ADIEU CLAUDE…L’ENDORMI !

La radio. Jeudi matin. Mort de Claude Léveillée. Oh merde !

Mon petit camarade de la rue Drolet qui s’endort à jamais. Bon voyage cher Claude dans le royaume espéré, éthérisé,  des esprits. Enfant, à l’école, Claude était si poli, si sage, si… sombre. Déjà ! Gamin, au Marché Jean-Talon, aux magasins de la rue St-Hubert, au kiosque à musique de fanfare du Parc Jarry, il montrait le petit bonhomme « qui se salit jamais », presque trop bien élevé qui passait devant chez moi, le dimanche après-midi pour les films du Château ou du Rivoli.  Imprévisible ce trépidant compositeur qui va éclater souvent avec fureur, avec des musiques impétueuses, oh oui !

Deuil donc dans « notre » petite patrie. Triste, je fais jouer «  Mon rideau rouge…la vie, la mort, l’amour… », sa plus belle chanson, à mon avis. Claude souriait rarement, je ne le voyais jamais rire. Je lui en fis la remarque un jour dans les coulisses de Gratien Gélinas, répétant un Achard monté par le fougueux Buissonneau, « Les oiseaux de lune » (Claude était un fort bon comédien aussi), il me dit : « Je ris par en dedans ».  C’était un créateur grave, sérieux, un Guy Latraverse le dit. Claude portait un masque comme de tragédien. Un mystère.

Un bel été, circa 1985, répétant son rôle dans « Les noces de juin » à la Maison Trestler de Dorion, il me suggérait de rédiger un pageant populaire à l’ancienne, « Claude, un grand chiard populaire sur le parvis de notre église Sainte Cécile, une sorte de sons et lumières bien nostalgique »… où il inventerait des musiques inédites sur un tas de tableaux racontant « la vie » dans les années 1930 et 1940. J’avais dit oui. Le temps passe. On vaque à ceci et à cela.

Ö Claude, toi mort, toi, bel arlequin sur ton cheval blanc, cher endormi,  un autre rendez-vous qu’on a pas pris le temps d’attendre…

Claude Jasmin,

écrivain, Ste Adèle.

PIVOTANT, CUL SUR CHAISE

Jadis, nous avions même peur de son enseigne lumineuse, poteau rouge et blanc à l’axe mobile qui signifiait pour « les pissous » : danger-barbier.

Ah, nos frousses du coupeur de cheveux, bambins, rue De Castelnau ! Mais, je garde bon souvenir du jovialiste aux ciseaux virevoltants, rue Roy. Ici, mon barbier, depuis la retraite des frères Lessard, « tient salon » Chemin-Pierre-Péladeau. Étonnant bonhomme Racette à son Salon des sportifs, entendre « sportifs assis » devant le téléviseur. On entre en son repaire décoré de cossins colorés comme on entre à une taverne familière. Y opère aussi Racette-fils, notre fidèle et fiable échotier au journal.

Si vous allez rue Jean-Talon, angle Drolet, vous verrez un Figaro italiano et, à ses murs, des murales signées par feu mon papa ! Mas chez papa-Racette, c’est de géantes maquettes de terrains sportifs, football, baseball, hockey ! Un musée. Il y en même suspendues au plafond. Des reliques aussi, tels ces sièges peints de numéros, bancs mis à la retraite, dévissés de chez les bleus ou les rouges. Le hockey y a prédominance, c’est entendu et moi qui ne joue à rien, sauf de mon clavier de I-Mac, qui ne sait ni les noms des vedettes millionnaires, ni les noms des villes qui matchent avec ceux des clubs, je m’y sens pourtant à l’aise. C’est que l’intello autodidacte -j’ai un secondaire-5 faible- que je suis a de profondes racines populaires. Cette ambiance décontractée, c’est celle des adorateurs de la sainte flanelle, du temps d’un oncle admirateur  fou de Georges Mantha, du temps qu’un prof de petite école ne jurait que par nos Maroons, du  temps d’un voisin villerayien qui montra ses dons à l’Aréna-Mont-Royal, rue Mont-Royal et Saint-Laurent. Démoli depuis.

UNE ÉGLISE ?

Quand j’entre chez Racette, en son église bleu-blanc-rouge, j’entre en enfance, j’entre en 1940, j’entre dans mon chandail des Habitants du vieux Forum, dans mes gants de cuir salis, dans mes jambières de goaleur, trouvées dans les vidanges, rue Drolet ! Ce Salon des sportifs est fréquenté autant par l’exilé du Royaume, le devenu adélois, Réjean Tremblay que par le bavard de CKAC, l’ex-camarade, verbalisateur incontinent, le drôle Ron-Ron-Ron Fournier.

Chapelle ardente donc, gare aux iconoclastes de mon espèce, aussi je me tais, j’écoute -avec mes mauvaises oreilles- et je m’instruis. Le patron, un provocateur, cherche parfois à tester la solidité de mes gonds…mais bibi -pas fou- n’en sort pas souvent.Je résiste et si, soudain, je m’emporte par distraction, il rit, lève ses peignes en triomphe, coupaille de l’air, cisaille du vent, jouit, glousse, gras chat noiraud avalant sa souris !

