le jeudi 20 décembre 2001

1-
Première vraie neige hier soir, tard. Lumières clignotantes dans la rue. Par la fenêtre, je vois armada miniature; déneigement déjà ? Je vois une masse métallique sombre stationné au bord du trottoir, charrue fixé, ronronnement du moteur, grondement sourd, grosse bête qui va bondir, des phares, des clignotants jaunes et rouges, sur les côtés, sur le toit, lumignons dans la nuit. C’est joli, reflets dans mes cèdres saupoudrés d’ouate. Me sens comme Truffaut dans « Close encounter… » fasciné, ébahi. Grand bébé, vieil enfant !
2-
Aile se lamente hier: « Noël: un commercial à n’en plus finir ». Vrai. On s’adapte en rechignant.
Les cadeaux ? Mon Dieu, à qui, et quoi offrir ? Je fais des chèques depuis des années. Ainsi, leurs choix, de l’argent quoi, aux deux enfants et aux cinq petits enfants. Facile ? Oui, paresse? je sais bien. L’idéal ? Y réfléchir, questionner subtilement, observer amoureusement et puis surprendre. Mais c’ est plus compliqué. Oui, paresse. J’ai un peu honte.
Aile et moi, une vieille entente de jadis, jamais de ces cadeaux rituels aux Fêtes. Non.
Le cadeau puisque « chaque jour » est une fête, un Noël, vrai pour des amoureux: Aile, elle-même, le plus beau des cadeaux. Pareil pour elle. C’est Aile qui le dit.
Que d’elles, que d’Ailes hein ?
3-
Lu en attendant d’entrer au magasin de « l’école des chefs » ‹poulet farci, canard, tourtière‹ « À ce soir » de Laure Adler, vue au canal TV 5 au « Cercle de minuit ». Fini de le lire vers 20 h, après souper. Laure a perdu un petit garçon, Rémi, vraiment tout jeune, deux ans ?. Une sorte de pneumonie fatale, mystérieuse. À ce soir raconte le douloureux souvenir de cet été effrayant où elle et son compagnon de vie vont et viennent sans cesse à l’hôpital pédiatrique à Paris. Un livre certes émouvant mais mince. Un faux 250 pages, c’est gonflé. Pages blanches, espaces larges. Raymonde a pleuré en le lisant avant moi. J’ai été touché , le sujet est si triste: la mort d’un enfant. Pas bouleversé. Adler y est sobre, c’est bien, trop pudique…pas de générosité, dirais-je. Elle file tout droit, dans ses larmes, sa détresse et nous accorde bien peu d’informations. Sur son travail, sur elle, sur « lui », sur l’enfant condamné, la gardienne, etc. C’et écrit avec art cependant, avec des trouvailles littéraires bien amenées. On y trouve aussi des infos terribles ‹ses crises de fureur face à ce désordre hospitalier, oh !‹ sur le monde médical. Oh mon Dieu, c’est donc partout pareil , les urgences…lentes, les médecins froids, pressés, distraits…Misère !
4-
Un père Noël du Complexe Desjardins raconte à « Montréal, ce soir » les gens pressés, les parents à la course, le temps qui court, vole…Un vieux bonhomme étonnant. Je questionne Aile: « Toi, tu y as cru longtemps au bonhomme de Coca-cola ? » Sa réponse: « Non, un jour, veille de Noël, je dépose ma poupée au pied du sapin et je dis à ma mère, « je veux que le Père Noël sache bien que j’en ai déjà une, que j’en veux pas deux, qu’il doit m’apporter autre chose ». Ma mère dit:  » Voyons, inutile, il le sait bien, il sait tout ». Alors j’ai compris que c’était impossible cette mémoire pour des millions d’enfants dans le monde, que ma mère mentait. Et j’ai cessé ainsi d’y croire. J’avais quatre ans ? »
Elle me questionne et je découvre que chez nous, pas de bonhomme Noël, il n’existait pas. On n’en parlait même pas. C’est bien, non ? Mon père ne parlait que du petit Jésus et installait sa crèche compliqué dans la fenêtre du salon où il n’y avait jamais de sapin. Que cette crèche élaborée. Comme je le raconterai demain matin à CKAC, il y avait l’énorme sapin décoré chez mémeille Jasmin la riche veuve. Une splendeur à nos yeux, son sapin.
5-
On a viré le gras tribun démagogue, André Arthur, à Québec, pour le remplacer par l’ex-mairesse de Sainte-Foy. Dans la rue, un très jeune questionné m’étonne agréablement à la télé hier: « Le monde des médias me surprendra toujours et je veux pas trop m’en approcher pour pas troubler ma quiétude ». Paf ! De même, d’une seule « fripe ». Soudaine belle espérance en la jeunesse d’ici s’ils sont nombreux de cette farine.
6-
L’auteure de « Putain », Nelly Arcand, un pseudo, veut faire machine arrière subitement ! La Presse de ce matin publie son long plaidoyer très pro domo : « je ne suis pas ce que l’on pense ».
Quelle connerie. Elle a écrit sa confession-analyse au « je », elle a minaudé aux interviews, genre: c’est moi et c’est pas moi. » Voilà qu’elle tente à cette heure de passer pour innocente de son écrit. Franchement !  » Je suis pas putain », clame-t-elle et une photo énorme la montre, nombril à l’air, faisant le jeu de ce qu’elle condamne:  » la marchandisation du corps féminin. Paradoxe, contradiction, trop tard pour sortir d’une confusion qu’elle a entretenue bien commercialement. Nelly est-elle sotte ?
7-
Paraît que « Tourism », prochain film de Lepage illustrera le monde des « corps » en vacances dans des « clubs ». Ah ! La sauce-Ouellebec (« Plateforme ») s’allongerait donc partout. On verra bien. Vision toute autre ? Je viens de lire « Hauts lieux de pèlerinage »(Flammarion), plein d’ilustrations qui vont de ce fameux Saint-Jacques de Compostelle (à la mode ces temps-ci dans le milieu des artistes) jusqu’à Fatima, Lourdes, Notre-Dame de la Salette, etc. etc. Images étonnantes, texte niais et fade (Martineaud et Moreau). Papa aurait aimé lire et voir ces reliques, vieux os, crânes, « le nombril de Jésus », oui, oui, le c¦ur du curé d’Ars et autres facéties d’une religiosité imbuvable. Un monde carnavalesque stupéfiant. Un commerce à indulgences éc¦urant. L’exploitation des infirmes, des malades, des désespérés. Laure Adler raconte dans son « À ce soir », son recours aux dévotionnettes et même aux médiums, sorciers,
pratiques occultes, etc. Un très bon passage de son livre . Elle en a honte mais elle dit bien qu’en état de désespérance, tout devient un secours plausible. Tristesse. Et je dis à Aile: »tu sais, toi gravement condamnée , ma foi (!), moi aussi, j’irai à Fatima, à Lourdes. La confiance, la foi totale, sincère, peut faire changer un métabolisme et, parfois, guérir, non ? » Elle reste songeuse ! Le livre raconte aussi Rome aux 365 églises-à-reliques, Jérusalem aux « lieux » évangéliques sur-exploités, pour touristes chrétiens ! Curieux: plein de vierges Noires (Éthiopiennes ?) dans maints lieux de… pérégrination. Marie en négresse ! Bizarre non ? Renan, Taine, d’autres laïcistes affirmaient: « l’ouvrage du démon ces piéticailleries ! » Les réformistes protestèrent aussi, bien sûr face à tous ces papes complaisants du « marketing » primaire religieux. « Le nombril de Jésus » Non mais…! On a parlé jadis de son « saint prépuce » !
8-
Je ne cesse pas de lire, livres et revues françaises, sur les dangers du racisme., J’y voyais une sorte d’obsession. Je prends conscience maintenant (autres livres lus) que l’élite ‹écrivains, intellos, journalistes, profs‹ française a très mauvaise conscience, une lourde honte collective, face aux tolérances de l’antisémitisme ardent de (pères et grands-pères) la France d' »avant » et de « durant » l’occupation des Allemands nazis. C’est de cela, de ce poids accablant sur la conscience nationale, qu’elle parle sans cesse au fond. Idem sans doute, en pire, en Allemagne.
9-
Mon tit-Paul Buissonneau, vieux stentor toujours énergique, hier avec Claude Charron à Canal Historia, que je regarde très souvent Paul raconte La Roulotte des parcs à ses débuts et dit de moi: « Eh oui, Claude était mal pris, jeune chômeur…il est venu m’aider aux costumes, aux décors… ». Eupéhmisme: son théâtre ambulant m’a aidé de mille façons. C’était une « école » de vie, de générosité, d’initiation au monde réel, ces enfants-en-ville, l’été, privés de rêves, d’images.
10-
Minou Pétrowsky, mère de Nathalie, à Cbf-fm, démolissait complètement le film « Le Seigneur de anneaux ». À l’entendre, m »explique Aile, c’est un navet, que des bagarres, des effets agressifs, des truquages infographiés , des décors-maquettes trop visibles, bref un film stupides, des guerroyages sans fin. Eh b’en, cela avec une fortune colossale. Les ados du type de mon petit-fils, Simon, amateur de moyennâgeries chevaleresques vont-ils, eux, mieux apprécier. Je le questionnerai au Jour de l’an.
11-
Christiane Charette à sa dernière performance…patate, le vide, l’échec ! Embrouilami avec le « cantiqueux » sympa Desjardins… Platitudes soporifiques avec l’acteur exilé à New-York, Lothaire Bluteau tot mélamgé, confus à l’extrême, et « song in english » avec un Comeau sérénadeur venu de Bathurt au New-Brunswick… Une heure plate. Hélas. Toute la saison, Charette a su faire voir des mélanges d’invités formidables. Dommage pour hier soir, un adieu ennuyeux !
Quand je bloc-note sur télé, comme ici, ça me rappelle tant de topos livrés à CKAC, à CJMS si longtemps, et à CKVL à la fin, où je devais forcément regarder tant d’émissions que… je ne voulais pas voir. S’imposait naturellement cette revue des « populaires ». J’en avais mal au ventre parfois devant ma télé. En bout de piste, virage et ce fut la série « La moutarde me monte au nez » avec Marcotte et du plaisir, des farces et des coups de gueule, très ad lib !
C’était, il me semble , dans une autre vie tout cela !
12-
Descôteaux ce matin dans Le Dev qu’il dirige: « Esprit libre et Droite, ça ne va pas ». Bien raison.
John Saul, la queue-de-veau de la Vice-Reine actuelle, à Ottawa-colonie, publie des propos contre Bush, contre les USA, peuplé d’ impérialistes plutôt responsables de la haine musulmane…Oh, oh ! L’éditorialiste recommande à Chrétien, qui défend un peu la liberté d’écrire de sa queue-de-veau, de se porter aussi à la défense des journaux de Can West, du gang-Asper de Winnipeg, mais…dit-il, ce sont des « amis » ¿entendre puschers de fonds électoraux‹du parti libéral fédéral. Oh !
13-
Foglia et moi ? Comme on dit « sa moyenne au bâton » est fameuse. Je le lis, comme tant d’autres. Il ennuie rarement. Je l’envie, je ne suis pas jaloux. J’ai déjà eu ce bonheur de chroniquer librement au Journal de Montréal (1971-1976), un fonne vert ! Ce matin: l’anglais aux écoles mieux appris quand plus éduqué. Vrai. Et bang ministre Legault ! Mon cher magasin Baggio, en « petite Italie », j’en cause dans « Enfant de Villeray », ferme ses portes. Comme Foglia, j’y achetais mes vélos et ceux de mes enfants. Ce sera une boutique de linge. Eh !
Il livre ensuite un témoignage d’un écolier de Vaudreuil à la fidèle mémoire pour un prof hors du commun. Toujours fascinant cette gratitude (voir m a part de reconnaissance avec ce « Je vous dis merci », frais arrivé en librairie ! Oui, plogue ! Des profs oublient l’influence déterminante qu’ils peuvent avoir sur des jeunes…quand ils sont capables. Enfin Foglia parle musique rock de sa jeunesse et l’actuelle, avec un bon punch. Important le lunch final, comme le « spin » de départ quand tu débutes un papier publié.. la ligne de départ » d’une chronique.
14-
Lysiane Gagnon signe un billet impressionnant. J’ai connu le sujet abordé. Le centre d’accueil, les préposés débordés. Les « vieux » abandonnés. Quand la Gagnon lâche un peu sa hargne, sa haine même, du nationalisme d’ici, cet ex-compagne du patriote D’Allemagne, mariée à un bon « bloke » maintenant, montre du c¦ur et pas seulement de l’intelligence. Terrible narration ce matin, effrayante même ! Elle dit qu’ils sont 7 pour 56 vieux dans ce genre de centre de dés-acceuil ! Les bonnes s¦urs, qui étaient sans famille, libres donc, géraient sans doute avec autrement plus de compassion ces « lieux des adieux ». Le boss, si ça va mal, si un visiteur ose se scandaliser (comme à « Notre-Dame de Lourdes »), b’en, il engage un avocat et vlan: ohé ! le râleur: plus de droit de visite ! Ça vient de finir, explique Gagnon de La Presse. Honte !
15-
Pauvre Larose et son rapport timide par bouts, un peu plus audacieux pas d’autres, il vient de recvoir « le baiser de la mort ». De quelle bouche ? Le sénateur, rouge bourassiste longtemps et viré au bleu mulronéen, Jean-Claude Rivest l’embrasse tendrement de ses grosses babines « fédérates », il avance que son son rapport sur l’état du français, est une merveille ! Oh la la !
Suffit pour aujourd’hui, départ pour Monrial, pour être tôt à CKAC et y lire mon conte de Noël.
La neige fine tombe toujours sur les Laurentides. Le ciel comme le sol est de même blancheur. Grands draps étendus dans l’espace, lessive savonneuse quand l’hiver fait: « coucou ! j’y suis, j’y reste. Québécois à vos tuques et à vos pelles ! À ma brosse à neige, la Volks semble une meringue immangeable. Salut !

