L’ANNÉE DU MOUTON QUI MORD

On aimait voir, à la « parade de la St-Jean-Baptiste » et le mignon gamin blond frisé, à ses pieds, son mouton pas moins frisé. On disait « parade » pas « défilé » jadis. Chez nous, père peureux, nous n’avions pas le droit d’aller voir « la parade du Père Noël ».  «Très dangereux, trop de foule et plein de voyous s’y faufilent pour commettre leurs larcins. » Début décembre, défense absolu donc d’aller saluer ce bon gros Santa Clauss à barbe immaculée, riant dans son haut-parleur, gesticulant ses saluts du haut de sa carriole. Nous étions tristes.

Il y avait « la parade des Irlandais » mais, enfants, on y trouvait guère d’intérêt. Il y avait « la parade de la Fête-Dieu », en juin. Cette fois, j’y avais une place d’honneur dans ma petite soutane de velours rouge, caluron sur le crâne, flambeau à la main, tenant les rubans blancs du haut dais tout de dorures qui abritait le curé tenant son ostensoir, donc le Saint-Sacrement ! Ma fierté sous les regards, au loin, de ma maman en pieuse « Dame de Ste Anne ». De mon papa en fervent « Ligueur du Sacré-Cœur.

Je n’oublie pas chaque mi-mars « la parade à Saint Joseph du mont Royal. » De tous les quartiers, dans la noirceur d’avant-minuit, montaient vers l’Oratoire, sanctuaire vénéré, des cohortes de paroissiens qui chantaient de pieuses hymnes, livret de cantiques au poignet. Mon père m’y amena volontiers dès mes dix ans à chaque 19 mars au soir. Dans la gadoue souvent, ces mâles seulement, tenaient des lampions allumés dans des gobelets cartonnés. Un fameux spectacle qui zigzaguait le long de la rue Jean-Talon jusqu’à la rue Côte des Neiges et puis Chemin Reine-Marie. Et qui m’impressionnait vu le noir de la ville.

Enfin, parlons de « la parade des parades », celle du 24 juin, afin de glorifier notre Saint Patron, Jean-le-Baptiste. Immenses foules dès son départ, rue Sherbrooke dans le bout du Jardin Botanique, long serpent coloré fait de nombreux « chars allégoriques », camions aux décors peinturlurés, cadeaux —on voyait leurs noms à chaque derrière des fardiers — des commanditaires du défilé patriotique. « Achetons toujours chez nos marchands canadiens-français » y clamait-on. On y voyait aussi, le cœur battant, les meilleurs « corps de tambours et trompettes » de nos meilleures écoles dans des uniformes variés.

Tout le long des trottoirs, et des deux cotés de Sherbrooke, des vendeurs circulaient en criant leurs friandises, on louait des chaises, des pliants et des bancs courts. Un monde dense s’exclamait découvrant tel « merveilleux » spectacle sur plateforme de camion. Chanteurs, danseurs, un folklore animé fait de groupes divers et délégués de cercles de certains quartiers —avec aumôniers rougissants batteurs de mesures endiablées— certains artistes venus parfois de très loin. n pouvait y lire « Nouveau Brunswick » ou « Manitoba » !

Une certaine année, bouquet final inattendu, stupéfiant la foule, le mouton se dressa, ouvrit la gueule et prit une mordée dans le chérubin blond frisé ! Cris du gamin. Rages et larmes du petit Jean-Baptiste, nazaréen « blond » ! Un ouvrier de la Ville en salopette grimpa vite dans le char. S’empara de la bête et la tint à bras tatoués, sous son large poitrail. Le défilé continua avec cette incongruité, cet homme anachronique qui tenait fermé la dentition du saint mouton désaxé. Ce fut une belle fête quand même !

PATER NOSTER UN SOIR À AHUNTSIC !

M’imaginerez-vous, amis lecteurs, par ce beau jour de fin de printemps bien installé dans un très « vert jardin ». Un tableau de Gauguin, du célèbre Facteur-Cheval, vrai, présent rue Chambord à Ahuntsic. Oui, un jardin « extraordinaire », cher Charles Trenet. Que de bosquets, d’arbustes, de fleurs, etc. Un patient ouvrage de ma fille Éliane, surdouée ma foi (pas comme son paternel) en botanique urbaine. J’y joue, ravi, ému, le doyen des invités, le pater noster de juin.

C’est la « fête des pères ». mais oui, une convention, pour certains une obligation quand on a tant de griefs —fondés parfois, infondés aussi — avec celui qui « jouait » malgré lui, vaniteux, le pater familias. Juste un paquet de souvenirs pour tant de vieux ou jeunes… orphelins. Ce triste mot. Orphelins volontaires parfois, assumés, suites à une bête chicane ou à une querelle grave. Cela peut survenir dans les meilleurs familles et, alors, triomphe le cri du célèbre inverti, André Gide :« Familles, je vous hais… portes closes, etc. »

En somme, c’est aussi un jour très ordinaire. Un peu tragique, par exemple, si le père est resté dans la patrie d’origine. Réalité, un fait fréquent en nos temps d’émigrations plurielles, si variées. Songe-t-on assez à ces familles cassées, dispersées, réfugiées de mille sortes ?