On imagine bien que ce « salon » n’est pas un « salon littéraire ». Poli, le pape Racette, secouant un tablier, me dira : « M’sieur l’écrivain nous mijote quoi ces temps-ci ? ». Mais je vois bien qu’il surveille les images de ses deux grosses télés en quête -chers réseaux-des-sports-d’une nouvelle. Des clients parlent gras ou jasent cru, d’autres restent, intimidés, silencieux comme carpes. On y voit défiler, mon vieux Balzac,  avocat ou notaire, médecin ou ouvrier, député -le ré-élu Cousineau affable, rieur et attentif. Iront le plombier (salut Groulx !) ou l’électricien (salut Filion !), le gras crésus (Lupien, mes saluts !) et le simple déneigeur (Tchao, André !).

À L’ORATOIRE SAINT-RATELLE !

Je garde donc le silence -« qui est de mise aux marquises », cher Brel- je m’instruis via le pieux et dévôt bavardage des passionnés, on est à l’oratoire Saint Racette !  Pas de vitraux, que cette panoplie photographique, tapisserie de regards dont feu Pierre Péladeau-le-fidèle. Autour de P.P. les binettes des héros. Toe Blake ou Elmer Lach, le cher « oublié » de Ron, Butch Bouchard ou Guy Lafleur…chevelu ! Nommez-les, ils y  sont tous, souriants ou feignant la gravité, mâchoires serrées. Pendant la taille mensuelle du blanc barbu que je suis devenu, je saisis que cette église nationale sportive ne va crever bientôt, de génération en génération, il y a une vraie continuation. Des idoles, il n’en va pas autrement chez tous les Figaros, de l’Italie à la France ou l’Espagne. Ces dieux-à-la- petite-semaine servent de compensation à la déception des destins communs. On maudit le perdant et on vénère le vainqueur. Nos cheveux tombent autour des sièges à pivotements et c’est la lueur, l’espoir, « la coupe » est la cible, le saint, graal, le grand but, le phare.

PAS DE PETIT CHAT POUR L’ENFANT-JÉSUS ?

Ce jour-là, on sortait en vitesse du Pub Royal, taverne d’artistes. À côté, « Ruelle de la police », ( elle existe, allez-y voir), des voyous  tuaient un gros (justement en ce lieu !) chat-de-ruelle.

Trop tard pour empêcher et nous traversons la rue Guy vers le théâtre  « Her Majesty » (démoli aujourd’hui). Y joue Louis Jouvet, gloire théâtrale (et de cinéma). Le beau décor rose et gris de Christian Bérard. Puis, on entendit « la » réplique d’Agnès-la-pas-fine au libidineux qui la questionne ( L’École des femmes, Molière) : « Le petit chat est mort  ! » Grands éclats de rire dans toute la rue Guy. Mais, coin Guy et Maisonneuve, l’ex-bon docteur de Mao, monstre totalitaire, notre communisse Norman Bethune statufié ne bougera pas d’un poil.

Au début du mois, dans un caniveau près de chez moi, je vois encore un chat noir. Mort écrasé. Hier matin, neige légère tombée dans la nuit, autour de chez moi, partout des empreintes de pattes… de chat ! Où va-t-il ? Pour qui ? Pour une chatte en rut, une souris, une chauve-souris, espèce qu’on dit « menacées » ?

Est-ce que ça existe cela, cher Guy Maufette, « un oiseau de nuit ? »,ce chat-de-nuit rôde. Midi et,  à notre mangeoire picorent nos rubescents cardinaux,flammes volantes ! En visite chez son nouvel auteur, voici  mon nouvel éditeur, Marcel Broquet. Qui s’y connaît et, voyant la pourpre, s’en étonne. Sur ce, surgissent plusieurs dizaines de mésanges. Mon écureuil acrobatique surgit, tête levée, perd son temps à jouer Le Grand Robert, hypnotiseur. Échec. Enfin, un gras geai bleu fera fuir tout ce petit monde ailé.

Ah les chats ! Enfants, nous avions une grosse minoune tigrée en cas de souris au restaurant du sous-sol. Je découvre un après-midi, journal à la main, pipe au bec, mon papa, lui, si peu affectueux, en homme de douceur : il caressait notre minoune blottie sur ses genoux. Mais que fait donc « aux aurores » cher René Homier-Roy, ce tout petit chat invisible de jour ?

Arrivant dans Outremont en 1985, j’en ai vu une variété, des jolis d’un type éloigné du chat-marcoux de mon père. Persan ou Siamois ?,  je n’y connais rien. Enfant, il y avait dans ma rue, la belle bête ( chère Marie-Claire Blais !) du notaire Corbo, aussi ce petit minet de la belle « veuve Richer ». Là, rue Sainte-Denis, où je n’aimais pas porter des« commandes » car elle voulait toujours me palper, vérifier un je-ne-sais-quoi, un collet, une manche de chandail, ma queue de chemise sortie. Je me méfiais des femmes à 12 ans ! Après, j’ai changé.

Je me questionne, qu’est-ce que je connais, moi, en pistes d’animal, mon soi-disant chat rôdeur est peut-être ma marmotte d’en dessous de l’escalier ou ma mouffette du porche ou encore une ratonne-laveuse (sic). Oh, une image surgit : 1950 sur la Plaza St-Hubert. Qui aimait  s’enrouler autour de la caisse-enregistreuse du libraire Raffin ? Un très long matou. Pour l’argent ? Vrai Séraphin viande-à-chien. Ou pour la sonnerie ? « Possèdent des oreilles raffinées, les félins domestiques », affirmait la grande Colette. Il y a eu des ménages heureux écrivains-chats, c’est bien connu. N’est-ce pas messire Ferdinand Céline, bougon Léautaud ? D’autres !

