Non, non, ne te tue pas!

Une adolescente qui vient chez nous aider au pelletage de la neige, me fait une confidence lourde: « M’sieur Jasmin, à mon école, ma meilleure amie parle de plus en plus souvent qu’elle veut se tuer. Je sais pas quoi lui dire ».

Je lui ai demandé de me l’amener. Elle m’a dit : « Manon est une sauvageonne et va refuser toute rencontre. Elle est au fond de sa bulle. J’ai peur. Manon est quasi muette, broyant son maudit projet fatal. Ses parents sont maintenant divorcés et elle ne s’en remet pas. Alors, je lui ai remis un billet pour elle, espoir de la secouer et de l’apaiser. Je sais qu’elle a lu mes mots et j’ai su aussi qu’elle a pleuré et qu’à la fin, elle a dit : « Je te promets de ne pas faire la folle, tu peux le dire à ce grand-père inquiet! » Ce qu’elle a lu? Le voici.
« Mon enfant — oui, tous les jeunes sont mes enfants — tu sais « que je sais » ce projet néfaste et qui me fait mal, mon enfant. Je t’en prie, ne te tue pas! Pour une simple raison, une bonne raison, si tu t’enlèves la vie, tu te priveras d’un grand lot de joies, de bonheurs. Oui, plein de petits bonheurs et même de quelques grands bonheurs.
Chut! tais-toi, tu ne le sais pas, tu es si jeune encore, trop jeune. Je te dis la vérité : pas une vie humaine sur cette planète qui ne traverse pas, certes, de gros chagrins et de graves déceptions, mais aussi des moments heureux, de vraie joie. Ne te tue pas mon enfant. Tu vas m’écouter : comme tout le monde, tu ne connais pas ton avenir. Tu ne sais absolument rien de ce que sera ta vie. C’est long une vie. Tu dois l’admettre, tu ne sais absolument rien de ce qui va t’arriver tout au long de tant d’années. Tu sais bien que je te dis le vrai, le réel, la vérité. Banale au fond, il y aura parfois sur ton chemin, des empêchements, des petites barrières et quelques grosses clôtures, des encombrements détestables, il y aura aussi quelques succès, des petits et des grands, aussi des joies, des bonheurs, certes rares. Aucune existence n’est faite que de déceptions.
Tu ignores l’avenir. J’ignore mon avenir. Qui ne sera pas bien long. Toi aussi, tu ignores le tien, un avenir — maudite chanceuse — qui est très étendu. Sois patiente un peu, trouve-toi un petit morceau d’espérance et accroche-toi-s’y. La vie est dure, parfois cruelle. Mais pas toujours et pas bien longtemps, tu verras, ça s’endure. Soit certaine ma petite fille que la vie vaut. Promis? Tu vas continuer à vivre. Tu vas arriver à surmonter aux graves dédains, ou niaiseries. Ta répugnance est infantilisme. Cette bien facile « la » noirceur, une mode imbécile, prétentieuse, une sophistication pour paraître « adulte précoce », non? Ne te tue pas, je t’en prie.
Au bout d’une corde — ou autrement — un chaud et jeune cadavre (toi?) découvrira dans « l’éther », qu’auto-assassinée, morte, ce sera un fatal bilan et si ridicule. Avoir tourner laidement le dos ceux qui t’aiment. Cruelle! Avoir bafoué, salopé tes propres chances d’un avenir fort endurable… comme ça l’est pour le commun des mortels. Redeviens raisonnable, sans folle prétention.
Ne te tue pas! Pour qui te prends-tu, ma chère enfant? Tu dois l’avouer : on ignore, tout le monde, ce que nous réserve la vie. Ne te tue pas, surtout toi qui aimes trop broyer un « romantique » désespoir fait, au fond, de vétilles et de broutilles.
Ne fais donc pas la sotte et reste en vie, vis modestement, bien raccrochée, promis? Je ne ferai semblant de rien si je te croise dans ma rue — ou dans la tienne, car j’ai vu des photos. Tu me verras vieil homme, ralentir le pas davantage, mon sourire (« Elle vit! Elle vit! ») dans ma barbe blanche et tu pourras dire « Le vieux fou, prof de mon amie bavarde! ». Observe bien mon sourire. L’apaisement. Ne te tue pas, je t’en supplie, okay?
Fin.

DEUX

 

J’approchais de la rive, un pédalo à quai me cachait la vue. Un choc visuel, je suis soudain saisi, pétrifié. Muet ! Caché par le pédalo des Lagacé, revenant du large, noyé d’eau, soudain, apercevoir si près de mon visage de mon visage, j’aurais pu y toucher— quatre merveilles ! Quatre trésors qui pulsent, quatre rondes têtes nerveuses sur quatre paires d’ailes d’une soie rutilante, quatre boules remuantes on dirait des joyaux, de beaux bijoux à huit pattes aux ergots tendues.