MON ONCLE AMÉDÉE

  • diffusé sur les ondes de CKAC – enregistrement Real Audio)
  • (CONTE DU VENDREDI SAINT)

    Par Claude Jasmin

    (Musique grégorienne en sourdine)

    Hier, c’était jeudi saint, journée moins solennel qu’aujourd’hui. Nous avons fait, en bandes, la rituelle  » visite des sept églises « . Sept, oui, comme les sept plaies de Jésus en croix. Belle occasion religieuse, à treize, quatorze ou quinze ans pour fleureter les filles du quartier.

    Jacqueline Fortin a fait voir un petit costume rose fuschia,  » étrennage pascale prématuré. Micheline Carrière a montré ses belle cuissardes de cuir.

    Son frère Léo, ‹le grand blond avec des chaussures neuves‹Š en cuir patent deux tons, se pavanait.

    Marielle, ma soeur étrennait un  » jumper « , jupe  » craquée « , ma soeur Lucille, un manteau vert Irlandais, mon frère Raynald une paire de culotte  » british « avec, aux genoux et au fesses, des renforts en cuirette brune.

    Et moi, un blazer marine avec une ancre de bateau brodé. En or  » sivoupla!  »

    Les sept églises c’est aussi une parade de modes pour la jeunesse.

    On a un plan de marche, rue Saint-Laurent d’abord dans La petite Italie, à Saint-Jean-de-la-Croix, première plaie ! Entrée, eau bénite, génuflexion, prières, sortie après re génuflexion. Guetter dehors si on n’apercevrait pas Ouow! la soeur de Franco Nuovo étrenne un chaperon d’un beau caramel tendre!

    Puis on file vers la troisième plaie, coin Beaubien, l’église saint-Édouard. Même manège. Tiens, la soeur de Pierre Perault arbore un bibi à fleurs avec un petit oiseau ! !

    Plus à l’est, voici Saint-Ambroise, quatrième plaie! Et vision céleste, la grande soeur de Jean-Claude Lord, vêtue d’un tricot violet, mauve et rose. C’est un genre !

    On méprise, rue Bélanger, Saint-Arsène, rien qu’un sous-basement, une église pas finie !

    Ensuite, on foncera, rue Saint-Hubert coin Villeray, pour Notre-Dame du Rosaire, plaie cinquième ! Oh ! Le petit faraud de Jean-Luc Mongrain exhibe un chapeau tarte chocolat ! La mode !

    Ça s’achève la parade des vanités: Sixième arrêt du défilé de modes: rue Jarry, l’imposante bâtisse, Saint-Vincent Ferrié ! La soeur de René Angélil fait voir sa jupe écossaise neuve ! Enfin, pour la septième plaie, ‹souliers neufs souvent, alors on a, oui, nos plaies aux talons! Eau bénite, signes de croix et génuflexions dernières, dernières oraisons dans notre église, Sainte-Cécile, rue de Castelnau. Et, ouops!, ma mère sur le perron qui fait des gros yeux. On riait comme des fous, mon frère Raynald, et moi.

    Mais c’était hier, aujourd’hui, c’est vendredi saint, c’est plus grave. J’ai treize ans, servant de messe depuis cinq ans déjà. J’ai donc un rôle.

    L’église est remplie. Les statues portent des cagoules violettes. La messe sera très solennelle. Dite avec trois prêtres. Il y a aura la forte musique des orgues comme mille millions de tonnerres de Dieu ! Le père de tit-Claude Léveillée dirige les choeurs et Lucille Dumont, célèbre paroissienne, chantera des solos.

    Nous avons mis des surplis de dentelles fines, des soutanes de velours rouge, des ceinturons et des calurons. C’est un jour important du calendrier religieux. À trois heures, Jésus sera mis en croix, saignera de ses sept plaies pour nos péchés. Il va crier à son père, ça nous impressionne: » Pourquoi tu m’abandonnes?  »

    Le ciel va se couvrir de nuages noirs, le grand voile du temple va se déchirer de bas en haut. La terre va trembler. Jour tragique entre tous.

    En chair, le curé se fera apocalyptique. Cette année de 1944, il en profitera encore pour fustiger ses ouailles pécheresses. Le curé Lefebvre a le don des objurgations accablantes. Des prêches qui secouent. Les pécheurs trembleront dans leur banc.

    Je me sens au-dessus de tout ça. Dans le choeur de bois sculptés et vernis, nous sommes si proches du saint des saints. Toutes ces admonestations ne nous concernent pas.

    Nous les enfants en soutanes, nous nous imaginons au-dessus des chrétiens ordinaires de la nef. Au-dessus de la condition humaine quoi.

    Je ne crains qu’une chose: que mon oncle Amédée, le mécréant de notre famille, s’amène et s’affiche jusqu’en avant de l’église. Il l’a déjà fait. Ce fut la honte de notre famille, le Amédée, pompette, qui, en pleine messe de minuit, osa uriner sous un bénitier !

    Le bedeau l’avait chassé comme le païen qu’il est. Son cousin, mon père, avait frisé la syncope !

    La messe est commencée et tout allait bien lorsque, misère, le voilà !

    C’est bien lui, la tête haute, flegmatique, le voilà l’anarchiste, le sans foi ni loi! Amédée, mon oncle le révolté. Il porte beau comme toujours avec sa belle crinière blanche, ses joues bien roses, ses yeux d’un bleu d’azur. Il fait une entrée solennelle.

    On se retourne dans les bancs d’en arrière. L’oncle maudit fait de sonores bruits de bouche, se gourme ostensiblement, fait claquer sa belle canne à pommeau doré, sur les banquettes.

    La cérémonie était commencée et monsieur Léveillée faisait chanter un  » kyrie Eleison  » lent. C’était donc une sorte de pause. Le calme. Moment de réflexion pieuse. C’est son genre. L’oncle a dû calculer ce moment pour faire son apparition. Pour s’afficher, semer l’émoi, troubler la quiétude des bons-chrétiens.

    Ma mère, se vengeant de son beau-frère Oscar ‹ » Oscar qui boit le bar  » au Montagnard de Saint-Donat‹ entonne souvent pour accabler mon père:  » Ce Amédée, ton cousin, une honte! C’est ça, ta famille, des têtes fortes, comme Paulo, ton oncle, l’avocat rouge, viré anglais. Et protestant! Ta tante Lise, exilé dans un bordel, au Yukon. Ça vote libéral et ça crache sur monsieur Duplessis!  »

    Mon père le bigot, chaque fois, se défend mal, il déteste son cousin mais qu’y faire?

    Maintenant je vois mon oncle Amédée qui s’avance, digne et noble, dans une allée de côté. Il a son air fier comme sur les vieilles photos de l’album de famille, quand il était maire de son village.

    Tous les cérémoniaires sont assis et l’observent comme les juges en face de Riel ou du défroqué Cheniquy.

    Le  » Kyrie Eleison  » s’étire langoureusement. Cette pause dans l’office, ça tombe mal, on ne voit et n’entend que lui! On ne voit plus que l’oncle Amédée, seul mobile dans cette assemblée immobilisée.

    Amédée marche lentement, mouchoir brodé d’or sous le nez, vers un des autels latéraux, côté Sainte Vierge. Trouve enfin une place libre et va s’y installer en faisant des acrobaties pour enjamber deux dames de Sainte-Anne. Une patronnesse lui fait farouchement des signes de se découvrir le crane. Jovial et bruyant, il accepte, goguenard d’enlever son chapeau de paille luisante.

    Je me souviendrai toujours, j’avais sept ans et il avait décidé, un dimanche matin de vacances, de m’accompagner à la messe, à ma grande surprise. Je revenais de communier et l’oncle m’ avait dit:

    – » L’as-tu dans bouche là, mon petit gars?  » Il parlait de la sainte hostie consacrée. Je fis un signe affirmatif et refermai les yeux en m’agenouillant. Alors, Amédée se pencha vers moi et me dit:  » Mors-lé! T Tu vas voir, y arrivera rien! Mords-lé! Mords-lé!  »

    Ma confusion et ma honte.

    Maintenant,il se lève, enjambe de nouveau les enrubannées de bleu. Du choeur, je peux entendre ses excuses rieuses ! Je souffre. Seigneur Dieu !, il vient vers moi, vers la balustrade, semblant examiner les lieux comme un inspecteur en bâtiments. Il frappe de sa canne le marbre d’un socle, le granit de la barrière sculptée. Va-il oser entrer dans le choeur, monter l’escalier qui conduit à l’ autel, apostropher les prêtres?

    Il y a que cet oncle est inconsolable d’avoir perdue, sa jeune épouse, il y a vingt ans, il l’aimait comme un fou notre tante Rose qui fut victime de l’effrayante épidémie de tuberculose. La saudite Tibi des années’30. La guigne fut sur lui, car, plus tard, Émile, son fils unique, devenait u manchot à cause d’une machine agraire incontrôlée sur sa terre de Sainte-Dorothée ?