Eh bien, pour votre chroniqueur favori ce dimanche, rue Chambord, fut chaud et doux. Malgré mes oreilles (pires que faiblardes) j’ai écouté (oui, moi le bavard intempestif) les potins, les rumeurs, les échos…papotages divers communs à ces rassemblements familiaux. Marco, gendre et webmestre, avait cuisiné sur son BBQ, une bouillabaisse de son art (canard et poulet). Le vin rouge, mon copain cher, coulait aux gosiers et le soir se montra avec, hélas, l’heure du départ.

Bon. À quoi ça sert ? À rien. Juste un banal et annuel rappel. Nécessaire. Occasion d’en profiter. J’imaginais en ce si doux dimanche, un peu partout, dans tant de territoires de notre planète, ces millions et millions de petits et grands caucus, lourds ou légers. Avec des millions de « papas » fêtés le plus souvent maladroitement tant, par ici, hélas, les épanchements sont toujours comme encombrants, mal venus. Oui, particulièrement au Québec, au pays des hommes-de-peu-de-mots. Des « taiseux ».

Il y eut l’échange de cartes de bons vœux. Les clichés-mots « imprimés » d’avance et les souhaites écrits, plus sentis. Échange de cadeaux. Alors, dans l’air aimable du soir, entourés de tant de verdures, fusèrent des mots ordinaires, des paroles chaudes, des regards croisés sur des sourires. Des souvenirs nostalgiques. Quelques rires un peu forcés. Quoi ? Eh oui. L’amour par ici souvent bégaie, bafouille, cherche ses mots, Quand ces aveux doux sont des sortes d’obligation dont on n’a à vrai dire, aucun mérite. La réalité : On a pas choisi ses parents ! Il n’en reste pas moins que ces réunions rituelles, imposées, mais oui— sont une belle occasion de rencontres vivantes. Car je connais de « vieux » enfants, qui sont allés voir un très vieux papa, pas en bien bonne santé, à la mémoire (tragédie) enfuie…dans un refuge hospitalier. J’en connais qui sont allés faire un p’tit tour dans… un cimetière !

Je ne l’ai dit à personne mais j’ai eu une pensée attendrie pour celui-là que je fus, ce papa d’ il y a bien longtemps. Un grand con. Avec un grand cœur. Qui ne savait pas trop comment « être un bon père ». Pas d’école, ni manuel pour ce rôle si grave. Aussi, je garde pour moi mes regrets et maladresses de jadis. J’aimais. C’est tout. Cela a servi sans doute à amoindrir mes failles, mes bévues, mes erreurs. J’aimais.

IL FAIT BLANC JANVIER

Il fait blanc janvier. Voir un jeune du village au coin de ma rue, de beaux grands yeux sombres, sac d’école en bandoulière, éjecté de son bus jaune, il sourit à un matou tigré qui l’attendait. Dehors si blanc janvier avec petit mal à l’âme car je lis la Syrie ensanglantée. Maudit journal du matin, maudit téléjournal du soir. Et puis tousser sans cesse, cracher, grippé horriblement. Alors surgir aux genoux pour implorer le bon grand Saint Pierre…mon toubib à la clinique. Une fiole d’antibiotiks.

Encore, à la radio cette fois, frappes mortelles —chrétiens versus musulmans— cadavres empilés aux terres rouges briques en exotique Afrique ! Celle, désaxé, du centre. Voir des enfants estropiés, Seigneur, on a le cœur en compote. Ces journaux —salut m’sieur Taillon— suis-je masochiste, tous les matins avec ration de sangs. Turquie tiraillé, Tunisie devenue fragile…Des obus au nm d’Allah ! Partout des réfugiés entassés. Assommé encore avant d’aller dormir. Vous aussi ? Où se réfugier ?

Sainte Adèle, bel abri ? Non. Pas assez blindé et les beautés d’ici ne calment pas; telle cette très belle vieille dame, rue Beauchamp, et ce joli poupon rose en carrosse de luxe. Ou ce gras géant et ses rires tonitruants chez IGA. Au Métro, une adolescente danse sur place, sourit au commis dragueur. Mon voisin rétabli sourit à la vie de nouveau. Vive Jodoin ! Quoi, le monde ailleurs… à la page UNE, photos d’enfants syriens dépenaillés qui nous dévisagent, accusateurs. Tristesse. La Birmanie brassée dans des rues violentes. Une envie de fuir. En raquettes au fond de nos bois.

« Dieu », disait l’écrivain, « dans quel trou m’avez-vous mis ? » ( Réjean Ducharme). Il fait mi-janvier déjà, il fait blanc et froid et j’ai mal. Vous aussi ? Marcher à la poste. Des factures. Des publicités. J’ai mal à ce Liban encore mortifié. On a mal au monde. On a mal au cœur. La douleur de ces habitants-sur-pilotis, voir Bangkok-hors-touristes en révoltes. Examiner ces bouches en forme de cris en Irak à kamikazes. Djiadistes fanatiques là aussi ! Somalie ? Poitrines maigrichonnes d’enfants noirs aux écoles fermées.

