le mardi 18 décembre 2001

1-
Enfin, le soleil. Soleil d’hiver mais bon! Lac enfin bien glacé. La neige partout ce mardi matin. Lumière québécoise unique, familière. On y est pour des mois !  » Aile  » vient de partir aux courses chez Chèvrefils-Métro. Comme en France, depuis toujours, nous achetons au jour le jour les victuailles nécessaires. Avec des enfants à la maison, il en va autrement sans doute. Le congélateur est de mise. Aile prévoit le repas du soir et, le lendemain, c’est les mets de l’école-des-chefs. Sauf en week-end, école fermée !
2-
Hier soir, larmes de mon Aile. Nous regardions le documentaire biographique sur Vigneault, notre poète populaire bien aimé. Aile pleure souvent. Aile a un grand c¦ur. Aile s’émeut facilement et j’aime ça. L’émission-Vigneault à Musimax (Musicorama ?) passait très vite sur la première épouse et les quatre premiers enfants ( Pudeur !Cachette ?) du grand barde de la Vieille Capitale venu du fond de la Côte Nord, venu aussi, beaucoup, du petit Séminaire de Rimouski où s’exilent les écoliers des territoires lointains. Terrible ce passage du papa de Vigneault qui dit à la maman :  » Non, Gilles ne reviendra pas ici, il viendra juste en vacances « . La mère, espérante, souhaitait le retour de l’enfant instruit. Un seul fils  » premier mariage raté  » de G.V. témoignait, bafouillant un peu, semblant  » magané, sur un père  » très absent « , tout consacré à sa carrière débutant en trombe, les tournées et le reste. La gloire quoi ! Ce dernier semblait comme accablé de n’être que  » le fils de! « . Cette question me tracasse un peu. Cette production  » TV-maxplus  » bien ficelé.
3-
Coup de fil ce matin du Guy Lachance,  » esclave heureux  » du Arcand ce CKAC. On m’attend le vendredi qui vient pour un conte de Noël. Brr! Je vais m’y mettre.
Allant aux journaux et cigarettes, ce matin, une voiture stationnée émet ses oxydes maudits ! Une dame sort! je lui dis :  » pollution, madame.  » Elle me regarde sans trop saisir. J’ai vu encore une fois le style : « Pis, je m’en sacre !  » J’enrage de l’égocentrisme du monde.
Hier soir, donc, larmes. Finalement  » Aile  » me raconte sa visite à la docteure, le matin. Découverte de protéine (?) dans ses urines. La toubid :  » Oh 1 Oh ! J’aime pas ça. Faudra revenir, examens à Notre-Dame, etc. Bien examiner ça, car on peut prévoir une maladie des reins.  » Voilà donc l’angoisse installée. Ma chère Aile bien énervée. La vraie raison de tant de larmes face au Vigneault télévisé ? Je tente de la calmer. De type espagnol (?) Aile redoute la mort sans cesse. Dit :  » Tu ne m’oublieras pas trop vite! quand je n’y serai plus, tu penseras souvent à moi! ?  » Je déteste sa noirceur. Je proteste. Je la caresse. Je tente le réconfort bien mâle.  » Tu verras, il n’y aura rien, tu es forte, solide. « . Difficile de réconforter l’anxiété naturelle à Aile. Aile éclate :  » Tu sais, même à 150 ans, vu la génétique raccommodable, rafistolages prévus des  » vieux  » qui s’annoncent, je ne voudrai pas mourir. Je refuse la mort.  » Je fis :  » fais comme moi, va pas là chez les médecins !  » Elle dit :  » Non, non, faut prévoir, prévenir les failles.  » Bon. Que dire ? Le calme revient. Les actualités du Bureau s’amènent : tant d’horreurs au Proche-Orient ! Alors, eh oui, tout se! relativise et on la ferme, bien contents de vivre ici.
4-
VU aussi hier soir, mon excellent confesseur pour ma  » Biographie  » du Canal D. C’est lui qui jase cette fois face au Charron. George-Hébert Germain, comme le Luc Plamondon, vient d’une famille de 14 enfants ! Cela me confond toujours. Comment faisaient ces mères ? Mystère ! Vu aussi un petit bout de ce  » Warriors, mission impossible « , sérier qui fait bien voir l’ impuissance enrageante de ces soldats de l’ONU qui doivent se changer en! infirmiers, en gardiens stériles quand, autour d’eux, fait rage, tonne, le combat des Serbes envahisseurs haineux, racistes, et des Albanais, des Kosovars déterminés à s’entretuer.
Scènes effroyables de la misère noire et ces jeunes garçons qui observent les carnages et ont des ordres pour ne pas s’interposer. Découvertes horribles de nos enfants en uniformes d’un monde inconnu, constatation qu’ils ne peuvent calmer le jeu, qu’il s ne servent que d’observateur désarmés. Mon Dieu, quel choc pour ces jeunes envoyés venus d’un monde, le nôtre, où la paix règne. Des maladies psychologiques s’ensuivront.
5-
La Pétrowsky ce matin : elle serait journaliste à Nice-Matin si ses parents ne s’étaient pas exilés de Nice pour s’installer au Québec. Nathalie en remercie le ciel ! Un si joli quotidien. Je me suis souvenu, en mai 1980, nous arrivions en France, à Nice, premier séjour. Rue Victor-Hugo, angle Gounod, l’hôtel Napoléon ou Bonaparte, je me souviens mal. Dès ce premier matin en France, avec les croissants, le café crémeux, ce Nice-Matin sur le plateau, la découverte des pages en couleurs ravissantes. La Beauté ! C’était nouveau à cette époque. Pétrowsky voulait surtout parler des proprios d’un paquet de journaux  » Canadians  » dont  » The Gazette  » la fréquente feuille francophobe. Le  » boss « , Asper, père et fils, de Winnipeg, décident que leurs gazettes doivent imprimer régulièrement leurs opinions éditorialistes. Eh ! Scandale chez les reporters. Or, les patrons des nombreux journaux des années 1800, à Paris par exemple, fondaient des quotidiens et des mensuels, pour justement diffuser leurs opinions politiques. Normal, non ? Toutes les nuances ‹de gauche à droite‹ y étaient illustrées. Viendra plus tard, cette presse  » des faits  » seulement, incolore, aux Etats-Unis surtout. Avec des  » billets  » non signés.
6-
C’est le jeu.  » Fondez vos journaux, les mécontents « , dit le riche bonhomme Asper. Eh ! Voilà bien le hic. Pas assez de journaux selon les tendances. Au Québec, par exemple, à part le trop timide Le Devoir, aucun grand journal indépendantiste pour refléter 60 % des nôtres qui votaient  » oui « , en 1995, à l’indépendance du Québec. C’est grave ! Ça n’est pas normal. En France, la gauche à ses haut-parleurs, comme la droite a les siens. Ici, rien. On voit (depuis1995, ça crève les yeux) La Presse publiant presque seulement les  » lettres ouvertes  » des fédéralistes. C’est évident. Vigneault tiens chantait :  » Tu penses qu’on s’en aperçoit pas ?  » Je lis que Télé-Québec songerait à des émissions d’affaires publiques « , la bonne idée. Ainsi contrairement à Radio-Canada, l’on pourrait attaquer la centralisation d’Ottawa sans risquer de faire montrer la porte.
7-
Je rencontre René Ferron (un ex-éditeur à moi), au resto, il a raté un journal -web sur Internet qu’il animait.  » Les gens voulaient pas payer, trichent.  » Il a fermé sa baraque. Il me dit :  » Qu’est-ce qu’on pourrait faire, mon Claude ? .  » Je me dis que ce  » fils de famille bien « , trifluvien, a des sous.  » Écoute René, rencontre donc Jacques Keable, on me dit qu’il souhaite fonder un journal de gauche.  » Mon Ferron aussitôt :  » T’es pas fou. De gauche ? Vois-tu ça, comme au défunt  » Le jour  » d’Yves Michaux, les syndicats à la barre, les pagailles, oh non, non !  » Découragement !
8-
Soudain, des images au cerveau. Celles vues hier au  » portrait  » de Vigneault , ces larmes de déception lors du référendum de mai 1980 au centre Paul-Sauvé. Aile et moi,
avions quitté Nice ‹j’avais été invité à son université pour parler de note littérature ‹ pour l’Italie. Assis à une terrasse de la belle Florence, Plaza del popolo, on ouvre un journal parisien. Bang ! Manchette :  » Le Québec se dit  » non  » à lui-même !  » Le choc !
J’avais, avant de partir, fait, ici et là, quelques  » sermons  » patriotiques aux côtés des Lazure, Jacques-Yvan Morin et le  » père  » de la Loi 101. Nous éclatons en larmes, Aile et moi. Voulant faire venir des cafés, le garçon fit mine de ne pas nous voir, certain, vu le couple braillard, que se déroulait une vilaine chicane d’amoureux. Oh la la !
 » Il n’y a plus de cette merveilleuse ferveur « , disait Raymonde hier soir en revoyant celle des gens du  » oui « . en 1980. Eh! oui !
Parfois, le goût d’acheter des magazines français. Je lis  » L’Express  » et  » Le Nouvel observateur « . Des querelles m’échappent, très hexagonales. Voilà pourquoi je ne lis pas souvent ce revues bien faites. À part  » L’actualité « , qui vogue trop souvent dans les mondanités d’un certain jet set, on n’a rien de tel au Québec, hélas.
Oh, souper ! Déjà ?