    Tant de malheurs l’ont rendu vindicatif, querelleur et puis agnostique. Athée.

    Le voilà maintenant qui s’approche encore davantage. Il m’a vu ! Il me fait des signaux de la main ! Je baisse la tête aussitôt. Tout pour me faire rentrer dans la mosaïque du plancher

    Le curé me jette un vilain regard. Quoi ? Suis-je le gardien de mon oncle ? Qu’y puis-je, simple enfant de choeur ? Souhaite-il me voir aller le frapper, le traîner dehors ? Qu’est ce qu’un garçon de treize ans peut faire contre le diable en personne ? Rien.

    Le voici qui ouvre la barrière côté Sainte Vierge. Je respire. Il va donc grimper à un des jubés. Bon débarras.

    Les  » Kyrie éleison  » s’achèvent.

    Je respire mieux ! Puis, non, il s’exhibe là-haut, la jambe passée par-dessus la rambarde ! il tousse haut et faux! Il se racle la gorge avec ostentation, échos et vibrations sous la nef de Sainte-Cécile. Les fidèles ont le nez en l’air. En avant, les assis me fixent d’un regard accusateur. Voilà le neveu, le filleul, du monstre !

    Je veux vomir. Je veux disparaître. Tout guilleret, mon sinistre  » parrain penché  » m’envoie encore des saluts frénétiques. Il est équilibriste au cirque Barnum ! Il passe en revue, grimaçant, les fidèles dans la nef, on dirait qu’Il va leur cracher dessus. Je ferme les poings  » Il sort encore son grand mouchoir. L’agite dans ma direction comme au quai d’une gare. Je ne sais plus où me mettre..

    Il disparaît enfin Il doit être allé cuver son cher rhum au fond des gradins du jubé. Je respire mieux. Qu’il s’endorme au plus tôt.

    Bonté divine ! On entend soudain des bruits dans la sacristie, derrière le maître-autel. Que fait donc le gros bedeau Dépatie ? Il n’est jamais là quand on a en besoin. Du vacarme encore ? C’est bien lui ! J’entends ses bruits de gueule, ses raclements de forcené, sa toux exagérée, il doit gesticuler contre ses  » ombres maléfiques  » qui, dit-il, le poursuivent quand il a bu. J’imagine le pire maintenant.

    Un des servants, à toute vitesse, paniqué, change le grand missel de côté. S’enfarge dans sa soutane, trébuche, un autre le relève, tous alors de me dévisager de nouveau. Je suis le responsable du gâchis de ce Vendredi saint, c’est clair.

    Dans un accès de défi incontrôlable, l’oncle Amédée surgit et va droit vers le tabernacle, ose l’ouvrir, s’empare d’un ciboire, l’abandonne pour attraper un chandelier.

    C’est l’heure de la lecture de l’évangile, au lutrin, en avant, les prêtres, à l’écart, ne le voient pas. Il fait virevolter deux chandeliers maintenant. Douze lueurs luisent ! Mettra-t-il le feu aux nappes de dentelles? Je ferme les yeux. Les autres enfants de choeur se mettent à trépigner et rigolent. Mais le frère Foi agite son claquoir et ramène un semblant d’ordre et, enfin, enfin, le musclé bedeau apparaît, les yeux méchants et entraîne l’oncle apostat en coulisses. L’église respire !.

    L’ orgue tonne de nouveau. Les trois prêtres ont repris le Saint office sacré du Vendredi saint.

    L’abbé Favreau vient vers moi et me chuchote:  » Mon petit Claude, Dépatie et le frère Foisy tentent de le retenir. Allez vite vers lui et conduisez ­le vers la sortie de la rue Henri-Julien. Ne revenez pas. On ne vous tiendra pas rigueur de manquer la messe. Allez-y vite, vite !  »

    Les autres enfants de choeur me regardent partir comme si j’allais en enfer sous leurs yeux ! Me voilà avec la mission redoutable d’entraîner Satan Amédée, loin de l’église. Invoquant à mon secours tous les saints du ciel et Jésus crucifié à trois heures cet après-midi, je me lève et, tremblant, je marche vers la sacristie.

    Il est là, blotti au fond d’une armoire géante de la sacristie, il chantonne, un cruchon de vin de messe à la main, il s’en verse de grandes rasades, éructant, marmonnant des imprécations inaudibles. Il crapahute sur le sol maintenant. Gargouille effrayante.

    Il me voit maintenant, grimace un sourire hideux, j’en frissonne, il me fait des yeux courroucés, se redresse et lance des coups de pied dans l’air.

    Et puis j’en ai pitié, je lui ouvre les bras et le voilà qui grogne:

    – » Ash! Te voilà mon neveu préféré, mon filleul bien aimé. Tu seras le premier pape canadien français comme le prédis ta grand-mère. Viens m’aider. Je veux me trouver un  » kit « , me déguiser en curé et aller brasser l’encensoir sous le nez de ces rongeuses et ces grenouilles de bénitier !  »

    Le frère Foisy est parti disant qu’il allait téléphoner à la police. Dépatie s’est saisi d’une lourde croix de défilé et se protège du mieux qu’il peut de ce vieillard furibond.

    Quoi faire, Sainte Cécile, patronne des musiciens ? Je trouve le courage d’aller le prendre dans mes bras et je le supplie:

    – » Mon oncle, vous allez m’accompagner dehors, venez vite, on va aller à la Casa Italia voir votre ami, Fasano. Il a du bon vin, bien meilleur que du vin de messe. Venez avec moi, mon oncle !  » Dépatie, à coups de crucifix d’argent, l’encourage vivement à me suivre.

    Amédée recule de trois pas, ouvre les bras, pousse un rugissement de lion qui doit s’entendre jusqu’au fond de la nef. Le curé Lefebvre a dû en interrompre son sermon eschatologique. Il veut foncer comme un taureau sur le bedeau. Devoir le calmer:

    – » Je vous en supplie mon oncle, je ne deviendrai jamais pape, ni simple cérémoniaire, à cause de vous, ni même thuriféraire, si vous sortez pas maintenant, je resterai simple enfant de choeur. On me tient responsable de vos frasques !  »

    Surprise, il cligne des yeux, semble réfléchir un instant, me fait son bon sourire de vieil ange déchu. Il brandit sa canne:

    – » Tu vas me faire le plaisir de rentrer dans le corps de cadets avec les tambours et les trompettes ! Compris ? Suffit de porter tes robes noires et rouges ! T’es pas une p’tite fille! C’est promis, oui ?  »

    Je promets. Je promettrais n’importe quoi.

    Je lui ai saisi un bras et tente de l’attirer vers la sortie. Il ne bronche pas. Dépatie s’énerve. Le frère Foisy est revenu disant:  » La police s’en vient! Amédée va s’appuyer au rebord de la longue crédence et chiâle maintenant::

    – » Mon neveu, j’aurais b’en voulu les démasquer, tous. Faire arrêter cette mascarade. Ou bien Dieu n’existe pas ou b’en il m’haït à mort ! Sans ça, il n’aurait pas permis que ma Rose soit morte si jeune, ni que mon garçon, mon Émile, mon bâton de vieillesse, se fasse arracher un bras si jeune.  »

    Soudainement, lui, ce mécréant endurci, il sanglote, tout secoué! On entend à peine l’orgue et le chant. Foisy et Dépatie se taisent maintenant car ils voient que Satan peut pleurer !

    Je lui caresse un bras, celui qu’il accroche fermement à sa belle canne. Timidement, je lui dis:

    – » Dieu vous aime, mon oncle ! Malgré vous. Il éprouve ceux qu’il aime le plusse. C’est grand-maman qui le dit. Faut vous consoler et pardonner, mon oncle. Après-midi, à trois heure, Jésus crucifié, b’en, il va pardonner à tout le monde, mon oncle!  »

    J’ y répétais ce que le curé Lefebvre répétait.

    Amédée hoquetait, comme à bout de souffle, abasourdis, stupéfaits, le bedeau et le frère le regardaient, suspendu, accroché à l’ armoire, avec sa tête penchée. On aurait dit un vieux Christ en croix, un Jésus vieillard!

    Et puis il s’est laissé glisser sur le plancher de granit et, à terre, il devenait un p’tit bonhomme, un  » vieux  » p’tit bonhomme tout ratatiné!

    Je lui dis doucement:

    – » Accepter votre vie, mon oncle, et arrêtez, un peu, de boire, et vous redeviendriez maire de Sainte-Dorothée, comme avant, quand vous étiez si généreux et tout, mon père m’a tout raconté de votre ancienne belle vie!  »

    On pouvait entendre maintenant, en chair, les dernières recommandations du curé Lefebvre et le silence recueilli des ouailles obéissantes.

    Amédée se secoue, se redresse et je l’aide, lui redonne sa canne échappée. Il va vers un gros prie-Dieu et s’y jette à genoux, se masse la poitrine, tousse, cette fois, pour vrai, se sort la langue, il lève au ciel des yeux exorbités. Est-ce que je vais assister à un miracle ? L’oncle en un Saül ? Un Saül, sur son chemin de Damas ? À la conversion d’un hérétique ? Renversés, le frère Foisy et Dépatie écarquillent les yeux. Je m’agenouille près de mon oncle et il me sourit, me fait signe de m’approcher davantage. Au loin, la chorale de monsieur Léveillée éclate et l’ orgue tonne de nouveau, les mugissements d’un Vendredi saint! Amédée me sourit, me tapote les mains:

    – » Va reprendre ta place, je dérangerai plus. Va reprendre ta place !  »

    Il se lève, marche vers la sortie en faisant tournoyer habilement sa canne: c’est Charlot aux cheveux blancs, aux yeux bleus! Je reste à ses côtés, je l’aime maintenant, je l’ ai vu pleurer. Je l’accompagne dans le petit escalier qui conduit au local de  » La goutte de lait « , rue Henri-Julien. Il me fait une petite caresse sur la nuque et dit:

    – » Va vite rependre ta place. Je vas aller voir mon ami Fasano à la Casa. T’as raison, son vin est le meilleur.  »

    Je l’ai vu s’éloigner rue de Castelnau, oui Charly Chaplin avec le canotier de Maurice Chevalier et la canne de  » Mandraque-le-magicien « , dans les bandes dessinées de  » La Patrie du dimanche.  »

    Je sus allé me réinstaller parmi les autres ensoutanés, ils me regardaient, il me semble comme un héros, une sorte d’exorciste. Celui qui avait pu chasser le diable de Sainte-Cécile.

    J’observais se faire craquer en deux, en quatre, la grande hostie, et j’avais la tête ailleurs, je tenais distraitement les burettes d’eau et de vin, j’attendais un signe pour verser ce qui allait devenir le sang de celui qu’on allait clouer en croix cet après-midi.

    J’n’étais pas le diable mieux qu’Amédée qui s’était  » pas  » converti tantôt sur le prie-Dieu de la sacristie. J’étais parti, ailleurs, je ne faisais que penser à Pâques, dimanche, après-demain. Au gros  » oeuf de chocolat  » avec crème de menthe et du jaune dedans, l’oeuf géant, mal enveloppé, mal caché dans le haut de la garde-robe de mes parents.

    Un cadeau de mon parrain, l’hérétique Amédée.

    Le mépris, la honte ou l’arrogance?