Regarder ces actualités de maints sangs dans moult querelles et, dehors, beau soleil dans mon village à collines. Besoin de rire aux cabrioles d’un enfant dans des congères démolis. La charrue passe. L’ouvrier crache. Il sort sa pelle. La vie. Pourquoi le mal au monde ? Facile de fermer radio, télé ? Merde ! La misère aussi toute proche ! Ce triste jeune vagabond, rue Valiquette, qui observe une photo de palmiers. Vitrine à touristes. Songer à ma fille fragile exilée au sud. Je reste en ce « pays aux mille collines » —loin du Rwanda— où il fait blanc janvier.

Chemin-Péladeau, un géant attache sa tuque, grimpe dans son camion. Juste un homme qui va filer. En Abitibi. L’autre, son jeune frère, chômeur, reste. Déjà sans domicile fixe. Oui, même ici en jolies collines, une discrète misère. Sur la pointe des pieds. Des voisins ont faim. Rongent des freins. La honte des deux côtés avec l’impuissance. Nos routines : sortir le bac noir hier. Le bac bleu demain. Aube : voir des pistes de raton laveur. Nyctalope comme les chats. Devoir gratter la glace aux vitres de la Honda. Janvier s’en ira-t-il ? L’hiver passera, oui ? Très grippé donc mais nourri, vêtu et bien logé, l’écrivain retraité, chroniqueur de tout et de rien. Encore ça : des enfants en loques à Beyrouth. À Damas. Au Caire. À Bagdad. À Kaboul. Partout. Songer à des parents sur les plages de Palm Beach. Les veinards ! Photos chaudes sur Internet. Le journal lui : cité maganée en beau pays, Haïti, des enfants si beaux les yeux pleins d’eau !

Faut vivre malgré tout et sortir au soleil sur l’anneau du lac, y admirer un chien fou, foufou, d’un beau brun bruant. Dehors, il fait blanc janvier.

ÉMIGRER, S’EXPATRIER ?

 

 

Un loustic m’aborde ? « On vous entend pas trop l’ancien grognard ? » On connaît ce : « … devenu vieux, le diable se fait ermite. » J’ai trouvé la paix ici. Comme tout le monde, j’ai gagné de l’âge (ô Lapalice !) en vieillissant. Jeune, on ne prend pas toujours le temps de relativiser. À trente ans, échauffé de peu parfois, je grimpais dans le premier wagon de feu.

Exemple, si je n’avais pas grandi et mûri, je dirais comme Michaud : «  Les émigrants mécontents, retournez-vous en donc d’où vous venez ! » Yves Michaud n’est plus très jeune ? Je sais trop que l’expatriation non volontaire est le pire des sorts. B’en d’accord camarade Dostoïevski. Me voilà encore en désaccord avec Yves Michaud. Ce vieux grincheux resté vert, qui se méfie des « arrangements » à tout crin.

Quoi encore ? « Il faut jeter le Bloc. Adieu au Bloc. Au feu ce Bloc fondé par un Bouchard quittant ce risque (oui) du « beau risque » des Lévesque-Mulroney ! La fédérastie « du NEUF CONTRE UN » corrigée, atténuée par le Bloc nuirait à l’indépendance. Oui. Elle améliorait le régime fédéral ? Vite, dit Michaud, jetons la patente nommé Bloc. Les Communes à Ottawa ( avec Rouges ou Bleus, Harper ou Trudeau) doivent se montrer vrais. Cela sans le Bloc maudit comme pion-surveillant…qui les rend hypocrites, menteurs, au moins prudents. Michaud : «  Le Bloc doit débarrasser la place ! » Et puis les temps changent : désormais sans l’aide des Québécois, une majorité « anglo-anglo » peut se constituer à Ottawa. Plus de rôle pour le Bloc.

Okay, fini d’améliorer la fédérérastie canayenne, machine à nous diluer. Ce 1867 fut un appareil vicieux organisé sans notre franc accord. Une année maudite. Vouloir en célébrer les anniversaires relèveraient du masochisme. Donc, l’indispensable Robin-des-Banques, affirme : faut jeter le Bloc ! Et du même souffle —ce preux chevalier des petits épargnants— recommande (faisant hurler les racistes à la Mordecaï Richler du journal The Gazette) que… nos émigrants « à religions variées », qui refusent de s’intégrer, n’ont qu’à décamper. Rentrer au pays de leurs origines. » Bang !

Propos de bon sens, non ? Qui nous change des « ceuxze » qui coupent des cheveux en quatre. Michaud contre la langue de bois. Tenez, venez à Paris, petit portrait, en mai 1981 et voyez un Michaud brillant de culture-à-citations, un peu cuistre. J’y suis l’invité d’honneur pour « Prix France-Québec » ( La Sablière). Chic appartement du digne et noble Grand Délégué qu’il est. On dirait un ambassadeur. Mon Yves, grand’prêtre des cérémonies, garroche ses assertions. Impertinentes ou non. Un marquis à Versailles ! Avec ma Raymonde, ouvrant grands les yeux, je me sentais loin des ruelles de Villeray.