Jeudi, 13 décembre 2001

Jeudi, 13 décembre 2001

Hier, heure du souper, patatras !, André Dubois, producteur m’annonce au téléphone :  » C’est non !  » Fin d’un rêve. Le  » pilote  » vidéo avec ma narration de la vie de Krieghoff est refusé au canal ARTV par Jacinthe Brisebois (brise coeur va !). Déception grave ? Oui et non. D’une part, regret de devoir abandonner ce projet captivant mais! Délivrance aussi. Je n’aurai plus à fouiller les biblios, rassembler des images, rédiger la synopsis de ma narration (un gros boulot !) , trouver d’autres sujets. J’étais fin prêt cependant à raconter la vie de Marc-Aurèle Fortin que j’aime tant. Donc libération ? Oui. Retraiter, retraiter. Raymonde qui me glisse, voyant mon visage abattu :  » Écoute, lâche donc un peu. Laissons la place aux jeunes nouveaux venus. Tu pense pas ?  » Ma surprise ! Quoi ? je suis un vieux fini ? Au fond, elle a sans doute raison. Et elle déteste ‹cela lui fait si mal‹ me voir en déçu. Je sens que je vais finir en me jetant dans mes aquarelles folichons, dans la cave. À la cave pépère, à la cave !
Hier, mercredi, un peu de soleil, et puis le gris décembrien. Aujourd’hui :gris compact partout au ciel. Brume totale, je ne vois plus rien sur le lac. Que du gris laiteux. Plus d’horizon. Image un peu triste dans ma fenêtre, un jeudi fantomatique. Courriel : Georges-Hébert Germain, mon brillant questionneur pour Biographie, m’offre ses  » retailles  » d’interviews pour mes archives. J’accepte évidemment. Du stock pour mon  » ramasseur d’épaves archivistiques  » Jacques Prince, le dévoué gardien de mes papiers intimes, rue Holt, à la B.N.
Des lecteurs se diront : jasmin ne cause pas des actualités du Proche-Orient. Tour d’ivoire ? Non. Je ne rate pas les nouvelles, oh non. Étonnante constatation le matin : depuis que je suis plongé dans ce  » journal  » de Cocteau, je parcours nos deux quotidiens d’une main leste, sans y prendre grand intérêt ! Je l’avoue volontiers : la lecture  » cocteauienne  » des faits et gestes des intellos et des artistes de Paris me fascinent totalement. Les actualités me semblent fades. Je constate ma passion pour la vie littéraire (même de ces années de guerre), je vois bien que c’est la seule grande attraction de mon existence.
Lire sur Gide, Sartre, Claudel, Mauriac (que Cocteau fustige avec ardeur, culpabilisé par ses activités alors que Paris est sous la botte allemande) me captive mille fois plus que ce Ben Laden cerné, que cet Israël aux prises avec les désespérés (terroristes donc forcément ) Palestiniens. Devrais-je en avoir honte. Sais pas. Je n’y peux rien. J’achève la brique de 600 pages, c’est les alliés dans Paris, les émeutes, les  » collabos  » pourchassés (ce qui l’énerve, lui fait horreur, vu les précipitations ), c’est le Général De Gaule au balcon de l’hôtel de ville (de Paris). Cocteau va passer au tribunal  » d’épuration « . On lui reproche sa grande amitié pour le sculpteur berlinois, vivant à Paris, Breckner, un ami intime de Hitler.
Ah oui, un journal (été de 1944) épatant quand on observe cette chamaille effarante, l’anarchie totale, dans la France enfin délivrée.
Revoir en pensé, avant-hier, au soleil notre marche sur l’ex-chemin de fer. Les cascades grondantes. Les arbres nus. Les sommets mauves et gris. Vers 17 h., sommes allés, comme depuis deux semaines (découverte tardive !) fureter à ce drôle de  » magasin  » de l’Institut hôtelière (école publique, ici) où l’on offre, pour pas cher, les  » travaux  » culinaires, frais  » du jour « , des étudiants. Des journées nulles. D’autres excitantes quand  » le devoir  » du jour est une bonne cuisine, un peu grasse, à la française souvent. Canard, poulet, poisson, boeuf, porc, pâtes fraîches, foie gras, creton, pâtisseries, etc.
Raymonde inquiète de ce service, à deux rues pas de chez nous, presque gratuit, parfois délicieux, et à bon marché. Une sorte de honte insolite.
Bizarre. Comme si on allait lui arracher son pouvoir, son devoir ?, de préparer notre bouffe quotidienne. Je ne fais que les petits-déjeuners et les sandwiches du midi.  » LE  » vieux rôle féminin. Je lui dis :  » Allons, sois tranquille, tu n’as pas fait assez de repas depuis toutes ces années ? Non ?  » Elle en convient et pourtant, elle semble hésiter à se servir à ce comptoir à l’occasion formidable, y va comme à contrecoeur. Je me moque de cette  » perte de contrôle  » de la ménagère.
Avons visionné avant-hier soir, un film se déroulant de nos jours à Marseille :  » La vie facile « . Titre ironique. Une vie effrayante. Une mère, marié à un paresseux, chômeur permanent, aux prises avec sa très jeune fille, mère célibataire inconséquente, abonnée à la  » coke « . Pour l’empêcher de continuer à se prostituer, cette jeune mère qui travaille à la poissonnerie du port, lui achète sa drogue. Ira jusqu’à lui faire les injections réclamées, la  » maman  » à la dérive devenant une  » accro  » tremblante. C’est affreux. Vision cauchemardesque. À la fin, finale troublante, la mère épuisée, ruinée, endettée, lui administrera une overdose. Mort ! Débarras !Terrible vie ! On ira au dodo l’âme assombrie.
Mon fils, Daniel, me dit souvent qu’il évite, lui, le  » heavy « , les sujets assommants. Saine réaction, refus du réel ? Je peux le comprendre. Pourtant nous tenons, nous deux, à voir, constater, ces illustrations des déchéances humaines, sachant que ces histoire sont plausibles et qu’il voir toute le réalités bien en face. On se trompe ?
Hier, à la télé,  » La Traviata  » à ARTV. Filmé en direct de sites réels ‹Ambassade d’Italie,  » hameau  » de Marie-Antoinette à Versailles (visité en 1981), le Petit palais, chambre à l’Île Saint-Louis‹ bref, pas de décors peinturlurés. Orchestre avec Zubin Metha, ex-chef montréalais avant Charles Dutoit. Bon spectacle.
J’aime Verdi. Avons la cassette de  » La Traviata  » de Zeffirelli. Supérieur, à mon avis, son traitement visuel.
Cette histoire mélo, cul-cul : la courtisane (call-girl mondaine) tombée amoureuse d’un fils de famille. Oh ! Le papa, noble et digne, qui s’oppose. Le sacrifice accepté de la putain de luxe. Elle quitte Alfredo. Larmes. Beaux chants lyriques. Humiliation de la  » guidoune  » du jet-set par un fiston se méprenant. Grand aria ! À la fin, musique maestro !,  » l’escorte  » à l’agonie qui retrouve ce fils à papa, repenti, s’excusant. Trop tard ! Chant de douleur. Elle meurt. Rideau ! Belle musique ancienne, oh oui ! J’arrive donc pas à aimer le bruit actuel, la musique rock, l’Afrique défigurée, le jazz grossier des tintamarres à la mode.
J’achèverai de lire ( finir le Cocteau d’abord) de l’autobiographie de Simonne ( deux n) Monet-Chartrand, que j’ai un peu connue jadis à Radio-Canada. Beaucoup de correspondance ‹des lettres amoureuses et pleines aussi de reproche fondés‹ avec ce Michel Grande Gueule, toujours absent, hélas. Qui bourlingue pour syndicats et coopératives à installer. Grosse famille. Misère même pour cette fille de juge. Cette ex-bourgeoise qui tente de comprendre le monde ordinaire. De passages importants. Des chocs. Une existence difficile.  » Ma vie comme rivière « , tome je-sais pas- quoi, illustre un temps mauvais. Craques et piques fréquentes de madame Chartrand face aux duplessistes roublards, aux curés bien cons. Capable aussi d’autocritique. J’en étais sorti avec cette question : un père de famille, tout  » preacher  » de gauche soit-il, a-t-il le droit d’espérer aider son prochain tout en oubliant, en négligeant gravement, les siens ? Oh !
Ce matin même, à la radio bazzoienne, ce Chartrand, veuf, gueule encore. Il dit :  » 43 % des gens d’ici vivent dans la pauvreté.  » Eh ! Puis, j’ouvre le journal :  » le Québec, moins généreux du Canada pour l’aide aux pauvres « . B’en !Évidemment 43 % ne donnent pas, ils attendent de l’aide. Statistiques toujours connes ! Même lecture : on va nommer un poète de l’État ! Oui, oui ! À 500 dollars par semaine à Ottawa ! Je rêve ?
Ça parle de Cohen ou de Houston ? Non mais ! Je rêve ? On dit que cet Orphée étatisé rédigerait de belles compositions pour les événements marquants. Exemples donnés : un autre  » 11 septembre à New-York « , la visite d’un Nelson Mendela Etc.
Voyez ­vous Hugo, Baudelaire, Apollinaire, Rimbaud ou Verlaine en poètes officiels, à Paris, écrivant pour chanter le augustes visiteurs étrangers ? Ou bien Nelligan, Miron, Brault ?
Paraît qu’aux Usa, ils ont cela, un poète d’État. Sacré monde, je vous le dis !
Aujourd’Hui, jour de guignolée chez tous les médias réunis. Concert rare. Hier soir, Raymonde, grand coeur, toujours généreuse, me dit :  » Pis ? Nous deux ? Quoi faire ? Un sac, un panier ? Où aller le porter ?  » Je dis rien. Ma mère, sa crainte affreuse de la St Vincent de Paul. De la charité publique. Même si on manquait de tout parfois. Son orgueil. Sa fierté. Elle fricassait les restes des restes plutôt que d’aller mendier à un comptoir paroissial. Je lis aussi :  » Faudrait mettre, ce matin, dans nos paniers aux pauvres une bouteille de vin, pas seulement et toujours les victuailles de base !  » Je suis très songeur ! Est-ce que je tiens de ma mère ? Chaque fois que j’entends parler, par exemple, d’enfants qui n’ont rien pour le lunch du midi à l’école-garderie, je n’ai pas envie de courir avec un beau petit panier, pas du toit, non, j’ enrage et je fulmine, je gueule contre nos gouvernants et leurs dépenses à la con. Je jure que je suis prêt à payer davantage de taxes, et en impôts, pour soulager ces miséreux. Les plus taxés du continent nord-américain, nous, sont écoeurés de l’Impuissance endémique gouvernemental. Et puis je lis que le Européens, les Français en particulier n’aiment pas donner à des oeuvres charité, qu’ils exigent plutôt meilleur partage des richesses organisé par l’État. Ah, je (nous ?) suis européen. L’article affirme que chez les anglo-saxons, aux États-Unis surtout, le mécénat privé y est florissant. Mentalité autre ! Que des richards donnent volontiers à des Fondations caritatives et souvent refusent d’aider les proches, des parents mal pris !
L’écrivain Ferron, lui, parlait souvent du devoir sacré d’  » établir  » ses enfants. Mentalité européenne ? Si on veut. Riche ‹ les années de  » téléroman « ‹ j’ai épargné pour  » établir  » mes deux enfants. Oui, un devoir messieurs les radins, les pingres, les égoïstes.
Dérives des extrémistes des deux côtés des barricades :nous apprenons ce matin que deux  » Étatsuniens  » ( faut plus écrire Américains, nous sommes de trois amériques. Tous, des Américains), deux juifs, préparaient des attentats aux explosifs contre des Étatsuniens d’origine arabe, en Californie. Guerre de l’oeil pour oeil;, dent pour dent, bien judaïque. Mais quoi en commun entre ces juifs californiens, confortables, et ces déplacés en Palestine miséreuse ? Eh !
Raymonde revient du marché et a loué encore un film recommandé, trois étoile et demi ! Une histoire bizarre sur un travesti allemand, chanteuse de cabaret. Pour ce soir. De plus en plus, notre harassement total devant les incessante publicités criardes. La télé harcelante et si grossière, si racoleuse, si démagogique, Radio-Canada comme Télé Québec.
Pour vous en débarrasser :louer des films. Moins de quatre piastres pour la paix. Bonne solution. Je supporte de plus en plus mal ces criages de produits divers pour consuméristes compulsifs et névrosés qui aiment bien, eux, ces marchands à toute heure du jour. Bêtise. Mépris encouragé par les détenteurs ‹temporaires‹ de nos ondes qui sont publiques. À quand un vrai bureau de surveillance, pas ce CRTC mollasson. Les pubs avant et à la fin d’une émission, jamais pendant. Surtout jamais avoir le droit de coupailler un film. Seul Télé Québec a du respect pour le cinéma. On en voit de ces gueulantes mercantiles jusque sur les canaux spécialisés, au début, hypocrites, moins mais maintenant de plus en plus, Canal D, Historia, ARTV même. L’horreur du magasin général grand ouvert dans la demeure privée des citoyens ‹qui vont payer plus cher les camelotes publicisés, car ces annonces font grimper les prix forcément. Insupportable !
La noirceur. Je monte écornifler les  » devoirs  » des élèves en cuisine !

