POUR GÉRALD GODIN

«Elles me parlaient de toi et je riais tout seul, Godin ,les filles des Trois-Rivières, des hommes dans des tavernes se souvenaient du comique trifluvien, des gars-draveurs, sans eau bénite mais avec beaucoup de sacres, ils parlaient d’un beau frisé

ta mère ne riait plus, ton père s’en allait, toi, le petit snoreau qui jouait dans les caniveaux, rue Notre-Dame, toi, le timide enfant à sa moman

Godin, tu devenais un important un beau jour et des conducteurs de charettes enlevaient la casquette, ça te faisait drôle, ca te faisait ni chaud ni frette, tu restais le petit morveux de la Mauricie d’en bas, le petit tarlais de Duplessis, Godin, il y avait des jours tristes, il y a eu du bon temps, tu as été le valet des écrivisses avec et sans pinces et aussi le roi des beaux parleurs, tes cantiques étaient des cantouques et tu jetais tes mots au fond des journaux, pelures de patates chaudes, tu rêvais aux ouvriers mortifiés, tu songeais aux exilés dépenaillés, tu faisais ton curé, ton malin, ton petit ministre et tu restais le nez au vent, accroché aux barrages politiques, jouant l’incrédule, l’insoumis

il n’y avait que des mots ourlés, que des chansons, celles de ta blonde pauline et celles du populo, tu rigolais sans cesse, tu congédiais tes cauchemars, tu éloignais ton chauffeur, tu devenais transparent et tu redevenais naïf l’enfant de chœur de l’église au bord de la Saint-Maurice, tu rapetissais et d’autres t’agrandissaient, tu fuyais dans tous les horizons, les pourris et les rêvés, tu étais resté le Poète et la tête t’a fait mal le jour où t’avais enfin ta campagne et cette migraine du diable t’aura joué un sale tout

tu riais jaune et tu chantais faux et ton cœur d’entrant se révoltait, tu continuais d’écrire ta poésie d’édredon et de cabanes à moineaux, tu savais trop les prétentions des mots , tu fouillais dans ta vareuse d’éclopé, tu alignais les vieilles affaires

et tu glissais sur les phrases entourloupées comme un dément glisse entre les barreaux de son asile, tu aimais mordre dans l’air, tu n’avais rien de vrai tout autour, tu gardais des grands silences

rue Gilford, tu paradais, tu accrochais des mains, tu voguais en titubant sur des promesses mal faites, tu avais mal partout, tu grognais, et puis tu dévorais des restes de vie

enfant, tu savais tout déjà, plus tard je t’ai vu te sauver d’un film, au fond de l’ombre, avec une fille inconnue

je t’ai entendu te faire la barbe, rue Bayle, un matin de novembre bien gris, tu sifflais des airs de Trois-Rivières

rue Selkirk, tu avalais des cafés, des poèmes et des simagrées, tu cochonnais un article et tu polissais deux vers sans rimes officielles tu gossais de pauvres proses

tu maudissais ta tribu un soir et un matin tu faisais des gâteaux pour ta pauvre petite race de morigénés embarrassants, tu faisais le député et tu représentais la populace, sur des tétraux de bois ravagé

tu grognais des discours improvisés, tu sortais des ardoises de carton et tu laissais des marque: tu griffonnais des éraflures poétiques et des clauses pour des lois à venir

tu aimais parler, tu aimais la langue vivante, mal garnie, mal partie, mal arrangée tu courais vers le train, vers le bus bien plein, vers Québec, vers les Plaines et tu revenais de nuit dans le temps d’avant la gloriole et les simulacres

je t’écoutais rager, pleurer dans des épaules étroites

tu te sortais le nez dehors et tu frappais les culs terreux, les rampeurs, les quémandeurs, tu supportais l’apatride fiévreux et tu blasais le gros matou dans sa limousine Calfeutrer

tu es Godin et sur Godin j’allais bâtir un empire pour rire, on s’esclaffait des estaminets

jeunes on paradait rue Guy, au Pub Royal, on chantait faux, la nuit les pieds crochus, on se tapant des blondes, on ayez carafes de houblon, des cruches de vin rouge

le Grec souriait dans sa boutique et des agneaux tremblaient mais toi, toi, le poète désossé, le grand funambules tu te gargarisais et les organisateurs frais rasés te collaient au train , tu baignais dans des mots trop beaux pour nous, tu promettais des avenirs à nous tous: les frigorifiés du destin française

tu encourageais la fille de chambre au motel du salut perdu, tu stimulais des itinérants aux dos de velours, tu ne t’ennuyais: jamais grand flanc-mou d’escogriffe, Godin oh mon vieux Godin, nous avons perdu tes grimaces, nous avons trop couru après l’air du temps, tu voyais des anges partout, le diable te maudissait, toi et ton grand cœur, porte de grange ouverte, tu as été le fou de nous tous, le fou furieux, le dégingandé frétillant, le compositeur de foleries, le balanceur de balles de nuages, le grand prosateur de tout