Ce patriote émérite, rencontre plus tard un gouffre écoeurant. Une infamie grossière, cogitée par Lulu-la-Canne, va le cogner, l’insulter. Lucien Bouchard —quoi le piquait, quel rancoeur sombre et secrète ?— va dénigrer en chambre un Michaud « antisémite » ! Pour d’ironiques vagues facéties sur « sa chaise de barbier », le vote est pris et l’homme est déchu ! Malgré —plus tard— les excuses des députés bornés, Michaud ne s’en remettra pas. Avec raison. Ces moutons de Panurge m’avaient dégoûtés.

Je voulais, ici, pour l’édification des Laurentidiens, saluer un esprit libre. Hélas, son courage n’est pas d’un diplomate. « Adieu le Bloc » et « expatrions nos nouveaux-venus » si la « Chartre-Drainville » les rebute…Aïe, cher Yves, à quel âge vieillirez-vous ?

 

OÙ EST-CE QU’ON IRAIT B’EN ?

Désormais, à Los Angeles ou à Paris, à Montréal ou à Sainte-Adèle….le jeune oisif ( en congé des Fêtes ou en congé des vacances) n’a qu’à presser des boutons sur une manette et il trouve de quoi se divertir. Sans oublier la navigation « universelle » ma foi, sur les innombrables réseaux d’Internet.

Je suis devenu ado après la guerre de 1945, c’était le désert. Les samedis —mais souvent à quinze ans on détenait un p’tt job mal payé— les dimanches surtout dans ma bande c’était un lamento, l’antienne inévitable avec les mains au fond des poches (jamais bien garnies de sous ) : «  Qu’est-ce qu’on ferait b’in ? Où est-ce qu’on irait, donc ? »

Alors, nous allions au cinéma. On nous laissait entrer —« les interdits »— par exemple là où c’est un magasin de meubles, au p’tit Boiler ( on y bout, hein tit-Yves?) sur Saint-Laurent, coin Beaubien. En s’y rendant, à ses vitrines, on admirait les légers vélos importés d’Italie chez Baggio (qui vient de fermer). Ou bien on se rendait au cinéma Empire —le gérant « Passez vite »— juste en arrière de la Gare Jean-Talon.

Chanceux, en belle saison, nous avions souvent ces concerts de musique « live » —de fanfare, de cirque aussi. Bancs offerts tout autour du kiosque du cher Parc Jarry; avec bonnes brises souvent et, pas moins souvent, à fleureter, bien jolies filles de Villeray !

« Qu’est-ce qu’on ferait ? » C’était un si beau si chaud samedi de juin ! Sauvé ! Voici encore une troupe de baladins, pour un show gratis au milieu de la cour de l’orphelinat St-Arsène, rue Christophe-Colomb (et devenu le Patro-Le-Prévost). Grande joie de voir tant de trapèzes, de cerceaux en feu, d’échelles mobiles, de bêtes sauvages, de fouets agités, d’anneaux suspendus et tant de costumes bigarrés.

Bien entendu, il y avait parfois …flâner. Rien faire. Traîner. Nos mères : «  Vos leçons sont bien apprises, vos devoirs…? » Merde, cette scie ! Zut, ces remontrances ! Comment, fuir ces mégères ? Sans hâte, retourner voir les rares animaux empaillés, les vitrines d’insectes —toute cette mort animale— plus que modeste « musée naturaliste » des Clercs de Saint Viateur. Au grenier de l’Édifice pour « Les sourds et muets », rue St-Laurent et De Castelnau; depuis peu devenu un bloc de condos neufs.

Parfois on tentait —vainement— d’entrer au Rivoli (devenu un Jean-Coutu), au Château, au Plaza (devenu studio de télé), au Ritz ou au Beaubien. Difficile : la peur des inspecteurs chez les gérants froussards, que nous maudissions. La biblio publique, hélas, restait fermé les dimanches, point de B-D. Où aller ? Aller sneequer aux funérailles grandiloquentes fréquentes —orphéons bruyants, pleureuses— de nos Italiens du quartier nous lassait. Fiole de rouge pas cher à la neuve Casa Italia ! Y étions « personna non grata » ! Cette Casa voisine de l’église « orthodoxe » où se rendait notre camarade René Angélil (de St-Vincent-Ferrier). Nouvelles tentatives à cette Casa où Mussolini trônait en immense médaillon doré à l’entrée mais le maître d’hôtel bloquait le passage arrière : « Pas de vino, non ! No, les tits-culs et ouste ! »

Maudit verrat où aller ? Redire qu’en ce temps-là, ni web, ni net, pas même de télé Rien !Tiens, « egg-rolls » en vente chez « Vénus » sur la Plaza (pas encore baptisée). En y allant, apercevoir dans la vitrine du libraire Raffin —en 2014, Raffin y est toujours— un nouvel album : « Lucky Luke ». Achat en bande et départ pour lire ça sur le balcon à l’étage chez Tit-Yves. On se retrouve comme dans les branches d’un peuplier géant, forêt au dessus de chez l’actrice Melle. Theasdale qu’on entend à la radio.

 

 

 

AH ! LE TEMPS DES FÊTES

Albina Prud’homme-Jasmin, ma mémé ( côté paternel) nous attendait toute la tralée. Elle habitait Villeray comme nous. Trois coins de rue. C’était une bien « vieille » fée mais nous avions hâte de nous y rendre pour son grand repas décoré du Jour de l’An. Surtout pour les belles étrennes qu’elle nous ferait encore « la môman, (une veuve riche) de pôpa « . La seule authentique « bourgeoise » de nos modestes familles ouvrières.

