« WHAT’S IN A NAME »

Oui, quoi donc ?, proclamait ce titre du « grand Bill » alias William Skakespeare. On sait tant de jolis patronymes qui étaient des sortes de sobriquets parmi les soldats envoyés (régiments divers) au Québec : les Laflamme, Lafleur, Laverdure, Laviolette etc. Ce « Jasmin » marquait des Caillier (ou Cahier, ou Cailler), du régiment de Callière, venu après celui de Repentigny. On «porte » un nom (sa croix à porter parfois), dit l’expression commune. Héritage involontaire et certains patronymes étaient- sont accablants, on le sait. Certains en changèrent très officiellement tant ce nom les ridiculisait : des Cruchon, des Labine, des Cocus, etc.

Est-ce courant, commun, mais le hasard a fait que j’ai toujours croisé des noms parfois étonnants. Enfant, mes copains de Villeray se nommaient Malboeuf (Tit-Jacques), Deveau (Roland), Moineau (Tit-Gilles), Lebeuf (Jean et PierreJ). Que de braves bêtes dans ma ruelle ! Imaginez alors nos horions ricaneurs : « Salut Le Veau », « Bonjour Gros bœuf », etc.

À Pointe-Calumet, l’été, les copains —curieux hasard— avaient pour patronymes, St-Onge, St-Charles, St-Cyr et St-André. À se croire en paradis ma foi ! Pourtant pas toujours des « petits saints » ! En cette villégiature populaire vivaient aussi, voisins, amis de ma mère, madame Maréchale, une femme forte et dominatrice, Cherubina S., une laide Italienne, mademoiselle Orifice (sic), une « vieille fille » surnommée « Dutrou » par papa-moqueur et ce Monsieur Surprenant (sic) qui l’était, osant draguer ma jolie maman, lire mon « Enfant de Villeray ». Aussi il y avait ce raide (Capitaine dans la police) M. Lafleur, fou de roses trémières (!) et de « law and order ».

Plus tard, étudiant en beaux-arts, des amis avaient pour noms, Lafortune (Roger), Lajoie (Roland), Labonté (Michel) et Lalumière (Guy). Ainsi va la vie, ainsi va le sort qui vous affuble d’un nom sans vous demander votre avis. Dans ma « petite patrie », Saint-Denis angle Jean-Talon, des marchands, involontairement cocasses, affichaient des noms comiques. Ainsi madame Bouré et sa boutique de « corsets et brassières », madame Larose, la fleuriste du coin, sans oublier cette madame Lalongé., du très fréquenté magasin « vêtements pour enfants » ! Qui, un jour, placardait sa vitrine d’un « Madame Lalongé s’agrandit » ! Et, en petits caractères : « Surveillez bien son ouverture ». Vrai ! Ah les patronymes drôles ! Comme ce monsieur T. Sansregrets , oui, oui, rue Hochelaga, « salons mortuaires ». Ou ceux de M. Guay ! Ou encore, ce docteur monsieur C. Attendu, un gynécologue du boulevard Pie IX !

Des auteurs se sont amusés à garnir de noms étonnants leurs personnages et pas toujours pour faire rire. Un petit bouquin fort divertissant serait à rédiger sur les trouvailles des grands, Hugo, Zola, Balzac. Même dans nos feuilletons populaires ( à la radio de jadis ou pour notre télé ), des scripteurs se forçaient les méninges, du prolifique Grignon, mon ex-voisin adèlois, à Mia Riddez, à Georges Dor avec ses gens, Pinson et Moineau.

Un enfant vient au monde, yeux en noir ou en bleu, cheveux rouges ou châtains, il devra porter (supporter parfois ) un nom et cela va l’identifier résolument. Parfois « faussement » symboliquement. Un M. Boucher sera chirurgien ou sergent de police. Un certain M. Sergent sera, lui, boucher-épicier. Un Saint-Georges mue en un tueur enfermé dans un pénitencier, un certain monsieur M. Vandal sera pourtant conservateur de musée ! Et une certaine mademoiselle Lavertu deviendra tenancière de bordel dans le Red Light. On a vu ça !

Claude Jasmin, été 2006 - photo Marc Barrière
Clin d’oeil de Jasmin

PAPA EST À QUÉBEC ?

« Quoi, papa est à Québec, où ça ? », me dit ma sœur au téléphone. Je dis : « Pas n’importe où, du côté de la Grande-Allée, au bord du fleuve, dans le puits d’un escalier prestigieux, tout illuminé, mis en vedette ».

Elle n’en revient pas. Incroyable en effet que ce papa casanier qui n’allait jamais nulle part —qui n’était même pas allé à Québec— ce sédentaire retraité, qui modelait l’argile de ses assiette insolites émaillée dans son modeste logis de Villeray, soit affiché dans un musée prestigieux à Québec, au beau milieu d’un vaste parc historique, installé dans une institution vénérable ?

Qui aurait pu deviner qu’Édouard Jasmin, modeste tenancier d’une gargote, verrait ses ouvrages de céramiste-du-dimanche servir de complément à une instructive expo du célèbre Clarence Gagnon ? Apprenant cette nouvelle, mon amie Françoise Faucher me dit : « Alors, qu’est-ce que ça vous fait, ce papa si modeste à qui on rend hommage à Québec ? Il vous faut l’écrire, le publier. » En effet. Déjà petit enfant, j’étais épaté de ce papa capable de dessiner —de représenter— n’importe quoi autour de nous, un magicien !

La trâlée venue, il a bien fallu que papa oublie ses velléités d’artiste pour la nourrir. Ce sera pour de longues décennies ce besogneux à la Jacques Galipeau que l’on a vu à la télé des dimanches soirs. Illustration fidèle de papa quand Galipeau incarna , et si efficacement, ce petit restaurateur enfermé à cœur de jour dans son sous-sol de la rue Saint-Denis proche du cinéma Château. Il y a très loin de cette pauvre « petite patrie » au Musée national des beaux-arts de la Capitale nationale.

Les enfants élevés, partis, mon père fermait enfin son petit caboulot, se remettait à sa passion de jeunesse. Un jour de 1975, mon père eut la chance de se trouver un admirateur éminent, Léopold Foulem, un Acadien exilé en métropole. Foulem deviendra son découvreur enthousiasste, son tout premier collectionneur et son publiciste émérite. Ce professeur de céramique a donc su convaincre Jonh R. Porter, directeur du MNBAQ, d’acquérir 13 ouvrages de cet autodidacte insolite. Certes, papa avait fini par se forger une enviable réputation ici comme à Toronto ou Vancouver et jusqu’à New York où la renommée galerie Garth Clark l’exposa au lendemain de sa mort en mai 1987, hélas.

Les gens du Comité des acquisitions furent sans doute fort séduits par ces bizarres gravures (en ronde-bosse) de glaise. C’est l’ouvrage d’un artiste dit naïf tout à fait singulier. Allez vite au Parc des Champs de Bataille pour découvrir dans le voisinage du fameux Clarence Gagnon, 13 plateaux de candeurs colorées dont les enfants et les petits-enfants de la-trâlée-d’Édouard sont si fiers aujourd’hui.