Il y a longtemps que je te voyais aller et jamais je ne t’oublierai, mon serpent de vent, mon cerf volant, mon ténébreux des rivières à trois, mon enfant rosé, je vais continuer de te raconter, tu peux nier tout, tu pourras t’esclaffer encore et encore, il reste que je sais qui tu es, qui tu as été, je t’ai connu, sans que tu le saches sur les rives d’argenterie de ton coin de pays, Félix a chassé ce pays et les pitounes roulent pour toi pour l’Éternité, tu es un chinois, tu es italien et portugais, tu es de partout

tu faisais le nigaud et tu grommelais des imprécations dangereuses contre ton chef et un autre colonel, tu prenais tous les risques, tu avais ta chaloupe de sauvage, ta plume aiguisée, tes petits calepins, des carnets de notes sur la folie des mots d’amour

tu aimais nous mélanger et, l’épivardé, tu te sauvais de nous les enfargés dans les fleurs de ta moquette poétique, tu cantouquais à qui mieux mieux, démonté, défoncé tu caracolais en des rimailleries inédites et on buvais ta lamentation grise ou rose

tu voulais devenir fou le lendemain tu souhaitais prier à genoux dans la verdure d’une femme, tu aimais ta vie de fou, tu râlais pour faire taire les thuriféraires

tu es un garnement, un effronté, tu allais à la pêche aux songes creux, enfant, aux perchaudes sur le quai de ta vieille ville

tu avais tes oncles et tes tantes, tu avais tes souvenirs un album doré sur tranches

ô les photos de tes mots s’imprimaient en lettres incendiées

Godin, ô mon vieux Godin, que de chemins sous tes pas de draveur de mot bien rustres

que d’images dans ta tête blessée, que de rires étouffés, à l’école et au parlement

ton peuple mercériste était ta bande, les fidèles s’accrochaient un quête un job, tu lui trouves un radeau de vie

l’épave maladie est encore un cargo de richard, tu te moquais, tu crachais dans la soupe, tu ricanais devant le petit grand René, tu jouais la carte malice, tu léchais une souris de chocolat, tu as fait ta première communion debout en riant, tu jouais à ne trouve jamais dans les petits sentiers des forêts mauriciennes

Godin mon sacripant de Godin, tu as été une étoile filante si rare, un si soleil étonnant soleil de feu qui glace, forestier en ville, tu déroutais les complimenteurs, les élogieux intéressés tu savais grimacer aux vitrines du pouvoir, tu n’avais qu’une envie : celle des mots sonnants.»

Texte présenté sous pseudonyme au concours organisé par l’Union des écrivains (UNEQ), le café «Porté Disparu» et la SIDAC du Plateau Mont-Royal

Premier Prix, été 1997

Texte inédit

publié dans le recueil de poésie «Albina et Angéla», La mort, la vie, l’amour dans la Petite Patrie» chez Lanctôt Éditeur, printemps 1998

Transcrit par Laurent Barrière

SI NOTRE TERRE S’AFFADIT, IL Y AURA MIRON

« Si notre terre s’affadit, il y aura Miron »

Par Claude Jasmin

Texte présenté sous pseudonyme au concours SIDAC Plateau Mont-Royal

Lauréat, été 1997,

TU ES PARTI, le poète? où vas-tu aller? Gaston Miron, où?

Ne nous quitte pas , ne va pas trop loin Gaston Miron.

Tu n’avais pas fini ta besogne, poète, reste parmi nous

J’entends encore ta voix de mâche-fer, Gaston Miron le poète

Au dessus de la ville, on voit encore tes marques, tes signaux

TU N’ES PAS PARTI, le poète, pas vraiment, je t’entends encore

Tes rires à pleine gorge, tes imprécations, ta poésie raide

Reste un peu, reste à veiller Gaston Miron

Ne me quitte pas, le poète, veille sur moi, veille sur nous tous

Hante la ville, épie nos campagnes, Gaston le poète

Toi, le grand rôdeur de nos angoisses

Reste un peu parmi nous, encore un peu, juste un peu ai.