Première fois à être si proche de pareilles merveilles : quatre canards dit colvert. Pourquoi « mon bon m’sieur bon-dieu » ne pas nous avoir donné la chance, pauvres humains, de vivre sans cesse vraiment au beau milieu de toutes ces faunes pittoresques qui habitent notre planète ? Oh la beauté ce jour-là tout récent. ! Je ne bougeais plus d’une oreille, pas même d’un cheveux ! Ils me tournaient le dos, je ne respirais même plus.

Un instant, je voulus —erreur— m’en rapprocher encore un peu…un peu plus… et zut ! Mon quatuor de colverts —calvaire— petipataponne au rebord du quai et plouf, plouf ! Plouf, plouf ! À l’eau canard, fuite pressée, adieu l’écornifleur derrière le pédalo. Bye bye ! À quatre ils rament à fougueuses pattes vers le radeau des Jodoin jamais désert pourtant à cette heure de fin d’après-midi.

Me restait une subite grande solitude, une dévastation, la beauté partie. Ma bête solitude et eux, si fiers. Quoi, se savent-ils si beaux ? J’étais soudain tout nu dans l’eau du lac Rond, privé de quatre Ostensoirs brillants, quatre Saints Sacrements brillants quoi, c’est nos enfances pieuses qui remontent quand on veut évoquer de la richesse. Influence marquante chez les « pas riches » que nous étions tous, humbles paroissiens, pauvres catholiques.

Il y avait donc, il y a un instant, à ma portée et, hélas, inaccessible le trésor d’alibaba, celui d’un émir, d’un fakir, d’un vizir, d’un émir —à la mode réactualisée de l’Islam. Les revoir quand mes idoles à plumes luisantes, dieu, quertzalcoat d’un mexique imaginaire, rêvé !

* * *

Plus tard, quoi ?, il y a là au rivage, sous le myric baumier, ce petit… chat ? …Ou quoi, une grasse grenouille géante et exsangue ? « Ça » nage dans tous les sens. Et « ça » creuse soudain sous le mur de roches rouillées. Curieux animal au pelage tout trempé, lissé, étrapé. Qu’est-ce… ? C’est blanc. C’est pâle. C’est quoi au juste ? L’animal inconnu m’a vu, me fuit, puis me revient, plonge et reste au fond de l’eau longtemps.

Je m’appuie au tronc du très vieux saule penché. La bestiole amphibie, laide, si mouillée, est là sous le mur de pierres, dans un creux. Entre et sort d’un fond de trou boueux. Est-ce un chat infirme, un oiseau aux ailes broyées, mythe égaré, « pet » qu’on a voulu noyer ? « Ça » gigote fort et « Ça » reste au fond de l’eau. J’en ai peur. Est-ce vraiment un félin ? Non, impossible, je vois des pattes vigoureuses et comme palmées mais qu’est-ce que c’est que ce drôle de gras rat blanchâtre ? Non, la nature est pas toujours belle. Un échappé de laboratoire…Y a-t-il un savant fou qui rôde dans Sainte-Adèle ?

Tiens, des yeux…noyés, crevés et sur la tête des moignons cernés de violet, une sale gueule aux dents croches ! J’en ai peur, j’avoue. Veux-t-il se pêcher de ces poissons tropicaux rouge qu’on ose rejeter au lac ? J’ai pris un filet pour en avoir le coeur net mais il se sauve. Revient, gratte la vase. Eau brouillée merde ! Ce n’est ni un chaton, ni un raton, c’est violet sous le ventre, jeune vif au creux oreilles. Je veux mieux voir mais bizarre bête, étrange ectoplasme inédit, soudain, gagne le milieu du lac. Danger pour mes chers marathoniens du milieu du lac qui passent. Une attaque ? Mini-Jaws ? Une mordée dans la figure…! Le revoilà, infâme fourrure trempée mais où suis-je, dans un film de science-fiction, dans un conte d’anticipation ? Raymonde m’appelle. Souper sans appétit ! Mais j’y reviendrai. Promis et je saurai.

LAIDEUR, BEAUTÉ

Un temps de ciel laiteux. Et flâner dans l’eau. Au rivage, sous le myric baumier, ce petit… chat ou ce gros crapaud comme passé à la chaux ? Un ouaouaron géant, exsangue ? « Ça » nage dans tous les sens, « ça » creuse soudain sous le mur de roches rouillées, vivier de mes rats musqués. Mais qu’est donc ce curieux nageur au pelage tout trempe ? C’est blanc, si pâle, quoi au juste ? L’animal inconnu m’a vu, me fuit, me revient, plonge, reste au fond, remonte. Cache-cache ?