Dimanche 9 décembre 2001 – JOURNÉES NETTES : (début de journal intime intitulé J.N.)

JOURNÉES NETTES : (début de journal intime intitulé J.N.)

[page Web originale]

1- Ça y est! Ça me reprend. L’envie de tenir journal. Pourquoi pas. Pourquoi pas via l’Internet. J’ai aimé cette douce manie jadis (1986-87-88).

Ciel bleu doux. Bleu tendre. Le  » bleu poudre  » de notre enfance. Depuis deux jours, le froid est arrivé. On a cru que le temps doux du début du mois allait durer jusqu’aux Fêtes. Non, Brr! Nous rentrons, Raymonde et moi, de notre promenade quotidienne ‹adieu vélo !‹ dans les alentours du village. Je rédige cette première page d’un nouveau journal, sur ordinateur.
J’y reviens au journal probablement parce que je suis en train de lire celui de Jean Cocteau. Il raconte les années 1939-1945. Les Allemands dans Paris. La vie culturelle qui semble aussi dynamique qu’avant leur défaite totale. Comme dans tout journal j’y glane des passages captivants. Un air de  » collaboration  » maudite y rode. Cocteau, réputation déjà acquise ( » Les enfants terribles « ,  » Les parents terribles « , film :  » Le sang d’un poète « , etc.) , peut vaquer à ses nombreuses activités artistiques en paix. Relative.

2- Hier soir, réunion d’amis à l’Ile des Soeurs et le producteur André Dubois (« Vendôme « ) m’assomme ! Il m’ annonce que notre ruban vidéo où je racontais la vie du peintre québécois Cornélius Krieghoff, ne semble pas intéresser le canal ARTTV.
J’en suis abattu. J’avais préparé un Marc-Aurèle Fortin en guise de deuxième émission. J’étais prêt à retourner en studio à Ville La Salle, devant ses caméras vendômiennes. Eh b’en non ! On lui aurait dit à ce canal ARTV que c’était dépassé le genre professoral (je me voulais simple conteur, vulgarisateur, pourtant !). Foin de l’aspect  » magistral  » ! Bon, bon. Sus à l’animateur qui parle, seul, debout, devant un kodak ! Bon, bon.
Je retraiterai donc davantage.
Tant pis. Je regrette d’avoir parlé de ce projet qui me tenait tant à coeur lors de cette  » Biographie  » diffusée deux fois cette semaine au canal D.  » Ne jamais parler de ses projets « , me disait-on souvent. Vrai !

3- Avant hier, audition d’un orchestre d’écoliers au collège Regina Assumpta, rue Sauriol, à Ahuntsic, où nous avons admiré le trompettiste de la famille, le fils de Marco et de ma fille Éliane, mon cher Gabriel. 96 jeunes musiciens ! Ça sonnait magnifiquement ! Émouvant. On dit tant de mal de la jeunesse. Toute cette jeunesse qui a pratiqué ses pièces, répétitions difficile prises sur le temps des jeux, des sports, des loisirs ordinaires, et, vendredi soir, ce spectacle étonnant. Oui, émouvant.

4- Jeudi soir, à l’Espace Go,  » Le ventriloque « . Un spectacle pas banal. Texte curieux de Larry Tremblay ( » The dragonfly of Chicoutimi « ). Une fille renfermée dans sa chambre., Elle veut rédiger une histoire. Parents monstrueux qui se méfient de son isolement. Apparitions sauvages, fantomatiques. Séance d’un psychanalyste fou (ca classique). Bref, une soirée hors de l’ordinaire. Freud fait ses ravages. Avec ce Tremblay du Saguenay on est très loin du réalisme de Michel Tremblay. Autre génération. Aucune allusion géographique. Cette fille plutôt bafouée, au bord de la crise de nerfs, vit une sorte de cauchemar existentiel. Elle n’existe pas par rapport aux réalités québécoises. Ce texte pourrait se dérouler n’importe où, dans n’importe quelle langue.

5- Ces jeunes nouveaux auteurs, pas tous, écrivent sur des thèmes indifférents à  » ici maintenant « .  » Le ventriloque  » dont la poupée en cache d’autres, illustre bien que désormais  » peu importe le pays « , toute jeune âme a de lourds comptes à régler.
Comme il le dit dans le programme, Larry Tremblay, on peut fort bien y trouver un questionnement pas vraiment débarrassé de notre problème d’identification nationale. Vrai.
À la fin de la représentation, causerie  » ad lib  » dans la salle. Quand j’ai dit qu’un tel spectacle devrait être montré au grand public, Poissant, son brillant metteur en scène m’a répondu :  » Oui, c’est vrai. Il y a maintenant le canal ARTV.  » Je ne savais que le surlendemain Dubois m’annoncerait qu’ARTV ne semble pas intéressé à notre projet du  » conteur  » de l’histoire de l’art d’ici. Zut !

6- Par ma fenêtre, je vois qu’une partie du lac Rond est en train de virer en glace. L’hiver pour de longs mois s’amène ! Ne pas m’énerver. Je n’ai pas vu passer ni le printemps, ni l’été, ni l’automne!Alors l’hiver, lui aussi va filer à la belle épouvante. Et ce sera de nouveau le printemps adoré qui filera lui aussi. Le temps ! Dès 1995, ma station de radio, CJMS, fermant et Raymonde retraitant de son job de réalisatrice, devenu donc plus libre que jamais, je croyais avoir le temps de voir passer le temps, enfin. Faux ! Il file plis vite que jamais. Bizarre, non ?
Ferrat chantait :  » On ne voit pas le temps passer « , je découvre une vérité tangible maintenant . Je n’aime pas cela. L’impression de me faire voler. Je me dépêche donc, pas si vite, de terminer ce petit livre (100 pages ?) commandé par Victor-Lévy Beaulieu pour sa collection  » Écrire « . Chaque auteur invité doit y mettre un sous-titre à son  » Écrire « . J’ai mis pour provoquer et pas vraiment pour provoquer :  » Pour l’argent et la gloire. » Pas vraiment pour choquer car, jeune, je m’imaginais devenir un jour célèbre et riche. Je prévoyais faire construire un domaine, un château, pour les miens ‹gens si modestes. Pour les venger de leur existence pauvre. Ce beau château de mes songes creux ne s’est pas construit. Pas du tout. Mercredi dernier, j’ai pondu un chapitre de ce futur petit livre ( » Écrire « ) où je me suis peint en châtelain non advenu qui lutte pour être dans la réalité. Je veux mettre tout de suite cet extrait sur ce site Internet que m’a installé Marco, mon gendre. C’est onirique dans un long texte beaucoup plus réaliste.

Je sens que j’aimerai tenir ce journal. Je retrouve le plaisir d’être  » diariste », de noter des éphémérides, comme pour mes livres  » Pour ne rien vous cacher  » ou  » Pour tout vous dire « .
Vive le journal !