Papa —endimanché, son long manteau de drap gris, son chapeau de feutre, ses belles guêtres, son foulard de soie blanche, ses gants de « kid »— sortait de la « shed » la grande « sleigt » toute blanche sur ses glisses hautes de tubes métalliques courbés. Un luxe pour les plus jeunes, Raynald et Nicole. Hâte d’abord de revoir le fabuleux grand sapin de « mémeille-la-riche. Pas peureuse comme son fils, Édouard, mon père, les lumières abondaient. Vrai éblouissement dans la fenêtre à vitraux de ion salon. Salon à la cheminée foyer artificiel — où roulait une lumière rouge sous des charbons de verre bleu ! On se pâmait face son arbre archi-décoré : boules de fantaisie, glaçons sans nombre, guirlandes variées, et un ange tenant une lumineuse étoile (de Betléem) au faîte du haut sapin. Fête visuelle ravissante pour mômes pauvres.

Au pied de l’arbre —imaginez nos regards anxieux— immenses boîtes bien scellées, aux papiers métalliques reluisants, aux rubans de soie, avec pompons fleuris. Mystère des cadeaux, toujours fabuleux chez Grand’maman Albina. Elle habitait avec son « vieux » benjamin, l’oncle Léo, cantinier au CiPiAr (C.P.R.), avec la tante Rose-Alba, statuesque —du Maillol— bonne femme. Aussi les deux rejetons, cousine Marthe-la-timide et Jacques, cousin-mutique. Dans sa salle à manger décorée de jolis rubans, c’était…un véritable banquet de gourmets. À la fin, offre de pâtisseries exotiques, inédites pour nous chaque Jour de l’an.

Alors venait un petit moment douloureux pour nous, les enfants, la maudite récitation apprise par coeur à nos écoles. Avec écoute obligatoire des adultes, les pauvres. Au boudoir comme au salon, la soirée se terminera par les inévitables « chansons à répondre » du temps. Ovila le « helper » de l’oncle-des-trains, bouffon dynamique ( sosie du maigre dans « Laurel et Hardy ») chantait (gueulait !). Il s’accompagnait avec son « ruine-babines ». Aussi sa « bombarde, une guinbarde. Oncle Léo osait des histoires un peu cochonnes, mémé fronçait les sourcils: « Voyons Léo ! Les enfants !  » Tard, endormis, on espérait rentrer car on avait hâte à demain et jouer avec ces étrennes. Moi, avec ( une année) ma longue luge (traîne sauvage) de six pieds au beau coussin vert !

Quand cette généreuse « mémeille » mourut, en 1942, le Jour de l’An sera différent, bien plus sobre, « sans arbre illuminé  » à notre logis. Et quand nous seront des « enfants partis », mariés la plupart, on parlera encore de ces fêtes chez grand-maman-la-riche. Ô nostalgie ! Maintenant ? Songer à tous les gens très âgés et solitaires parfois. Souvent « placés’ dans un HCLSD, ou quelque abri-hospice-résidence. Ils guettent une visite…qui ne viendra pas toujours ! Devoir rester seul ce jour-là à contempler des photos, à se souvenir ou à murmurer avec la radio des airs archi-connus. N’oublions pas les anciens. Certains iront à une sainte « messe », ils écouteront les cantiques usés. Ils jonglent celles et ceux (salut Jacques Brel) « qui vont et viennent, du fauteuil au lit et puis du lit au fauteuil » ? J’ai souvent illustré cette mémé-Albina, parler de nos morts c’est les faire revivre. Les ressusciter. Je m’ennuie de cette « vieille fée » ! Du temps achevé à jamais où on se faufilait entre les nombreux tramways,Du temps où on l’embrasait (en grimaçant) cette veuve « en moyens ».

Albina morte, nous avions eu droit à un chalet d’été, avec une grande balançoire, à une chaloupe « verchère » —transformée en voilier avec les draps volés à maman pour explorer les îles au large du Lac des Deux-Montagnes. J’ai pondu 80 demi-heures sur cet héritage ; « Boogie-woogie ». Une série de télé où un élève sortant de Lionel-Groulx, Marc Labrèche, incarnait avec talent « bibi », Ado rêveur. Je me questionne : « Pourquoi Radio-Canada ne passe jamais (en rafale), ce feuilleton qui raconte ces étés à ces « chalets garnis de moustiquaires anti-maringouins » et ces mères « veuves-d’été ? Fameux cadeau des Fêtes, voulez-vous écrire à la SRC ? Je vous dis «  merci », d’avance.

 

CHÈRE « TABLE-DE-CUISINE » !

Le lieu par excellence pour communiquer, non? Entre frigo et cuisinière. Ce meuble fut « central » longtemps dans les téléromans. Jeune, nos vies tournaient autour, un, du lit ( oh!, dormir) et, deux, de cette chère table (Ah!, manger). Manger ?, oui et aussi faire nos devoirs, étudier nos leçons. Ne pas oublier : pour jouer en famille les —toujours trop nombreux— jours de pluie. Support à quatre pattes, indispensable, avec ses chaises tout autour.