Je m’appuie au tronc du vieux saule penché. La bestiole amphibie, laide, si mouillée, est là sous le mur de pierres. Dans un creux. « Ça » entre et sort d’un fond de trou boueux, un chat infirme, un goéland déchiqueté, mouette perdue aux ailes fracturées —mythe égaré— un « pet » payé pas cher et qu’on a voulu noyer ? « Ça » gigote fort et « ça » reste tout au fond, pâle lueur. Pieds nus dans l’eau, la peur. Est-ce vraiment un félin ? Non, je vois des mini-palmes… mais qu’est-ce que c’est que ce drôle blanchâtre ? Sont-ce des pinces? Un blanc homard fantomatique. La nature est pas toujours belle. « Ça », mon cher Stephen King, un échappé de laboratoire ? Y a-t-il un savant fou qui opère pas loin ? Je distingue des yeux de noyé, crevés, sur la tête des moignons violets, une plate gueule à dents croches. Veux-t-il s’harponner de ces poissons tropicaux rouges qu’on ose abandonner à chaque fin de vacances ? J’ai pris un filet, en avoir le coeur net, mais il disparaît. Revient, gratte la vase, eau brouillée merde !

Ce n’est ni un chaton, ni un raton, c’est violet sous le ventre, taches jaunes aux oreilles. Je veux mieux voir mais l’ectoplasme inédit file vers le milieu du lac…oh !, danger pour mes fidèles marathoniens s’entraînant chaque jour : un mini-Jaws. Une mordée fatale dans la figure, oups ! le revoilà, petite fourrure dégoûtante. Suis-je dans un film de science-fiction ? Dans un conte d’anticipation ? Raymonde m’appelle. Souper ! Okay. Mais j’y reviendrai. Promis; je saurai.

Le lendemain :

J’approchais de la rive, un pédalo, à quai, me cachait la vue. Choc visuel : je suis soudain pétrifié. Muet : caché par le pédalo des Lagacé, soudain découvrir si près de mon visage de mon visage, j’aurais pu y toucher— quatre merveilles, quatre trésors vivants, quatre paires d’ailes d’une soie turquoise rutilante, on dirait des joyaux, des bijoux sorties d’une animalerie antique rare. Première fois à être si proche de pareilles merveilles : quatre canards dit colvert.

Pourquoi donc « mon bon-bon-Dieu » ne pas nous avoir donné la chance de vivre au beau milieu, au sein même, vraiment « parmi » toutes nos faunes pittoresques ? Le souffle coupé ce jour-là ! Oh la beauté ! Je ne bougeais plus d’une oreille, pas même d’un cheveux, ils me tournaient le dos et je ne respirais plus. Hélas —erreur—je voulus m’en rapprocher encore un peu… et zut ! Mon quatuor de colverts —calvaire— petipataponne au rebord du quai. Plouf, plouf ! Plouf, plouf ! À l’eau canard, une fuite pressée et adieu l’écornifleur derrière le pédalo. Ils filent rament vers le radeau des voisins Jodoin.

Me restait une étrange solitude avec tant de beauté partie. Eux font les fiers, les libres. Se savent-ils si beaux ? Un tout nu dans l’eau du lac Rond, privé de mes quatre Ostensoirs brillants ! C’est nos pieuses enfances qui remontent quand on veut évoquer du grandiose, non ? Influence marquante chez les « pas riches » que nous n’étions tous que d’humbles paroissiens. J’ai perdu —à ma portée et inaccessible— le trésor d’un émir ou d’un fakir, d’un vizir ou d’un émir —ces vieux mots que l’Islam désendormi réactualise ces temps-ci.

Je rentrai. Demain ou quand, revoir ces idoles à plumes luisantes, dieux palmés, quertzaltcoat d’un mexique imaginaire à Ste-Adèle.

LA MER QU’ON VOIT DANSER

C’est fou, c’est puissant, chaque année depuis un de mi-siècle, c’est comme un rite. Oui, devoir : « aller à la mer ». Ado, lisant « Moby Dick », roman de Melville où un vieux pécheur de baleine, jambe amputée, poursuivra jusqu’à en mourir noyé, cette baleine « albinos » qu’il croit avoir reconnu— ado donc, j’y avais capté une idée de la mer : un danger, un péril. Maria, sœur aînée de maman, « veuve en moyens », allait à la mer, on pensait : du monde chanceux, des parents riches.