LA CHINE ET MOI

J’avais cinq ans et demi, papa venait de subir un hold up dans son magasin de la rue Saint-Hubert à l’enseigne proclamant « Thés, cafés, épices, bibelots de Chine ». Émoi dans la famille ! Il avait été ligoté, bâillonné et on avait vidé sa modeste caisse ! Papa, sous le choc, décidait de fermer boutique et de faire creuser la cave du logis familial rue Saint-Denis, d’ouvrir ce restaurant au sous-sol où il alla s’enfermer le reste de sa vie. Que j’ai illustré (via le bon comédien Jacques Galipeau) dans le feuilleton télévisé (« La petite patrie ») des dimanches soirs à Radio Canada, de septembre 1974 à juin 1976.

Ses stocks restants de chinoiseries furent donc entreposés dans la shed, cela sera mon plaisir, ma joie, mes accessoires pour, avec mes petits copains de Villeray, des défilés, bruyantes parades improvisés, dans la ruelle, processions enchinoisées de gamins, avec tambours, clochettes, flûtes, chapeaux pointus, parasols, éventails et kimonos dorés. Un très gras bouddha de porcelaine blanche nous souriait près de la fournaise à charbon derrière le restaurant. « Déjà petit enfant j’aimais » (Léo Ferré) …cette Chine lointaine. J’avais une autre raison.

J’ai retrouvé, et relu, des lettres du frère de papa, oncle exilé vingt ans, prêtre missionnaire, en Chine du nord. Que j’aimais recevoir, enfant, ces longues lettres avec des photos qui m’intriguaient et m’enchantaient, des cartes postales exotiques. Cela me fit tellement rêver ! Je viens de terminer un roman-récit sur cette Chine de légende, mon manuscrit est maintenant en lecture chez des éditeurs, je guette un « oui, on le publie ».

Ce Ernest Jasmin était un phénomène dans la famille, prix Collin, prix Prince de Galles, c’était « le génie » de la tribu qui avait tourné le dos à son pays natal pour avoir voulu évangéliser à Szépingkai. Nos parents parlaient de l’oncle exilé comme d’un saint, évidemment. Moi, je le percevais plutôt comme un explorateur intrépide, il était à mes yeux de gamin un héros de bandes dessinées, pas loin de Superman et de Flash Gordon ! En réalité, l’oncle s’acharnait à son important lexique de romanisation des dialectes variés, son chantier fameux.

L’oncle exilé nous racontait sans cesse les funestes exploits de ces innombrables « brigands chinois » qui rodaient autour de la mission, se désolant de ces bandits de grands chemins qu semaient la terreur en Mandchourie. Comme il savait bien nous raconter, pas moins effrayant, ces horde de vagabonds de la Mongolie voisine, en caravanes dangereuses et qui vivaient dans des grottes; j’en examinais attentivement les photos : des chameaux par chez lui ! Je rêvais de tout cela, comme je rêvais en lisant ses minutieuses descriptions de diverses cérémonies dont ces pittoresques funérailles chinoises avec personnages masqués, images de dragons furieux, mythes infernaux où l’âme du Chinois décédé devait traverser sept enfers garnis de monstres terrifiants…les chandelles à allumer, les pétards à faire éclater, les encens à faire brûler, les marionnettes symboliques sur fil, les bizarres licornes du salut…

Ah oui, je rêvais d’aller en Chine un jour !

Notre buandier chinois au coin de la ruelle du cinéma Château , invité ( oh notre peur idiote alors !) par notre père
à entrer dans le portique —parce que papa voulait se faire traduire des idéogrammes tracés par son grand frère— se montra impuissant, il lisait le cantonnais, pas le mandarin ! Déception. Le buandier reprit sa poche de linge sale, secoua sa longue natte et marmonna ses regrets. Qu’importe, nous guettions une prochaine lettre de Chine. En 1942, j’avais onze ans, fin de mes chères missives car l’oncle exilé fut fait prisonnier par les occupants japonais. Son long silence, total. Puis, cette guerre terminée, ce sera l’arrivée des communistes de Mao et encore la guerre !

Mon oncle Ernest s’amena rue Saint-Denis, maigre comme un clou, vieilli précocement —ma mère éclata en larmes—, dans un trop grand uniforme de G.I états-uniens, ses délivreurs.

Adolescent, j’allai parois le visiter à son séminaire de Pont Viau, il traduisait, du grec ancien, le célèbre Paul des épîtres, il inventait des patentes, apprivoisait des écureuils noires et, finalement, trop mal en point pour leur mission cubaine, il sera envoyé au Saguenay en aumônier de couvent de religieuses. Fin de mon héros ! Hâte de voir mon bouquin en librairies, il redonnera vie à ce bon raconteur, à ce héros intrépide de ma petite enfance.

«GAMBLEURS D’OCCASION» , GABRIELLE ROY ?

Autopsie d’un grandiose (!) projet qui vient de s’écrouler.

Rêvassons : 1920, Germaine Lefebvre, ma mère, qui n’a pas vingt ans, habite rue Ropery à la Pointe Saint-Charles. À un coin de rue, le très actif canal dit de Lachine, au long de « St-Patrik street » et la jeune belle Germaine observe le trafic maritime quotidien vers les Grands Lacs, vers Toronto. Des gamins —comme à Saint-Henri à côté— osent s’y plonger les jours de canicule. Eaux si sales dans  » la petite patrie  » d’un Yvon Deschamps. Plein d’Irlandais dans son quartier et allez voir rue Centre : deux immenses églises catholiques, côte à côte ! Une pour nous, cathos français, l’autre pour les cathos Irlandais. Séparatisme déjà têtu, racisme soft, exemple de non-intégration à la majorité. Maman a « de l’argent de poche » car son père, époux de Zéphire (!) Cousineau, est un boucher prospère dans cette rue Centre. J’observe une vieille photo jaunie, on n’est pas à Paris mais… il y a un bœuf sur le toit ! Énorme  » découpé  » de bois.

Rêvons : maman, a envie de  » tenter le sort « , oserait-elle se rendre au casino voisin, Bassin-Peel ? Aïe, va pas là maman, ne va pas là !

Comme je peux imaginer les jeunes gens de 2007 nourrissant les machines à sous. Bien nommés « one arm bandits », banditisme encouragé par l’État. La pègre, avant Loto-Québec, ramassait un peu plus de 50 millions. Des grenailles…Il s’agit maintenant de milliards de dollars ! Récoltés « vertueusement » pour écoles et hôpitaux n’est-ce pas ? Jouez en paix bonnes âmes charitables.

J’imaginais aussi des voisins de maman à Pointe Saint-Charles, pauvres ouvriers y risquant « le pain quotidien « , ce vice est tentant pour les mal pris, les mal partis, c’est connu. Gabrielle Roy aurait pu publier :  » Gambleurs d’occasion « .

