VOIR PETIT, GRAND ET VOIR LOIN

On peut « voir petit » de grandiose façon. Des snobs mondains, mépriseurs de ce que l’on est, bavaient en choeur contre nous, notre modeste monde, nos pauvres gens. Ils bavaient fort contre un Michel Tremblay et ses portraits de buveurs sacreurs, de misérables femmes flouées. Tout notre petit peuple colonisé, et mis en scène, faisait honte aux embourgeoisés, renieurs de leurs origines. Or, il est arrivé que le théâtre de Tremblay a vite séduit des étrangers, ses talentueuses « prises de sang dramatisés » triomphaient à New York et à Paris. Ou au Japon. Quelle leçon gênante pour nos délicats puristes, humiliation pour tous ces prétentieux qui imitaient les géants des temps anciens.

J’en ai connu des snobs « citoyens du monde » humiliés,des déracinés. Ces cons. Savoir illustrer « son » monde est un gage de succès partout. Les auteurs qui imitent les grands des grandes puissances, ne font que reproduire, des plagiaires. Sans originalité, ils végètent, ratés, imitateurs qui vont crever avec cette honte-des-nôtres bien vissée au coeur.

TERRE, TERRE !

Combien sommes-nous, enracinés à notre coin de terre humaine, à avoir été secoués par la nouvelle ? Voici venir une fameuse loupe. Kepler son nom ! Une longue-vue fameuse, une drôle de paire de jumelles. Kepler est un télescope spatial qui a été garroché dans l’espace le 6 mars dernier en Floride du nord. Moi qui aime bien observer la falaise comme roussie d’une colline de Saint-Sauveur, qui aime bien observer un coin de parc d’Outremont où des arbres rares bourgeonnent déjà… aurais-je bientôt à examiner des arbres aux feuilles… bleues ?

Kepler cherche -parmi 340 « terres » cataloguées à l’Observatoire de Paris-, une qui serait toute semblable à la nôtre. 60 de ces planètes passent devant leur soleil (étoile) permettant ainsi un examen utile. Tudieu, voyez-vous ça ? Bientôt l’annonce d’une autre « humanité » sur une « terre » habitable. Où une vie a pu éclore ! La lentille de Kleper-le-fouineur fait dans les trois pieds ! En 2006, le télescope Corot, cherchant aussi des exoplanètes, n’en avait pas la moitié. Voici que l’on désigne un lieu préféré, baptisé « Gliese » 581. Température ? De 0 à 40 degrés Celsius. Eh bien, c’est à 20 années de chez nous et, je le jure, si je vais un jour rédiger sur Gliese, je resterai fidèle à ma falaise laurentienne. Et à mes vieux arbres outremontais.

MARCHER SUR LES EAUX, MIRACLE ?

Dimanche dans deux jours et c’était dimanche, il y a cinq jours.

Nous nous sommes joins aux joyeux marcheurs sur le lac. Hen, quoi, un miracle, tous des Jésus ? Pas vraiment, car l’eau s’est durci, c’est de la glace. Bel après-midi donc de lumière. La beauté éblouissante ! Les experts le redisent : « la plus elle luminosité, elle est ici, parmi nous. » Pauvre camarade Michel Tremblay à Key West pris avec sa piètre lumière !

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Éliane ma fille unique qui me dit : « Marcher sur les eaux du lac hen? Nous aussi, on a marché sur la Mille Îles à Terrebonne et, oui papa,  quelle beauté malgré le froid tous ces costumes aux couleurs bigarrées partout. »

Et les chiens du Lac Rond ? Diable, c’est une véritable exposition canine sur l’eau dure de ce grand anneau. Les pèlerins-en-rond font voir une variété qui m’étonne. Il y a des beautés à quatre pattes époustouflantes, du fier Caniche royal au frou-frou Sheep Dog. Des rasés de près, des « de cuir », des tout poilus, yeux compris, des hauts sur pieds, des bas sur pattes, oui, une diversité qui m’a surpris encore une fois.

Et les patineurs du Lac Rond ?  Chaque fois que j’en croise un, tout mon passé-sur-patins me remonte à la gorge ! Le patin sur glace, c’est l’iconographie classique de tous les pays nordiques. Le symbole archiconnu d’un loisir inévitable. C’est l’envers de l’Afrique et des pays tropicaux. C’est la mise à l’endroit d’une vision caractéristique, celle  de cette longue saison sans chaleur certes mais, insistons car on néglige le fait,  avec la plus belle lumière de tout l’univers.

Ma blonde et moi, en halte sur le banc-à-Maurice, nous admirons cette vie d’ici qui tourne, ces silhouettes tournantes sur la piste bien tapée, toutes ces figures -des vieillards comme des jeunesses- vivifiées, ragaillardies, rougies, ces visages ensoleillés et réjouis. Tous, amis, parents, voisins, visiteurs familiers, touristes venus de loin parfois, inconnus qui socialisent un brin,  nous tournoyons au pas cadencé. Au pas de bonne santé. C’est l’heureuse et fortifiante  sortie dominicale, la joie-épreuve, la résistance affichées face aux timorés restés enfermés. Les encabanés comme on dit.