Notes pour un conte – HALLOWEEN

Ici le conteur attitré de la station CKAC : Claude Jasmin

*
Pour le jour (ou la veille) de l’HALLOWEEN ?
*
NOTE : TOUT CELA SERA DIALOGUÉ

1- LES ÉTRANGERS !
D’abord, un mot sur notre peur des étrangers à cette époque : le guenillou, juif (!)  » plein de poux « , le buandier Chinois, l’aiguiseur au pied bot,. Le gazé de la guerre, etc.
2- HALLOWEEN DU TEMPS, PUIS CETTE MAD. CORMIER.
Portrait bref de la voisine de mon ami Tit-Yves, de cette folle, juchée souvent sur son balcon du deuxième, pour haranguer ses fantômes, dont on se moquait mais en la craignant. (cf. Chapitre : d’ENFANT DE VILLERAY)
3- L’ÉVÉNEMENT : Ce soir d’HALLOWEEN de 1940. À 9 ans. Costumes improvisés,  » non achetés  » ($). Notre tournée avec couvre-feu à 9h,.du soir, chez les généreux et les pingres de la rue. Mon arrivée en face de chez Mad. Cormier à 9 h.p.m. Personne veut aller sonner là, j’y fonce, par bravade. Ce sera l’enfermement. Mon cauchemar commence :
A- DES WHIPPETS ! La folle me force à entrer. Promesses de surprises. Elle pose aussitôt chaînette dans sa porte ! Me demande (la coutume) si j’ai une chanson, une récitation quelconque. Je reste muet, nerveux, inquiet. Elle m’enlève ma boîte de bonbons ramassés. Elle me sort une boite de  » wippets « , et des fruits. J’aurais préféré des bonbons. J’en prends et je fourre cela dans mon sac. M’invite à m’asseoir près d’elle, sur son chesterfield, veut me caresser le visage, les cheveux, m’appelle HENRI ! Je lui dis mon nom. Semble contrariée, grimace. Enlève sa robe de chambre, jaquette violette :une sorcière de l’Halloween? Frayeur!
B-CORRIDOR ET SALON : ANIMAUX EMPAILLÉS ! Me lève, veux m’enfuir. Elle dit qu’elle va m’adopter et que je ne retournerai jamais chez mes parents. Je proteste que je suis le plus vieux des garçons, que ma mère a grand besoin de moi. Elle dit que je dois oublier mes parents, dit qu’elle va m’amener en voyage avec son mari qui va rentrer bientôt. Têtes sinistres de deux chevreuils, d’ un loup blanc, tête de renard, aux murs du corridor. Me parle d’un mari chasseur émérite.
C-CUISINE : CHOCOLAT CHAUD ET ALBUM PHOTOS .
La folle me parle de son mari qui va rentrer de son travail. Je la questionne car je le connais de vue monsieur Cormier qui porte un uniforme kaki. Je la questionne :
– » Est-il un soldat ?  »
– » Non, dit-elle, c’est un général, un amiral.  »
La Cormier dit que son époux ira en mission en Allemagne et au Japon qu’il doit tuer Hitler et Hirohito! Qu’elle sera si seule, qu’elle aura besoin de moi. Je braille sourdement. Je demande de téléphoner à mes parents. Refus net ! Tout est  » top secret  » ici. Elle va à sa cuisine me faire du chocolat chaud. Je la suis. Je vois sa boîte de COCOA FRY CADBURY, comme chez maman. Mes délices. Elle me donne à regarder un album de photos. Me parle de son enfance heureuse, douze enfants, ferme à la campagne. Photos de son mariage avec son beau militaire. Elle va à son  » canard  » d’eau chaude, sort une tasse. Je vais prudemment vers la galerie arrière, ouvre la porte : ses cris, me force à rentrer. Nouvelles menaces, couteau à pain sorti. Ma pire des Halloweens !
D- SALLE A MANGER : HIBOUX EMPAILLÉS. M’installe avec mon chocolat à sa salle à dîner : des papillons fixés aux murs, sa collection. Il y a aussi, horreur, des oiseaux empaillés. Hiboux, chouettes, aigles qui me regardent ! J’en suis malade.
La folle m’explique ce qu’elle attend de moi : services à rendre car elle n’a pas le droit de sortir, dit-elle :  » Edmond veut pas !Il y a tellement d’espions, d’ennemis aux alentoursŠ car il y a sa mission secrète « .Le téléphone sonne, elle se transforme, mielleuse, Lui parle de son futur chevalier servant, moi Dira :  » C’était mon beau capitaine qui va arriver bientôt du pénitencier de St-Vincent de Paul  » , spécifie-t-elle. ALORS, je la questionne :  » Il est donc simple gardien ?  » Elle dit que c’est un déguisement car sa mission est secrète « . Ajoute qu’il arrivera avec des prisonniers, des bagnards dangereux et courageux pour sa mission.
E- RETOUR AU SALON : POUPÉE HENRI. Je refuse sa deuxième tasse de chocolat. Je dis que je veux aller chercher mon pyjama, ma brosse à dents. Je cours vers le salon, je crie, frapper sur un mur, derrière ce mur, vit mon ami Tit-Yves, leur voisin. Elle me menace, de ses ciseaux puis me noue les poignets et les pieds à un fauteuil du salon. Les chevreuils me fixent ! Je pleure, Je parle de ma famille inquiète. De la police alertée sans doute. Me dit qu’elle va me présenter son grand secret. Elle va à une chambre et revient avec une énorme poupée me dit que c’est son fils unique, son petit Henri qui est pas vraiment mort. JE COMPRENDS SA FOLIE ENFIN .
Elle pleure. Ma gêne.
F- DÉLIVRANCE ! SONNERIE PUIS CLÉS DANS LA PORTE ! La CORMIER défait la chaînette et me présente à son Edmond. Malaise du gardien de prison qui me détache vite, m’examine, me questionne. Me ramènera vite chez moi. J’oublie pas mon sac de bonbons. Mes parents affolés disent :  » Oui monsieur, la police a été alertée.  » Accablé, M. Cormier parle de sa femme malade et demande de ne pas porter plainte, promet qu’il va la faire placer dès demain à St-Jean-de-Dieu. M. Cormier raconte la mort du fils Henri. La folie depuis. Mes parents émus le rassurent, ne diront rien aux policiers qu’ils vont rappeler. M. Cormier s’en va humilié.
FIN.

Pour en finir avec le bon parler français !

Les pincés et les p’tits moéneaux !À un ancien  » Salon du livre « , j’avais grondé feu Georges Dor qui publiait des pamphlets sur notre mauvais français. Je lui avais reproché, scripteur destiné à se servir de tous les niveaux de langage, de s’être métamorphosé en surveillant de dortoir, le chicanant :  » Ça n’est pas notre job, Georges, laisse ça aux linguistes « . Je lui avais dit en riant :  » Je n’aurais jamais cru que tu prendrais le parti des chics Pinson, face aux modestes Moineau ! « , allusion à son téléroman populiste. Algarade amicale donc au kiosque de notre éditeur.

Paraphrasant Albert Camus, j’affirme :  » Entre la langue de ma mère et le français standard, je choisirai toujours la langue de ma mère « .

Lecteurs, en avez-vous assez des  » donneurs de leçons  » du genre Denise Bombardier et allii ? Sans cesse, l’apprenti puriste —ignorant les conclusions de la science linguistique— dénonce seulement les effets en oubliant ces causes.

Nos déficiences langagières ont des origines très explicables, historiques. Il faut éviter les faciles et magistrales admonestations qui se résument à :  » Faisons honte à ce peuple de nègres blancs « . Les dénonciateurs de nos travers langagiers restent le nez collé aux effets. Il serait autrement courageux d’étudier  » la condition québécoise « , des débuts de la colonisation à aujourd’hui, un manque de mémoire ou ignorance feinte ?

L’épurateur du patoisant, sa chasse aux fautes, lui est une obsession. Il fait mine d’oublier et d’où nous venons et où nous en sommes. Il y eut 1760. La tragique  » défaite « (abandonnons ce mot de « conquête »). Après la défaite de la démocratie, 1837, ce sera cent ans de couvercle —à religiosités et piéticailleries— sur la marmite. 1840-1940. 1940 : début du réveil, très timidement.

Enfin, Il y a l’histoire actuelle : 1970-2004 : l’installation d’un impérialisme culturelle anglo-américain, tout puissant, mondial. Cette culture pop —films, télévision, chansons— donne un signal aux jeunesses : le français ne compte pas ! De là l’indifférence à la santé (la qualité est une santé) du français. Cette renversante vague états-unienne s’appuie sur un  » axe « , réseau universel Grande-Bretagne, Irlande, Australie, Canada (hors-Québec) Nouvelle-Zélande. Et encore, par parenté lointaine, cet axe peut compter (diffusion comme promotion) sur des pays anglophiles : agglomération planétaire « sous influence » : Allemagne, Autriche, Suisse alémanique, Belgique flamande, Hollande, voire des pays scandinaves. Désormais l’Afrique, voire ce qui se dessine au Rwanda.

Alors les effarouchés de notre  » louzy french  » (mot de Trudeau) oublient que cette titanesque machine rugit juste à nos frontières, étant notre voisine immédiate. Des nations autrement solides que la nôtre, Italie, France, Espagne, Grèce, Portugal, en sont déstabilisées. Et nous, tout petit satellite en ce proche orbite du matamore culturel, on nous voudrait avec un français exemplaire ? Il nous faudrait des milliards (d’argents publics) pour contrer cette omniprésence.

Qui est fier de mal parler ?

Tout le monde est pour la vertu, chère  » enfant de l’eau bénite « . Nos gens ne font pas d’efforts particuliers pour mal parler. Tout de même ! Les grands  » coups de règle  » sur les doigts —« Ô Denise, toi, transformée en vieille maîtresse d’école acariâtre ? »— n’aident en rien à solutionner un vaste problème. « Ta mé é-tu là » est une pauvre manière de parler. Le  » joual  » n’est pas une invention née d’une volonté libre. Allons, qui est fier d’avoir du mal parler, du mal écrire ? Cet acharnement à dépeindre les nôtres comme de fieffés paresseux est une injustice. Quel mépris du peuple d’ici !

Ces temps-ci, la corrida des instruits cible tout le monde : A- les maudits profs, tous décrits en abrutis inconscients, B- les maudits fonctionnaires du ministère de l’éducation, tous des aveugles impotents C- les misérables parents, tous des irresponsables, D- les voisins, les amis de la rue, tous des abrutis vicieux, E- bien entendu, les vastes lots d’élèves : tous des maudits paresseux. Bref : hordes de comploteurs ignares et sordides, entretenant complaisamment nos faiblesses en français ! Attitude de paranoïaques, non ?

À quoi sert ce fléau brandi pour culpabiliser le monde ? À intimider ? À contrôler les permis d’ouvrir  » sa trappe  » ? Dans ma jeunesse, on faisait taire parents, voisins et amis, en terrorisant par des  » campagnes publicitaires  » arrogantes. Nous traduisions par : » Fermez tous vos clapets ! Taisez-vous ! Vous nous faites honte !  » Ce silence complet était propice aux grandes noirceurs. Veut-on faire revenir le temps de la peur collective de nous exprimer ?

Ces parangons du  » bon parler  » semblent avoir pour but d’humilier les victimes de contextes historiques précis. Ces censeurs hautains reprocheront même à certains auteurs d’oser donner la parole aux pauvres, à ceux qui n’ont pas eu la chance d’apprendre à « bien perler ». Ce Tremblay, dramaturge, une honte ! Le poète Michel Garneau traduisant Shakespeare en joual, quelle honte n’est-ce pas ? Lisez les jeunes romanciers : intimidés, nos talents nous fuient avec des ouvrage —exotiques ou classiques— ne nous illustrant plus ( les Lepage et Cie.), plein de « jeunes » romans remplis de prénoms bizarres et se déroulent ailleurs ! Jeunes créateurs honteux de leur pays fustigé trop longtemps. Est né la mode actuelle, en théâtre comme en littérature, du déracinement volontaire. Déplorable et malsaine mutilation.

La langue des émotions : le joual ?

La plupart de nos grands-pères, nos pères, parlaient mal. Je parle souvent dans la langue de mon père qui ne parlait pas très bien. Cette  » langue maternelle  » imparfaite, boiteuse, est ma langue. Je n’en suis pas fier mais je ne la renierai jamais. Elle fait partie de mon humble héritage et je n’en ai nulle honte. Ce patois, ce jargon, ce créole nordique, nommez cela comme vous voudrez, véhicule, et très efficacement, émotions, sentiments. Les Québécois utilisent instinctivement le joual quand ils veulent exprimer de grandes colères, de fortes surprises, de grands bonheurs, on le sait bien.

Même les  » anciens  » pauvres, les chanceux du sort qui ont pu s’instruire —séjourner en France— vont recourir à cette  » langue maternelle  » au français magané, puni (Vigneault dixit). Elle fait partie de notre peau. Quelques apatrides volontaires renient ce fait. La majorité des gens d’ici n’a pas eu la chance d’aller étudier la bonne diction française chez la célèbre Madame Audet. Je regrette, bien entendu, nos moqueries effrontées face aux filles et garçons chanceux, protégés par des mamans soucieuses, qui articulaient. Il y avait dans notre bande de Villeray, « chez toi, Denise », ce grégarisme malsain, pétri de méfiance. Il illustrait, au fond, notre fragilité, notre insécurité nationale.

Paris, grande métropole de la francophonie ne fit rien, jadis, pour améliorer notre situation. France, dédaigneuse —sans solidarité aucune pour les abandonnés de 1763— installait ici ses chics ghettos, « Alliance française» et « Union française »  » —comme en Afrique, en Indochine. Paris installait ses écoles du type  » Villa Maria  » sur Queen-Mary road,  » my dear  » et ses collèges de modèle  » Stanislas « , à Outremont,  » très chère  » ! La néo-colonie française ne souhaitait pas mélanger ses élus avec ces Canayens-frança à la parlure d’aliénés pathétiques. Même mépris répandu par l’exilé londonnien, Modecaï Richler, petit gars pauvre et doué, né pourtant rue Saint-Urbain, Même racisme, surprenant quand il provenait de ceux qui nous devaient un peu de solidarité, les Français de France.