Revenons dans la réalité, en 58 pages, la « Direction de la santé », (DS) s’écriait : « Danger ». Le docteur Richard et le sociologue Chevalier préviennent ceux du régime-Charest:  » Faut éviter de rapprocher un casino de la population « . Autrement dit : laissez ce piège-à-cons dans son île artificielle. Ce rapport antecoulombien enrageait l’État-promoteur. On y expliquait que 11,000 personnes pourraient s’y rendre en trente minutes de marche, et, en 15 petites minutes, la majorité des citoyens de cette région. Ce projet  » Bassin-Peel-viré-en-Casino  » était alléchant car encadré, illuminé, par les attractions du célèbre  » Cirque du Soleil « , une machine ben huilée, expérimentée à Las Vegas Un complice intéressé. Et qui allait amener quoi ? La DS y était explicite : une toxicomanie, du stress —des suicides parfois—, des ravages financiers toujours. Et de graves problèmes conjugaux. Bref, de la criminalité en masse ! MM. Richard et Chevalier ne pouvaient-ils pas se taire, non ? C’est écrit noir sur blanc.

On a publié que ce rapport de la DSP était le tombeau du projet mais il y a eu bien pire qu’un sombre rapport de la DS. Il y a eu que ce compagnon-du-vice, un cirque, est pressé, Dieu merci ! Le brillant businessman Laliberté n’a pas de temps à perdre. Il veut vite investir, s’agrandir mais pas dans un  » machin  » critiqué. Car les marchands détestent la polémique. Pas bon pour les affaires la chicane, les querelles, c’est nuisible à la  » belle image  » corporatiste.

La santé, la cohésion sociale fragilisée…ouash !

Vint donc ce M. Coulombe qui réclame un temps de  » pause  » et davantage d’études.  » Fuyons ! « , dit Le Cirque du Soleil. Et voilà Loto-Québec les culottes à terre ! En écho rapide du  » non merci  » de Laliberté, il pose sa pancarte sur les jolies maquettes :  » On ferme !  »

Face aux formidables appétits étatiques —on l’a vu avec les scandales de la SAQ— où déménagera la patente car les profits baissent à l’ex-Pavillon de la France trop éloigné des hôtels, des restaus, etc. Et, mais taisons le fait, des habitants indigènes, un vaste terreau pour extorquer du fric.

Va-t-on songer à Westmount ? Hon ? Quoi ? Juste en haut, derrière l’Oratoire à Saint Joseph, à ce joli parc aux oiseaux, autour du vert Circle Road ? Hon, hon ! La vraie bourgeoisie stopperait un tel projet. Où alors ? Au sud-ouest de la  » bien chic  » Ville-Mount-Royal ? Si proche des parieurs de Blue Bonnet ? Suffit ! Bien. À Outremont alors ? Au site à chemins de fer où il n’y aura pas de Chum ?

Maman s’exila donc au nord et fonda famille dans Villeray. Elle ne nous parlait jamais de sa  » natale  » Pointe Saint-Charles. Elle disait rue  » Rompré  » pour Ropery ! J’ai cherché longtemps cette rue mal nommée ! Une honte ? Un petit snobisme ? Le  » boulevard  » Saint-Denis (comme elle disait) l’avait heureusement arrachée à sa jeunesse en zone de pauvreté. Il y a peu, j’y fis un beau soir, un petit pèlerinage pour voir le gang du surdoué Robert Lepage. Dans une vaste usine désaffecté (ex-manufacture de locomotives ?), on montrait son cirque pseudo-chinois,  » La trilogie des dragons « . Avec plein de ses forts gadgets visuels si étonnants. Cinq heures assis, mes fesses ! J’ai revu alors les deux grosses églises. Vides, fantômatiques !

J’y retournai encore au pays-de-ma-mère il y a moins longtemps. Une autre usine fermée, transformée en entrepôt pour éditeurs (Sodes). Mille cartons bourrés de mon livre nouveau prêts à partir en librairies. Devoir raconter  » mon sujet  » à des distributeurs dévoués. Être allé ensuite luncher à la chaude vaste taverne des Magnan. Puis aller marcher —après la bouffe sur l’immense terrasse— ou, encore, dans la petite rue de maman, Ropery. Oh !, sa vieille maison devenue cottage à condos, rénovée richement. Et qu’elle ne verra pas, morte en 1987. Son grand arbre unique est encore debout dans la cour !

Suis aussi allé voir son sale canal. Qui, bientôt, sera devenu une jolie  » rivière  » urbaine le long des ex-usines transformées, avec canots, pédalos et jolis yatchs. L’ami Paul Buissonneau faisait des signaux sur son balcon ! Picolo de 80 ans ! Un monde, ma mère : j’ai vu des alentours d’une modestie qui crie encore et toujours  » misère  » ? Alors, un casino ? Non : mort subite d’un projet vain. Alors quoi ? Des logis sociaux… Hum ! Je devine, je vois venir lentement la gentrification classique, les rénovations partout, les nouvelles évaluations, les taxes majorées… Ce sera encore  » la fuite des pauvres « .

Mais pour où ? Mais pour où ?

Lettre ouverte à M. André Boisclair

PARTEZ VITE, JEUNE HOMME !

Cher M. Boisclair, au départ je vous appuyais. Votre jeunesse et votre intelligence, d’autres qualités, montraient un bel espoir pour rajeunir les partisans de la cause sacrée. Avec le temps, la connaissance publique de cette erreur de jugement grave jadis, tout a changé M. Boisclair. Comme moi, comme mon camarade Beaulieu, d’autres aussi, vous voyez bien ce qui pourrait advenir durant une campagne électorale. Là où cette fois vous feriez face à des adversaires autrement moins délicats encore. On n’a rien vu. Ce sera la foire. Et à votre discrédit. Ce sera, une curée extrêmement nuisible à notre cause de l’indépendance.
Cause à laquelle, je vous devine très sincère là-dessus, vous tenez fermement. Je vous conjure de vous en aller. De démissionner rapidement de cette course à la chefferie. Oui, au plus vite. Chaque jour compte. Il est désormais bien évident que les Libéraux du Québec… (et du Canada lors d’un référendum ) n’attendent que de vous voir en… cible parfaite. C’est infiniment triste. Pour vous et pour tous vos supporteurs aussi.
Allez maintenant sereinement vers ce job intéressant qui, disiez-vous il n’y a pas si longtemps, vous attend en Ontario, à Toronto. Faites-le M. Boisclair pour la cause qui vous tient à cœur comme à nous tous les indépendantistes. Je souhaite que vous sachiez que la prise de cocaïne n’est pas, à mes yeux, une faute effrayante. Au début du siècle dernier, jeunes, Jean Cocteau, mon idole, Einstein l’unique et l’incomparable génie Sygmund Freud en prirent eux aussi de la cocaïne. Cela ne les a pas empêchés de devenir ce qu’ils sont devenus, nous le savons tous. Mais, hélas mille fois, cet habitus passager de votre récent passé, alors que vous étiez ministre de Lucien Bouchard fera une arme fabuleuse pour les démagogues de toutes sortes du parti fédéraliste. Ils ne vous lâcheront pas là-dessus, jamais. J’ose croire que vous le savez maintenant. Partez vite, je vous en supplie.
Je me souviens de votre appui à notre chère « La Maisonnette des pauvres », rue Saint-Laurent dans La Petite patrie, vous étiez venu soutenir la précieuse Sœur Gagnon alors que beaucoup de politiciens invités ne se montrèrent pas. Vous avez du cœur jeune homme. Cela ne suffit pas. Allez-vous en vite maintenant M. Boisclair. Pour protéger notre cause. Votre regrettable comportement (privé certes) mais connu désormais, et qui n’a duré que quelques années, fera une arme fatale, absolument fatale, aux mains ennemies du Québec libre. Aux yeux du grand public c’est une tache grave. C’est con mais ainsi va la vie politicienne. Dépêchez-vous de partir, afin que cesse la bien triste division actuelle qui affaiblit la cause. Merci si vous m’écoutez M. Boisclair.
Claude Jasmin
(30) .