Ah les chats ! En statues, terre cuite mexicaine ou bronze égyptien ! Mythiques antiquités vénérables. Objets docile aussi  ou chez des potentats de science-fiction, pauvre OO7, Bond. Ce matin encore, neuf tapis blanc qui scintille et, oui, encore ces pattes de chat signant de mystérieuses inspections de territoire.

On n’a jamais vu une image de Jésus avec un chaton dans ses bras ? À quoi ressemblait un chat de Galilée ? Je vous parle de Jésus car cette visite de Broquet, éditeur emeritus, est en rapport avec lui, le Nazaréen. Devenu un vieil homme, je restais hanté par « la belle histoire », ce joli conte de fée d’un  p’tit bébé né d’une vierge dans une étable. Ou jeune garçon qui discute avec les Grands prêtres du Temple à Jérusalem. Eh b’en oui, j’achève « mon » évangile. Quatre ça ne me suffit pas ? Non et je poserai un chat sur les genoux de cet enfant visité par trois rois qui se guidaient sur un étoile. Ce cinquième évangile, promis ( une primeur pour vous !) paraîtra sans l’imprimatur du Vatican (!) en fin d’hiver, promis.

MON CHAT ET SA MARMOTTE !

Nouvelle série -Les belles histoires laurentiennes qui illustrent la « ma vie de par ici » et qui seront publiées dans le journal La Vallée.

(à monsieur Jean de Lafontaine)

L’hiver, mon gros chat-tigre ne vient plus guère roder chez moi. J’écris « mon » chat mais c’est une bête qui ne m’appartient pas, sauvageon félin qui surgit en jouant le fauve-à-la-chasse. Il n’a rien du « pet » aimable que l’on cajole. Je le sens misanthrope. Si je l’appelle, « minou, minou… », aucune réaction ! Mon chat symbolise d’évidence l’indépendance, la fierté des chats. De ma petite grève du lac, ou de mon haut balcon, je le vois presque chaque jour qui s’amène avec une auguste lenteur. S’il m’aperçoit, il ralentit ses pas calculés d’un carnassier à l’affût. Il hésite puis continue sa traque mystérieuse. Il lui arrive d’émettre quelques grognements alors je l’ai donc baptisé « Valdombre », en mémoire du farouche pamphlétaire, C.-H. Grignon, mon ex-voisin.

Valdombre se tapit dans mes haies, guette l’oiseau mais s’en retourne bredouille le plus souvent. Un jour je le verrai pourtant avec un mulot gigotant dans la gueule. Un autre jour, voilà mon Valdombre grimpé dans mon vieux saule. Pensez-vous qu’il appelait « au secours », non, juché à un carrefour de grosses branches, tête en l’air, il reniflait un joli merle, qu’on dit rouge de gorge, occupé à sortir quelque larve friande d’une écorce. Ayant voulu l’aider à redescendre de son perchoir, pour la première fois, je l’avais mieux vu, ouash !, pelage tigré tout déchiqueté, la queue mal en point, les oreilles écharognées, un œil plutôt amoché.

LES CHATS DE RUELLE !

Je découvrais un de ces chats-marcoux du temps de ma « petite patrie » et je me suis souvenu de nos cruelles « chasses aux chats » à coups de manches-de-moppes.

Ratissage, battues soutenues par nos parents : « Chassez-les, faut nettoyer la ruelle de ces « chats puants sans colliers ! » Remords, je souhaitais maintenant soutenir mon Valdombre-sur-saule, mal pris. Voyant mon bras tendu, Valdombre au pelage magané fit un saut étonnant, dédaignant superbement ce Saint-François d’occasion. Revenu sur le plancher des vaches, mon vieux poilu traversa le terrain des Boissonneau puis celui des Ouellet pour disparaître dans les herbages de ma lointaine voisine, Nicole Savard. Ira-t-il plus loin ? Jusque chez Jodoin, dépassant le domaine des Laniel, aboutissant aux condos-Villa Major ? Bête libertaire au vaste territoire.

Ses longs guets chez moi se déroulent le plus souvent en fins d’après-midi quand le soleil se dérobe derrière le Mont Loup-Garou. Une fois je le vois de très bon matin, dos courbé, toujours prudent, reins arqués, la patte chercheuse, le museau fouineur. Une proie ? Derrière un bosquet de jeunes sapins, soudain, paf ! Un saut griffu, éclatent des lueurs bleues et blanches parmi des ailes affolées ! Un geai bleu agonisa. Sachant ce bel oiseau prédateur des nids des autres, je m’en console.

D’OÙ SORT-IL , OÙ VIT-IL ?

Le saurai-je une bonne fois ? Valdombre est mon « sans-abri », vieux fugueur, mon délinquant. Valdombre est ce qui reste de « sauvage » dans notre nature peignée, arrosée, trop entretenue, il va de pair avec nos rats musqués d’un muret pierreux voisin, avec aussi ce grand héron gris, ou mes quelques canards « épisodiques ». Ou encore avec cet orignal qui nous rend visite certaines aubes automnales, venu s’abreuver au Lac Rond. Noble faux-tigre, indépendant raminagrobis, je l’imagine descendant mythique du chat « vénéré » en Egypte antique !