Plus tard, j’ai fini— jeune papa— par y aller. À Provincetown au Cap Cod d’abord. Huit heures de route en coccinelle toute neuve ! Ô la belle découverte mieux que séduisante. Voir « L’infini ». Tant d’espace en air et en eau. À perte de vue. « Que d’eau, que d’eau » ! On y reçoit d’étranges décharges énergétiques palpables, non ? Alors, à jamais, la piqûre était prise. Assez, fini que de ne regarder les belles photos de tante Maria avec cousine Madeleine, toutes heureuses à Old Orchard, Maine, s’ébrouant dans la houle géante. Nous en étions jaloux. Mes enfants jeunes, ce sera ce parc populaire, Old Orchard. Un temps au nord, dans Pine Wood, où l’on croisait la famille Tisseyre, Michèle l’animatrice et Pierre, mon premier éditeur. Un temps on louait de vieux logis (les gens déménageaient à Saco pour l’été) au sud, à WestWood. Plage moins bruyante. Ô cher vieux Old Orchard, où « les rues parlaient français ».

Puis ce sera, quelques étés, dans le New Jersey —10 heures d’auto dans le temps— pour des plages aux eaux bien plus chaude. À Margate Beach, rivage voisin d’Atlantic City-Les- Casinos ! Aussi, le Wildwood plus au sud où de jeunes crieurs du Baltimore, annonçaient sur les plages : « Philadelphia’s Daily News ». Vraie tanière de « radiocanadiens », viendra la mode Wells Beach et le retour au Maine. Une bien jolie presqu’île à deux rues seulement et où, curiosité, de nombreux phoques s’époumonaient chaque matin dans la lagune. Il y eut Kennebunk Beach puis Cap May, chic et discrète villégiature tout au bord de l’immense Chesapeake Bay.

Enfin, très longtemps, et aujourd’hui, au nord du site populaire du Hampton Beach (au New Hampshire) : « elle » ! La favorite, la noble et vieille station balnéaire —« victorienne » d’allure ici et là, notre chère Ogunquit. J’ai signé un roman (un polar) sur son dos, vraie carte du lieu : « Une Duchesse (du Carnaval de Québec trouvée assassinée) à Ogunquit ».

Eh oui, on y retourne justement. Ogunquit s’enorgueillit d’avoir hébergé la danseuse Isadora Ducan, les peintres Picasso, Matisse, le « Roméo-Usa », Rudolf Valentino, la vedette May West, j’en passe ? De vieilles photos les montrent si vous allez petit-déjeuner rue du pont sur la rivière éponyme. Là où des pêcheurs espèrent chaque jour. Donc, ça y est, juin revenu, cela nous a repris encore à Raymonde et moi. « On y va, oui ? » Toujours « oui. ». Ogunquit, un p’tit cinq heures de volant. Désormais, pour les bons souvenirs, des amis, parents, soudain rencontrés. Nos restos bien aimés. Surtout la fougueuse vague et ses frises blanches immaculées, les brises océanes. Sans cesse la rumeur rugissante de cette plage d’une largeur folle à marée base. Le soir, nos promenades jusqu’à Perkin’s Cove, mini-port à 30 minutes de marche. Ses boutiques d’artisans, ses fruits de mer partout, la petite foule qui baguenaude : fainéantise légère, heureuse des vacanciers quoi. Au port de Wells, dans un marais odoriférant, offre des homards frais à bon marché dans une grange rustique. Hâte !

Valises bouclées, chantonnant « partons la mer est belle » nous partons (un pèlerinage béni). Parce que maintenant, il y a pas que tante Maria qui a un peu de sous pour aller humer le bon air salin, les vapeurs d’iode, entendre mouettes et goélands, admirer ces espaces infinis où, en clignant les yeux, on imagine, fous, juste en face !, les rivages de la mère-patrie, bretons et normands !

« AH ! QUE L’HIVER TARDE À PASSER » (chanson)

Comme ma mère, je chante tout le temps. Chaque fin d’après-midi dans mes « saussades » éclaboussantes sous mon petit palétuvier en serre chaude à l’auberge l’Excelsior. Je fredonne n’importe quoi. Dont ces inoubliables « tounes » qui parsèment nos vies. À mon âge, c’est devenu un vaste répertoire. Je navigue entre « la mère Bolduc » et le génial Félix, entre l’admirable Brel et le sombre Ferré; je pige dans ce sac « pop » rempli aussi de folklores en tous genres; même de ces comptines car, devenus vieux, tout remonte, la plus lointaine berceuse, de celles que nous chantonnèrent nos mômans au bord de nos berceaux de bien petits fragiles poupons. Ce que, tous, nous fument un temps, même toi le géant aux chairs abondantes.