SOGIDES VENDU ? PIS APRÈS ?

Permettez-moi un brin de réflexion sur la vente du géant Sogides à Quebecor. Un point de vue de littéraire. Il y a un fait têtu : « le monde ne lit pas notre littérature ». Point final ! Il y a une réalité embarrassante et qui n’a rien à voir avec un empire ou avec l’achat d’une grosse compagnie québécoise (Sogides) par une plus grosse entreprise québécoise (Quebecor).
« Les gens ne lisent pas notre littérature ». Point final.
J’ai signé plus de cinquante bouquins depuis 1960, j’ai confié mes ouvrages à une dizaine d’éditeurs. La fin de années soixante marquait la fin d’un engouement réel pour « la littérature d’ici. À cela il y a des causes nombreuses. Dubois chante : « Le monde a changé, tit-Loup ». Il a changé mal ! Le plus souvent, j’ai pu constater « sur le terrain » la bonne volonté, la fougue, une foi candide, merveilleuse, un désir ardent d’obtenir des succès de librairie. Mais un jour Alain Stanké, mon éditeur fidèle un temps, si farouche défenseur de nos livres, baissait les bras et vendait sa maison. D’autres aussitôt en firent autant. J’ai vu à l’ouvrage un dévoué Jean Royer, un dynamique Yves Dubé, un Pierre Fillion, je pourrais les nommer tous ces intrépides éditeurs : tôt ou tard, ils abandonnaient. La vraie catastrophe à propos de notre littérature est là : peu de monde se procure nos livres. En vérité Quebecor vient d’acheter —surtout— un immense et efficace réseau de distribution, ADP, pour le joindre au sien, Dynamique. Flottes de camions bourdonnante.
Mais pour la parade —la frime—, on parle avec fierté des auteurs, ceux de L’Hexagone ou de Typo (où j’ai « Pleure pas Germaine » et « La petite patrie »), on plastronne Gaston Miron ou Roland Giguère. Allons donc. De temps à autre, c’est plus que rare, certains livres d’ici se gagnent un grand public, exemples, les mémoires de Janette Bertrand ou le bon roman de Gilles Courtemanche. Oui, ils sont des exceptions hélas. Avec des tirages tout de même qui n’ont rien à voir avec l’exceptionnelle série enfantine des Harry Potter ou le « Code Machin ». Je lis très souvent des jeunes auteurs, filles ou garçons et je découvre parfois d’excellents romans, vraiment étonnants. Eh bien, ils en écouleront moins de mille hélas !
Le monde ne lit pas !
Le doué Lalonde vient de le dire dans une interview avec effarement : « Mes élève ? Ils ne lisent pas ». Voilà qui est parlé franc. Et c’est infiniment triste. Nous voyons d’honnêtes efforts pour remédier à ce mal, ils font illusion : par exemple les salons du livre subventionnés, les prix nombreux, subventionnés aussi, et quoi encore ? Brouillage de la réalité têtue.
Les gens ne lisent pas nos livres. Certains désespérés souhaitent des « salons du livre » uniquement consacrés à la littérature québécoise, Seigneur !, ils ne feraient qu’empirer le mal, il y aurait juste un peu moins de monde aux tourniquets si on élimine les prestigieux parisiens Grasset-Seuil-Gallimard et allii.
Récemment, Jacques Lanctôt se vendait aux « Intouchables », un jour ce dernier passera-t-il armes et bagages chez Québécor ? Qui peut dire : non, jamais ? Je mentionne Lanctôt (où j’ai cinq bouquins) car il était un modèle de « cabane » modeste de « petite maison » suractivée dans son étroit sous-sol de la rue Ducharme, un vaillant, allumé, inspiré. Bilan maigrichon, bénéfices invisibles et hop, « à vendre » ! Mon éditeur actuel, Beaulieu, avec sa petite maison en région, à Trois-Pistoles, qui n’a ni relationnisme, ni moyens de placarder, aucune marge de profits pour la promotion, joindra-t-il un jour l’empire-Péladeau ? J’en doute, l’ empire » est intéressé à grandir, grossir et V.-L. B. se faisait distribuer par ADP. Donc il fait partie, qu’il le veuille ou non, de Quebecor lui aussi !
Des fonctionnaires se penchent sans doute sur ce problème : « Comment faire lire nos livres davantage ? » Mon Dieu, « vaste problème », dirait un Général ! Résumons-nous : ces énormes stocks d’invendus de note littérature québécoise peuvent-ils éviter le Jean Coutu « à une piastre » ou, pire, les machines à broyer du papier ? Nos enfants, tellement mieux instruits, vachement diplômés, ayant le goût d’enrichir notre littérature, doivent donc, en partant, se convaincre que leurs romans vont vers la maudite déchiqueteuse. Et cela à très court terme. Fait têtu gênant ? Oui. Alors, finissons-en, ce géant qu avale un autre géant fait voir tout simplement une meilleure organisation des machines à remplir des étagères, celles des chaînes à la Renaud-Bray, à la Archambault, cela de Rouyn à Sherbrooke, de Rimouski à Gatineau. Et « La marche à l’amour » de Miron va rester une belle prose, magnifique, ignorée par toux ceux qui ne lisent pas notre littérature. Ils sont la majorité.

(30)

TROP TARD POUR REMERCIER ?