Viendra pourtant, fin de cet automne, une révélation. Que vois-je en un certain crépuscule ? Valdombre, face à face avec un gras siffleux, notre familière dodue marmotte, qu’on a surnommée Donalda. Qui a ses appartement souterrains chez mon voisin. Je fige ! Verrais-je un funeste combat ? Non, rien, Valdombre se frotte le museau au museau de Donalda ! Et puis, pfitt !, je vois, ébahi, le couple enjoué, qui disparaît dans le terrier de la marmotte ! Fera-t-il une sortie barométrique au printemps, Valdombre hiberne-t-il tout l’hiver ?

MORT D’UN AMI DE JEUNESSE

Vient de mourir, m’annonce La Presse, l’avocat Julien Plouffe, qui fut mon grand ami de jeunesse. Plouffe fut  le premier metteur en scène de Marcel Dubé pour « De l’autre côté du mur »,  sa première pièce. C’était à l’époque où il étudiait au collège Sainte-Marie, l’époque du papa zélé grand distributeur de La Presse dans Saint-Vincent Ferrier, notre « petite patrie ».        Julien qu’on appelait « Juju », pour gagner des sous, était vendeur de cornets de glace (aux 15 saveurs) chez le célèbre « Robil » de la rue Lajeunesse. Associé au fameux -et dévoué aux loisirs culturels- Père Lalonde de sa paroisse, Juju montait des pièces de théâtre, sa passion de jeunesse. Il m’avait fait  « Almaviva » dans un Beaumarchais et puis « un timide » dans Labiche. Nous étions une petite bande réunie sous la férule de feu le poète-professeur Lucien Boyer. Là, rue Saint-Denis, où Julien enseignait par les soirs.

Il deviendra avocat au contentieux de Bell téléphone et, plus tard, maire de Saint-Barnabé, au pays yamachichois de sa femme tant aimée, « la grande » Catherine. Village où, récemment, notre Juju organisa les retrouvailles du groupe dispersé. Je garde de Julien Plouffe un souvenir ému, j’offre toutes mes condoléance aux siens. Adieu vaillant et enthousiaste camarade de nos jeunes années, repose en paix.

Claude Jasmin

Écrivain, Sainte-Adèle

UN RÊVE QUÉBÉCOIS: PUBLIER À PARIS

Nelly Arcand (Putain et Folle) publie ses déboires avec son éditeur parisien. Il lui refuse mordicus « gougoune », « débarbouillette », veut lui imposer « une cuite » pour « prendre un coup » et « haut débit » pour « haute vitesse », etc. La Nelly chiale, en est enragée même. Voilà qu’elle admet que 80% (je dirais 90 %) de ses romans imprimés en France se font expédier dare dare pour la vente au Québec. On  le savait. Même chose pour un Godbout. Et d’autres aussi. C’est le rêve bien connu des écrivains d’ici : « La France chose, hum ! Paris chose ! »,  la consécration « littéraire » souhaitée.       Tant d’autres rêvent, eux, à New York, un bien plus grand marché. De là tous ces prénoms in english dans de récents romans québécois et ces titres « americans ». Un  colonialisme navrant, non ? Tout récemment, des écrivains hors-France réunis braillaient et plaidaient lamentablement  : « Assez du parisianisme ! Place à la reconnaissance des écrivains francophones hors-Paris ». Ils protestaient contre le silence, la négligence envers leurs ouvrages. La non-notoriété automatique si vous écrivez loin de Paris, loin de la France. Mais oui, il y a une réalité incontournable, il y a un fait très têtu,  pas moyen d’échapper à cela : la France est un pays « bien peuplé », 55 millions d’habitants ! Gros marché. Il y a une force incontournable : Paris est la capitale des écrivains qui écrivent en français. « L’établissement » littéraire néglige les bouquins écrits hors ses « illustres murs ». Rien à faire et ça ne changera jamais.

J’avoue bien franchement, pas moins complexé que quiconque, avoir tenté parfois de me faire publier là-bas. Mais je suis un inconnu total en France, hors un petit cercle québécophile, même si je suis un des écrivains parmi les mieux connus au Québec. Une réalité irréfutable. J’ai donc appris la futilité de ce rêve : on m’aurait imprimé là-bas mais mes livres auraient été « chippés », illico, ici. Claude-Henri Grinon  écrivait jadis dans un de ses pamphlets -Valdombre, le lion du nord-« Si Louis Hémond du très célèbre « Maria Chapdelaine » avait été non un Français mais un Québécois, son fameux roman aurait été ignoré totalement en France. » Vérité cruelle, hélas !

C’est un sujet sur lequel j’aime revenir. Mais il y a des exceptions à cette règle fatale : un succès inouï se forme en ce moment pour un essai de Normand Baillargeon : « Petit cours d’autodéfense intellectuelle ». Le « rêve » se concrétise pour un des nôtres mais on va attendre longtemps avant que cela se reproduise. Vous voulez gager ?