    Vous vous arrachez le coeur dans des mémoires de jeunesse ( » Enfant de Villeray ») pour décrire, en douzaines et en douzaines de phrases, chapitre après chapitre, votre pauvre mère débordée vous montrez une de ces mamans de jadis, à la nombreuse progéniture, dévouée, dépassée, soumise et, à la fois, gérante de la trâlée avec de pauvres moyens et voilà qu’ une lectrice spécialisée, dans La Presse, cogne et frappe :
     » la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert.  »
    C’est court, bourgeois, mondain. Plus grave, méprisant.
    Vous avez voulu illustrer le sort des filles de ce temps-là quand le pater familias décrétait : « Pourquoi les faire instruire puisqu’elles vont se marier un jour. » Dame Benoit résume:
     » les soeurs (de l’auteur) finiront par aller travailler dans les manufactures du quartier ».
    Point final. Aucune compassion. Frigidité totale.
    Quelle attitude et quelle altitude!
    Et si vous narrez ‹c’est vu et raconté par un enfant donc avec un vocabulaire restreint ‹ le monde d’une tante libérale et pédagogue sans le savoir (Rose-Alba), d’un embaumeur insolite par son hilarité (M. Cloutier), d’un père alcoolique pathétique (M. Thérien), d’une aliénée perdue dans ses délires (Mad. Cordier), la dite critique ne lira, elle, que des silhouettes en forme de pions encombrants.
    Cette froide lecture ‹aristocratique?‹ fait voir un esprit au dessus de l’humaine condition.
    Aux yeux de cette lectrice détachée, ceux ‹nombreux‹ qui me témoignèrent leur totale empathie deviennent-ils de grotesques lecteurs sentimentaux?
    Cette lectrice de La Presse sait tout de l’auteur qu’elle a fustigé en cinquante lignes puisque que  » je raconte les miens  » sans cachotterie (« La petite patrie », à feu les Éditions La Presse, date de 1972) que je parle franchement ‹trop, disait son titre d’article. Et moi je ne sais rien d’elle. Qui est Élisabeth Benoit? Deux choses: ou c’est une jeune femme qui sort d’un milieu super confortable ou bien elle vient du  » populo « , comme moi, elle le regrette et en a honte.

    Claude Jasmin, écrivain
    Sainte-Adèle
    Le 26 février 2001


      Dimanche 25 février 2001

      Claude Jasmin parle trop
      Élisabeth Benoit, collaboration spéciale
      La Presse

      Depuis la parution de son premier roman en 1960, l’écrivain Claude Jasmin publie des textes régulièrement. Dans Enfant de Villeray, son tout dernier livre, il raconte son enfance durant les années 1930 et 1940 en 39 chapitres qui sont autant d’épisodes de sa vie: le spectacle de la lune dans le ciel alors qu’il était bébé, son premier tricycle, la joie de jouer avec la collection de boutons de sa mère, la Fête-Dieu, les dimanches pluvieux, les premières filles, les études classiques… Et ainsi de suite jusqu’à l’âge de 20 ans, au moment où il quitte le foyer familial.

      Le tout avec, en toile de fond, la famille Jasmin: le père, froussard et religieux, qui a peur des échelles et des « machines à gazoline »; la mère, Germaine, qui sert du jello rouge pour dessert; les soeurs, qui finiront par travailler comme couturières dans les manufactures du quartier; la tante Rose-Alba qui siphonne « deux caisses de 24 bouteilles de coca-cola par semaine »… Et puis aussi les gens du quartier: monsieur Cloutier, l’embaumeur, « grand amateur de langues de porc et d’oeufs dans le vinaigre »; monsieur Thérien, toujours saoul; madame Cordier, la voisine folle qui délire sur son balcon…

      Il y a là, vraiment, de la matière, comme on dit, mais mal exploitée par l’écrivain. Car à aucun moment, il ne parvient réellement à tenir son lecteur. À aucun moment il ne parvient à rendre pleinement la saveur des personnages et des situations qu’il décrit, tout particulièrement dans les premiers chapitres du récit, alors qu’il fait état de son émerveillement, enfant, devant les papillons ou encore devant une fanfare qu’il va écouter au parc Jarry. L’auteur utilise alors des expressions comme « c’est beau », « c’est merveilleux », et il est frappant de constater à quel point ces mots, dans ce contexte, témoignent avant tout de l’impuissance du texte à communiquer son enthousiasme.

      Les chapitres suivants sont plus agréables à lire, mais pas assez pour que le livre présente un intérêt réel. Enfant de Villeray est un texte dilué, trop bavard, souvent fade, qui aurait dû être resserré, retravaillé, particulièrement en ce qui a trait au discours du narrateur sur ses impressions et ses sensations.

      **

     » DU JADE ET DU CHOCOLAT »

  • écoutez ce conte
  • Comme chante Claude Dubois: »J’étais amoureux… »!

    On sait ce que c’est , même jeune, même au premier grand amour, à l’amour fou. Fou, fou, fou!

    L’adage le dit: on en voit plus clair. Et Édith Piaf chantait: « sans amour, on est rien du tout, rien du tout… »

    C’était la veille de la Saint Valentin.On pavoisait des petits coeurs, des petits coeurs rouges, partout, partout, partout!

    Chante Beausoleil-Broussard: « Les petits coeur, les petits coeur, les petits coeurs d’amour! »

    J’aimais Micheline. Une fille unique. Celle qui danse le mieux à la corde à danser! Elle habitait à quatre maisons de chez moi. Dans un deuxième étage. Ils sont pas riches et Micheline est mal habillée mais, c’est drôle, tout le monde le dit: elle est la plus belle de la rue!

    J’aurais dû me méfier, y voir un funeste présage: Micheline habitait juste au dessus de La Coopérative de frais funéraires.

    Oui. Juste au dessus du lugubre et sec et si sévère Monsieur Turcotte, le directeur austère des cortèges funèbres de la paroisse Sainte Cécile. Juste au dessus.

    Tu en es fou. Tu la trouves belle. La plus belle de ta rue, de ton quartier Villeray.

    Elle a de si beaux yeux. De si beaux et longs cheveux. Sa peau est si lumineuse. Tu lui trouves une bouche adorable. Des mains délicates, des jambes si fines, une traille de…de déesse!

    Micheline est parfaite. Elle est l’image de la beauté. L’Image de l’amour. Quand elle surgit au restaurant de mon père, tout le magasin s’illumine! Elle dit: « Je voudrais une « Orange crush » et un « May west » et on dirait qu’elle chante! Je l’aime.

    Quoi faire pour se l’attacher., Elle te fait les yeux doux chaque fois que tu la croises, elle te dit des mots doux, si doux. Elle t’adresse ses plus jolis sourires. Semble radieuse: elle t’aime elle aussi, c’est tellement évident. Elle t’a donné sa photo venue d’une machine à quatre photos pour dix sous dans un bric à brac de la rue Saint-Hubert.

    C’est ton icône. C’est une fée! C’est ma Cendrillon! Mon Alice au pays des merveilles! C’est mon bon ange gardien et elle, elle est visible! Avant Charlebois, je criais en courant au marché Jean-Talon, à tue tête: » Je t’aime comme un fou, je t’aime comme un fou, ou,, ou,,ou… »

    Le soir, tard, tu rallumes la veilleuse près de ton lit et tu la regardes, sur sa photo, une dernière fois avant de sombrer dans les bras de Morphée. Ton coeur ne bat plus que pour elle, Micheline!

    Quoi faire, oui, pour lui prouver ton amour à la vie à la mort?

    Demain, c’est la Saint Valentin, tu dois lui offrir un cadeau.

    Tu n’es pas riche. Tu as caché, dans une boite de métal noire, ta fortune. Toute ta fortune: tu comptes tes sous. Il y a le pauvre magot d’un jeune écolier, vingt sous , cinquante, un dollar! Plusse cinquante, soixante sous …oh, ça fait deux dollars, il en reste un perdu, deux dollars et cinquante cents.

    Quoi acheter? Où aller. Chez madame Lafleur, fleuriste?

    Des roses, des lys, des oeillets? Non, pas de fleurs, ma mère est une amie de la fleuriste et par ici tout se sait, tout se répète.

    Le cadeau de Valentin doit rester un secret.

    Je l’ai! Il y a un Laura Secord, au coin de la rue Bélanger. Juste en face du cinéma Château. C’est décidé.

    C’est fait. Il a fallu faire vite. La gêne. La vendeuse et son petit sourire en coin. Comme si on ne pouvait pas être amoureux à douze ans! Niaiseuse!

    Retour à la maison. Ruiné mais le coeur en fête. En fête de la Saint-Valentin!

    Où cacher mon témoignage de grand amour, à la vie, à la mort?

    Où?

    Misère. J’ai un frère fouineur. Pas dans ma chambre. L’odeur du chocolat, Raynald, mon petit frère, la détecterait dans le fond d’un coffre-fort.

    Où dans la maison? Mes cinq soeurs reniflent partout, danger!

    Et il y a ma sainte mère, la « Germaine-au-petit-doigt » qui devine tout, au nez long, au nez fin.

    Où? Où?

    Il est midi et demi. Le soleil fait reluire les clochers de Saint-Édouard, coin Beaubien, à en aveugler les yeux. Dehors, ce 13 février, il y a redoux. La neige fond un peu. Pété Légaré et Tit-Rouge cassent la glace du trottoir avec une barre de fer. La hâte de revoir le macadam?

    Mais il fait assez froid pour bien conserver ma boîte de chocolats Laura-Secord que j’ai enveloppée dans un sac de jute. Sous le balcon d’en avant, je creuse un trou, une cachette sûre!

    Vite, enfouir mon cadeau de valentin et puis aller marcher en sifflant, innocent, les mains dans les poches. Les poches vides!

    À l’école de la rue De Gaspé, le frère Foisy a retroussé sa soutane et joue au hockey-bottine dans le fond de la cour avec mes amis, Devault, Moineau et Malbeuf! Je m’y joins.

    Ma belle Micheline, dans la cour de l’école des filles en face, ne sait pas qu’elle aura, demain, une preuve d’amour chocolaté!

    Quatre heure, retour de l’école.

    Maman m’attend dans le boudoir! Oh, oh! Les mains sur les hanches, les yeux durs. Sur la table à café, il y a ma boîte de chocolats de Laura Secord. Que j’avais enveloppé de beau papier rose chipé dans un tiroir de Marielle, la grande sentimentale!

    Mon cadeau! Et maman qui répète:

    – » Qu’est-ce que c’est que ces folies? Qu’est-ce que c’est que ce carton découpé en coeur et ces mots: « Pour mon amour, Micheline! » Ton écriture, Claude! »

    Comment font les mères? Des antennes? Des yeux tout le tour de la tête? Le petit doigt c’est des niaiseries de bébé la la. Non. C’est clair, on m’a vu, sous le balcon, on m’a vendu. Je suis trahi.

    -« Es-tu malade? Es-tu devenu fou? À ton âge? Le nombril même pas sec, et

    Monsieur gaspille son argent de servant de messe, pour les petites filles! »

    Je ne sais plus quoi dire, où me mettre. Je tente:

    – » Quoi, quoi? C’est mon argent à moi. J’ai b’en le droit d’en faire ce que je veux, non? On vit dans un pays libre. »

    Je reçois une taloche libre de la main libre de ma mère

    – » Arrive mon petit garçon, ensemble, on va aller chez Laura Secord. Tu vas exiger un remboursement., Voir si ca a du bons sens. »

    Ma mère a décroché son manteau d’hiver, en mouton rasé, et elle ajuste son chapeau, met ses gants. J’ai les oreilles rouges. La honte. Le dépit. Le dépit amoureux total.