(LU EN ONDES À RADIO-BOOMER, 1570 a.m. le LUNDI 10 OCTOBRE : fête de l’Action de Grâce.)
Pour écouter le conte, CLIQUER ICI

Un conte inédit de CLAUDE JASMIN

Mesdames, messieurs, c’est le désarroi, la panique, aujourd’hui en cette Fête de l’action de Grâce. Drôle de fête ! Vous avez entendu le bulletin de notre Jacques ! Vous le savez déjà sans doute un bombe a éclaté au milieu de la ville à Montréal. Aux dernières nouvelles, il s’agirait d’un engin complexe d’ordre nucléaire. L’on parle, selon les premiers rapports, d’une bombe achetée sur un certain marché noir depuis l’effondrement de l’URSS en 1990. On parle d’une mafia sophistiquée. Qui a trouvé une clientèle idéale pour écouler ces armes effroyables. Bien entendu, on a pu voir et entendre le communiqué, triomphal et montré, remontré, à une chaîne de télé arabe bien connu, c’est signé : Al-Quarzoui, ce chef de guerre de l’islamisme radical. Je cite : « C’est un avertissement aux croisés décadents enragés de l’Occident. Il y a Montréal, en Amérique du Nord mais, dit ce communiqué, il y aura d’autres cibles encore plus importantes».
Mesdames, messieurs, les aéroports d’Amérique sont fermés. Le nouveau Président des États-Unis a fait connaître sa révulsion de « ce terrorisme à Montréal, absolument écoeurant », ce sont ses mots. De tous les pays du monde occidental nous parviennent des témoignages de sympathie et, des grandes puissances, des promesses de châtier sévèrement ces jeunes déséquilibrés militants qui ne font que dévoyer le Coran, religion pourtant autant respectable que les autres monothéismes. Je suis, comme tant d’autres, rivé à mon micro et, dans ce studio, j’ai le regard fixé sur les images de télé. Ce fut donc un carnage impossible à décrire. Cet engin nucléaire a réduit en cendres encore fumantes, ici, à Montréal, tout un quartier. Cela s’adonne que c’est Villeray, le quartier de ma jeunesse Adieu petite patrie chérie. Voici donc un jour de fête tourné en un fatal chantier de débris. Les dégâts vont de la Gare Jean Talon à l’ouest jusqu’à Saint-Léonard et Ville St-Michel à l’est. Au nord, on rapporte que l’Église St-Vincent Ferrier, rue Jarry n’est que décombres, au sud, cette église « vendue en condos », St-Jean de la Croix est aussi un amas de ruines. Le 11 septembre 2001 à New York paraît un accident grave mais mineur par rapport a l’explosion de Montréal de ce jour, les morts du métro de Londres, de celui de Madrid, sont eux aussi ramenés à des attentats d’une moindre gravité. Oh comme tout est relatif ! Un jour d’action de Grâces ! Jour caricaturé par la haine des fanatiques.
On ne compte plus, dit-on, les ambulance qui sillonnent les alentours de ce macabre charnier. En vain car dit-on il n’y a pas de survivants. Les pompiers ne sont pas moins futiles, et les sapeurs n’éteignent aucun feu, ils sont transformés en funèbres brancardiers. Civières remplies de tas d’os noircis ! La police, venant de partout, tente de garder à bonne distance les citoyens accourus vers les lieux du désespoir. Ainsi, nous, Montréalais, Québécois, peuple pacifique, sommes devenus à notre tour la proie du fanatisme Mahométan fou de ce début de siècle. On ne retrouvera jamais les jeunes kamikazes parmi tous ces restes humains carbonisés, impossibles à identifier. L’explosion a eu lieu ce matin, tôt. Je venais à ce micro comme toujours descendant de nos collines laurentiennes en « feux sang et or », si jolis en octobre. Je n’avais pas mis la radio dans ma Beetle ce matin, quand, aussitôt arrivé, je découvris la catastrophe. Étrange Fête de l’Action de Grâces ? Il y a cinq ans, c’était, ici, une gentille fête pour inaugurer notre « Radio-Boomer », c’était en 2005, jour de réjouissances. Ici, à Laval, au bord de la 440, comme ailleurs maintenant c’est funèbre, l’athmosphère dans les parages. Il semble faire nuit en plein jour. Et c’est, sans cesse, le flot des noires image, sur tous les canaux de télé du monde, atroces images d’un Montréal bombardé. Ainsi nous vivions insouciants, nous croyions posséder cette bonne paix des petits pays tranquilles et crac ! la mort s’installe, en quelques secondes. Ce jour d’action de Gâces, n’en doutons pas une seconde, va poser une pierre noire sur le calendrier des jours qui s’écoulaient jadis en douceur. L’automne du Parc Jarry au couleurs flamboyantes vient de se changer à un paysage pitoyable. Un pré de cendres grises ! Des parents en larmes, des amis, s’effondrent, on en voit en ce moment à genoux dans les rues des alentours du volcan maudit qui prient le ciel. Trop tard ?
Mais oui, nous vivons la plupart sans soucis très graves, nous allions au boulot sereinement et soudainement c’est l’apocalypse-à-Montréal ! La fin du monde là dans ce quartier central. On rapporte qu’on se réfugie en foules tout au haut du mont Royal, d’autres se rassemblent au Parc Lafontaine ou au Jardin Botanique. Beaucoup fuient à l’ouest vers Vaudreuil ou à l’est, vers Repentigny ou encore vers la Rive Sud . Tous les ponts sont surchargés. Rien ne garantit qu’il n’y aura pas une deuxième bombe nucléaire. Ces sales engins mal remisés étaient si nombreuses du temps de l’URSS. Ces ex-soviétiques devenus de maffieux vendeurs d’armes nucléaires, ces mafiosi russes recyclés en spéculateurs avec l’Enfer, ils sont à maudire. On a pu voir le visage de jocrisse de Ben Laden dans sa cachette pakistanaise, caverne du diable, tout souriant de cette funeste semence de mort à Montréal.
Des jeunes soldats d’ici sont là-bas justement dont mon neveu Pierre-Luc. Pierre-Luc ? tue la bête, étrangle la bête ! Tout l’Occident est ravagé aujourd’hui. Montréal a cent et mille alliés désormais. L’occident est épouvantablement angoissé. À qui le tour…? où ? Il n’y a plus de sécurité nulle part, se disent les foules atterrées. Jamais cette Fête d’Action de Grâces ne fut plus mal nommée que dans ce Montréal gravement percé, troué. Est-il…trop tard pour prendre une résolution ?, Pour mieux savoir apprécier la vie ici. Ainsi nulle pace dans le monde entier n’est donc à l’abri d’un sort aussi fatalement mortuaire ? Ainsi, nous aurions dû mieux fêter L’Action de Grâce, en 2005. En 2006, en 2007, etc. Mieux apprécier notre paix qui a régné si longtemps. Combien de jours d’Action de Grâces passés innocemment, fermés à double tour sur nos égoïsmes ? Répondre sincèrement. Sans remercier la Providence pour notre paix durable… si longtemps avant aujourd’hui. Grâces jamais dites pour une vie à l’abri des conflits de la terre, de la terrifiante pauvreté africaine. Ou celle d’Amérique du sud. Nous avions tout, nous profitions de tout, nous déambulions torse bombé : nous ne devions rien à personne. Quoi rendre grâces ?, remercier qui ? « personne », nous disions-nous. Nous venons d’apprendre que l’Action de Grâces aurait pu avoir un sens, que nous aurions été sages d’être reconnaissants, de remercier le ciel, le Créateur ou Allah, ou Jéhovah. Ou Dieu si on y croit, pour tant de confort, tant de paix.
Bon. J’irai maintenant en ville, tenter de savoir si les miens, mes sœurs de Rosemont, sont saines et sauves. Mon frères à Ahuntsic est-il bien vivant ? Le vieil oncle Léo, alité à l’hôpital Jean-Talon, ne doit plus exister, misère ! Cette tante vendeuse au kiosque à journaux du métro Jean-Talon ? pulvérisée. Sans doute. Revoir des nièces, ce cousin gentil serveur à la CASA ITALIA. Mes vieux parents sont morts en 1987, mon Dieu, ils auraient pu se faire anéantir, péter en mille morceaux sur leur balcon de la rue St-Denis. Papa, maman, pris vifs dans cette fournaise atomique « made in URSS ». Tant mieux : ils ne verront pas leur quartier bien-aimé en ruines, leur cher marché Jean Talon disparu à jamais, leur pratique Plaza St-Hubert envolée, leur église Ste-Cécile rentrée dans la terre, et, rue De Gaspé, rue Henri-Julien, nos écoles d’enfance… en fumées parties. Ils ne verront pas leurs voisins en squelettes broyés, ils ne verront pas les rues en cratères, les maisons rasées. Retraités à Marie-Rollet, ils n’entendront pas ces descriptions anxieuses que font en ce moment même tous les reporters.
Oui, il y a cinq ans, en octobre 2005, j’étais venu enregistrer un gentil conte pour illustrer cette fête d’octobre. La vie était belle en ce temps-là. Jamais je n’aurais cru devoir vite aller enquêter dans Villeray « mort et enterré ». Je m’imaginais, je suis comme tout le monde, que notre existence en ce coin du monde était sous une garantie-sans-conditions. Du bon vieux Maytag ! Celle d’une vie calme et douce. Quoi ajouter ? Rendre grâces pour ma sauvegarde. Diable, avant-hier, j’étais là, rue Christophe Colomb au Centre Le Prévost, je faisais joyeusement ma causerie dans la coquette bibliothèque, je racontais justement cette belle jeunesse des années 1940, des années 1950. Bonheur candide. Voici que mon récit est devenu caduc. Voici que c’est « la fin du monde » dans mes souvenirs. Rendre grâces aujourd’hui même, en ce jour qui s’est maquillé en mini-Hiroshima, en petit Nagasaki, ce n’est pas facile du tout. Quoi qu’il en soit, avant de descendre à ce vaste cimetière bombardé oui, murmurer au moins : merci. Merci pour la vie. Ne plus jamais oublier, au moins une fois par année, en début d’octobre, de rendre grâces si on a la chance d’être encore du monde des vivants. Bon. J’y vais. Allons voir les traces démoniaques d’une poignée qui ont la haine au cœur, quand, ici, le ciel est si beau, les couleurs des érables, oui, luisent de sang et d’or. D’un sang végétal innocent qui n’a tué personne. La nature donnant le bon exemple sur une planète dont l’Orient contient des jeunesses mal prêchées par des imans-prêtres dégénérés. Salut amis, courage camarades en cette fête d’Action de grâces bien singulière.

