et montrait la peur de Trudeau, sentiment prémonitoire puisque, oui, Trudeau gagna sur Lévesque en 1980. Indubitablement. Mais le mystère reste entier. On a donc le droit d’imaginer un Trudeau virulent réformiste qui aurait accepté naturellement de batailler pour la modernisation, voire pour l’indépendance nationale. Lui qui applaudissait, dans son « Cité libre », l’Algérie algérienne et une patrie pour les Israéliens. en ce temps-là! Un Trudeau que Jean Lesage aurait réussi à enrôler à ses côtés.
Est-il inimaginable de songer à un Trudeau devenant, un jour, chef du nouveau nationalisme québécois? Pourquoi pas? Qu’est-ce que c’est que « sa » théorie de « faire contrepoids »? Une improvisation vaseuse, peu crédible, non? Ca ne tient pas debout. « Les circonstances, il le disait, font un destin ». Il aurait donc pu dire « oui » au formidable mouvement libéral québécois, étant un héritier naturel des penseurs libéraux d’ici, Nadeau et Lapalme. Trudeau aurait pu devenir par la suite un leader souverainiste décidé, plus agressif, plus habile aussi, et, osons le dire, plus « victorieux » que René Lévesque, calculateur velléitaire, pusillanime souvent, soupeseur de risques, fabriquant de questions référendaires ambiguës, à l’occasion. Mais trêve de supputations et reparlons du « mystère Trudeau ». Car, « cages à homard » ou question alambiquée à un référendum, ces « astuces » font surtout voir le désir de s’accrocher au pouvoir, coûte que coûte.
Donc les « circonstances » ayant propulsé Trudeau ‹après de longues hésitations de sa part, confesse-t-il‹ en chef politique fédéraliste, il va constater qu’il y est fort bien installé pour poursuivre son étrange ‹et haineux‹ combat contre les nouveaux nationalistes québécois. Trudeau, mauvaise conscience?, va tenter d’imposer à toute la fédération le bilinguisme officiel. Se venge-t-il en somme d’un racisme « outre-outaouais » qu’il a constaté et vécu plus tôt quand il y était grand commis? Ce Trudeau annonce aux Québécois valseurs, timorés, archiprudents (pour des raisons culturelles et politiques bien connues), oui, il annonce, promet aux nationalistes prudents que « son » Canada va changer, se transformer: »nouis meetons nos szièges en jkeu là-dessus! Pourtant son initiateur de jadis, Marchand, lui, a fini par fuir Ottawa écoeuré par la francophobie. Enfin lucide, Marchand constate l’incorrigible francophobie du ROC, lors de la lutte pour le français chez « Les gens de l’air ».
On sait la suite, sont arrivés la vague bleue, l’affairiste Brian Mulroney et son alliance avec le René Lévesque du « beau risque » et « le retour dans l’honneur » bouchardien, ce qui transformera Trudeau en vieillard précoce, rongeant un os amer, demi retraité, veilleur entêté, saboteur de deux projets d’entente (dont Meech). Bref, l’idéaliste du pays aux cent ethnies, l’équarrisseur aveuglé ‹ »il n’y a pas de nation québécoise », ce n’est qu’une « tribu »‹ s’enfermera dans son utopie pendant que les partis indépendantistes (Parti Québécois ici et Bloc à Ottawa) se feront élire par une majorité des nôtres. L’échec de son rêve est total! N’empêche, il reste le mystère-Trudeau, celui du rédacteur de 1963 à Cité libre: « Adonques que je me rase quand j’entends l’engeance nationaliste », celui de « Genoux tremblants, coeurs saignants… just watch me! » de 1970.

DÉDOUBLEMENT DE PERSONNALITÉ?
Résumons: un Québécois d’Outremont, fils de millionnaire, orphelin de père jeune, voyageur indépendant de fortune, à la fois séducteur et solitaire sauvage à la haute scolarité, fainéant intelligent et parfois bûcheur, timide et arrogant à la fois, pingre et généreux à la fois, playboy longtemps et puis époux-sur-le-tard, chef politique et par conséquent vieux « papa manquant », a été nationaliste ardent d’abord puis anti-duplessiste comme tous les nationalistes de gauche et finira, en octobre 1970, comme instigateur de rumeur ‹ »une insurrection appréhendée » folichonne‹ et emprisonneur de centaines et de centaines de pacifistes gauchistes en accord avec les excités (face au parti municipal populiste naissant, le FRAP) Côté-Saulnier-Drapeau, L’action noire d’un Trudeau déboussolé par la « persistance » indépendantiste? Ce Trudeau, ancien dissident d’ici, délinquant de classe, emprisonné en Palestine, lui qui se mu en super police répressive? Ah oui, il y a un mystère-Trudeau!
Dans l’excellente série télévisée du réalisateur Pierre Castonguay et du questionneur J.-F. Lépine (que l’on rediffuse), Trudeau se désole de son rôle de « bouffon », de « pitre » (ses propres mots), il parle carrément d’un dédoublement de personnalité. Il avoue ingénument qu’il s’observait, quasiment incrédule, en matamore à pirouettes. Il nous signale donc deux personnages, l’un en naturaliste nostalgique et l’autre en politicien cabotin. Trudeau nous le dit: « je jouais comme un personnage », « je ne me reconnaissais pas ». Hélas, ce « double », aquinesque, malfaisant, retardait la naissance officielle (car il existe en réalité) d’un pays pour les Québécois.
C’est le docteur Jeckill et Mr. Hyde! Cette schizophrénie, (doublé à l’occasion d’un paranoïde) avouée devant la caméra quelques années avant sa mort démontre une névrose indiscutablement. Une psychose, diront ses pires adversaires. Trudeau devait savoir, intelligent comme il l’était, qu’il servait de « lieutenant émérite » du Canada anglophone, sauce Louis – Hyppolite LaFontaine, sauce Georges-Étienne Cartier, sauce Ernest Lapointe, sauce Louis-Stephen Saint-Laurent. Comme Ottawa a su en tolérer avant et depuis 1867. Alors, le mercenaire, le serviteur du statu quo, pour compenser, pour pouvoir se regarder dans le miroir, a pu brasser certaines cages d’intolérance anglophobe. Ainsi l’ex-jeune adversaire nationaliste et syndicaliste a réussi tout de même à faire de la rénovation, du « ravalement » de façades du côté d’Ottawa.
Si Jean Lesage (en 1960) n’avait pas eu tant peur du formidable populiste Jean Marchand, ce dernier y aurait sans doute entraîné Trudeau et Pelletier, si Lesage ne s’était pas contenté d’inviter seulement le communicateur-vedette du petit écran, René Lévesque ‹indépendantiste timoré et frileux‹, rien de tout ce cauchemar furieusement fédéraliste ne serait advenu. Au delà des hagiographes récents, inévitables, un psycho- historien, écrira-t-il, ici, à son tour, sur le « mystère-Trudeau », afin de dépasser mes intuitions? Je le souhaite.

-30-