Je tends l’oreille tendues chaque fois que j’entends un passant, un voisin, un inconnu, entonner un air. Qu’il sort machinalement de son vieux bagage musical élémentaire. Chanter en somme pour s’empêcher d’angoisser, de trop jongler, oui, on chante parfois pour oublier ? La chanson —on fait mine de l’ignorer— nous est un doux refuge, un abri chaud, un fort bien commode, un lien vital, un familier confort, un tissu sonore romantique, un oreiller de douceur. Souvent, une nostalgie bienvenue dont on a soudain besoin. Les chansons sont un calendrier illustré de mille pages remplies de brefs « bons moments ». Palliatif aux jours sombres de nos vies.

Chaque petite musique apprise par cœur —à force de répétitions— marque avec précision un moment précis de sa vie. Oui, j’aime la chanson et j’ai besoin de la chanson. Je connais des gens qui ne chantent jamais. Qui ne turlutent même pas. Pas le moindre marmottage ne sort de leurs lèvres. Une froideur, une indifférence, de la timidité, de la vanité :

« Je chante faux ! » Honte niaise. Chez ces « durs » pas la moindre ligne musicale, pas même trois ou quatre mesures. Rien ne sort de leurs tristes gosiers —gorges profonde de solitude— rien, aucune petite poésie populaire qui appartient pourtant à tout le monde. Ces personnes « sans chansons » ——comme dans « sans desseins »— me semblent à plaindre.

Apprenons aux petits enfants autour de nous à chanter, gage de bonheur ordinaire pour plus tard, banque facile d’accès. Certes, ces mutiques me sont un mystère à moi qui aime tant chantonner. Matin, midi ou soir. « J’ai pris la main d’une éphémère… », merci Ferré. Ou, Georges Dor : «  si tu savais comme on s’ennuie… ». Surdoué Rivard, « pour aller faire tourner un ballon sur son nez… »

Prise par sa trâlée, Fabienne Thibault, ma mère chantait toujours.de tout, du Jean Lapointe : c’est dans les chansons…du Vigneault : Ah ! que l’hiver… Ou Dor : si tu savais, à la manicouagn… on est des bons larrons cloués à nos amours… Oui, précieux trésor et poésie populaire de tout peuple sur cette terre. Certes les rimes sont prévisibles cher Desjardins : « aux pattes de velours… » et «  la peau de ton tambour ». Humble littérature, très utile les jours de petits malheurs ou de gros chagrins. Avec l’immortel Brel : « Quand on a que l’amour… ou : « Ceux-là sont trop maigres pour être malhonnêtes », à Orly. À dix ans, dans ma ruelle, je gueulais avec Tit-Gilles Morneau du Maurice Chevalier : «  Je chante, je chante soir et matin… ».

 

DES ÉCRANS AU TNM ? (une maudite mode)

En janvier, au TNM, il y aura, hélas, des « vues » aussi ! Vous avez lu l’article-annonce de la venue, en janvier, d’un nouvel « Icare ». Où ? Au cher vieux théâtre de la rue Sainte- Catherine. Pas encore ça ? Oui, il y aura sur la noble scène des Gascon-Roux-Groulx, des écrans de projection. Une maudite mode et, « littéralement », déplacée. Hue et sus !

Ohé, les Pilon et Lemieux de ce monde : allez donc faire du cinéma ! Débarrassez le théâtre ! Le théâtre est « le » lieu de la pensée et de la parole.

À l’aide de ces écrans, sorte de cinéma (mineur) « décoratif », ce genre de créateur —pas à sa place— montre qu’il méprise l’imagination des spectateurs. Installant son écran sur les planches théâtrales, il fait voir, impose, « son » imaginaire à lui. De tels créateurs, prétentieux et dominateurs, empêchent le libre imaginaire du public, qu’ils bafouent au fond.

Vous jouez dans la mauvaise cour, vous tous, les Lemieux et Pilon. Verrait-on, s’étant rendu dans un salle de cinéma, surgir soudain un pan de décor réel, des acteurs en chair et en os venus se mêler aux propos tombés d’un écran aux images ? Une bêtise, non ?

 

Claude Jasmin,

Écrivain, Sainte-Adèle

CHÈRE « TABLE-DE-CUISINE » !

Le lieu par excellence pour communiquer, non? Entre frigo et cuisinière. Ce meuble fut « central » longtemps dans les téléromans. Jeune, nos vies tournaient autour, un, du lit ( oh!, dormir) et, deux, de cette chère table (Ah!, manger). Manger ?, oui et aussi faire nos devoirs, étudier nos leçons. Ne pas oublier : pour jouer en famille les —toujours trop nombreux— jours de pluie. Support à quatre pattes, indispensable, avec ses chaises tout autour.