TU ES PARTI trop vite, trop jeune, tu me manques Gaston Miron

Sois le bon fantôme de nos nuits, la lumière dans nos vies

Ta parole nous hante, tes mots nous cernent encore, le poète

Mon grand disparu trop tôt, fais moi signe Miron

Miron, ta trace est partout, dans mon cœur, sur nos visages

TU N ‘ ES PAS VRAIMENT PARTI, je me souviendrai de toi

Ta frustre silhouette dans nos rues et nos squares

Mon beau bonhomme de âge, mon monument d’humanité

Gaston Miron, tu restes mon image lumineuse, mon beau souvenir

Regarde, Gaston, nous restons debout dans ton pays magané

Regarde, nous lisons ta parole survoltée, ton langage d’amour

Baptèche, Miron. tu n’es pas mort le poète le bel original

C’EST VRAI, TU ES PARTI mais je tiens ton héritage de mots

Je tiens ton regard sombre, tes cris, tes saluts, tout ton visage

Tu es présent dans nos tourments, dans nos espérances

Ton âme rôde à n’en plus finir dans notre paysage amer

Ton courage, Miron, ta musique, Miron, tout nous est laissé!

TU ES PARTI, le poète, j’ouvre ton baluchon, il y a la vie

Ton esprit plane au dessus de tout, ses grognements, ses soupirs

Ton harmonica ne rouillera jamais, flèche d’or dans nos veillées

Ta chanson d’amitié et d’amour, Gaston, je l’entends toujours

Ta complainte m’enveloppe, Gaston, me tiraille, me trouble

TU N’ES PAS PARTI, le poète, on nous a menti au cimetière

Sainte-Agathe dort mais toi , Gaston, tu es ma vigie

Tu es mon phare de poésie, tu es la mer et le fleuve d’ici

Tu es un bateau ivre de mots, un vaisseau d’or luisant

Tu restes parmi nous, tes pauvres tricots desserrés

Tu mords encore dans tes phrases de toute beauté

TU ES VRAIMENT PARTI avec ton gros dos, tes larmes sucrées

La bouche ridée, les dents serrées, les mots ouverts

Miron, je revois tes mains en ailes battantes

J’entends toujours ton rire, tes éclats, Gaston Miron

Nous écoutons tes pas dans un jardin de dentelles de frimas

TU AS FAIT SEMBLANT DE T ‘ EN ALLER, tu écris, debout, face aux vents

Pas un matin, pas un soir ne vient sans que je te vois

Les jambes écartées, la bouche ouverte, le cœur ouvert

Reste un peu encore, la nuit nous fait peur, Gaston

Reste avec nous encore un peu, répète ton hymne aux rapaillés

Redis-nous ta confiance, poivre-nous de paroles d’argent

NE PARS PAS, ne pars jamais, je te serai fidèle Miron, je t’aime

J’ouvrirai ton livre comme l’abbé un bréviaire sur sa galerie

Je te lirai encore demain et dans l’éternité

Le Saint-Laurent se sauve sans cesse, Miron, reste avec nous

Les Laurentides verdissent et puis s’enneigent, toi, reste ici

Gaston Miron, décembre ’96, m’a fait mal

T’EN VA PAS, le poète, ne nous oublie pas, l’enfirouapé

Je t’entends gueuler dans la tourmente Gaston Miron

Nous t’écoutons toujours, tu ris, tu pleures, tu fais l’ange

Tu te déguises, troubadour gercé au Carré Saint-Louis

Tu fais le clown et tu fais le sage, tu résistes et tu cognes

T’EN VA PAS, Gaston Miron, le temps de la poésie s’incruste

Donne nous la main dans le noir et gigue encore

Tes sourires sont une si belle folie dans nos poudreries

Gaston Miron, il y a des oriflammes rouges sur ta poésie

Il y a du vent, des processions, il y a ton toupet au vent

Voici du point dans ta mort, voici des bras et des plumes

Tu nous as ensemencés avec tes libertés, tes sonorités

TU T’EN ES ALLÉ pour regarder mieux tes horizons du pays québécois

Je le sais, Gaston ,je le sais, arpenteur de nos âmes

Tu es sorti du monde et tu entres dans l’univers du souvenir

Nous apprendrons longtemps tes itinéraires de beau saltimbanque

Nous marcherons dans tes plantations de mots sacrés

TU PEUX T’EN ALLER, c’est un mirage, l’illusion de la mort

Tu es vivant en Gaspésie et en Abitibi, tu bouges un peu partout

Tu restes le gigoteur, le flambeur, le bruyant marcheur

Tes semelles de neige, ton pas de boue, tes allures de grand vent

Tout nous rappelle tes grands coups de gueule dans le pays

VA-T-EN, Gaston Miron, vas-y, vase d’argile, glaise cuite, poème

Va où tu veux, ne te retourne même pas, nous te suivons

Partout, nous écrirons ton nom, dans tous les cahiers de l’espoirs

Va, le poète, l’éternité n’est rien, l’amour est tout

Et tu nous aimais, tu nous a aimés, faibles, médusés, inquiets

VA, VA, VA Gaston Miron, tu es libre désormais, tu as tout gagné!

Notre souvenir, nos haleines, nos sueurs, notre amour total.

Fin

Transcrit par Laurent Barrière