Cette cuisine, ce lieu comme sacré, si précieux pour nous « tenir » ensemble, la famiglia. Table vénéré pour les congés aux les jours de mauvais temps, tempêtes d’hiver ou jours de pluies —fines ou torrentielles. Horrible empêchement d’aller jouer dehors certains samedis ou ces dimanches tout gris aux nuages menaçants d’ondées, jours à la lumière chétive, rare.

Alors, soudain, maman nous apparaissait —sans son tablier— pour nous inviter à la table-de-cuisine. Elle avait sorti, excitation de tous, les jeux de société. Il y en avait toute une pile au haut du placard de sa chambre.

« Au jeu ! Au jeu, les jeunes ! », s’écriait-elle. Cela nous stimulait, d’abord la vue de ces « jeux de table », aux boites colorées. Ces joutes avec exclamations, cris et rires —rivalités de surface aussi— nous réjouissaient. C’était, assis en rond, des sorties bienvenues, l’échappatoire béni, des heures d’ambiances joyeuses. Vive les jeux aujourd’hui ? Venu à mon magasin de L’École de l’Hôtellerie, rue Lesage, je rencontre un ex-camarade, brillant réalisateur de télé ( Jean-Yves Laforce) et il me confia : « Difficile de réunir les enfants grandis, ce qui nous a aidé ? Les jeux de société. Nous bavardions alors, réunis enfin autour de la table de cuisine. » Laforce ajouta : « Les jeux inventés par ton fils, Daniel, y contribuaient ! » Oh, fier le « pôpa » de l’inventeur de jeux, savez vous ? Oui, je vais en profiter pour faire une annonce commerciale : Ces temps-ci, Daniel Jasmin —en prévision du temps des cadeaux des Fêtes— fait installer en magasins son nouveau jeu « Défi chronologique ». Il me l’a fait testé et j’ose: amusement garanti. Son jeu, « Défi chronologique » est aussi fort instructif et d’un récréatif stimulant.

Il y a un rival : les jeux électroniques ! Qui sont plus stressant et utilisables en solitaires bien souvent, contrairement au jeu de type « Défi chronologique ». Avec ce dernier, pas de pow-pow ni bang, t’es mort ! », nulle agressivité à prévoir à la table-de-cuisine. Juste du bon et agréable espace pour causer, pour rigoler, pour échanger potins et échos, même pour se livrer aux nécessaires confidences.

«  Défi chronologique », c’est du divertissement humain, sans monstres, sans menaçants extra-terrestres, ni mitrailleurs modernistes, ni fantassins pour totale extermination. Le jeu électronique est un redoutable concurrent certes mais il n’offre pas la —si utile, si humaine— convivialité. La chaude réunion pour les jours de mauvais temps —ou de beau temps. Ce dernier-né tout frais de mon fils a été conçu (cette fois pas pour de jeunes enfants) pour de jeunes adultes. Et aussi pour de vieux adultes (comme moi).

Évidemment, pas de comparaison entre ce jeu nouveau « Défi chronologique » et notre chéri tout simple « Parchesi » ! Ou encore avec « Serpents et échelles ». Non, beaucoup d’eau a coulé sous nos ponts depuis nos rires et nos cris de jeunesse, rue St-Denis, à la table de cuisine. Merci table emblématique s’ouvrant avec panneaux pour notre « bande des 9 ». Table magique où maman exhibait des présents à gagner grâce au vieux jeu du « Bingo ». Cadeaux à cinq cennes ! On y gagnait cinq klendakes chinois ou des négresses de réglisse, ou bien des mini outils de chocolat, des boules de coconut. Ou encore des babines, grosse prothèse de cire rouge. Ou à mâcher en gomme-baloune.

 

 

 

VOYAGER, PARTIR, REVENIR ?

« Le monde a changé tit-loup », chantait en effet Dubois. Les jeunesses désormais voyagent. Autour de moi, Simon Jasmin, petit-fils, revient de Bogota, était à Dubaï, il y a peu, qui revenait de Bruxelles, eh ! Le prof de musique, Gabriel, autre petit-fils, visitait l’autre été Hawaï, s’en ira « vacançer » en février, à Saint Barthélemy. En juin, mon Laurent, expert en « saisie électronique d’images » (!) est rentré d’Istanbul, en Turquie, les yeux lumineux !

Moi ? Sédentaire crasse ? Bien, là, devant moi, un fabuleux voyage, très éblouissant. Sur la table à manger, un simple cactus qui soudain fleurit en mini « lys » tout de blanc et de rose ! Les fines étamines d’un rouge si vif dans les mini-cornets immaculés blancs, ces minces filaments cramoisis, fuschia (?). Hypnotisés, nous rçevons, elle et moi, on ne se lasse pas d’admirer. C’est une sorte de voyage, non ?

Amis, lectrices, lecteurs, il y a un moyen si facile de partir, de visiter le monde, de voyager et sans que cela ne vous coûte un seul sous ! Une façon formidable et, qui plus est, vous pouvez n’importe quand suspendre votre expédition à l’étranger, rentrer chez vous, reprendre votre existence normale et, paf !, repartir à volonté. À votre très libre gré.