De rock et de rap !

J’en ai  » ras-le-bol « , comme dit Paris, d’entendre râler tous ces snobs, ex-quêteux-à-cheval. Les Chartrand, Falardeau ou professeur Lauzon, ont souvent recours à cette langue infirme car elle est, à l’occasion, riche en tournures fracassantes, en cocasses expressions Elle est parfois indispensable —munie de jurons— pour transmettre efficacement des vérités décapantes. Chaque fois, cela énerve considérablement nos « nettoyeurs dégraisseurs » en langue, ces autoproclamés en expressions correctes. Ils geignent, exigeraient des patentes, licences, permis… d’utiliser la langue. La populaire, qui n’est n’est pas aux dictionnaires parisiens, c’est merde. À bas, ces tabous, ces interdictions d’inventer, « de néologiser ».

Pendant ce temps, la popularité de l’empire états-unien et ses associés —j’y reviens— est dévastatrice. Vive le  » joual amerloque. Écoutez jacasser nos adolescents, écoutez bien, c’est le calque ( anglais médiocre) de cet  » autre joual « , la mode de vivre USA, publicisés sans cesse à travers les trois écrans —cinémas, télés, ordinateurs— de la planète. Cette anglo-américanisation a beaucoup à voir avec les difficultés en français. Que l’on n’aille pas m’imaginer en anti-américain primaire. Ils sont 280 millions et je reconnais volontiers que ce pachyderme glouton offre parfois de valables productions —livres, musique, ciné, télé. Il est très capable d’engendrer de la qualité, à l’occasion. Des productions culturelles consistantes. Mais il est seul dans le monde entier avec tant de moyens. De plus il reste absolument hermétique aux  » merveilles  » des autres nations.

Son isolement voulu, encouragé, sa lutte contre les « exceptions », le cloisonnement usa, sa totale fermeture, son constant refus des « autres cultures », est une tare reconnue. Cela montre l’autosuffisance d’un empire riche si pas toujours quétaine. Hélas caricaturé parfois par des envieux. Il y a que cet impérialisme séducteur ravage et nivelle. C’est dans la nature d’un empire. On ne peut reprocher au géant d’être pesant, d’y aller fort. Il n’existe pas pour casser les autres cultures mais il ne se retient pas pour causer des dommages. Il va selon sa puissance qui croît sans cesse. L’éléphant enrage s’il y a la moindre, résistance ou protectionnisme.

C’est le destin d’un moloch, il s’installe de Rome à Amsterdam, en passant par Paris et Berlin, de Moscou (depuis janvier 1990) et bientôt de Pékin à Saïgon. Un rouleau compresseur, un indomptable bulldozer. On affirme que son influence est beaucoup plus grande toutes proportions gardées— que celle de l’empire romain du temps des Césars. Un fait unique dans l’histoire des civilisations.

« Bon chien va » !

Ce 2 % de french-speaking, leur voisin d’en haut, n’a donc guère d’importance pour Moloch-USA ! Quelques lignes de français sur la boîte de céréales ne changeront rien à sa superbe, ma pauvre Denise. Il nous reste à quémander un peu d’espace. Ce sera des « Québec à New-York ». Avec notre argent public. « Bon chien, va, couche, couche » ! C’est cet influent, et séduisant Royaume du sud qui entraîne notre négligence, notre laisser-aller, une sorte d’auto-dévalorisation. Le colonisé québécois (comme celui de Paris) ne voit luire que l’herbe-aux-engrais puissants du riche multivore, a honte de son jardin, va vite s’américaniser, if I can’t beat him, I’ll join him. Jadis, c’était la domination anglo-montréaliste installée sur notre pauvreté collective et en découlait notre manque d’instruction accompagné du fatal sentiment d’infériorisation. Effet ? La venue de notre charabia. Ceux qui ont mon âge virent s’avancer l’inévitable contingent d’effarouchés, type Victor Barbeau, avec pimbêches apolitiques, superbes instruits myopes. Au lieu de s’en prendre à nos dominateurs, ils se ruèrent aux fouets :  » Honte à vous tous !  » Et actuellement : même aveuglement.

Jadis, ce fut le silence partout. Oh ! nos pauvres pères mutiques. Le Québécois sans cesse morigéné, insulté, bafoué, humilié par nos zautorités, ferma sa trappe, son clapet, rentra dans sa houache. Le cléricalisme ultramontain, strap dans la main, de mèche avec le duplessisme à strap ultra conservateur, s’incrustèrent. Il faudra attendre l’aube de la révolte salutaire « Refus global », « Liberté », « Parti-Pris », de rares alliés, profs courageux, radio-canadiens anti-cus-de-poule— pour rouvrir les vannes et raviver la liberté populaire. Nous proclamions alors : « Exprimez-vous bien ou mal, mais parlez. Nous nous corrigerons plus tard ». Vrai que nous ne nous sommes pas corrigés, qu’il y eut excès de laxisme. Inévitable quand la marmite saute !

Maintenant, il y a ces causes nouvelles auxquelles je viens de faire allusion. Les changer ? Moins facile qu’humilier sans cesse ceux qui n’ont pas eu la chance de s’instruire. Notre étonnante langue maternelle n’est pas en cause. Après tout, des monologuistes (Deschamps), des chanteurs (Charlebois), des poètes ( les émouvants  » Cantouques  » de Gérard Godin) —et qui encore ?— ont illustré ses ressources. Il était faux de répéter que le  » créole québécois  » faisait écran pour les autres francophones. Tremblay le joualeur sera joué partout ! C’était mieux que ce  » slang états-unien  » qui s’impose, lui, partout. Parce qu’ils sont riches, puissants et nombreux, répond l’observateur le moins sagace. Quoi ? Parce que nous sommes peu nombreux et sans grande puissance, notre patois ne vaut rien ?

Nous sommes un miracle !

L’a-t-on assez répété que c’était un miracle —un miracle sociologique— de parler encore français (même mal) en Amérique du nord ? Avec 300 millions d’anglophones tout autour, des Jebwab et Al, tremblent —et sans rire— osent affirmer qu’ils craignent, ici, pour la survie de l’anglais ! Oui, oui, ce fut publié dans nos gazettes. L’anglais pourrait crever ! De qui diable se moquent-ils ? Nous devrions normalement tous parler  » états-unien « , au Québec, c’est arrivé souvent, un peu partout, dans l’histoire du monde cette inévitable assimilation. Des faiblards sont disposés à rendre les armes et, e français, veulent le choix libre, pur envoyer leurs petits aux écoles anglaises ! Pourtant, plein de visiteurs étrangers n’en reviennent pas et le disent : ce Québec français, un miracle ! C’est la vérité. Cela avec notre français bousculé, froissé, blessé, bosselé, fracassé, certes. Avec des bleus un peu partout ! J’écoute parler de mes proches qui sont allés à l’université, de mes petits-enfants qui vont, ou iront, à l’université et les fautes pleuvent. Ils n’ont pas —pas tellement mieux que nous— réussi à maîtriser le français correct. Futiles ces coups de  » strappe  » dans les paumes. Les fameux  » si j’aurais » du Président Larose, moqués par madame Bombardier, ceux de ma parenté (et les miens aussi souvent) sont l’effet des causes. Causes à inventorier et mieux que j’ai tenté de le faire ici, messieurs les puristes énervés. Faire honte sans cesse à nos gens ne donnera rien, arrêtons de fustiger les profs qui sont aux prises avec ces terrifiants appâts de la mondialisation sauce USA et alliés.

Je sais qu’en ce moment des papas luttent contre une invasion difficile à contenir : jeux vidéo jeux-internet, made in USA, arcades in english, machines nintendo, disques (CD, DVD), rock and rap, succès des palmarès, etc. J’en connais intimement de ces valeureux pères de famille qui savent exactement de quoi je parle, qui se débattent contre l’hydre séductrice.

Ils savent bien que les profs font face au même rival. Terrifiant concurrent « sans tableau ni craie, lui » mais muni de lumières clignotantes, de violents bruitages, de pétarades, d’effets virtuels dynamiques, avec brillantes et clignotantes bulles gonflées de cris aux mots « all-american ». Fichez la paix aux enseignants : la classe d’école ne pète pas le feu cinétique bien-aimé des jeunesses.

Un combat plus utile

Laissons donc en paix ceux qui émettent des « si j’aurais ». Dénonçons au plus tôt les mercenaires, pas toujours bénévoles. Ces serviles et inconscientes courroies de transmission des productions amerloques, à pleins écrans de nos télés, à pleines pages de nos magazines et journaux. Ces dociles reporters, obéissants publicistes, stipendiés souvent via les junkets, louangeurs effrénés de cet envahissement culturel servent volontiers Molloch. Riche comme Crésus, Mastodonte-USA achètera de toute façon les espaces-annonces, garnira nos placards et n’a nul besoin de nos indigènes mercenaires. Les produits-USA sont commentés avec une zélée ponctualité et cela activent la mocheté linguistique des nôtres. Tus ces interviewers complaisants creusent le trou notre défaite. Ils participent tous à la surenchère de cette invasion planétaire. De l’actuelle culture totalitariste soft.

Adieu diversité et bonjour libre échangisme du ONE WAY. Ces agenouillements réduisent sans cesse le français, ici comme en France. On finira par ramener le français à un petit lexique à parfums, à foie gras, à fromages fins. Plus rien à voir avec les « Dites ceci, ne dites pas cela », utiles sans doute. Un jour si on continue ce laisser faire, il n’y aura plus qu’une « Dictée française », ce sera au canal RARETÉS, payant. Un jeu de scrabble avec maigres sachets de lettres à assembler, un jeu faits d’onomatopées et de borborygmes. La langue « menum-menum » —des ados— sera pour tout le monde. Examinons, bien compris ?, les causes et corrigeons-les, fichons la paix à ceux qui subissent les effets, sinon, on balbutiera trop tard : « Si j’ara su —rock-rap-télé-ciné made in USA— je les ara combattu ».

Il sera trop tard. En ce temps-là, le joual semblera un langage de marquis !

(30)

MON ONCLE AMÉDÉE

  • diffusé sur les ondes de CKAC – enregistrement Real Audio)
  • (CONTE DU VENDREDI SAINT)

    Par Claude Jasmin

    (Musique grégorienne en sourdine)

    Hier, c’était jeudi saint, journée moins solennel qu’aujourd’hui. Nous avons fait, en bandes, la rituelle  » visite des sept églises « . Sept, oui, comme les sept plaies de Jésus en croix. Belle occasion religieuse, à treize, quatorze ou quinze ans pour fleureter les filles du quartier.

    Jacqueline Fortin a fait voir un petit costume rose fuschia,  » étrennage pascale prématuré. Micheline Carrière a montré ses belle cuissardes de cuir.