Fin

« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Note: La lecture de ce conte sera diffusée plusieurs fois le lundi 15 août, fête des Acadiens, à la station « radio-boomer » de Laval. Il est aussi publié dans le quotidien Le Soleil.
Claude jasmin a quitté, avec l’animateur Nicolas Deslauriers, CJMS-Country pour cette nouvelle radio de Laval. Au 1570 sur la bande AM et sur Internet, tous les mercredis de 8 h à 9 h l’auteur y fait des commentaires.


« LE CERISIER DE L’ACADIENNE YVONNE ».

Chaque année, le 15 du mois d’août c’est la fête nationale des « plus anciens descendants » de la Nouvelle France. Une des « filles du pays acadien » était une Robichaud. Baptisée Yvonne, née au bord de l’océan atlantique, dans cette jolie petite ville dont Michel Conte fit une chanson : « Shipagan ». J’aimais entendre se confier ma « belle petite vieille » Yvonne, j’aimais l’écouter jaser, si bien se souvenir chaque fois qu’elle me « contait » son pays acadien.

Enfant, Yvonne fut… donnée ! Cela se faisait souvent jadis. Pour amincir les grosses familles. Mon Acadienne, son papa pauvre mort prématurément, s’en alla vivre chez des parents qui étaient, comme on disait, en « meilleurs moyens » que les autres. Elle se fera instruire et bien, chez « les bonne sœurs » au temps où les « bonnes sœurs » enseignaient si bien. L’adolescence à peine achevée, Yvonne sera déportée encore, loin de son Acadie natale car, brillante jeune fille, elle sera secrétaire (de celles que l’on disait « particulière ») aux Communes, à Ottawa. Bilingue et forte en français —grâce aux religieuses de son pensionnat de Tracadie. Devenue montréalaise par mariage, c’est elle, Yvonne, qui mettra de l’ordre dans mes textes de romans comme de mes séries télévisées. Elle fera du « au propre ». Mes écrits en avaient grand besoin. Yvonne me confia : « Avant de quitter Shipagan j’avais planté un cerisier près de la galerie et, quand j’y retournais, en vacances, je le re-voyais, toujours grandissant, j’étais contente : il restait cela, ce cerisier de mon enfance là-bas ».

Yvonne racontait bien « la mer, l’île de la Mecque, l’île Sainte-Marie, ses voisines dans la houle océane, les plages de sable, celles du Petit et du Grand Goulet, les hommes partis pêcher en mer, les épouses nerveuses, la fois du cheval noyé quand la glace fut trop mince, les cueillettes de coques en abondance par chez nous », me disait-elle, les pique-niques au delà des tourbières, les repas de crabes, de homards. Et cette léproserie voisine de son couvent ! Mais oui. Un bateau venu de la Caraïbe échoué à Tracadie y avait amené ces victimes de la lèpre. « Il y avait un grand mur, me contait Yvonne, écolière, on y perdait parfois notre balle, si les lépreux nous la revoyait on osait plus y toucher ». Elle riait de tant de candeur.

En 1980, j’y suis allé à Shipagan avec Yvonne. Elle semblait si heureuse de retrouver « sa petite patrie ». Je revois ses yeux embués, ses sourires, sa quête de souvenirs partout , ses retrouvailles avec des restes de parenté. Quand je la questionnais : « Yvonne, avez-vous le mal du pays, de votre pays d’enfance ? » Elle détournait la question, me parlait plutôt d’un passé moins lointain, de ses ministres en bons patrons, des députés parfois volages d’Ottawa, de son père adoptif, le Robichaud élu si souvent, de « messieu » Arthur Sauvé de Saint-Eustache des Deux-Montagnes, « un bien bel homme ». Aussi du fils-Sauvé alors dans l’armée, le brillant Paul Sauvé. Aussi de « messieu » Duplessis qui aimait la fleureter et la taquiner en visite au bord de l’Outaouais, lui, le « cheuf » venu « rameuter son butin ».