Cette cuisine, ce lieu comme sacré, si précieux pour nous « tenir » ensemble, la famiglia. Table vénéré pour les congés aux les jours de mauvais temps, tempêtes d’hiver ou jours de pluies —fines ou torrentielles. Horrible empêchement d’aller jouer dehors certains samedis ou ces dimanches tout gris aux nuages menaçants d’ondées, jours à la lumière chétive, rare.

Alors, soudain, maman nous apparaissait —sans son tablier— pour nous inviter à la table-de-cuisine. Elle avait sorti, excitation de tous, les jeux de société. Il y en avait toute une pile au haut du placard de sa chambre.

« Au jeu ! Au jeu, les jeunes ! », s’écriait-elle. Cela nous stimulait, d’abord la vue de ces « jeux de table », aux boites colorées. Ces joutes avec exclamations, cris et rires —rivalités de surface aussi— nous réjouissaient. C’était, assis en rond, des sorties bienvenues, l’échappatoire béni, des heures d’ambiances joyeuses. Vive les jeux aujourd’hui ? Venu à mon magasin de L’École de l’Hôtellerie, rue Lesage, je rencontre un ex-camarade, brillant réalisateur de télé ( Jean-Yves Laforce) et il me confia : « Difficile de réunir les enfants grandis, ce qui nous a aidé ? Les jeux de société. Nous bavardions alors, réunis enfin autour de la table de cuisine. » Laforce ajouta : « Les jeux inventés par ton fils, Daniel, y contribuaient ! » Oh, fier le « pôpa » de l’inventeur de jeux, savez vous ? Oui, je vais en profiter pour faire une annonce commerciale : Ces temps-ci, Daniel Jasmin —en prévision du temps des cadeaux des Fêtes— fait installer en magasins son nouveau jeu « Défi chronologique ». Il me l’a fait testé et j’ose: amusement garanti. Son jeu, « Défi chronologique » est aussi fort instructif et d’un récréatif stimulant.

Il y a un rival : les jeux électroniques ! Qui sont plus stressant et utilisables en solitaires bien souvent, contrairement au jeu de type « Défi chronologique ». Avec ce dernier, pas de pow-pow ni bang, t’es mort ! », nulle agressivité à prévoir à la table-de-cuisine. Juste du bon et agréable espace pour causer, pour rigoler, pour échanger potins et échos, même pour se livrer aux nécessaires confidences.

«  Défi chronologique », c’est du divertissement humain, sans monstres, sans menaçants extra-terrestres, ni mitrailleurs modernistes, ni fantassins pour totale extermination. Le jeu électronique est un redoutable concurrent certes mais il n’offre pas la —si utile, si humaine— convivialité. La chaude réunion pour les jours de mauvais temps —ou de beau temps. Ce dernier-né tout frais de mon fils a été conçu (cette fois pas pour de jeunes enfants) pour de jeunes adultes. Et aussi pour de vieux adultes (comme moi).

Évidemment, pas de comparaison entre ce jeu nouveau « Défi chronologique » et notre chéri tout simple « Parchesi » ! Ou encore avec « Serpents et échelles ». Non, beaucoup d’eau a coulé sous nos ponts depuis nos rires et nos cris de jeunesse, rue St-Denis, à la table de cuisine. Merci table emblématique s’ouvrant avec panneaux pour notre « bande des 9 ». Table magique où maman exhibait des présents à gagner grâce au vieux jeu du « Bingo ». Cadeaux à cinq cennes ! On y gagnait cinq klendakes chinois ou des négresses de réglisse, ou bien des mini outils de chocolat, des boules de coconut. Ou encore des babines, grosse prothèse de cire rouge. Ou à mâcher en gomme-baloune.

 

 

 

NOS CHERS JEAN-FRANÇOIS !

Je l’observe de ma longue galerie qui brandit sa scie, si habile de ses mains. Chanceux. Jaloux, je suis. Dès potron-minet, mon Jean-François, juché haut sous la canopée des arbres, « démanche » tout un mur de très vieilles planches. Il les a remiser en ordre, au sol et il grimpe et regrimpe sur son échafaudage, installant de l’isolant. Contracteur fameux retraité (ouvrageant de Baie Comeau à Sorel !), mon voisin Maurice supervise et moi, je reste sidéré par le ballet des mains « ouvrières » de Jean-François. Des mains magiques. Isolation terminée, il a remis en place ce mur « patrimonial », celui du grenier mansardé de cette demeure —selon la rumeur— qui fut la maison du « notaire Le Potiron de l’avare Séraphin selon Grignon.