    Son frère Léo, ‹le grand blond avec des chaussures neuves‹Š en cuir patent deux tons, se pavanait.

    Marielle, ma soeur étrennait un  » jumper « , jupe  » craquée « , ma soeur Lucille, un manteau vert Irlandais, mon frère Raynald une paire de culotte  » british « avec, aux genoux et au fesses, des renforts en cuirette brune.

    Et moi, un blazer marine avec une ancre de bateau brodé. En or  » sivoupla!  »

    Les sept églises c’est aussi une parade de modes pour la jeunesse.

    On a un plan de marche, rue Saint-Laurent d’abord dans La petite Italie, à Saint-Jean-de-la-Croix, première plaie ! Entrée, eau bénite, génuflexion, prières, sortie après re génuflexion. Guetter dehors si on n’apercevrait pas Ouow! la soeur de Franco Nuovo étrenne un chaperon d’un beau caramel tendre!

    Puis on file vers la troisième plaie, coin Beaubien, l’église saint-Édouard. Même manège. Tiens, la soeur de Pierre Perault arbore un bibi à fleurs avec un petit oiseau ! !

    Plus à l’est, voici Saint-Ambroise, quatrième plaie! Et vision céleste, la grande soeur de Jean-Claude Lord, vêtue d’un tricot violet, mauve et rose. C’est un genre !

    On méprise, rue Bélanger, Saint-Arsène, rien qu’un sous-basement, une église pas finie !

    Ensuite, on foncera, rue Saint-Hubert coin Villeray, pour Notre-Dame du Rosaire, plaie cinquième ! Oh ! Le petit faraud de Jean-Luc Mongrain exhibe un chapeau tarte chocolat ! La mode !

    Ça s’achève la parade des vanités: Sixième arrêt du défilé de modes: rue Jarry, l’imposante bâtisse, Saint-Vincent Ferrié ! La soeur de René Angélil fait voir sa jupe écossaise neuve ! Enfin, pour la septième plaie, ‹souliers neufs souvent, alors on a, oui, nos plaies aux talons! Eau bénite, signes de croix et génuflexions dernières, dernières oraisons dans notre église, Sainte-Cécile, rue de Castelnau. Et, ouops!, ma mère sur le perron qui fait des gros yeux. On riait comme des fous, mon frère Raynald, et moi.

    Mais c’était hier, aujourd’hui, c’est vendredi saint, c’est plus grave. J’ai treize ans, servant de messe depuis cinq ans déjà. J’ai donc un rôle.

    L’église est remplie. Les statues portent des cagoules violettes. La messe sera très solennelle. Dite avec trois prêtres. Il y a aura la forte musique des orgues comme mille millions de tonnerres de Dieu ! Le père de tit-Claude Léveillée dirige les choeurs et Lucille Dumont, célèbre paroissienne, chantera des solos.

    Nous avons mis des surplis de dentelles fines, des soutanes de velours rouge, des ceinturons et des calurons. C’est un jour important du calendrier religieux. À trois heures, Jésus sera mis en croix, saignera de ses sept plaies pour nos péchés. Il va crier à son père, ça nous impressionne: » Pourquoi tu m’abandonnes?  »

    Le ciel va se couvrir de nuages noirs, le grand voile du temple va se déchirer de bas en haut. La terre va trembler. Jour tragique entre tous.

    En chair, le curé se fera apocalyptique. Cette année de 1944, il en profitera encore pour fustiger ses ouailles pécheresses. Le curé Lefebvre a le don des objurgations accablantes. Des prêches qui secouent. Les pécheurs trembleront dans leur banc.

    Je me sens au-dessus de tout ça. Dans le choeur de bois sculptés et vernis, nous sommes si proches du saint des saints. Toutes ces admonestations ne nous concernent pas.

    Nous les enfants en soutanes, nous nous imaginons au-dessus des chrétiens ordinaires de la nef. Au-dessus de la condition humaine quoi.

    Je ne crains qu’une chose: que mon oncle Amédée, le mécréant de notre famille, s’amène et s’affiche jusqu’en avant de l’église. Il l’a déjà fait. Ce fut la honte de notre famille, le Amédée, pompette, qui, en pleine messe de minuit, osa uriner sous un bénitier !

    Le bedeau l’avait chassé comme le païen qu’il est. Son cousin, mon père, avait frisé la syncope !

    La messe est commencée et tout allait bien lorsque, misère, le voilà !

    C’est bien lui, la tête haute, flegmatique, le voilà l’anarchiste, le sans foi ni loi! Amédée, mon oncle le révolté. Il porte beau comme toujours avec sa belle crinière blanche, ses joues bien roses, ses yeux d’un bleu d’azur. Il fait une entrée solennelle.

    On se retourne dans les bancs d’en arrière. L’oncle maudit fait de sonores bruits de bouche, se gourme ostensiblement, fait claquer sa belle canne à pommeau doré, sur les banquettes.

    La cérémonie était commencée et monsieur Léveillée faisait chanter un  » kyrie Eleison  » lent. C’était donc une sorte de pause. Le calme. Moment de réflexion pieuse. C’est son genre. L’oncle a dû calculer ce moment pour faire son apparition. Pour s’afficher, semer l’émoi, troubler la quiétude des bons-chrétiens.

    Ma mère, se vengeant de son beau-frère Oscar ‹ » Oscar qui boit le bar  » au Montagnard de Saint-Donat‹ entonne souvent pour accabler mon père:  » Ce Amédée, ton cousin, une honte! C’est ça, ta famille, des têtes fortes, comme Paulo, ton oncle, l’avocat rouge, viré anglais. Et protestant! Ta tante Lise, exilé dans un bordel, au Yukon. Ça vote libéral et ça crache sur monsieur Duplessis!  »

    Mon père le bigot, chaque fois, se défend mal, il déteste son cousin mais qu’y faire?

    Maintenant je vois mon oncle Amédée qui s’avance, digne et noble, dans une allée de côté. Il a son air fier comme sur les vieilles photos de l’album de famille, quand il était maire de son village.

    Tous les cérémoniaires sont assis et l’observent comme les juges en face de Riel ou du défroqué Cheniquy.

    Le  » Kyrie Eleison  » s’étire langoureusement. Cette pause dans l’office, ça tombe mal, on ne voit et n’entend que lui! On ne voit plus que l’oncle Amédée, seul mobile dans cette assemblée immobilisée.

    Amédée marche lentement, mouchoir brodé d’or sous le nez, vers un des autels latéraux, côté Sainte Vierge. Trouve enfin une place libre et va s’y installer en faisant des acrobaties pour enjamber deux dames de Sainte-Anne. Une patronnesse lui fait farouchement des signes de se découvrir le crane. Jovial et bruyant, il accepte, goguenard d’enlever son chapeau de paille luisante.

    Je me souviendrai toujours, j’avais sept ans et il avait décidé, un dimanche matin de vacances, de m’accompagner à la messe, à ma grande surprise. Je revenais de communier et l’oncle m’ avait dit:

    – » L’as-tu dans bouche là, mon petit gars?  » Il parlait de la sainte hostie consacrée. Je fis un signe affirmatif et refermai les yeux en m’agenouillant. Alors, Amédée se pencha vers moi et me dit:  » Mors-lé! T Tu vas voir, y arrivera rien! Mords-lé! Mords-lé!  »

    Ma confusion et ma honte.

    Maintenant,il se lève, enjambe de nouveau les enrubannées de bleu. Du choeur, je peux entendre ses excuses rieuses ! Je souffre. Seigneur Dieu !, il vient vers moi, vers la balustrade, semblant examiner les lieux comme un inspecteur en bâtiments. Il frappe de sa canne le marbre d’un socle, le granit de la barrière sculptée. Va-il oser entrer dans le choeur, monter l’escalier qui conduit à l’ autel, apostropher les prêtres?

    Il y a que cet oncle est inconsolable d’avoir perdue, sa jeune épouse, il y a vingt ans, il l’aimait comme un fou notre tante Rose qui fut victime de l’effrayante épidémie de tuberculose. La saudite Tibi des années’30. La guigne fut sur lui, car, plus tard, Émile, son fils unique, devenait u manchot à cause d’une machine agraire incontrôlée sur sa terre de Sainte-Dorothée ?

    Tant de malheurs l’ont rendu vindicatif, querelleur et puis agnostique. Athée.

    Le voilà maintenant qui s’approche encore davantage. Il m’a vu ! Il me fait des signaux de la main ! Je baisse la tête aussitôt. Tout pour me faire rentrer dans la mosaïque du plancher

    Le curé me jette un vilain regard. Quoi ? Suis-je le gardien de mon oncle ? Qu’y puis-je, simple enfant de choeur ? Souhaite-il me voir aller le frapper, le traîner dehors ? Qu’est ce qu’un garçon de treize ans peut faire contre le diable en personne ? Rien.

    Le voici qui ouvre la barrière côté Sainte Vierge. Je respire. Il va donc grimper à un des jubés. Bon débarras.

    Les  » Kyrie éleison  » s’achèvent.

    Je respire mieux ! Puis, non, il s’exhibe là-haut, la jambe passée par-dessus la rambarde ! il tousse haut et faux! Il se racle la gorge avec ostentation, échos et vibrations sous la nef de Sainte-Cécile. Les fidèles ont le nez en l’air. En avant, les assis me fixent d’un regard accusateur. Voilà le neveu, le filleul, du monstre !

    Je veux vomir. Je veux disparaître. Tout guilleret, mon sinistre  » parrain penché  » m’envoie encore des saluts frénétiques. Il est équilibriste au cirque Barnum ! Il passe en revue, grimaçant, les fidèles dans la nef, on dirait qu’Il va leur cracher dessus. Je ferme les poings  » Il sort encore son grand mouchoir. L’agite dans ma direction comme au quai d’une gare. Je ne sais plus où me mettre..

    Il disparaît enfin Il doit être allé cuver son cher rhum au fond des gradins du jubé. Je respire mieux. Qu’il s’endorme au plus tôt.

    Bonté divine ! On entend soudain des bruits dans la sacristie, derrière le maître-autel. Que fait donc le gros bedeau Dépatie ? Il n’est jamais là quand on a en besoin. Du vacarme encore ? C’est bien lui ! J’entends ses bruits de gueule, ses raclements de forcené, sa toux exagérée, il doit gesticuler contre ses  » ombres maléfiques  » qui, dit-il, le poursuivent quand il a bu. J’imagine le pire maintenant.

    Un des servants, à toute vitesse, paniqué, change le grand missel de côté. S’enfarge dans sa soutane, trébuche, un autre le relève, tous alors de me dévisager de nouveau. Je suis le responsable du gâchis de ce Vendredi saint, c’est clair.

    Dans un accès de défi incontrôlable, l’oncle Amédée surgit et va droit vers le tabernacle, ose l’ouvrir, s’empare d’un ciboire, l’abandonne pour attraper un chandelier.