    Au magasin, la serveuse ne sourit plus du tout. Ma mère a pris sa voix haute et implacable:

    – » Vous reconnaissez mon petit gars. oui?. Vous devriez avoir honte. Vendre une boîte de chocolats de luxe à un enfant. Vite, remettez-lui son argent et reprenez votre chocolat, vite mademoiselle, sinon je vous dénoncerai à votre patron, moi. »

    Je voudrais rentrer dans le plancher de la boutique. Je suis humilié. La Saint-Valentin est la fête de tous les amoureux, peu importe leur âge, il me semble.

    Retour en vitesse à la maison.

    Aux affiches du Château, Rita Hayworth, les lèvres rouge sang, la poitrine offerte, dans une robe boléro écourtichée, semble rire de moi, me narguer. Sur un autre placard, Errol Flynn dans les cordages d’un mat, brandit son sabre de pirate, semble me défier.

    Je jette un regard au dessus des salons de l’entrepreneur en frais mortuaires, chez Micheline. C’est curieux, il n’y a plus de rideaux aux fenêtres et sa mère est grimpée dans un escabeau, torchon à la main. Le ménage du printemps en février, la veille de la Saint-Valentin? Je me dis que ma mère est jalouse. C’est la vérité. Elle croit que je suis son objet, son bien, que je lui appartiens. Je n’ai pas le droit d’aimer une autre femme qu’elle. Les mères sont toutes comme ça. Une prison! Ma belle Micheline ne m’apparaît pas. Monsieur Turcotte, l’air toujours sombre, gratte son tapis de coco dans l’escalier de ses salons funèbres. Micheline ne me verra pas rentrer la queue entre les jambes.

    Ne verra donc pas défiler la honte et sa marâtre de mère!

    Ce soir-là, après le souper, en apéritif, le sermon de maman comme potage amer. Les sarcasmes de mes soeurs, de Marcelle et Nicole surtout, en digestif. Les remarques ironiques de Raynald comme dessert!

    Après le souper, je suis allé dans le hangar et j’ai choisi un bibelot chinois dans les vieilles armoires de mon père quand il était importateur de bébelles chinoises, avant qu’il ouvre son restaurant du sous-sol.

    Micheline aura son cadeau. Une jolie princesse au parasol, en jade.

    J’enveloppe mon valentin dans du papier de soie, bleu, de Lucille, pendant que mon petit frère joue avec mon bel avion « spitfire » de papier et balsa que je viens de lui donné , je lui ai fait faire un serment. Il a craché derrière chaque épaule et a fait un signe de croix.

    Ma statuette de jade attend la saint Valentin sur la tablette du haut du placard de notre chambre. Je peux dormir en rêvant à mon amour aux yeux si doux. En songe, nous marchions la main dans la main, dans un joli sentier de montagne, cent, mille sapions enneigés brillaient dans les collines. Un grand traîneau rouge nous attendait et, dedans, il y avait des tas de belles boites de chocolat en forme de coeurs rouges.

    Enfin, le 14 février. Le même beau soleil qu’hier.

    Je sors mon cadeau. J’ai avalé mon dîner en vitesse, les bonnes saucisses de la belle fermière, des cornichons en masse, des « pétates » pillées et mon régal, un pudding chômeur bien sucré…je file vers mon grand amour, mon cadeau sous le bras.

    Devant son logement, je guette sa sortie, je dois faire vite, l’école dans quinze minutes. Je dois faire très vite. Elle sera folle de joie. Micheline ne sort pas!

    Mais non, il n’y a plus personne au logis d’en haut.

    Plus aucun rideau à leurs fenêtres.

    Que se passe-t-il, je sens qu’il se passe quelque chose…

    Il y a monsieur Turcotte qui n’en finit jamais de nettoyer ses tapis de coco.

    Il dit:

    -« Cherches-t-y quelqu’un mon petit bonhomme?

    Je dis:

     » Euh, oui, Micheline…On dirait qu’ils sont tous partis, non? »

    Il me dit:

    -« Oui, partis, déménagés! En pleine nuit, comme des voleurs.

    Je fais, le coeur brisé:

    – » Où, où sont-ils partis, le savez-vous?

    Il grogne:

    – » Comment je peux le savoir mon garçon? Si tu les revois, tu me le dis, ils ont pas payé mon loyer du mois! »

    Le coeur me fait mal.

    J’ai fourré ma statuette de jade dans mon « windbraker ».

    J’ai pleuré en marchant jusqu’à l’école.

    Rue de Gaspé, j’ai sorti mon canif et j’ai gravé nos initiales dans l’écorce du vieux chêne vis à vis le magasin de bonbons de la « p’tite vieille Forgette.

    Et je n’ai jamais revu Micheline.

    L’automne dernier, j’ai voulu revoir le vieux chêne rue de Gaspé.

    Une p’tite Forgette, vieillie, m' »a dit: » Oui, coupé le vieux chêne. Paraît qu’il était malade et trop vieux pour guérir! »

    Ça m’a fait quelque chose!

    Ce matin, quelque part, une femme de soixante dix ans, comme moi, m’écoute peut-être. Elle se nomme Micheline et je lui dis: » Micheline? Micheline? Bonne Saint Valentin! J’espère que tu es heureuse, que tu as eu une belle et bonne vie comme moi. Si tu es seule, s’il est parti, bonne fête quand même! Va t’acheter du chocolat dans une jolie boîte rouge, en forme de coeur.

    14 février 2001
    pour CKAC

    Claude Jasmin

    p.s. Pour une quarantaine de récits de cette veine, lire « ENFANT DE VILLERAY » paru chez Lanctôt éditeur.

    BERNARD-HENRI LÉVY ET SON « SAINT SARTRE »

    VOICI UN TEXTE PARU DANS LA PRESSE MAIS ,ICI, SANS LES 4 COUPURES

    par Claude Jasmin

    Monsieur l’éditeur, votre jeune lectorat doit savoir qu’après la guerre, Sartre fut pour nous, jeunes artistes et intellectuels du Québec, une lumière, un phare, un modèle de conduite pour la gauche québécoise. À Montréal, à cette époque duplessiste, on avait osé monter, dans une suite d’hôtel, sa pièce mise à l’index, « Huis Clos » ‹L’enfer c’est les autres »‹ devant un Sartre médusé. Cela avec notre surdoué comédien Robert Gadouas, hélas suicidé prématurément. En Europe, Sartre enrégimentait dorénavant sous ses drapeaux rouge communiste une majorité d’existentialistes. Le maître déclarant: « un anticommuniste est un chien! » Le « Livre noir du communisme parle de: « veaux suiveurs et aveuglés ».
    J’avais lu une première biographie du « pôpa » de l’existentialisme écrite excellemment par Annie Cohen-Solal (Seuil éditeur). Récemment, j’ai lu celle de Bernard-Henri Lévy (Grasset éditeur). Renversant! C’est, le plus souvent, une hyper super hagiographie, c’est « Saint Sartre », comme il y eut le « Saint Genet » de Sartre, assommant d’éloges Jean Genet, le réduisant longtemps à l’impuissance. Tenons-nous bien, selon Lévy, récupérateur insolent, Sartre est mort en odeur de sainteté. Le chantre aveuglé des dictateurs ‹Staline, Castro et Mao‹ y est transformé en négateur de ses ouvrages, repentant spiritualiste. Une imposture, une fumisterie que même le goguenard Bernard Pivot n’osait pas condamner sur son plateau tant ce Lévy nouveau l’intimidait.

    DEUX ÉCHECS DE SARTRE
    Cohen-Solal avait bien narré les premiers cheminements politiciens de l’auteur de « L’être et le néant », de « Critique de la raison dialectique ». On y voyait d’abord un Sartre fêté, avant le conflit mondial, adoubé par le « maître » de la NRF-Gallimard, un Gide qui, devant le manuscrit du premier roman, « La nausée », affirmait: »Il a du génie, faut publier ». Un peu plus tard, la France envahie par les Nazis, Sartre va tenter de réunir tous les résistants et fonde donc un groupement. Il part (avec sa caisse de résonance, Simone de Beauvoir, chercher des appuis solides. Or, dans le Midi, Gide, retraité de tout, lui claquera la porte au nez. Or, Malraux, en attente de jours meilleurs lui aussi, lui rétorque: »Non, je n’embarque pas, c’est trop tôt ». Dépité, Sartre n’arrive donc pas à constituer son mouvement unificateur. Premier échec grave pour Sartre. À Paris, les nazis allemands et leurs collabos vont tolérer la présentation de ses pièces de théâtre (dont « Les mouches ») qui sont d’un tel symbolisme qu’ils ne dérangent donc pas le nouvel ordre établi, ‘brun ».
    Cophen-Solal raconte qu’après la guerre, Sartre tente, nouveau essai politique, de réunir tous les socialistes (communisants ou non). Ignorant total de la « praxis » politique, Sartre va encore échouer complètement et la brillante biographe constate que ce deuxième échec « électoral » entraînera le philosophe dans sa funeste dérive: le stalinisme aveugle. Sartre décide donc de rallier une « grosse machine politique efficace »: le parti communiste français, aux ordres de Moscou. Ainsi Sartre, jadis « esprit libre », s’englue dans le totalitarisme soviétique. « Un anticommuniste est un chien! »

    AU STALAG, SARTRE MUE!
    Jeune prof de collège au Havre, comme sa « servante » Simone-le-Castor, le premier Sartre était un libertaire pessimiste, un individualiste farouche, (aussi, ce fut publié et commenté) un sinistre suborneur de mineure. Il va muer. Soldat (météorologue-amateur) lors de sa captivité, le néantiste, le nauséeux, le nihiliste ouvre les yeux, découvre les vertus de la fraternité soldatesque et le voilà transformé en néo-solidaire. Libéré du stalag allemand, pour raison de santé, ce sera donc cette première tentative de ralliement et son premier échec. Les autres c’est encore l’enfer! Et viendront ses « noces noires » avec l’horreur, le dictateur Joseph Staline. N’importe quelle arme pour déstabiliser l’infâme « bourgeois de droite » qui règne sur la France libéré, le Général De Gaulle. Il va le haïr de toutes ses forces, sans cesse. « Élections, piège à cons! » Complètement déboussolé, devenu vieillard ahuri, récupérateur des extrémistes, Sartre va même fleureter avec le terrorisme. Il se réjouira du massacre célèbre aux Jeux olympiques en Allemagne.!
    L’ex-farouche misanthrope, l’Alceste dédaigneux, deviendra le zélateur du totalitarisme. Invité à Moscou, il joue l’aveugle, ignoblement, contrairement à Gide qui avait dénoncé courageusement le soviétisme.. En 1956, Sartre fermera les yeux face à l’écrasement de Budapest Il faudra attendre 1968, Prague sous les chars moscovites pour qu’enfin il se secoue un peu. Cohen-Solal, objective, sans juger, raconte tout cela. Au fameux « Congrès de la paix » ‹ infernale machine de propagande déguisée en grand concile du pacifisme et où plusieurs Québécois candides vont accourir‹ Sartre trône et se fait applaudir: « Le salut des hommes viendra par le soviétisme ». Je sors d’une relecture du livre de Simon Wiesenthal qui illustre efficacement le lien entre nazisme et soviétisme. Surtout en Autriche-l’antisémite.
    L’enquête philosophique », 600 pages, de B.-H. Lévy forme le pavé d’un odieux pacte de solidarité ignoble entre philosophes, avec, ici et là, quelques reproches édulcorés. « Le siècle de Sartre » tente de transformer ce misérable, cet allié des dictateurs ‹Staline, Castro et Mao‹ en « Saint Sartre ». Lecture déroutante pour ceux qui ont lu Cohen-Solal et appris définitivement que notre héros de jadis, notre phare du temps de notre jeunesse naïve, fut le « collabo » actif du totalitarisme, le chantre d’un marxisme dévoyé.