Je suis toujours épaté quand, dans les rues de mon village, je croise un de ces solides gaillards capables de redresser, d’élaborer, de réparer, de rénover du vieux; ou de construire du neuf, d’ajouter un appentis quelconque, bref, de transformer des « matériaux de construction » en quelque chose qui est utile, parfois essentiel ! Combien sommes-nous dans mon genre, à ne pas trop savoir comment bien réparer une simple clôture, à ne pas savoir ajuster une fenêtre déglinguée ? Autrement dit, à avoir les mains pleins de pouces ?

L’autre midi, chez Rona, cherchant un bout de moulure, je veux expliquer « mon cas » au vendeur… qui me dira : « Suivez-moi en arrière, « votre cas » c’est que vous êtes pas bien équipé ». Je me suis sauvé. Je raconte dans mon tout récent récit, « Anita… » (j’insiste, un « chef d’œuvre » selon Le Devoir) mon admiration de gamin pour Monsieur Lorange qui menuisait des tables et des bancs dans ma cour (pour le futur resto paternel). Dès lors, vouloir devenir —non pas pompier—menuisier. Les mains de M. Lorange, celles d’un : prestigitateur. Mon père qui voulait toujours tout réparer était un misérable bricoleur; les « pattes » cassées se re-brisaient sans cesse et ma mère chialait, écoutant à la radio : « Ah, quel bonheur d’avoir un mari bricoleur ! »

Ces Jean-François —d’ici ou d’ailleurs—, sont précieux à ceux qui entreprennent le moindre des travaux, ils sont d’indispensables collaborateurs. Il y a des matins où je peux percevoir au très loin les bruits des rénovateurs, —oui, moi, le demi sourd.

Ah !, le chant rugueux des scies qui scient, des marteaux qui martèlent, vivants, bruyants concertos « en la-très-majeur ». À chaque visite dans nos parages du Jean-François —qui est un Chartrand de la rue Sigouin— ma Raymonde l’apercevant, va l’alpaguer pour négocier « un prix ».

Travail… bien entendu toujours urgent, que son fainéant de compagnon, moi, ne se décide pas à entreprendre. Je ne joue au paresseux (singe), non, non, la vérité : je suis, comme feu mon papa, un piètre rénovateur, je suis tout juste bon à « menuiser les mots », quoi, chacun son métier, non ?

P.S. : En passant, J.-F., redis à ton jeune, Matisse, qu’il est —je l’ai constaté au bout du quai— « le champion » à la pêche-à-filet. Pour les ménées.

 

LES PIEDS DANS L’EAU AU BOUT DU QUAI !

J’ai un voisin —et ami— Jodoin. Il a été un grand commis-voyageur (une firme en alimentation) et cela, toute sa vie active. Retraité, le voilà métamorphosé en sage philosophant. En autodidacte. Orphelin de père à douze ans, l’adèlois a dû aller sur le marché du travail à seize ans. Il n’a pas pu s’instruire dans nos écoles prestigieuses alors il me parle sans le vocabulaire abscond. Avec son cœur. Il parle vrai. Émergeant du lac en fin d’après-midi, j’aime aller grimper sur son quai de planches pour bavarder avec cet ex-skieur. Sur quoi ? Tout et rien.

Ex-voyageur donc—un million de kilomètres ?— mon Jean-Paul connaît les Laurentides comme le fond de sa poche. Moi l’implanté « dans le nord », je me renseigne. Ses trois enfants grandis et partis du foyer depuis longtemps, il est un esprit libre. Oui cher Vigneault : « tous les humains sont de sa race ». Sa sagesse bonhomme m’est une récréation. Potinage ? Oui mais il arrive que Jodoin aborde des sujets graves : l’horrible corruption, « le » curieux projet Valeurs Q., ce Proche-Orient ensanglanté; son spectre d’intérêts est large dont Paris (tout comme Berlin) s’américanisant avec complaisance, nos jeunes et certains us et coutumes. Si Jodoin est parfois sévère, c’est jamais à outrance, faisant voir la tolérance de ceux qui ont « du vécu ».

Il finira par avoir cent ans et s’il en a vu des « vertes et des pas mûres », il a vécu aussi des joies fécondes comme des chagrins profonds. Héliotrope comme moi, la nature par ici le fait s’exclamer, bronzé, mon Gandhi local, presque tout nu dans sa chaise me répète: « Claude nous avons dans nos collines la chance d’habiter un petit « paradis terrestre » ! Jadis, il a milité pour la cause sacrée c’est à dire « obtenir une patrie pour notre nation » mais, fier patriote, son nationalisme n’empêche pas ses cruels verdicts. Le fanatisme lui répugne. De sa petite voix, (moi, à demi sourd, j’en bave) il peut être cinglant ou doux mais lucide, il se sait « en fin de parcours humain ». Alors, il reste un « spiritualiste » athée (ça existe). La rage ostentatoire d’un certain « clergé d’incroyants » l’ennuie.