    C’est l’heure de la lecture de l’évangile, au lutrin, en avant, les prêtres, à l’écart, ne le voient pas. Il fait virevolter deux chandeliers maintenant. Douze lueurs luisent ! Mettra-t-il le feu aux nappes de dentelles? Je ferme les yeux. Les autres enfants de choeur se mettent à trépigner et rigolent. Mais le frère Foi agite son claquoir et ramène un semblant d’ordre et, enfin, enfin, le musclé bedeau apparaît, les yeux méchants et entraîne l’oncle apostat en coulisses. L’église respire !.

    L’ orgue tonne de nouveau. Les trois prêtres ont repris le Saint office sacré du Vendredi saint.

    L’abbé Favreau vient vers moi et me chuchote:  » Mon petit Claude, Dépatie et le frère Foisy tentent de le retenir. Allez vite vers lui et conduisez ­le vers la sortie de la rue Henri-Julien. Ne revenez pas. On ne vous tiendra pas rigueur de manquer la messe. Allez-y vite, vite !  »

    Les autres enfants de choeur me regardent partir comme si j’allais en enfer sous leurs yeux ! Me voilà avec la mission redoutable d’entraîner Satan Amédée, loin de l’église. Invoquant à mon secours tous les saints du ciel et Jésus crucifié à trois heures cet après-midi, je me lève et, tremblant, je marche vers la sacristie.

    Il est là, blotti au fond d’une armoire géante de la sacristie, il chantonne, un cruchon de vin de messe à la main, il s’en verse de grandes rasades, éructant, marmonnant des imprécations inaudibles. Il crapahute sur le sol maintenant. Gargouille effrayante.

    Il me voit maintenant, grimace un sourire hideux, j’en frissonne, il me fait des yeux courroucés, se redresse et lance des coups de pied dans l’air.

    Et puis j’en ai pitié, je lui ouvre les bras et le voilà qui grogne:

    – » Ash! Te voilà mon neveu préféré, mon filleul bien aimé. Tu seras le premier pape canadien français comme le prédis ta grand-mère. Viens m’aider. Je veux me trouver un  » kit « , me déguiser en curé et aller brasser l’encensoir sous le nez de ces rongeuses et ces grenouilles de bénitier !  »

    Le frère Foisy est parti disant qu’il allait téléphoner à la police. Dépatie s’est saisi d’une lourde croix de défilé et se protège du mieux qu’il peut de ce vieillard furibond.

    Quoi faire, Sainte Cécile, patronne des musiciens ? Je trouve le courage d’aller le prendre dans mes bras et je le supplie:

    – » Mon oncle, vous allez m’accompagner dehors, venez vite, on va aller à la Casa Italia voir votre ami, Fasano. Il a du bon vin, bien meilleur que du vin de messe. Venez avec moi, mon oncle !  » Dépatie, à coups de crucifix d’argent, l’encourage vivement à me suivre.

    Amédée recule de trois pas, ouvre les bras, pousse un rugissement de lion qui doit s’entendre jusqu’au fond de la nef. Le curé Lefebvre a dû en interrompre son sermon eschatologique. Il veut foncer comme un taureau sur le bedeau. Devoir le calmer:

    – » Je vous en supplie mon oncle, je ne deviendrai jamais pape, ni simple cérémoniaire, à cause de vous, ni même thuriféraire, si vous sortez pas maintenant, je resterai simple enfant de choeur. On me tient responsable de vos frasques !  »

    Surprise, il cligne des yeux, semble réfléchir un instant, me fait son bon sourire de vieil ange déchu. Il brandit sa canne:

    – » Tu vas me faire le plaisir de rentrer dans le corps de cadets avec les tambours et les trompettes ! Compris ? Suffit de porter tes robes noires et rouges ! T’es pas une p’tite fille! C’est promis, oui ?  »

    Je promets. Je promettrais n’importe quoi.

    Je lui ai saisi un bras et tente de l’attirer vers la sortie. Il ne bronche pas. Dépatie s’énerve. Le frère Foisy est revenu disant:  » La police s’en vient! Amédée va s’appuyer au rebord de la longue crédence et chiâle maintenant::

    – » Mon neveu, j’aurais b’en voulu les démasquer, tous. Faire arrêter cette mascarade. Ou bien Dieu n’existe pas ou b’en il m’haït à mort ! Sans ça, il n’aurait pas permis que ma Rose soit morte si jeune, ni que mon garçon, mon Émile, mon bâton de vieillesse, se fasse arracher un bras si jeune.  »

    Soudainement, lui, ce mécréant endurci, il sanglote, tout secoué! On entend à peine l’orgue et le chant. Foisy et Dépatie se taisent maintenant car ils voient que Satan peut pleurer !

    Je lui caresse un bras, celui qu’il accroche fermement à sa belle canne. Timidement, je lui dis:

    – » Dieu vous aime, mon oncle ! Malgré vous. Il éprouve ceux qu’il aime le plusse. C’est grand-maman qui le dit. Faut vous consoler et pardonner, mon oncle. Après-midi, à trois heure, Jésus crucifié, b’en, il va pardonner à tout le monde, mon oncle!  »

    J’ y répétais ce que le curé Lefebvre répétait.

    Amédée hoquetait, comme à bout de souffle, abasourdis, stupéfaits, le bedeau et le frère le regardaient, suspendu, accroché à l’ armoire, avec sa tête penchée. On aurait dit un vieux Christ en croix, un Jésus vieillard!

    Et puis il s’est laissé glisser sur le plancher de granit et, à terre, il devenait un p’tit bonhomme, un  » vieux  » p’tit bonhomme tout ratatiné!

    Je lui dis doucement:

    – » Accepter votre vie, mon oncle, et arrêtez, un peu, de boire, et vous redeviendriez maire de Sainte-Dorothée, comme avant, quand vous étiez si généreux et tout, mon père m’a tout raconté de votre ancienne belle vie!  »

    On pouvait entendre maintenant, en chair, les dernières recommandations du curé Lefebvre et le silence recueilli des ouailles obéissantes.

    Amédée se secoue, se redresse et je l’aide, lui redonne sa canne échappée. Il va vers un gros prie-Dieu et s’y jette à genoux, se masse la poitrine, tousse, cette fois, pour vrai, se sort la langue, il lève au ciel des yeux exorbités. Est-ce que je vais assister à un miracle ? L’oncle en un Saül ? Un Saül, sur son chemin de Damas ? À la conversion d’un hérétique ? Renversés, le frère Foisy et Dépatie écarquillent les yeux. Je m’agenouille près de mon oncle et il me sourit, me fait signe de m’approcher davantage. Au loin, la chorale de monsieur Léveillée éclate et l’ orgue tonne de nouveau, les mugissements d’un Vendredi saint! Amédée me sourit, me tapote les mains:

    – » Va reprendre ta place, je dérangerai plus. Va reprendre ta place !  »

    Il se lève, marche vers la sortie en faisant tournoyer habilement sa canne: c’est Charlot aux cheveux blancs, aux yeux bleus! Je reste à ses côtés, je l’aime maintenant, je l’ ai vu pleurer. Je l’accompagne dans le petit escalier qui conduit au local de  » La goutte de lait « , rue Henri-Julien. Il me fait une petite caresse sur la nuque et dit:

    – » Va vite rependre ta place. Je vas aller voir mon ami Fasano à la Casa. T’as raison, son vin est le meilleur.  »

    Je l’ai vu s’éloigner rue de Castelnau, oui Charly Chaplin avec le canotier de Maurice Chevalier et la canne de  » Mandraque-le-magicien « , dans les bandes dessinées de  » La Patrie du dimanche.  »

    Je sus allé me réinstaller parmi les autres ensoutanés, ils me regardaient, il me semble comme un héros, une sorte d’exorciste. Celui qui avait pu chasser le diable de Sainte-Cécile.

    J’observais se faire craquer en deux, en quatre, la grande hostie, et j’avais la tête ailleurs, je tenais distraitement les burettes d’eau et de vin, j’attendais un signe pour verser ce qui allait devenir le sang de celui qu’on allait clouer en croix cet après-midi.

    J’n’étais pas le diable mieux qu’Amédée qui s’était  » pas  » converti tantôt sur le prie-Dieu de la sacristie. J’étais parti, ailleurs, je ne faisais que penser à Pâques, dimanche, après-demain. Au gros  » oeuf de chocolat  » avec crème de menthe et du jaune dedans, l’oeuf géant, mal enveloppé, mal caché dans le haut de la garde-robe de mes parents.

    Un cadeau de mon parrain, l’hérétique Amédée.

    LA MAIN SUR LE COEUR

    LA MAIN SUR LE COEUR

    par Claude Jasmin

    prologue

    Dans la noirceur, ils montaient, tous, vers le nord. Il y a eu cet accident. « Une déplorable bavure » a conclu l’autorité policière. Plus tard, une adolescente, en larmes, m’a offert ce qui suit, quelques feuillets. Elle m’a confié: « Y s’en venait à ma rencontre, lui et la vieille trafiquante fardée, y faisait noère comme dans le poêle. C’était la nuitte. Y m’restait juste çà, un p’tit paquet »

    Le pouce. Je.

    Je t’aime Chantal. J’avais réussi à me sauver. Je voulais te retrouver à Saint-Sauveur dans le nord. J’avais perdu mon emploi, je sais pas comment. Je reste précaire, comme toujours. J’avais fait un mauvais coup, vol à l’étalage, encore une fois. Je voulais pourtant plus rester un voyou. Je m’étais retrouvé en tôle. Je suis né croche, Chantal? Je donnais raison à ma pauvre mère là-dessus. Je voulais changer de vie, je te le jure. Je voulais te retrouver, mon amour. Je t’ai connue et j’ai su qu’il n’y aurait plus jamais que toi, Chantal. J’ai voulu m’évader. J’avais un plan. Je partais avec toi, le lendemain matin, pour l’Abitibi. J’y avais mon cousin, Léo, à Val d’Or qui disait vouloir m’aider. J’avais aussi, en Floride, mon frère Albert, le concierge fiable d’un gros motel.

    Je voyais diminuer, en courant, la maudite prison des juvéniles. Je rampais, je courais, je tombais, je me relevais. Je voulais tant te retrouver à Saint-Sauveur. J’ai entendu dans la noirceur le moteur d’un vieux camion et j’ai grimpé vers la route. J’ai levé le pouce. J’ai pris mon air d’enfant bien élevé, de garçon gentil. J’ai grimpé dans la cabine, j’ai dit « merci », j’ai dit: « montez-vous dans le nord? »

    Je fixais son profil de vautour couleur carotte. Je voyais ses oreilles pleines de poils roux. J’ai dit:  » Ma blonde m’attend dans les Laurentides. « J’avais levé un pouce tout saignant, le pouce droit. Je saignais beaucoup de la main droite, écorchure grave. Je voulais pas que mon bloke rouge s’imagine des affaires. Je lui ai parlé de toi et moi, de l’amour. Je disais des mots: Léo, l’Abitibi, Albert, le motel, la Floride. Je répétais: « My cousin is rich ». Je l’ai entendu grogné: « J’ai parle l e french, tabarnak! » J’avais mal aux genoux, tombé trop souvent. J’avais vu une clôture ébréchée, j’avais pas vu le rocher quand j’ai sauté. Je parlais, je parlais, lui, rien, il disait presque rien, il regardait souvent mon pouce rougi.