Coup d’épée dans l’eau donc que ce regroupement de braillards ? Oui. Tenez, naguère l’éditeur Robert Laffont fit de frénétiques et risibles tentatives. Efforts qui furent vains, hélas. Ni « La corde au Cou », ni « La petite patrie », immense succès ici, ni « La sablière » (pourtant prix France-Québec) ne purent obtenir la moindre visibilité, la plus petite promotion à Paris. Pour mon « Rimbaud, mon beau salaud », très louangé ici, un respecté critique des Nouvelles littéraires, Cornevin, s’agita fort en sa faveur à Paris. Vainement encore. Il n’y a « de bon bec » que chez les Français de France. Les succès des célèbres étatsuniens, eux, gagnent sans cesse le gros lot publicitaire, c’est un autre colonialisme bien connu.

Que je vous raconte, c’est si comique et si humiliant : une bonne année, feu Roger Lemelin se démena follement pour un peu de reconnaissance à Paris. Membre « honoraire » du Prix Goncourt, mon Lemelin invita aux frais de La Presse où il trôna un temps, tout le gang parisianiste. Où ? Au très chic Ritz-Hôtel  de Montréal. Imaginez la facture ! Malins, les Français agitèrent des hochets et on vantait un Roger Fournier, puis un André Langevin, surtout un Hubert Aquin, « Neige noire », édité avec permission de Tisseyre, par, mais oui !, Les éditions La Presse. Les fiers voyageurs firent donc naître des espoirs et nos petits potentats « du milieu » s’agenouillèrent volontiers.

Je fus l’un des auteurs « indigènes » invités  au faste banquet du Ritz. À la table garnie de la célèbre « Sole de Douvres », le met officiel Goncourt », avec quelques rares protestataires -devant tant de lècheculisme, on décida carrément de dénoncer les flagorneurs à « voyage payé ».

Aquin ne gagna pas à ce « raid » lemelinesque et loufoque. Utile de dire que dans La Presse on nous fustigea le lendemain en nous traitant de « sauvages », de mal élevés ». Cette farce tourna donc court et un Français-de-France remporta le prix cette année-là, c’était prévu. Notre aplatventriste Roger Lemelin en fut quitte -gros-jean-comme-devant- pour ses énormes frais.

En somme Paris restera fermé et longtemps aux « autres ». Nelly Arcan devra corriger, pour Le Seuil, sa copie québécoise originale et insupportable.

« UN TOUR DE MACHINE »

Entre deux entrevues —promo d’un neuf roman oblige— un peu de temps libre et c’est dimanche, et il fait soleil. Nous disions jadis : « aller faire un tour de machine ». Dans celle d’un oncle, Léo, car mon père n’a jamais eu d’automobile. Rouler, sans but précis, un sport national longtemps. Rouler donc dans le Vieux, et voir, revoir, ces architectures d’antan, la beauté ! Les vélos sont sortis, la neige disparue. De la joie brouillonne dans l’air, des touristes de partout le nez dans cet air. Rouler vers l’ouest, toute une zone industrielle qui se métamorphose en blocs à appartements. Que de condos ! À vendre. À louer. Tentative pour garder les nôtres loin des banlieues ? Vouloir vivre pas trop loin du cœur de la métropole ? Attraction pour de jeunes couples… mais s’il vient des enfants ?

   Revoir les vieilles rues, Nazareth, Willam, là où, à vingt ans,  je faisais du « window-display » en apprenti-décorateur à pas trop cher l’heure ! On a jeté à terre les vieux bâtiments de ma jeunesse. Que de grues la tête haute ! Rouler au sud du vieux canal, entrer dans cette vétuste Pointe Sainte-Charles, revoir avec ce pincement au cœur cette petite rue Ropery, la maison —rénovée— où ma mère a vécu. Revoir la Saint-Patrick au bord de l’eau : « Oui, mes enfants, des petits voyous se baignaient dans l’eau sale du canal ! », disait ma Germaine de mère. Ô Gabrielle Roy, chambreuse à Westmount-en–bas, qui notait un plein calepin pour rédiger un « Bonheur d’occasion » ! Voici l’autoroute 15, ses piliers immenses, impolis, assises effrontées qui cassent le paysage encore tout modeste. Zébrure gigantesque de béton au dessus des chantiers. Envie nostalgique d’un steak chez Magnan, la vieille taverne célèbre. Rue Centre, la boucherie disparue de mon pépère, où il y avait, sculpture naïve, « un boeuf sur le toit » ! Revoir la vielle école de maman, changée en résidence-aux-aînés comme si souvent. Du Villon : « Où sont les enfants en trâlées d’antan ? Que sont devenus ces marmailles éparpillées, Yvon Deschamps ? »  La folie religieuse des deux églises énormes, rue Centre, collées l’une sur l’autre ! L’une pour les Irlandais, l’autre pour les nôtres. Quelle édifiante leçon d’intégration, quel séparatisme voyant !

     Rouler. Revenir. Filer doucement rue Notre-Dame, son lot d’antiquaires pour les « bobos » actuels. Plus à l’est, lot de boutiquiers à bébelles-à-touristes. Aboutir rue Papineau et puis  remonter et rouler dans ce canyon à gratte-ciels, centre-ville qui s’animera demain matin, lundi. Monter par l’Avenue du Parc, ça y est !, autour de l’ange de bronze, ailes déployées, le pied aérien posé sur sa boule. Les amateurs de tam-tams sont revenus. « La grand messe » des jeunes badauds ! Joie dans cette après-midi dominicale. Bientôt Pâques? Que du chocolat et des fleurs, du beau linge à étrenner ! Adieu la religiosité d’antan : le Christ ressuscité pour rien ? Moi aussi j’ai jeté aux orties ma belle petite soutane rouge de servant de messe. Adieu Montréal-la-catholique.                  