    À TU ET À TOI AVEC SARTRE!
    Or, dans le sac de l’hagiographe, il y a un drôle de chat et Lévy va le faire sortir. D’abord, confidence éclairante, B.-H. Lévy nous apprend qu’il fait un retour au judaïsme. Pourquoi pas? Vive le ré-enracinement! Or, quelle coïncidence?, Lévy nous révèle que, sur son lit de mort, Sartre lorgnait lui aussi vers le judaïsme. C’est que le vieillard cacochyme s’est déniché une nouvelle « caisse de résonance », une nouvelle « ‘Simone », un certain activiste, ex-militant d’extrême gauche, de « la Cause du peuple » plus ou moins retraité, Victor Serge. De son vrai nom, Benny Lévy. Il est l’ultime confesseur de Sartre. Ce jeune effronté est à « tu et à toi » avec le vieux maître. Ce Lévy-numéro-deux brasse Sartre, le secoue, le fait renier ses ouvrages et ses actions. Le repentir tardif a été enregistré et se fait vite imprimer, puis le jeune « abbé-rabbin » court porter ce brûlot au Nouvel Observateur. Son directeur, Jean Daniel, en tombe sur le cul, contacte Sartre pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’un canular. Mais non, Sartre persiste et signe. L’auto-révisionnisme, l’aveugle Sartre, se fait lire dans la revue de Daniel sous le titre « L’espoir maintenant ». En format livre, ce sera: « Pouvoir et liberté ».
    Stupeur partout! Un disciple s’écrie: « C’est un affreux détournement de vieillard! » C’est le scandale dans la chapelle sartrienne de stricte obédience. Ce Sartre en Saül sur un étrange Chemin de Damas révolte les entourages de l’aveugle soi-disant contrit. Malade gravement, aveugle et faisant sous lui, ses zélotes avancent qu’on a mis Sartre « à la question ».
    Or, dans « Le siècle de Sartre », Bernard-Henri Lévy, lui, n’y voit aucune manipulation. Mieux, il découvre que le confesseur de Sartre, Benny, fréquente, tout comme lui, le vieux philosophe judaïque parisien, Levinas. Que ce Lévy-numéro-deux fut une sorte de « go-between » entre son illustre moribond et ce philosophe de la judaïtyé. Pour B.-H. c’est Sartre-nouveau-né! C’est le rimbaldien Paul Claudel à une messe de minuit, à Notre-Dame, derrière une colonne, qui se convertit! L’aveugle voit enfin la lumière, découvre un lien inédit entre solitude (Sartre rédigeant « La nausée ») et solidarité (le Sartre du stalag), qu’il aurait suffit que Sartre sache mieux lier ces antipodes.

    RÉCUPÉRATION HONTEUSE
    Ce Lévy-numéro-deux, Benny, a donc été l’exorciste de Sartre. Horresco referens! Voici Sartre en « témoin de Jéhovah ». De Yahvé! Muni de ce témoignage « agonique », B.-H. Lévy court chez son gourou Levinas et découvre que le « baby-sitter » du « vieux Sartre », ce Benny en veste de cuir, fréquente lui aussi le même guide spirituel, Levinas. Alors B.-H. sous-titre un chapitre: « Un Sartre juif? » Avec un point d’interrogation mais il répond: « oui! » Un peu plus loin, B.-H. sous-titre: « Juif comme Sartre ». Voilà donc Sartre, grand sceptique, athée farouche, agnostique impétueux, sauvé par Le Livre, par le message biblique de l’ancien Testament. Faut le faire!
    Ce jeune exorciste, Benny, est maintenant, nous apprend B.-H., exilé en Israël où il étudie, se spécialise dans le Talmud. Conclusion: le grand hérétique, Sartre, a pu mourir en paix! Pour clore son enquête-biographie, B.H. Lévy raconte que le poète Mallarmé disait qu’un jeune poète qui meurt ce n’est qu’un fait divers( pauvre Rimbaud!) mais qu’un vieil écrivain, au moment où enfin il comprend tous ses moyens, où il est enfin disposé à commencer son oeuvre, et qui meurt, cela, ‹ seulement cela‹ est une tragédie! Alors, B.-H. va conclure: il faut donc excuser les déraillements de Sartre. Mourant,. avance-t-il sans rire, Sartre était redevenu un tout jeune homme, un homme nouveau, prêt à vraiment commencer son oeuvre. C’est écrit, noir sur blanc.
    Après avoir paralysé, juste avant la guerre, pour deux décennies le romancier Mauriac par une critique vitrioleuse, dans la NRF: (« Dieu n’a pas d’imagination et M. François Mauriac non plus! ») après avoir assassiné symboliquement son ami Camus (pour « L’homme révolté » et « Le mythe de Sisyphe ») dans sa revue « Les temps modernes », après avoir sanctifié trois dictateurs ‹emprisonneurs et installateurs de camps pour dissiendente et esprits libres‹ Sartre confessé est rajeuni, pardonné, en état de grâce! Le moribond se trompait sans cesse mais, potion magique, poudre de perlimpinpin, le Sartre-Lazare, tout rajeuni, sortant de son tombeau, allait tout recommencer.
    On s’incline bas devant cette « récupération ». Pas par respect. Par envie de vomir. C’est le vaillant Hugo de « Les mains sales » ‹pièce que Sartre interdisait de représentation par courtoisie envers les soviétiques‹ masqué en Hoderer hallucinant. Ça suffit. Je m’en vais relire le roman « La nausée », tant aimé à 20 ans, relire « Les mots », splendide autobiographie de son enfance, tenter de revoir « Les mains sales » (avec Daniel Gélin) en vidéo-cassette. À la Boîte noire? Comme on relit le Céline romancier malgré son antisémitisme effroyable du temps de l’Occupation en France. Ou Louis Aragon, le poète, malgré son stalinisme puant.
    Est-ce que, sur son lit de mort, le philosophe B.-H. Lévy, nous fera le coup, à son tour, de renier tous ses ouvrages? Ce serait trop facile. Sartre fut l’entraîneur néfaste qu’il fut, point final! Cette grotesque fable d’un Saint Sartre, illuminé par judaïté impromptue, ne colle pas. Il faut relire le « Sartre » d’Annie Cohen-Solal et éviter la foutaise de cette enquête folichonne.
    On en discute à « claudejasmin@claudejasmin.com ».

    LA MAIN SUR LE COEUR

    LA MAIN SUR LE COEUR

    par Claude Jasmin

    prologue

    Dans la noirceur, ils montaient, tous, vers le nord. Il y a eu cet accident. « Une déplorable bavure » a conclu l’autorité policière. Plus tard, une adolescente, en larmes, m’a offert ce qui suit, quelques feuillets. Elle m’a confié: « Y s’en venait à ma rencontre, lui et la vieille trafiquante fardée, y faisait noère comme dans le poêle. C’était la nuitte. Y m’restait juste çà, un p’tit paquet »

    Le pouce. Je.

    Je t’aime Chantal. J’avais réussi à me sauver. Je voulais te retrouver à Saint-Sauveur dans le nord. J’avais perdu mon emploi, je sais pas comment. Je reste précaire, comme toujours. J’avais fait un mauvais coup, vol à l’étalage, encore une fois. Je voulais pourtant plus rester un voyou. Je m’étais retrouvé en tôle. Je suis né croche, Chantal? Je donnais raison à ma pauvre mère là-dessus. Je voulais changer de vie, je te le jure. Je voulais te retrouver, mon amour. Je t’ai connue et j’ai su qu’il n’y aurait plus jamais que toi, Chantal. J’ai voulu m’évader. J’avais un plan. Je partais avec toi, le lendemain matin, pour l’Abitibi. J’y avais mon cousin, Léo, à Val d’Or qui disait vouloir m’aider. J’avais aussi, en Floride, mon frère Albert, le concierge fiable d’un gros motel.

    Je voyais diminuer, en courant, la maudite prison des juvéniles. Je rampais, je courais, je tombais, je me relevais. Je voulais tant te retrouver à Saint-Sauveur. J’ai entendu dans la noirceur le moteur d’un vieux camion et j’ai grimpé vers la route. J’ai levé le pouce. J’ai pris mon air d’enfant bien élevé, de garçon gentil. J’ai grimpé dans la cabine, j’ai dit « merci », j’ai dit: « montez-vous dans le nord? »

    Je fixais son profil de vautour couleur carotte. Je voyais ses oreilles pleines de poils roux. J’ai dit:  » Ma blonde m’attend dans les Laurentides. « J’avais levé un pouce tout saignant, le pouce droit. Je saignais beaucoup de la main droite, écorchure grave. Je voulais pas que mon bloke rouge s’imagine des affaires. Je lui ai parlé de toi et moi, de l’amour. Je disais des mots: Léo, l’Abitibi, Albert, le motel, la Floride. Je répétais: « My cousin is rich ». Je l’ai entendu grogné: « J’ai parle l e french, tabarnak! » J’avais mal aux genoux, tombé trop souvent. J’avais vu une clôture ébréchée, j’avais pas vu le rocher quand j’ai sauté. Je parlais, je parlais, lui, rien, il disait presque rien, il regardait souvent mon pouce rougi.

    J’ai fini par retrouver mon souffle, je me sentais mieux. J’allais enfin pouvoir te resserrer dans mes bras. Je flairais la vraie liberté, Chantal. Je tournais une grosse page. Je t’aimais plus que jamais. Je voyais défiler les paysages sur l’autoroute. J’avais pris le bon pouce. Je le regardais, si rouge, l’ongle arraché, bleu.

    L’index. Tu.

    Tu vas voir Chantal, tu vas avoir une autre vie. Tu diras plus: tu me tues! Tu vas voir qu’on va s’en sortir. Tu n’iras plus au Mont-Providence, ni ailleurs. Tu es mieux que ce qu’ils disaient, les gardiennes, les travailleurs sociaux. Tu vas vivre avec moi jusqu’à la fin du monde! Tu verras, à Val d’Or, mon cousin Léo va nous aider. Tu vas constater qu’il m’aime, qu’il a encore confiance en moi. Tu vas voir qu’il m’aime lui, au moins. Tu vas t’apercevoir qu’il reste encore des vrais êtres humains. Tu vas l’aimer mon cousin défroqué, une tapette fine pis intelligente. Tu vas aimer sa collection de chats de toutes les couleurs en Abitibi. Chantal, non, tu ne seras plus une fille mise à l’index, une fille interdite, une fille tabou. Tu as eu ton lot de mauvais coups du sort. Tu vas te rappeler nos bons moments, te souvenir de la plage déserte, en octobre, à Old Orchard, la fois du canot trouvé sur le Richelieu, du Vietnamien et de son banquet improvisé dans sa cour, rue Saint-Valier, de ses petits enfants rieurs.