Yvonne, fière, lumineuse, en ancienne libre jeune fille, me parlait de sa première automobile, de sa marque de cigarettes préféré, du ski « de joring » dont elle raffolait dans les douces collines de la Gatineau. Du lac Meech. Elle allait devenir impétueuse et très indépendante « vieille fille » quand s’amena, important commis de banque, un beau « cavalier » soupirant. Le Raymond de la tribu des Boucher, exilé comme elle venu, lui, de Lotbinière, fils de Calixte Boucher pilote de cabotage. La belle « déportée » acadienne, ma Yvonne, succomba et ce fut la fin de sa vie libre. Mariage. Adieu majestueux édifice gothique, marbres luisants, bureaux des importants, filières à garnir, les rapports, ses notes de sténographie, les mémorandums infinis, les claviers des vieilles Remington. Oui, fin de sa longue belle jeunesse. Ce sera la traversée de la rivière Ottawa pour un logis à Hull, aux odeurs de la compagnie d’allumettes des Eddy pas loin. Début de ses pérégrinations car le Raymond, son beau commis de banque, montait en grade; ce sera encore des dérangements obligées. Quatre enfants. Une fillette hélas morte très tôt, deux garçons. Et une fille, ma fidèle compagne. Ma Raymonde.

Mais j’y revenais, j’y tenais : Yvonne, parlez-moi de 1755, ce premier historique « nettoyage ethnique », ce « dérangement » funeste des Acadiens. Chez vous, on en causait comment ? » Chaque fois Yvonne regardait à l’horizon, se taisait un temps et puis me reparlait de son petit cerisier planté sous la galerie pour qu’il puisse témoigner d’elle partie vers l’ouest à seize ans. Chaque fois que je disais le mot « déportation », elle avait un geste las, celui de quelqu’un qui chasse des mouches collantes. Cette Histoire avec un grand H, c’était quoi pour ma vaillante copiste Yvonne chez elle, enfant ? Un lugubre conte noir raconté à voix basse ? Un goût de vengeance, une peur à jamais, une cicatrice mal fermée ou bien une incroyable fable triste que tous ces colons installés sur des terres fécondes enfin défrichées avec leurs chefs refusant de prêter allégeance à Londres. Tout un peuple que l’on osera disperser aux quatre coins du monde. Ô la perfide Albion ! Et si je lui disais « Chttt, chttt ! Yvonne, écoutez, à la radio, votre chanson ! —on faisait jouer la si belle « toune » —aussi de Michel Conte— récemment reprise par l’acadienne Marie-Josée Thériault : « Évangéline »…Yvonne levait les yeux de ses notes de correction sur mon texte, se taisait. Dans ses yeux, je voyais la nostalgie d’une ancienne fillette, les cheveux blancs devenus, qui songeait seulement à son joli cerisier planté près de la galerie à Shipagan. Si j’insistais, si je disais : « Ce fameux poème de Longfellow, vous l’aimiez ? » Yvonne marmottait :
« C’est le passé tout ça, on n’y peut plus rien, pas vrai ? » Elle fut révoltée plutôt de cette « Sagouine » aliénée, celle d’Antonine Maillet : « C’est faux, c’est des mensonges ! On parle mieux que ça là-bas ! » Je souriais.

Un jour, je m’en souviendrai toujours, il faisait au dessus du lac un soleil éblouissant, je lui avais dit : « Yvonne, je viens de terminer un nouveau roman, pour le « nettoyage » du brouillon, je compte sur vous. » Et elle, mon Dieu que j’en avais eu mal !, elle avait regardé ce ciel aveuglant, m’avait dit les yeux trempés: « Euh…je regrette, non, j’peux plus, depuis un an, j’vois plus très clair. J’ai besoin d’une loupe pour lire, vous m’excuserez, trouvez-vous quelqu’un d’autre ». J’avais lu dans ce regard troublé toute la tristesse du monde. Yvonne, je ne le voyais pas, vieillissait comme tout le monde. Puis, ce sera l’abandon de son appartement « gagné », au Village Olympique. Elle pleurait de cette dernière « déportation », tellement en colère, révolté, l’on fit son entrée dans un centre pour très vieilles personnes. C’était sa mort comme annoncée. Beaucoup plus tard, sur le long balcon de « Marie-Rolet » à Rosemont, une fin d’après-midi, — mon attachement aux racines !— je lui parlai encore de « sa mer qu’on voit danser », des crabes, des filets plein le quai de Shipagan, de la marina remplie de « Doris », ces barques rondes qui se dandinaient, des coques partout, du Petit Goulet, de notre dernière pèlerinage au Nouveau Brunswick… Yvonne resta muette, arrimée à une chaise berçante, dérivant doucement vers la fin de son roman —puisque toute vie est un roman— se pencha vers la rue Saint-Zotique, chercha mon bras de sa main tremblante, pointa un index : « Claude, regardez en bas, là, là, proche du gros sapin du parterre, ce serait pas un cerisier, ça ? » Ému, je lui dis : « Vous y songez encore, hein, à votre cerisier de Shipagan ? » Yvonne sursauta :« Qui donc vous en a parlé de mon cerisier ? J’en ai jamais parlé. À personne ». Je n’ai rien dit. Peu de temps après ce sera les adieux définitifs, Yvonne dans la terre avec son Raymond, fils de pilote de cabotage. L’ Acadienne dans son cercueil sous un tertre de pelouse sur le mont Royal.

Je m’ennuie parfois de mon « acayenne », il m’arrive de songer à une fillette « donnée », à une fillette déportée et à son cerisier devenu tordu, noueux, donnant de jeunes fruits malgré tout. Un cerisier près d’une galerie chez la p’tite Yvonne Robichaud de Shipagan.

GRANDE FÊTE POUR MON PÈRE MORT

Un dimanche récent, trois pères fêtés : moi, le vieux papa, mon fils, Daniel et mon gendre, Marc. Tours de mini-moto, petits cadeaux, vin rouge sous les épiceas à Val David. Feu sur l’herbe, juteux poulets rôtis et, à la fin, baignade dans le petit lac Doré, pas loin. Ce jour-là, j’ai un peu parlé du mien-de-papa. Un « père absent » ? Oh non ! Ultra-présent dans son sous-sol aménagé en gargote populaire, rue Saint-Denis, proche des cinémas Rivoli et Château. Ce fut sa fête « posthume » la veille de la fête-des-pères car un coup de fil m’annonçait son entrée —triomphale— au prestigieux Musée nationale des beaux-arts dans la Vieille Capitale.

Une céramique d'Édouard Jasmin

Lui ? Papa ? Ce petit restaurateur examiné tous les dimanches de septembre 1974 à juin 1976 à la télé par des millions de Québécois via cet acteur au talent fort, le Jacques Galipeau de « La petite patrie ». Ce MNBAQ ! Sur Grande Allée ma chère ! Fameuse fête pour mon père ! Le Musée de Québec vient donc d’acquérir plus d’une douzaine de ses plats ouvragés en terre cuite. Papa qui est mort en mai 1986 ne verra pas ça mais une partie de lui va donc lui survivre. Voici un conte, son histoire. 1935 : moi, enfant pré-scolaire, grimpé sur ses genoux, je lui commandais sans cesse des dessins et, habile, papa dessinait tous les objets de la maison, rue Saint-Denis. Ce papa-là m’épatait. Aux Fêtes il confectionnait ses cartes de bons vœux, en vendait dans son petit caboulot entre deux hamburgers ou deux grill-cheese. Puis, vieilli, dans la cave derrière ses comptoirs, papa inventa une série de tableaux « au sable », reliefs singuliers avec visions cocasses. Vers 1955, je fis une démarche que le très populaire « Petit Journal » accepta. Un « reportage premier » parla ainsi de mon père : « Cet homme ( voir notre photo) peint, la nuit, des femmes étranges ». Ce titre fit frémir sa Germaine d’épouse, ma mère, on le comprendra !