Ainsi, tenez, j’en reviens, j’ai pu aller dans le « far west » de Moscou. Oui, oui, j’ai pris connaissance intime avec ce vaste pays froid qui allongeait l’URSS jusqu’en Chine, en Mongolie, aux frontières du Japon. Pour cette expédition fabuleuse J’avais, gratuit aussi, un fameux guide ! Alexandre Soljenitsyne, sa prose est d’un calibre parfait et avec lui, j’ai pu examiner avec horreur tous ces camps de détention staliniens, ce sinistre « Archipel du Goulag ». Voyage inoubliable.

En quelques mois, sans quitter Sainte Adèle et ma rue Morin, j’ai voyagé un peu partout et mon budget en a été préservé, intact, vraiment inentamé malgré les distances. Aussi, je ne cesse pas de m’interroger : pourquoi donc —oh oui, pourquoi ?— si peu de lecteurs dans notre monde ? À ma piscine de l’Excelsior, chaque jour, dans les chaises-longues de la jolie serre, voir tant de gens qui ne lisent pas ! Dans les salles d’attente des cliniques aussi ! Un profond mystère à mes yeux. Après tout, sur deux Québécois, il n’y a qu’un « analphabète fonctionnel », non ?

J’ai donc beaucoup voyagé (merci Kindle, adieu biblio !) ces derniers mois. Avec l’effrayant témoin du nazisme, Élie Wiesel (« À Coeur ouvert »), avec ce nasillard troubadour du chant « country USA », le Bob Dylan (« Chroniques »), avec mon cher Pagnol (« Confidences »). Avec René Fallet pour mieux savoir l’étonnant Brassens ( « Georges Brassens »).

Avez-vous bien compris ? Pour me rendre à Sète, pays de Brassens, ou à Paris, ou à Marseille chez Pagnol, ou en Russie ex-soviétique, combien cela m’aurait coûté ? Des fortune n’est-ce pas ? Et, savez-vous le plus beau ?, j’ai voyagé sans les sacrées contraintes, les inévitables : bagages mal faits, rares et ruineux taxis, aéroports bondés, files d’attente, parfois hôtels s’avérant minables, des lits bossus, des punaises descendues des plafonds ( Istanbul !). Oui, lire c’est voyager en tout confort, dans un bon fauteuil, chez vous, à l’abri de tout et peu importe la météo. Je vais le dire, le proclamer même : ceux qui se privent de cela sont des misérables. À plaindre. Je vous quitte, je repars, j’ouvre mon « e-book », pour voyager « dedans » le fameux bédéiste Gotlib, j’ouvre, page UN : « J’existe, je me suis rencontré.»

Je repars en voyage, au revoir !

 

 

 

AU MILIEU DES BÊTES !

Autre « tour de machine », donc. On roule sur la 50 à partir de Mirabel et on file d’abord vers Lachute. Ensuite, région de Montebello, on arrive à cet étonnant zoo naturaliste. Zoo sans aucune cage. Vouloir circuler dans les sentiers boisés d’OMEGA. On y est donc et, mais oui, on ne sortira pas de « la machine ».

Courrez-y, l’automne achève, ça fait du bien de se plonger une centaine de minutes au moins dans la sauvage nature, au milieu des cerfs. Des daims, des paons ?, que sais-je? Des grands élans et autres bêtes de notre patrie. En ce temps de la chasse, combien de « disciples de Saint Hubert », vont revenir en ville « bredouillards », sans même avoir pu apercevoir un chevreuil ? Alors qu’ici, à Omega, dès le premier passage-grillagé, vous attendent tout de suite un lot de cerfs, parents et rejetons. Tous friands de vos…carottes ! On peut en acheter au « chalet central » —on a mangé de bons hot-dogs italiens !— à l’entrée du site; achat aussi de ces « kodaks » jetables.

Ce sera ensuite le défilé toujours impressionnant, comme majestueux, de ces habitants à poils : chevreuils aux gabarits variés, gros orignaux plus rares, boucs sauvages aux cornes étonnantes, un grand nombre de gras sangliers, des oiseaux sauvages autour de mini-lacs et puis plusieurs loups d’un beau blanc, à la fin, des ours noirs en quantité appréciable. Le parc Omega se divise en une vingtaine de sites. On y suit des cartons fléchés, c’est partout la beauté forestière, ce calme qui réconcilie avec la vie vive.

La guichetière nous avait prévenu : c’est le temps du rut, n’ouvrez pas trop grandement, les fenêtres de votre voiture. Des orignaux surtout pourraient devenir encombrants ». Nous étions prudents et l’ouverture des fenêtres était calculée. Laisser passer une seule …carotte…et puis une autre. Calculs et frissons. Oh les goulues bêtes avec leurs grands et sombres et si doux yeux ! Les noirs museaux tout mouillés, les langues si rouges. La beauté sauvage, la nature et ces intenses plaisirs des proximités.