Son enfance s’est déroulé, à l’est de la rue Laurier puis à Ahuntsic, dans l’épouvantable religiosité du tyranneau Maurice Duplessis, dans la bigoterie ultra-puritaniste qui —avant 1960— empoisonna nos sources de vie avec le triomphalisme des « rongeurs de balustres ». De nos Pharisiens —condamnés par le prophète Jésus, Jodoin assistera donc à la disparition brutale des « grenouilles de bénitier ». Son sens de l’humour tempère ses colères. Un vrai sage. Si j’aime écouter les enfants, j’estime nos « conversations-sur-le-quai ».

Existe donc un vaste sénat de « vétérans-de-la-vie » et ils sont gardés toujours loin des micros et caméras; les médias, accaparés par les gueulardes tonitruantes éphémères de l’actualité, ignorent les sages. Hélas, à ne regarder que RDI ou LCN on nous plonge dans le radotage, redites et étirages. Par exemple ? le « cas-Mégantic ». Écoeurant de redondances. La plaie des « nouvelles continues » conduit à cela, assommants radotages.

Mais « au bout du quai… » de mon ami Jean-Paul Jodoin, c’est vif, neuf, inédit !

 

 

JEUX INTERDITS ?

 

Joli dimanche au soleil tamisé et suis amusé d’observer tous ces enfants au rivage du lac gelé. La beauté et la gaieté dominicale avec ces glissades : tant de traîneaux, de luges. Et de patinage. Bonheur brut de l’enfance. Que de modernes « machins de glisse » divers. De ces objets gonflables colorés des temps nouveaux si inventifs.

Parmi mes chroniqueurs préférés, il y a Stéphane Laporte quand il narre des péripéties de son enfance. Il stimule, fait nous souvenir. Il y a 30 ans ?, allant visiter mes deux « vieux » bien aimés et dont je m’ennuie tant, une envie me prend : sortir pour revoir, 25 ans plus tard, ma ruelle, là où j’ai joué durant tant d’années, hivers comme étés (Bélanger et Jean-Talon). J’y vais. Personne ? Pas un chat et pas un bruit ! On ne tire plus ni ne tue ! Pas même une ombre qui court, qui tombe, qui saigne aux genoux. Ou qui frappe une balle, une rondelle. Qui casse une vitre, qui fuit la police dans l’entretoit des Vincelette !

Étonné, je rentre : « Maman ! Il y a plus d’enfants dans notre ruelle ? » Les temps changeaient ou il y avait tellement moins d’enfants ? Je sais : il y a eu de ces moniteurs salariés dans les parcs, des excursions organisés. Et mes petits fils allèrent à ces « camps d’été ». Totale liberté là ? Comme dans nos libres et sauvages ruelles ? Hum ! Comme Laporte ma stupéfaction quand je lis que des « vieux » plaignants font détruire une patinoire d’enfants dans une ruelle ! Faut publier le nom du fonctionnaire imbécile obéissant aux chialeurs, non ?

Ah ces empêcheurs d’enfance ! Tel notre « M’sieur Turcotte », vêtu de sa noire redingote, qui nous imposait, au milieu de notre ruelle, cent pieds de silence absolu. Les petits cow-boys, durant deux minutes, se changeaient en anges muets le long de ses salons mortuaires. Dès les premiers cris et « tow-tow » d’un funeste combat « western », mamzelle Laramée rentrait son chat de haut pedigree et le populaire gros docteur Mancuso rentrait vite dans sa cour ses débordantes poubelles… d’urine, de sang… et autres fluides. La belle noiraude Sylvana sortait gruger du raisin, toute décolletée, langoureusement pendue à sa barrière de jardin, offre d’une énamourée ! Pur gaspillage ! Un jeune guérillero du far west n’a pas une minute à perdre à contempler une fille !

J’ai été jusqu’ à 12 ans un petit voyou, un fracasseur de carreaux chez Colliza, chez Ambrogi, au hangar de la veuve Décarie. À 13 ans ? Illusion paternelle : je devais faire un prêtre et on a jeté le vivant voyou chez les « Messieurs de Saint Sulpice » (nommés : les supliciens  ), au Grasset. Fin des jeux sauvages e t, vu les congés à des jours différents, la lourdeur des devoirs, ce sera la fin de mes amis et de la ruelle. Adieu donc à mes fidèles, Deveau, Moineau, Malbeuf (leurs vrais noms). Ici, dans mes collines, en mon village sans ruelle, où donc crient et jouent les gamins insolents ?