    J’ai fini par retrouver mon souffle, je me sentais mieux. J’allais enfin pouvoir te resserrer dans mes bras. Je flairais la vraie liberté, Chantal. Je tournais une grosse page. Je t’aimais plus que jamais. Je voyais défiler les paysages sur l’autoroute. J’avais pris le bon pouce. Je le regardais, si rouge, l’ongle arraché, bleu.

    L’index. Tu.

    Tu vas voir Chantal, tu vas avoir une autre vie. Tu diras plus: tu me tues! Tu vas voir qu’on va s’en sortir. Tu n’iras plus au Mont-Providence, ni ailleurs. Tu es mieux que ce qu’ils disaient, les gardiennes, les travailleurs sociaux. Tu vas vivre avec moi jusqu’à la fin du monde! Tu verras, à Val d’Or, mon cousin Léo va nous aider. Tu vas constater qu’il m’aime, qu’il a encore confiance en moi. Tu vas voir qu’il m’aime lui, au moins. Tu vas t’apercevoir qu’il reste encore des vrais êtres humains. Tu vas l’aimer mon cousin défroqué, une tapette fine pis intelligente. Tu vas aimer sa collection de chats de toutes les couleurs en Abitibi. Chantal, non, tu ne seras plus une fille mise à l’index, une fille interdite, une fille tabou. Tu as eu ton lot de mauvais coups du sort. Tu vas te rappeler nos bons moments, te souvenir de la plage déserte, en octobre, à Old Orchard, la fois du canot trouvé sur le Richelieu, du Vietnamien et de son banquet improvisé dans sa cour, rue Saint-Valier, de ses petits enfants rieurs.

    Tu es celle que j’ai aimée tout de suite, aux Foufounes, comme un fou. Tu seras de nouveau ma belle princesse aux fesses si rondes, tu redeviendra ma souveraine misérable avec sa cicatrice sur le ventre. Tu vas oublier pour de bon ton enfance pauvre rue Hochelaga. Tu sauras tout de moi, ma mère hystérique rue Bélanger, bonne femme aux mille pilules. Tu sauras mon père, l’ex-débardeur chômeur, le géant disparu un matin à jamais, en scooter. Tu sauras tout de mes sœurs, des jumelles exilées en Californie. Tu vas me caresser la nuque comme j’aime tant. Tu reverras plus le garçon interdit, tabou, mis à l’index.

    Tu reverras le soleil chez ta tante au Saguenay. Tu pourras caresser son grand chien jaune, Ringo. Tu reverras le nain comique, le mime, rue Ontario. Tu reverras le camping de Spring Lake au New Jersey. Tu retrouveras le ruisseau du Point-du-Jour à l’Assomption où tu es née. Tu aimeras de nouveau m’enlacer de tes longues cuisses autour de mon cou. Tu vas chanter tes belles tounes de Leloup comme avant. Tu vas pointer ton index sur moi et me redire: « te voilà mon beau voyou, mon gentil bandit, mon mal aimé de la rue Bélanger, mon bum blond adoré! »

    Le majeur. Il.

    Il se taisait toujours mon camionneur roux. Il klaxonnait pour un rien. Il avait les cheveux noués dans le cou, grosse queue de rat rouge carotte. Il grognait des imprécations chaque fois qu’une auto le dépassait. Il exhibait le majeur de sa main gauche, souvent, tout le bras par sa vitre abaissée. Il avait un grand tatouage de dragon vert sur les avant-bras. Il me jetait des petits coups d’œil sans cesse. Il grinçait entre ses dents des « On arrive. On arrive. » Il grommelait des « on approche. On approche, ciboire! » Il ouvrait la radio, il pitonnait dessus en sacrant. Il a dit qu’il cherchait une musique western. Il hurlait comme un démon. Il me faisait penser aux gardiens de Providence. Il a fini par ralentir. Il avait pu capter enfin une musique country.

    Il a fini par me sourire, dents cassées. Il a marmonné: « C’est qui, au juste, que tu connais dans le nord? » Il voulait tout savoir sur mon cousin Léo. Il est devenu bavard subitement. Il m’a sorti des histoires, des affaires de son temps de jeunesse. Il m’a parlé de contrebande « b’en payante ce temps-citte! » Il dit qu’il sa bourlinguer longtemps avec des Warriors Mohawks du côté de Saint-Régis, aux trois frontières. Il m’a dit être un Major de Joliette, un Rouge par son père et un rouge par sa mère-carotte comme lui. Il a ri. Il a crié soudainement:  » Tabarnak que j’ai eu la chienne des fois! Pis encore là, à soir! » Il m’a expliqué qu’il cachait dans sa boîte des A-K-47, un plein chargement, dans des matelas usagés. Il avait peur d’un certain Gaston, un associé qu’il avait lâché.

    Il a freiné, il a pris une bretelle, il a crié: « Saint-Jérôme, tout le monde débarque hostie! » Il m’a ouvert la portière en rigolant. Il m’a dit: « Là. mon p’tit bonhomme, tu vas te pogner un autre pouce.  » Il avait tout su pour ma fugue. Il avait levé le majeur une fois de plus en riant. . Il m’a regardé marcher vers un dépanneur du parking. Il a observé Jetta une blanche qui est venue s’immobiliser comme pour me ramasser. Il m’a fait un grand signe d’encouragement.

    L’annuaire. Nous.

    Nous étions des chiens fous, non? Nous étions comme les cinq doigts de la main, non? Nous étions « le gang des cinq », toi et moi, Marthe et son Marc, et Coucou, notre bouffon ébouriffé. Nous faisions de la musique dans la cave chez Marthe-poitrine plate. Nous allions devenir, tous, de fameux rappeurs. Nous finirions bien par lui mettre le grappin dessus au succès, au disions-nous. Nous avions quinze, seize ans.

    Nous devions cogner pas mal fort parfois, alors Marthe et toi vous alliez vous cacher, peureuses. Nous avions nos livraisons d’herbes. Nous devions tenir parole, sinon gare! Nous étions bien braves dans le hangar à Coucou. Nous vagabondions des heures sur la Plaza Saint-Hubert, au Parc Jarry, au Marché Jean-Talon. Nous jacassions sur nos enfances maganées en machouillant de la rhubarbe crue, du chou-fleur, piqué. Nous bavions sur nos parents si cons, leur golf, leur bière, leur vidéo-cul, tous des cons finis, nous répétions-nous. Nous avions ri du vieux branleur DiBlasio, lui et ses chères poésies de Dante. Nous forgions des poèmes en faux amérindien pour l’épater. Nous étions heureux quand le gros dealer des Hells en BMW disait de nous: « Un couple emblématik, vous deux, toujours ensemble! » Place Jacques-Cartier, dans le Vieux, nous piquions de tout, un peu partout, nous écœurions les touristes américains. Nous avions chialé comme des veaux quand le maire Doré a fait démolir notre taudis, rue Sanguinet.

    Nous avons fait de beaux voyages. Nous avons aimé les « bouquets » dans les îles Mingan. Nous avions aimé passer Pâques à Daytona, au bord de la mer. Nous gardons un bon souvenir d’une Saint-Jean à Percé, d’un fameux Noël à Hollywood, Fla. Nous devenions, un temps, des vagabonds célestes, disait mon cousin Léo, l’instruit. Nous étions devenus des orphelins débrouillards. Nous nous étions fiancés, Chantal, avec des bagues d’acier aux annuaires, chez Poitrine-plate, Marthe.

    Nous serons deux encore si cette folle fardée au max, la dame à la Jetta blanche, veut bien s’arrêter de zigzaguer sur la route I5. Nous allions nous retrouver si la grimée-en-guenon cesse de rouler comme une dopée.

    L’auriculaire. Vous.

    Vous levez un petit doigt et on vous fourre en dedans. Vous êtes tous des bourgeois névrosés, . Vous nous guettez partout, tout le temps, les méfiants. Vous m’aviez pas dit ô Grand Bon Dieu tout-pissant que la maigrichonne fardée cachait un gros sac de dope dure dans son coffre de Jetta. Vous avez joué aux cow-boys les flics de la I5. Vous avez tiré sur nous quand la grimée a sorti sa mitraillette ; feu, à l’aveugle, les bandits costumés! Vous êtes venus voir si la pomme-cuite en couleurs respirait encore. Vous avez dit: « On y aurait donné le bon yeu sans confession, hein? » Vous avez aidé à nous coucher sur les civières de l’Urgence-Santé. Vous m’aviez promis d’avertir Chantal, qui m’attendait au garage de Saint-Sauveur.

    Vous vous êtes moqué du gros brancardier qui s’enfonçait sans cesse l’auriculaire dans l’oreille, frottant à toute vitesse. Vous l’imitiez en rigolant rigolant. Vous veilliez à la porte de ma chambre d’hôpital à Saint-Jérôme. Vous aviez hâte de me réenfourner dans ma prison de délinquants, pas vrai? Vous vous fichiez bien de notre amour, de ma vie interrompue. Vous ruminiez votre gomme rose baloune. Vous avaliez café sur café. Vous engloutissiez des sandwiches de merde brune. Vous me grommeliez des « Oui, oui, on l’a avertie ta Chantal. Oui, oui, tu vas pouvoir y téléphoner à ton cousin.  » L’ambulancier obèse n’en finissait plus d’agiter son auriculaire dans sa trompe d’eustache. Vous ignoriez que pour moi, la lumière baissait, baissait. Vous crachiez par terre pendant que la clarté s’étouffait dans le corridor.

    Épilogue, ils

    Ils parlent ensuite à l’enquêteur joufflu. Ils parlent d’une bavure. Que je suis une bavure, c’est çà? Ils font sonner les menottes d’acier. Ils frottent leurs badges puis leurs revolvers, bombent les torses. Ils se fichent bien de ce voyou bandé de partout qu’ils vont maintenant ramener dans un cachot. Ils se foutent bien de toi, Chantal. De Léo aussi. Albert qui m’avait écrit:  » Un motel neuf va ouvrir à Sunny Islands, viens, t’auras une bonne job.  » Ils chient sur la plus belle fille d’Hochelaga.

    ILS VOUS NOUENT des chaînes.

    ILS NOUS VOUENT aux enfers.

    Fin


    (Anecdote: cette nouvelle, inédite, fut envoyée au concours annuel (sous pseudonymes) de nouvelles de l’hebdo VOIR en février 1999. On souhaitait découvrir et non confirmer des auteurs? En tous cas, l’année suivante VOIR annonçait que son concours serait dorénavant interdit à ceux qui ont déjà publié!)