      Rentrons mon amour. Soupe servie, ce sera « la grand messe » de Guy-A Lepage à la télé, tout de suite après les facéties du gros con, Gérard Laflaque, qui me fait tant rire parfois, avec son Marcel, sa Georgette, ses politiciens moqués. Le guignol. J’y étais chez monsieur Lepage et, ici, c’est le bon moment pour m’expliquer à propos de ma protestation polissonne face aux Brière et Martin venus plogguer leur spectacle indouiste à L’Espace libre. Il y a que j’ai aimé —énormément— rue Fullum, les imposantes brillantes pièces de feu Robert Gravel. Trois fois, Gravel continuait brillamment Gratien Gélinas, Marcel Dubé et Michel Tremblay. J’espérais donc voir ses compagnons (Martin et Brière) poursuivre cette indispensable quête de sens des nôtres. Aucun chauvinisme là-dedans. J’aime voir le théâtre « des autres » animés par « les autres ». Scandinaves, Allemands ou Italiens, on voit cela avec le « Festival internationa »l de l’animatrice madame Falcon. Et c’est fameux. Ma vive déception venait de là. Cela ne m’excuse pas à fond de mon effronterie en ondes. Que j’ai regrettée aussitôt que j’ai tenté, tard,  de réparer en fin d’émission. Reste que la mort de Gravel fut une catastrophe. Que j’espère revoir L’Espace libre devenir, de nouveau, l’hôte précieux d’une dramaturgie québécoise.

   En attendant j’irai encore « faire des tours de machine », j’irai revoir ma « petite patrie », et le vieux Bordeaux, et le Laval des Rapides de mon père, on roule comme on ouvre des albums de photos anciennes. Rouler pour se souvenir. Rouler pour examiner les temps qui changent.    

FOLIE : S’EXILER SANS S’EXILER

Imaginons un fort groupe de Québécois, craignant pour leur avenir ou leur sécurité, qui s’exileraient, s’installeraient ailleurs. Vive la liberté ! Nos émigrants québécois forment donc une énorme « petite patrie », une sorte de gros ghetto. Mettons en Espagne ou en Italie ? N’importe où, disons, à cause d’affinités, de tempérament latin, à Mexico. Voilà que bientôt tous ces Québécois « partis » forment en cette terre d’exil un groupement important, tout comme ici, nos expatriés, Grecs, Juifs, Portuguais, etc.

Tout baigne ? Euh…

Voilà que nos Québécois s’ouvrent des institutions variées ben à eux par nostalgie et un refus de s’intégrer, une frayeur de perdre les racines. Ils s’ouvrent donc des écoles « québécoises » et réussissent à arracher des subventions, un certain support auprès du gouvernement du Mexique (tiens donc, pour se ménager les votes). Arrivés au Mexique —disons depuis 1930, la grande Crise aidant— voilà qu’en 2007, un petit coin de Mexico en est tout enquébécoisé. Poutine et ceintures fléchées ! Voilà un fort groupement humain vivant à Mexico comme on vit au Québec. Gigues et reels, « tabarnacos » et chansons d’antan. Tout à fait comme en « une Petite Italie » ou un gros « Chinatown » agrandi, populeux, fructueux… jusqu’à un certain point.

Or, voilà que des Mexicains se lèvent pour dénoncer cette situation, et regrettent ce gros ghetto de « Canadiens-français », leur « apartheid » volontaire. Ils montrent du doigt toutes cette immense communauté québécoise qui refuserait la moindre assimilation. Un Mexicain, leader politique important, s’active farouchement et annonce qu’il va bien falloir que ces émigrants du Québec décident carrément : « s’ils aiment-ils leur pays d’adoption ? Si le Mexique leur est un adversaire ? S’ils veulent, oui ou non, devenir des Mexicains à part entière ? S’ils vont continuer de vivre en exilés éternels ? S’ils vont continuer longtemps à refuser leur pays d’adoption ? »

Plus grave, maintenant leurs enfants, et petits-enfants, tous nés au Mexique disent désavouer ce sentiment d’être perçus comme « des étrangers », comme des citoyens aliénés. Ces jeunes Québécois —plusieurs manifestent bruyamment — affirment souffrir de cet isolement anormal car ces jeunesses se sentent de plus en plus des Mexicains. Alors ils protestent face à ces parents « enfermés » en ce Petit Québec nostalgique ! Les médias du Mexique en font un tapage s’agrandissant. Oui, ces jeunes enragent d’être vus comme « d’éternels » émigrants. Ils en ont assez des « racines » des anciens, de ces fêtes à la québécoises, célébrées, vantées, chantées, fêtées entre eux par leurs « vieux ». Ils déplorent vivement —à la sortie de leurs écoles « québécoises »— de se sentir « des étrangers », ne pas mieux être mêlés aux combats du Mexique actuel, aux tendances modernes, aux neuves orientations, à ces projets « d’union » sud-américaine en friche avec tous les pays du sud, leurs voisins, Brésil, Bolivie, Chili, Argentine, sur ce continent.