Étonnant aussi de voir tant de volières naturelles —des bernaches ?— oiseaux de grisailles variées, géants grignotant quoi ? Larves, vers, coquilles ?, en divers marais ou vastes étangs. Soudain, un orignal détale, mystère. Soudain des cerfs jumeaux refusent de dégager notre sentier; attente acceptée. Ici, des loups dorment dans leur blancheur immaculée, là, un énorme sanglier, mufle bas, cochon velu et si gris, trottine en vitesse collé à notre carrosse ! Kodak : clic, clic ! Debout, un des noirauds, ours géant, exécute des figures d’un « cirque du soleil improvisé ». Vive Omega !

Le surlendemain, envie de revoir à l’ouest de Mont Rolland, notre si jolie Doncaster. Le site aménagé est gratuit d’accès aux résidents des lieux. Youpi, hein, les « séraphins? » Elle est toujours là et nous marchons le long de sa vivante coulée, couple enchanté d’un si beau soleil. On y a revu ses cascades bruyantes et on a grimpé sa lente montée toute en douceur, nous aimons ce site de paix rupestre. Des pique-niqueurs se redressent, nettoient leur table, remballent restes de vivres et…petits galopins. On s’agite car une rumeur grandit : on vient de voir un ours noir et il « valserait » du coté de « La cabane à Eddy ». « Raymonde, on y va voir ? » Non ? Ce temps de rut ! Chez feu-Eddy, la Doncaster se jette vibrante de rapides dans les bras de la Nord, tout au flanc du « P’tit tain ». Le bonhomme «  Galarneau » tombe à l’horizon, on rentre.

 

UN JOUR D’HIVER DE 1945 : DÉCOUVERTE DE SAINT-SAUVEUR !

Nous voyez-vous tous, tel le gang d’apôtres d’antan, nous amenant à l’heure du lunch, à un resto de Bordeaux ? Tous nous avons 82 ans, des p’tits vieux » qui furent de jeunes collégiens du Grasset. Ce « repas annuel » est un rituel installé par le dévoué Jean-Guy Cadotte, diplômé en sacerdoce. Ce vendredi récent donc, nous n’étions plus qu’une quinzaine ! Un temps, nous étions 35, puis 25…La mort….faucheuse sans pitié.

Pouvez-vous imaginer le flot des bavardages, aussi du radotage; mais quoi ?, on aime se re-re-remémorer des moments chéris, des profs aimés —« bons Messieurs de Saint-Sulpice »— d’autres « moines », les sévères et méchants. Confidences graves car certains regrettent leur orientation, Des aveux d’une voix cassée. Amers regrets d’un pharmacien, un ingénieur. Même un « missionnaire d’Afrique » !Silences, malaises. Soudain, au dessert, mon « petit camarade » l’avocat Roger R., nous fait nous souvenir du ski à Saint-Sauveur. À 15 ans ! L’autobus loué. La journée « de rêve » dans les Laurentides bien loin des rues cimentées, des tassements serrés des maisons de briques rouges. C’était la découverte d’un monde nouveau et ce vendredi-là nous nous souvenions de la beauté du vaste ciel et des innombrables collines.

Aussi du câble, rugueux « remonte-pente », nous conduisant au haut des pistes, 68, 69, 70. Ces ciels dômes infinis chers garçons de l’asphalte répandu partout, du macadam. J’ai rappelé à mes commensaux certaines de nos ballades hors pistes, loin de « La vache qui rit » à mi-côte. On s’aventurait dans des sentiers où les conifères se garnissaient de magnifiques meringues à la blancheur aveuglante.

Émus, on s’en est rappelé de ce silence, de cette solitude qui donnait une envie de prier et le goût du sacré. Ainsi, ce vendredi midi, soudain des yeux un peu mouillés, nostalgie de l’hiver de 1945. Nous, jeunes impatients au coin de la rue Saint-Hubert et Crémazie et l’autobus loué qui surgit enfin, joie folle, on monte pour Saint-Sauveur ! Okay, maintenant, voyez-moi, un samedi tout récent, et encore à Saint-Sauveur. Votre chroniqueur, mis sur son 36, déguisé en « officiant » mandaté par le « Ministère de la Justice », sérieux, je vais célébrer des noces. Celles du frère de ma bru, Murray Lapan (un prof et frère de ma bru). Ah ! moi qui voulait faire un « prêtre » à 10 ans, j’étais servi. La mariée (Claire Brossoit) inventa un « cérémonial géologique » en parallèle à « ma » grand’messe laïque » (air-terre, eau et feu). Soudain, au moment des vœux éternels, de l’échange des anneaux, du baiser rituel, j’ai levé les yeux du jardin du bout de la Montée du Lac Millette et… j’ai revu les côtes de ski de Saint-Sauveur, revu en cet hiver de 1945, la découverte fascinée des collines, des sentiers de sapins recouverts de jolis meringues.

Enfin, courez voir la surprenante, fascinante, envoûtante surdouée Hélène Bourgeois-Leclerc, chez Duceppe (« Vénus de vison » ). Toute la salle était éblouie jeudi soir … et vendredi midi, la faim, aller s’asseoir au cher vieux « Petit Chaudron » de Sainte-Adèle. Redevenu le même. Comme en hiver ’45. Très goûteuse soupe au chou, puis l’omelette au fromage « bien baveuse », de fraîches frittes. Dessert : leur tarte au sucre d’antan. Yam !