Retraité, le restau fermé, papa installa dans la chambre des « filles parties » (on a revu un des mariages familiaux à ARTV récemment) son atelier de « céramiste-du-dimanche » avec son four. L’histoire débutait vraiment. Quel récit exemplaire que cet homme âgé qui, débarrassé de ses devoirs de pourvoyeur, car nous étions neuf à table, décide de se faire artiste à 100 % Mon père alla montrer ses céramiques naïves à la Centrale d’artisanat. On lui en prit. Un prof du cégep voisin, l’acadien Léopold Foulem, le découvre et Foulem fonce partout en chantant ses louanges. Ce prof agrandira sa réputation d’artiste dit primitif, tel le barbier Villeneuve, fera connaître papa à Toronto à la réputée « Prime Gallery, et, à la fin, à New York à la prestigieuse Clark Gallery. 57 ième rue dans Manhattan ! Où on lui organisa une expo avec joli carton d’invitation en couleurs ! Papa, hélas, mourut avant le vernissage. J’ai publié un roman de ce père trop pieux et si doué, avec « Pâques à Miami » où je raconte cette mort bête quand New York s’apprête à le faire connaître aux connaisseurs.

Il y a deux ans, grimpant l’escalier du très stimulant Musée d’Art Populaire à Trois-Rivières —que l’on finissait de rénover—, bedang !, en haut d’un escalier, face à face inattendu avec papa qui me souriait dans un poster ! Trois-Rivières montrait trois de ses étonnantes céramiques. Au téléphone, pour cette belle fête-des-pères, le prof Foulem m’a dit : « Ce lot des ouvrages en terre cuite de votre père sera installé dans une cage d’escalier prestigieux au Musée de la Grande Allée à Québec. Ce jour-là, j’ai reposé l’appareil sur son socle, j’ai jonglé avec les images jaunies de l’album ratatiné : ce petit restaurateur de la rue Saint-Denis triomphe donc. J’ai songé longuement à ce papa rêveur, mal installé dans la réalité, composant pas très bien avec la charge d’une trâlée d’enfants, rêvassant si souvent, la pipe au bec, ses vieux Geographic Magazines sur les genoux. Incroyable : lui désormais bien coté, montré, dans un grand musée ? Ce père embarrassé, né sur une ferme à Saint-Laurent (comme tant de Jasmin), a vécu une existence si chétive, si longtemps avant qu’il décide de s’exprimer ouvertement. Quelle belle leçon pour tous les « empêchés de la vie » qui arrivent à l’âge de la retraite, non ? Édouard Jasmin n’a jamais pas pu voyager. Trop pauvre. Il a fait mieux, il a inventé dans la glaise un étonnant voyage : ces centaines de céramiques aux paysages insolites. Ma fête-des-pères fut donc cela : la consécration officielle d’un modeleur imaginatif, fier autodidacte qui débuta sa vie d’adulte au milieu des gâteaux Vachon et de « la crème à glace » JJJoubert. Qui refusa son sort, qui décidait, vieilli mais encore courageux, de laisser sa griffe aux rebords d’images d’argile. Le voilà donc je n’esn reviens pas, installé dans un vrai musée, bien loin de ses saucisses à hot-dog dont il oubliait parfois de retirer l’enveloppe de cellophane, sa clientèle de zazous sacreurs enrageaient du fait.

Et moi, ce dimanche-là, avec la hâte d’aller à Québec cet été, je lui disais tout bas, regardant voleter les flammes du bûcher de Val David : « Bonne fête, papa pas mort ! »

Entrée sur Édouard Jasmin dans le site du Musée d’art virtuel – en anglais-

De retour à Plein-Art + Édouard Jasmin au Musée du Québec

Sans doute satisfaits de mes efforts pour 2004, les organisateurs québécois de l’expo sur les métiers d’art nommée « Plein art » viennent de me réengager comme porte-parole officiel de la dite Expo qui se tient chaque année dans le vieux Québec (au début du mois d’août).

Plein art regroupe environ 100 artisans québécois et des invités en provenance du Canada, de l’Europe, des États-Unis et de l’Afrique.Établi depuis 24 ans et accrédité par le Conseil des métiers d’art du Québec, l’association professionnelle des artisans du Québec, cet événement estival est le plus important du genre à se tenir en plein air au Canada. Plein Art propose une grande variété de produits originaux et de qualité.


« CET HOMME MODESTE, MON PÈRE, CE MARCHAND DE BIBELOTS CHINOIS PUIS QUI VENDAIT DANS SA GARGOTTE DE LA PETITE PATRIE (HOT DOG, HAMBURGER, SANDWICHE EN TOS GENRES, SUNDAY) DES FRIANDISES À BON MARCHÉ, VIENT D’ENTRER AU PRESTIGIGIEX « MUSÉE DES BEAUX ARTS » DE LA VILLE DE QUÉBEC DANS LA GRANDE ALLÉE » !

EN EFFET, LE MUSÉE VIENT TOUT JUSTE DE SE PROCURER, POUR SES COLLECTIONS PERMAMENTES, UNE QUINZAINE DES CÉRAMIQUES (DITES NAÏVES) D’ÉDOUARD JASMiN. DEVENU LE RETRAITÉ DE CE COMMERCE TANT ILLUSTRÉ DANS LES 75 ÉPISODES DE LA PETITE PATRIE À TÉLÉVISION (DE 1974 à 1976), SE FIT, APRÈS « PEINTRE-DU-DIMANCHE, POTIER PRIMITF. SANS AUCUNE INITIATION, AVEC UN TALENT ÉTONNANT, CET EX-PETIT-RESTAURATEUR DE LA RUE SAINT-DENIS, ÉDOUARD JASMIN, DEVENAIT RAPIDEMENT LA COQUELUCHE DES COLECTIONNEURS, À MONTRÉAL D’ABORD MAIS AUSSI À TORONTO ET AUX ÉTATS-UNIS.

L’ÉMINENT GALÉRISTE GART CLARK EXPOSA (1987) SES OUVRAGES D’ARGILE MODELÉE À SES GALERIES PRESTIGIEUSES DE NEW-YORK ET DE LOS ANGELES. C’EST SON DÉCOUVREUR, ET DÉFENDEUR ZÉLÉ, LE PROFESSEUR LÉOPOLD FOULEM, UN COLLECTIONNEUR ÉMÉRITE DES ÉDOUARD JASMIN, QUI A ARRANGÉ CETTE RÉCENTE TRANSACTION AVEC LE MUSÉE DE QUÉBEC. UN COIN D’ESCALIER PRESTIGIEUX MONTRERA AU GRAND PUBLIC CES PLATS DE TERRE CUITE OUVRAGÉE ILLUSTRANT DES SCÈNES COCASSES D’UN EXOTISME SAVOUREUX. ON EN REPARLERA.