Bref, ils se révoltent en constatant amèrement que l’on a empêché, retardé, leur normale et nécessaire intégration. Ces descendants de Québécois se savent des Mexicains désormais et ils accusent leurs ancêtres québécois d’avoir installer un mur stupide, des barrières effrayantes, qui font qu’on les considère comme des émigrants alors qu’ils sont nés là. À qui la faute ? « À nos vieux », disent-ils unanimement, à une sorte de mépris haïssable du pays adopté, à un sentiment de supériorité. Disons le mot à un racisme plus ou moins conscient. Oui, le mot est lâché : racisme !

On a compris que j’illustre le comportement de trop de nos communautés visibles ou moins visibles, que je veux dénoncer (comme Lysiane Gagnon ) ces écoles que l’on subventionne, grecques, juives, arméniennes, etc. De façon idiote, avec notre argent publique, nous entretenons de ces ghettos néfastes et nous nuisons gravement à ces jeunes « nés ici », cela, hélas, en hypothéquant gravement leur épanouissement. Nous favorisons ainsi souvent, « l’étatsunisiation » de ces jeunesses. Car le Québec jamais perçu en « pays », il reste les USA, pissant et riche voisin impétueux. Nous retardons ainsi la nécessaire et normale intégration.

Des lucides, des sages, Juifs et Grecs par exemple, devraient souhaiter l’abolition de ces subventions à de dangereuses écoles « séparatistes », s’ils aiment leurs enfants. Sinon, un jour, « les enfants de leurs enfants » accuseront amèrement ces « nostalgiques », ces bizarres émigrants refusant le fait têtu « d’avoir émigré un jour il y a très longtemps », d’empêcher qu’ils se sentent des Québécois « à part entière » et très capables de participer à nos débats nationaux; ce qui est leur droit strict. À bas donc tous ces enfermements écoliers nocifs, soutenus lâchement par nos gouvernements québécois peureux, plus grave, indifférents aux prochains malheurs « des enfants des enfants » des anciens exilés. Cela dit « Viva Mexico ! »

DE VILLERAY À OUTREMONT EN PASSANT PAR BORDEAUX !

J’ai signé un long texte sur « Outremont aujourd’hui » dans un bel album illustré, publication de notre Société d’histoire d’Outremont. Je pourrais en rajouter. Que j’aime les écrivains qui se font les chantres des leurs petites patries. On sait que j’ai voulu illustrer durablement mon Villeray natal et que Tremblay le fit efficacement pour « son » Plateau. Du temps d‘avant la « gentrification bobo » du lieu. Jean Hamelin, Pierre Petel aussi, tentèrent de bien « marquer » Hochelaga-Maisonneuve. Ce quartier si bellement « peint » par Marc-Aurèle Fortin. Arthur Gladu publia un fort bon témoignage sur « son » village, rasé hélas, en bas du Faubourg-à-melasse, lieu aboli où se dressa Radio-Canada. J’oublie le titre hélas !

J’avais lu « la petit patrie » (un autre titre oublié) de Massouf, ce fameux écrivain égyptien mort récemment, un prix Nobel. Son livre racontait son enfance et quelle surprise d’y retrouver des rues, des ruelles, des enfants au jeu, des marchands ambulants, une faune pas loin du Nil et pourtant toute semblable à la mienne. Même joie de lire aussi sur un quartier parisien, Belleville. Mosaïque fervente avec de guillerets voyous, une murale nostalgique d’un observateur à la fidèle mémoire. Comme ce fut une joie de « voir » —on lit pour voir— un « marais » parisienn, celui de Pennac avec ses grouillants habitants, sa tribu des Malaussènes.

Je songe à illustrer un jour Bordeaux, le vieux. Lise Bissonnette —qui y habite maintenant une maison rénovée boulevard Gouin— a commencé à le faire avec son trop bref « La flouve ». J’y ai habité une quinzaine d’années. De 1962 à 1978. Quittant mon Bordeaux pour Outremont, je découvrais encore une sorte de gros village, je constatais qu’Outremont n’était pas cette « réserve de snobs », de mondains sur-instruits, tant moqué. Pas du tout. Outremont, dès 1986, me parut un lieu fort convivial avec, tout autour, rue Van Horne, rue Laurier, rue Bernard, ses marchands utiles, ses écoles, ses parcs, ses vieux arbres partout. Des « villageois » modestes à l’est, rue Lajoie, rue Ducharme. J’y dénichais une vie active, rien à voir avec un chic « ghetto » silencieux et verrouillé, fermé aux autres, Fin pour moi du « cliché » facile, du stéréotype répandu méchamment.

Bordeaux en une prochaine proie littéraire ? Oui. Une vaste zone, méconnue, son hôpital « De la merci », ses beaux terrains verts aux alentours. La vieille gare de chemin de fer (« Québec all abord ! ») et cette petite île Perry, encore sauvage en 1970. Île où je découvrais avec mes deux jeunes enfants les ruines… d’un moulin à bois ! Autre vaste terrain de jeu —pas encore changé en parc— ce long espace en jachère qui partait de la rue Salaberry pour s’offrir, au delà de la rue Sauvé, jusqu’aux entrepôts, déserts alors. Hangars rouillés qui verront la métamorphose d’un modeste marché, de nos jours, devenu vaste centre commercial tout le long du boulevard L’Acadie.