    Tu es celle que j’ai aimée tout de suite, aux Foufounes, comme un fou. Tu seras de nouveau ma belle princesse aux fesses si rondes, tu redeviendra ma souveraine misérable avec sa cicatrice sur le ventre. Tu vas oublier pour de bon ton enfance pauvre rue Hochelaga. Tu sauras tout de moi, ma mère hystérique rue Bélanger, bonne femme aux mille pilules. Tu sauras mon père, l’ex-débardeur chômeur, le géant disparu un matin à jamais, en scooter. Tu sauras tout de mes sœurs, des jumelles exilées en Californie. Tu vas me caresser la nuque comme j’aime tant. Tu reverras plus le garçon interdit, tabou, mis à l’index.

    Tu reverras le soleil chez ta tante au Saguenay. Tu pourras caresser son grand chien jaune, Ringo. Tu reverras le nain comique, le mime, rue Ontario. Tu reverras le camping de Spring Lake au New Jersey. Tu retrouveras le ruisseau du Point-du-Jour à l’Assomption où tu es née. Tu aimeras de nouveau m’enlacer de tes longues cuisses autour de mon cou. Tu vas chanter tes belles tounes de Leloup comme avant. Tu vas pointer ton index sur moi et me redire: « te voilà mon beau voyou, mon gentil bandit, mon mal aimé de la rue Bélanger, mon bum blond adoré! »

    Le majeur. Il.

    Il se taisait toujours mon camionneur roux. Il klaxonnait pour un rien. Il avait les cheveux noués dans le cou, grosse queue de rat rouge carotte. Il grognait des imprécations chaque fois qu’une auto le dépassait. Il exhibait le majeur de sa main gauche, souvent, tout le bras par sa vitre abaissée. Il avait un grand tatouage de dragon vert sur les avant-bras. Il me jetait des petits coups d’œil sans cesse. Il grinçait entre ses dents des « On arrive. On arrive. » Il grommelait des « on approche. On approche, ciboire! » Il ouvrait la radio, il pitonnait dessus en sacrant. Il a dit qu’il cherchait une musique western. Il hurlait comme un démon. Il me faisait penser aux gardiens de Providence. Il a fini par ralentir. Il avait pu capter enfin une musique country.

    Il a fini par me sourire, dents cassées. Il a marmonné: « C’est qui, au juste, que tu connais dans le nord? » Il voulait tout savoir sur mon cousin Léo. Il est devenu bavard subitement. Il m’a sorti des histoires, des affaires de son temps de jeunesse. Il m’a parlé de contrebande « b’en payante ce temps-citte! » Il dit qu’il sa bourlinguer longtemps avec des Warriors Mohawks du côté de Saint-Régis, aux trois frontières. Il m’a dit être un Major de Joliette, un Rouge par son père et un rouge par sa mère-carotte comme lui. Il a ri. Il a crié soudainement:  » Tabarnak que j’ai eu la chienne des fois! Pis encore là, à soir! » Il m’a expliqué qu’il cachait dans sa boîte des A-K-47, un plein chargement, dans des matelas usagés. Il avait peur d’un certain Gaston, un associé qu’il avait lâché.

    Il a freiné, il a pris une bretelle, il a crié: « Saint-Jérôme, tout le monde débarque hostie! » Il m’a ouvert la portière en rigolant. Il m’a dit: « Là. mon p’tit bonhomme, tu vas te pogner un autre pouce.  » Il avait tout su pour ma fugue. Il avait levé le majeur une fois de plus en riant. . Il m’a regardé marcher vers un dépanneur du parking. Il a observé Jetta une blanche qui est venue s’immobiliser comme pour me ramasser. Il m’a fait un grand signe d’encouragement.

    L’annuaire. Nous.

    Nous étions des chiens fous, non? Nous étions comme les cinq doigts de la main, non? Nous étions « le gang des cinq », toi et moi, Marthe et son Marc, et Coucou, notre bouffon ébouriffé. Nous faisions de la musique dans la cave chez Marthe-poitrine plate. Nous allions devenir, tous, de fameux rappeurs. Nous finirions bien par lui mettre le grappin dessus au succès, au disions-nous. Nous avions quinze, seize ans.

    Nous devions cogner pas mal fort parfois, alors Marthe et toi vous alliez vous cacher, peureuses. Nous avions nos livraisons d’herbes. Nous devions tenir parole, sinon gare! Nous étions bien braves dans le hangar à Coucou. Nous vagabondions des heures sur la Plaza Saint-Hubert, au Parc Jarry, au Marché Jean-Talon. Nous jacassions sur nos enfances maganées en machouillant de la rhubarbe crue, du chou-fleur, piqué. Nous bavions sur nos parents si cons, leur golf, leur bière, leur vidéo-cul, tous des cons finis, nous répétions-nous. Nous avions ri du vieux branleur DiBlasio, lui et ses chères poésies de Dante. Nous forgions des poèmes en faux amérindien pour l’épater. Nous étions heureux quand le gros dealer des Hells en BMW disait de nous: « Un couple emblématik, vous deux, toujours ensemble! » Place Jacques-Cartier, dans le Vieux, nous piquions de tout, un peu partout, nous écœurions les touristes américains. Nous avions chialé comme des veaux quand le maire Doré a fait démolir notre taudis, rue Sanguinet.

    Nous avons fait de beaux voyages. Nous avons aimé les « bouquets » dans les îles Mingan. Nous avions aimé passer Pâques à Daytona, au bord de la mer. Nous gardons un bon souvenir d’une Saint-Jean à Percé, d’un fameux Noël à Hollywood, Fla. Nous devenions, un temps, des vagabonds célestes, disait mon cousin Léo, l’instruit. Nous étions devenus des orphelins débrouillards. Nous nous étions fiancés, Chantal, avec des bagues d’acier aux annuaires, chez Poitrine-plate, Marthe.

    Nous serons deux encore si cette folle fardée au max, la dame à la Jetta blanche, veut bien s’arrêter de zigzaguer sur la route I5. Nous allions nous retrouver si la grimée-en-guenon cesse de rouler comme une dopée.

    L’auriculaire. Vous.

    Vous levez un petit doigt et on vous fourre en dedans. Vous êtes tous des bourgeois névrosés, . Vous nous guettez partout, tout le temps, les méfiants. Vous m’aviez pas dit ô Grand Bon Dieu tout-pissant que la maigrichonne fardée cachait un gros sac de dope dure dans son coffre de Jetta. Vous avez joué aux cow-boys les flics de la I5. Vous avez tiré sur nous quand la grimée a sorti sa mitraillette ; feu, à l’aveugle, les bandits costumés! Vous êtes venus voir si la pomme-cuite en couleurs respirait encore. Vous avez dit: « On y aurait donné le bon yeu sans confession, hein? » Vous avez aidé à nous coucher sur les civières de l’Urgence-Santé. Vous m’aviez promis d’avertir Chantal, qui m’attendait au garage de Saint-Sauveur.

    Vous vous êtes moqué du gros brancardier qui s’enfonçait sans cesse l’auriculaire dans l’oreille, frottant à toute vitesse. Vous l’imitiez en rigolant rigolant. Vous veilliez à la porte de ma chambre d’hôpital à Saint-Jérôme. Vous aviez hâte de me réenfourner dans ma prison de délinquants, pas vrai? Vous vous fichiez bien de notre amour, de ma vie interrompue. Vous ruminiez votre gomme rose baloune. Vous avaliez café sur café. Vous engloutissiez des sandwiches de merde brune. Vous me grommeliez des « Oui, oui, on l’a avertie ta Chantal. Oui, oui, tu vas pouvoir y téléphoner à ton cousin.  » L’ambulancier obèse n’en finissait plus d’agiter son auriculaire dans sa trompe d’eustache. Vous ignoriez que pour moi, la lumière baissait, baissait. Vous crachiez par terre pendant que la clarté s’étouffait dans le corridor.

    Épilogue, ils

    Ils parlent ensuite à l’enquêteur joufflu. Ils parlent d’une bavure. Que je suis une bavure, c’est çà? Ils font sonner les menottes d’acier. Ils frottent leurs badges puis leurs revolvers, bombent les torses. Ils se fichent bien de ce voyou bandé de partout qu’ils vont maintenant ramener dans un cachot. Ils se foutent bien de toi, Chantal. De Léo aussi. Albert qui m’avait écrit:  » Un motel neuf va ouvrir à Sunny Islands, viens, t’auras une bonne job.  » Ils chient sur la plus belle fille d’Hochelaga.

    ILS VOUS NOUENT des chaînes.

    ILS NOUS VOUENT aux enfers.

    Fin


    (Anecdote: cette nouvelle, inédite, fut envoyée au concours annuel (sous pseudonymes) de nouvelles de l’hebdo VOIR en février 1999. On souhaitait découvrir et non confirmer des auteurs? En tous cas, l’année suivante VOIR annonçait que son concours serait dorénavant interdit à ceux qui ont déjà publié!)

    POUR GÉRALD GODIN

    «Elles me parlaient de toi et je riais tout seul, Godin ,les filles des Trois-Rivières, des hommes dans des tavernes se souvenaient du comique trifluvien, des gars-draveurs, sans eau bénite mais avec beaucoup de sacres, ils parlaient d’un beau frisé

    ta mère ne riait plus, ton père s’en allait, toi, le petit snoreau qui jouait dans les caniveaux, rue Notre-Dame, toi, le timide enfant à sa moman

    Godin, tu devenais un important un beau jour et des conducteurs de charettes enlevaient la casquette, ça te faisait drôle, ca te faisait ni chaud ni frette, tu restais le petit morveux de la Mauricie d’en bas, le petit tarlais de Duplessis, Godin, il y avait des jours tristes, il y a eu du bon temps, tu as été le valet des écrivisses avec et sans pinces et aussi le roi des beaux parleurs, tes cantiques étaient des cantouques et tu jetais tes mots au fond des journaux, pelures de patates chaudes, tu rêvais aux ouvriers mortifiés, tu songeais aux exilés dépenaillés, tu faisais ton curé, ton malin, ton petit ministre et tu restais le nez au vent, accroché aux barrages politiques, jouant l’incrédule, l’insoumis

    il n’y avait que des mots ourlés, que des chansons, celles de ta blonde pauline et celles du populo, tu rigolais sans cesse, tu congédiais tes cauchemars, tu éloignais ton chauffeur, tu devenais transparent et tu redevenais naïf l’enfant de chœur de l’église au bord de la Saint-Maurice, tu rapetissais et d’autres t’agrandissaient, tu fuyais dans tous les horizons, les pourris et les rêvés, tu étais resté le Poète et la tête t’a fait mal le jour où t’avais enfin ta campagne et cette migraine du diable t’aura joué un sale tout

    tu riais jaune et tu chantais faux et ton cœur d’entrant se révoltait, tu continuais d’écrire ta poésie d’édredon et de cabanes à moineaux, tu savais trop les prétentions des mots , tu fouillais dans ta vareuse d’éclopé, tu alignais les vieilles affaires

    et tu glissais sur les phrases entourloupées comme un dément glisse entre les barreaux de son asile, tu aimais mordre dans l’air, tu n’avais rien de vrai tout autour, tu gardais des grands silences

    rue Gilford, tu paradais, tu accrochais des mains, tu voguais en titubant sur des promesses mal faites, tu avais mal partout, tu grognais, et puis tu dévorais des restes de vie

    enfant, tu savais tout déjà, plus tard je t’ai vu te sauver d’un film, au fond de l’ombre, avec une fille inconnue

    je t’ai entendu te faire la barbe, rue Bayle, un matin de novembre bien gris, tu sifflais des airs de Trois-Rivières

    rue Selkirk, tu avalais des cafés, des poèmes et des simagrées, tu cochonnais un article et tu polissais deux vers sans rimes officielles tu gossais de pauvres proses