Mes chers « champs vagues » le long de la voie ferrée où s’ébrouaient mon fils et ses petits copains. Ici et là, à l’orée du printemps, des marais surgissaient et les gamins du temps se faisaient des radeaux improvisés pour des navigations inouïes. Rentraient le samedi pour souper en lavette ! Bordeaux avec son « noyau » historique, son école St-François de Laval, l’église centrale, la rue Viel aux commerces essentiels. Et, autour, des champs à perte de vue. C’était « La petite patrie » des Richard, là où le célèbre Maurice, enfant, patinait déjà bien sur un « rond » de fond de cour. Sa station des pompiers, au nord, la vieille bâtisse des sœurs de Saint Joseph rue Bois-de-Boulogne, leur hospice, la maternelle et autres services. Ce Vieux-Bordeaux et jolies vieilles maisons typiques, cette « auberge » disparue dont la plaque de lettres de bois collées est visible encore. La piteuse croix de chemin.

Tous ces témoins du temps des « cageux », de ces « flotteurs » de bois coupé, venus de l’ouest, de la rivière des Prairies. Elle servait de chemin fluide aux bûcherons et draveurs des années 1800. Tout ce monde de travailleurs arrêtés net à Bordeaux à cause des rapides violents, en face, justement, de Laval-des-Rapides. Plus tard, le grand barrage d’Hydro-Québec, à l’est de la rue Papineau changeait à jamais le paysage marin de Bordeaux. Tout cela se fit brasser mais la célèbre prison, elle, ne bouge pas avec son architecture imposante. Une neuve autoroute, la 15, pour le centre-ville et pour les Laurentides, cassa la ruralité. Alors tomba la pluie de chics bungalows, s’édifiait le Nouveau-Bordeaux à split-levels luxueux. Un modeste centre commercial s’y nicha où l’on trouve Pierre Monet, un libraire suractivé. Oui, un jour, je rédigerai « Bordeaux revisité ».

SUR L’AIR : « À SAINTE ADÈLE, P.Q. »

Le village natal du célèbre avare de Grignon semble « magique », il a donné de bien jolies chansons. De Félix Leclerc à Ferland. On ne compte plus les artistes qui l’adoptent, jadis comme de nos jours. C’est au coin du resto Le Petit Chaudron qu’un génie unique en paysages fauvistes, fit une chute gravissime, tomba de son vélo chargé de toiles vierges, garni de pinceaux et de boites de tubes. Marc-Aurèle Fortin, venu de Sainte Rose, hélas, refusa tout examen. Séquelle, dit-on : il se fera couper une jambe !

C’est à Sainte-Adèle que LaPalme, peintre et caricaturiste, composa une fresque inouïe sur le bitume, de haut en bas de la côte Morin. Étonné, le Times de New-York en publia la photo ! Dans les années 40 et 50, Sainte-Adèle contenait un Centre d’art actif avec (pour adultes et jeunes) cours de peinture, de céramique, de danse et de théâtre. Et concerts. Et un « salon du livre » dans le curling du Chantecler. C’était un village vraiment magique.

Les temps changent. Je lis les excellents billets de Pilote —« Génération fuckée ? »— et Dallard —« Les imbéciles » invincibles, mes jeunes collègues sont fort inquiets, à raison, des noires « fresques » télévisées illustrant une certaine jeunesse. Des trentenaires, filles et garçons, d’une irresponsabilité sociale navrante et puante, « Les Invincibles » et « La Galère ».

On en est rendu très loin de mes portraits candides de « La petite patrie ». Quel beau grand progrès ! L’autre matin, filant vers mon « Le Calumet » du bas de la Morin pour tabac et journaux, je vois à des coins de rue, de nos ados néo-punks aux déguisements de voyous. Ils attendent, sac au dos, leur autocar jaune pour l’école secondaire, tristes silhouettes qui font mal aux yeux du « vieil homme », on le comprendra. Un autre matin, cortège d’écoliers qui grimpent la Morin derrière une jolie prof souriante. Enfance heureuse, où vont-ils, visiter ma chère école hôtelière de la rue Lesage, ou aux locaux à loisirs sous l’église ?

Ces binettes d’enfants réjouis doivent-elles obligatoirement se muer en caricatures dès la fin du primaire ? Par besoin grégaire bête ? Mode funeste. ET, plus tard, deviendront-ils des jeunes hommes « cons invincibles », des jeunes femmes désaxées en « Galère » ? Une chroniqueuse (M.-C. Lortie), elle aussi, se pose de graves questions. Comme tout le monde elle observe ces fillettes à peine pubères qui s’affichent en précoces « guidounes ». De jeunes allumeuses invitant des pédophiles ? Lortie n’arrive pas à comprendre —et le vieil homme donc !— la lâcheté des jeunes parents actuels qui acceptent ces singeries si désolantes, lamentables; c’est le vol d’enfance ! « Quoi ? Les temps changent », me dit l’indifférent. Il n’aime pas l’enfance, c’est clair. Interdire :un mot nazi ! Tolérer : le mot de passe. À Sainte-Adèle P.Q. comme en métropole, règne donc l’entretien du fatal jardin engraissant des futurs « Invincibles » et des « Galériennes » déboussolés. Tristesse.