    tu maudissais ta tribu un soir et un matin tu faisais des gâteaux pour ta pauvre petite race de morigénés embarrassants, tu faisais le député et tu représentais la populace, sur des tétraux de bois ravagé

    tu grognais des discours improvisés, tu sortais des ardoises de carton et tu laissais des marque: tu griffonnais des éraflures poétiques et des clauses pour des lois à venir

    tu aimais parler, tu aimais la langue vivante, mal garnie, mal partie, mal arrangée tu courais vers le train, vers le bus bien plein, vers Québec, vers les Plaines et tu revenais de nuit dans le temps d’avant la gloriole et les simulacres

    je t’écoutais rager, pleurer dans des épaules étroites

    tu te sortais le nez dehors et tu frappais les culs terreux, les rampeurs, les quémandeurs, tu supportais l’apatride fiévreux et tu blasais le gros matou dans sa limousine Calfeutrer

    tu es Godin et sur Godin j’allais bâtir un empire pour rire, on s’esclaffait des estaminets

    jeunes on paradait rue Guy, au Pub Royal, on chantait faux, la nuit les pieds crochus, on se tapant des blondes, on ayez carafes de houblon, des cruches de vin rouge

    le Grec souriait dans sa boutique et des agneaux tremblaient mais toi, toi, le poète désossé, le grand funambules tu te gargarisais et les organisateurs frais rasés te collaient au train , tu baignais dans des mots trop beaux pour nous, tu promettais des avenirs à nous tous: les frigorifiés du destin française

    tu encourageais la fille de chambre au motel du salut perdu, tu stimulais des itinérants aux dos de velours, tu ne t’ennuyais: jamais grand flanc-mou d’escogriffe, Godin oh mon vieux Godin, nous avons perdu tes grimaces, nous avons trop couru après l’air du temps, tu voyais des anges partout, le diable te maudissait, toi et ton grand cœur, porte de grange ouverte, tu as été le fou de nous tous, le fou furieux, le dégingandé frétillant, le compositeur de foleries, le balanceur de balles de nuages, le grand prosateur de tout

    Il y a longtemps que je te voyais aller et jamais je ne t’oublierai, mon serpent de vent, mon cerf volant, mon ténébreux des rivières à trois, mon enfant rosé, je vais continuer de te raconter, tu peux nier tout, tu pourras t’esclaffer encore et encore, il reste que je sais qui tu es, qui tu as été, je t’ai connu, sans que tu le saches sur les rives d’argenterie de ton coin de pays, Félix a chassé ce pays et les pitounes roulent pour toi pour l’Éternité, tu es un chinois, tu es italien et portugais, tu es de partout

    tu faisais le nigaud et tu grommelais des imprécations dangereuses contre ton chef et un autre colonel, tu prenais tous les risques, tu avais ta chaloupe de sauvage, ta plume aiguisée, tes petits calepins, des carnets de notes sur la folie des mots d’amour

    tu aimais nous mélanger et, l’épivardé, tu te sauvais de nous les enfargés dans les fleurs de ta moquette poétique, tu cantouquais à qui mieux mieux, démonté, défoncé tu caracolais en des rimailleries inédites et on buvais ta lamentation grise ou rose

    tu voulais devenir fou le lendemain tu souhaitais prier à genoux dans la verdure d’une femme, tu aimais ta vie de fou, tu râlais pour faire taire les thuriféraires

    tu es un garnement, un effronté, tu allais à la pêche aux songes creux, enfant, aux perchaudes sur le quai de ta vieille ville

    tu avais tes oncles et tes tantes, tu avais tes souvenirs un album doré sur tranches

    ô les photos de tes mots s’imprimaient en lettres incendiées

    Godin, ô mon vieux Godin, que de chemins sous tes pas de draveur de mot bien rustres

    que d’images dans ta tête blessée, que de rires étouffés, à l’école et au parlement

    ton peuple mercériste était ta bande, les fidèles s’accrochaient un quête un job, tu lui trouves un radeau de vie

    l’épave maladie est encore un cargo de richard, tu te moquais, tu crachais dans la soupe, tu ricanais devant le petit grand René, tu jouais la carte malice, tu léchais une souris de chocolat, tu as fait ta première communion debout en riant, tu jouais à ne trouve jamais dans les petits sentiers des forêts mauriciennes

    Godin mon sacripant de Godin, tu as été une étoile filante si rare, un si soleil étonnant soleil de feu qui glace, forestier en ville, tu déroutais les complimenteurs, les élogieux intéressés tu savais grimacer aux vitrines du pouvoir, tu n’avais qu’une envie : celle des mots sonnants.»

    Texte présenté sous pseudonyme au concours organisé par l’Union des écrivains (UNEQ), le café «Porté Disparu» et la SIDAC du Plateau Mont-Royal

    Premier Prix, été 1997

    Texte inédit

    publié dans le recueil de poésie «Albina et Angéla», La mort, la vie, l’amour dans la Petite Patrie» chez Lanctôt Éditeur, printemps 1998

    Transcrit par Laurent Barrière

    SI NOTRE TERRE S’AFFADIT, IL Y AURA MIRON

    « Si notre terre s’affadit, il y aura Miron »

    Par Claude Jasmin

    Texte présenté sous pseudonyme au concours SIDAC Plateau Mont-Royal

    Lauréat, été 1997,

    TU ES PARTI, le poète? où vas-tu aller? Gaston Miron, où?

    Ne nous quitte pas , ne va pas trop loin Gaston Miron.

    Tu n’avais pas fini ta besogne, poète, reste parmi nous

    J’entends encore ta voix de mâche-fer, Gaston Miron le poète

    Au dessus de la ville, on voit encore tes marques, tes signaux

    TU N’ES PAS PARTI, le poète, pas vraiment, je t’entends encore

    Tes rires à pleine gorge, tes imprécations, ta poésie raide

    Reste un peu, reste à veiller Gaston Miron

    Ne me quitte pas, le poète, veille sur moi, veille sur nous tous

    Hante la ville, épie nos campagnes, Gaston le poète

    Toi, le grand rôdeur de nos angoisses

    Reste un peu parmi nous, encore un peu, juste un peu ai.

    TU ES PARTI trop vite, trop jeune, tu me manques Gaston Miron

    Sois le bon fantôme de nos nuits, la lumière dans nos vies

    Ta parole nous hante, tes mots nous cernent encore, le poète

    Mon grand disparu trop tôt, fais moi signe Miron

    Miron, ta trace est partout, dans mon cœur, sur nos visages

    TU N ‘ ES PAS VRAIMENT PARTI, je me souviendrai de toi

    Ta frustre silhouette dans nos rues et nos squares

    Mon beau bonhomme de âge, mon monument d’humanité

    Gaston Miron, tu restes mon image lumineuse, mon beau souvenir

    Regarde, Gaston, nous restons debout dans ton pays magané

    Regarde, nous lisons ta parole survoltée, ton langage d’amour

    Baptèche, Miron. tu n’es pas mort le poète le bel original

    C’EST VRAI, TU ES PARTI mais je tiens ton héritage de mots

    Je tiens ton regard sombre, tes cris, tes saluts, tout ton visage

    Tu es présent dans nos tourments, dans nos espérances

    Ton âme rôde à n’en plus finir dans notre paysage amer

    Ton courage, Miron, ta musique, Miron, tout nous est laissé!

    TU ES PARTI, le poète, j’ouvre ton baluchon, il y a la vie

    Ton esprit plane au dessus de tout, ses grognements, ses soupirs

    Ton harmonica ne rouillera jamais, flèche d’or dans nos veillées

    Ta chanson d’amitié et d’amour, Gaston, je l’entends toujours

    Ta complainte m’enveloppe, Gaston, me tiraille, me trouble

    TU N’ES PAS PARTI, le poète, on nous a menti au cimetière

    Sainte-Agathe dort mais toi , Gaston, tu es ma vigie

    Tu es mon phare de poésie, tu es la mer et le fleuve d’ici

    Tu es un bateau ivre de mots, un vaisseau d’or luisant

    Tu restes parmi nous, tes pauvres tricots desserrés

    Tu mords encore dans tes phrases de toute beauté

    TU ES VRAIMENT PARTI avec ton gros dos, tes larmes sucrées

    La bouche ridée, les dents serrées, les mots ouverts

    Miron, je revois tes mains en ailes battantes

    J’entends toujours ton rire, tes éclats, Gaston Miron

    Nous écoutons tes pas dans un jardin de dentelles de frimas

    TU AS FAIT SEMBLANT DE T ‘ EN ALLER, tu écris, debout, face aux vents

    Pas un matin, pas un soir ne vient sans que je te vois

    Les jambes écartées, la bouche ouverte, le cœur ouvert

    Reste un peu encore, la nuit nous fait peur, Gaston

    Reste avec nous encore un peu, répète ton hymne aux rapaillés

    Redis-nous ta confiance, poivre-nous de paroles d’argent

    NE PARS PAS, ne pars jamais, je te serai fidèle Miron, je t’aime

    J’ouvrirai ton livre comme l’abbé un bréviaire sur sa galerie

    Je te lirai encore demain et dans l’éternité

    Le Saint-Laurent se sauve sans cesse, Miron, reste avec nous

    Les Laurentides verdissent et puis s’enneigent, toi, reste ici

    Gaston Miron, décembre ’96, m’a fait mal

    T’EN VA PAS, le poète, ne nous oublie pas, l’enfirouapé

    Je t’entends gueuler dans la tourmente Gaston Miron

    Nous t’écoutons toujours, tu ris, tu pleures, tu fais l’ange

    Tu te déguises, troubadour gercé au Carré Saint-Louis

    Tu fais le clown et tu fais le sage, tu résistes et tu cognes

    T’EN VA PAS, Gaston Miron, le temps de la poésie s’incruste

    Donne nous la main dans le noir et gigue encore

    Tes sourires sont une si belle folie dans nos poudreries

    Gaston Miron, il y a des oriflammes rouges sur ta poésie

    Il y a du vent, des processions, il y a ton toupet au vent

    Voici du point dans ta mort, voici des bras et des plumes

    Tu nous as ensemencés avec tes libertés, tes sonorités

    TU T’EN ES ALLÉ pour regarder mieux tes horizons du pays québécois

    Je le sais, Gaston ,je le sais, arpenteur de nos âmes

    Tu es sorti du monde et tu entres dans l’univers du souvenir

    Nous apprendrons longtemps tes itinéraires de beau saltimbanque

    Nous marcherons dans tes plantations de mots sacrés

    TU PEUX T’EN ALLER, c’est un mirage, l’illusion de la mort

    Tu es vivant en Gaspésie et en Abitibi, tu bouges un peu partout

    Tu restes le gigoteur, le flambeur, le bruyant marcheur

    Tes semelles de neige, ton pas de boue, tes allures de grand vent

    Tout nous rappelle tes grands coups de gueule dans le pays

    VA-T-EN, Gaston Miron, vas-y, vase d’argile, glaise cuite, poème

    Va où tu veux, ne te retourne même pas, nous te suivons

    Partout, nous écrirons ton nom, dans tous les cahiers de l’espoirs

    Va, le poète, l’éternité n’est rien, l’amour est tout

    Et tu nous aimais, tu nous a aimés, faibles, médusés, inquiets

    VA, VA, VA Gaston Miron, tu es libre désormais, tu as tout gagné!

    Notre souvenir, nos haleines, nos sueurs, notre amour total.

    Fin

    Transcrit par Laurent Barrière