Des skis de fond glissent en parallèle autour du Rond. Certains chiens sont vraiment des maîtres et on rit de voir le maître ou la maîtresse si obéissant, en suiveurs dociles, entraînés, la laisse bien tendue au bout du bras ! On songe à une danse, ce tournoiement (salut poète St-Denis-Garneau !) qui est, tout autour de ce gigantesque  étang gelé, une étonnante « ronde » dont la musique s’absente. À part des cris de geais bleus ici et là, des aboiements mâles à la vue de femelles frisées, caniches rosés ou poodles bleutés !

« Pendant ce temps »… back to the farm… comme disait les films de cow-boy (de Roy Rogers ou de Gene Autry), de mon enfance, oui, pendant que nous admirions « la lumière des lumières », mon jeune dauphin, le David-poète, s’amenait, lui, au sud du Mexique. À San Cristobal, dans le Chiapas ! Traducteur de métier -car on ne vit pas plus de poésie que d’amour et d’eau fraîche -il a dit « oui » à l’appel d’une belle de là-bas, Priscilla. David va peaufiner un premier roman alors que le très vieil homme, moi, vient d’envoyer chez Broquet-éditeur (rue de L’Église à Saint-Sauveur) rien de moins que …le cinquième évangile ! Eh oui, 200 pages sur « Jésus, son enfance et son adolescence à Nazareth ».

Ce sera faux mais très vraisemblable, vous lirez ça. Hélas, en Galilée pas de bel anneau blanc, aucun petit lac gelé, ni patineurs, ni fondeurs… et les chiens ? En ce temps-là, le chien  était méprisé, pas encore domestiqués, il vivait dehors comme les rats. Les dimanches d’hiver ? Autour du grand lac de Tibériade, là, où Jésus marcha sur les eaux, b’en, ça piqueniquait, buvant des limonades, mangeant des grenades, des figues et des dattes, des amandes et des cerises, surtout des raisins.

Bon. 16 h. On rentre, revoir la galerie en volière avec nos cinq flamboyants cardinaux fidèles et toutes ces parulines qui picorent la tête en bas (étranges hirondelles). Oh ! Nouveauté : Trois mini écureuils qu’on nomme des suisses, qui draguent du museau dans la neige du plancher pour des graines tombées. Il y en de jolis, tout dorés, avec des rayures et un tout gris, si laineux.

Dernière heure : Hydro-Québec est venu chez nous pour abattre une épinette au moins centenaire qui nuisait aux fils. Comme c’est fou : le paysage diffère soudain, la vue n’est plus la même. Un arbre est tombé, un seul, et notre environnement en est tout transformé ! Je planterai ce printemps.

claudejasmin.com

Ô ANIMAUX !

C’est vraiment l’été. Le temps donc des animaux en plus grande visibilité. Ainsi, certains des canards migrants nagent encore sur le lac. Ils n’iront pas plus loin donc et pas plus au nord ? Ma voisine Savard –madame-docteur hilare– me raconte ses marmottes à elle -là où jadis La Chaumière régnait avec raison et mérites. Sont-ce des descendant de ma Donalda sous l’escalier ? Et  pas gênées pantoutes, elles lui passent entre les pattes alors que Nicole s’affaire au jardin.

Plus étonnant ? Ma fille Éliane, de retour d’une noce jasminienne (on était à Ogunquit) aux rives du Richelieu, à Saint-Antoine où, m’assure-t-elle, sorties de jolis étangs, des rainettes grimpent aux arbres ! Aïe ! Et chantent comme des oiseaux ! Au secours ! Une personne charitable voudra-t-elle confirmer de ces grenouillettes-oiseaux. Ou bien me suggérer qu’à ce mariage on en a fumé du bon. L’autre soir, un soir de douceur rare, attablé avec Aile pour d’excellentes coquilles ( linguini alla vangole ) à l’Esméralda du Chemin Chantecler, de nouveau belle vue sur le lac de canards qui s’épivardent en d’étonnantes taquineries ! Des oiseaux ludiques ? Bon, il n’y a pas que les bêtes pour réjouir l’homme, il y a l’homme aussi. Ainsi, il nous est revenu, rue Valiquette,  comme à chaque été revenu, l’homme aux fruits et légumes si frais avec son modeste étalage de tous les matins. Je souhaite un tel  p’tit-homme-la-joie dans tous nos villages aux alentours. De ces marchands joyeux qui jacassent, pleins d’humour avec le monde de son chaland.

MARCHANDS DE JOVIALITÉ ?

P’tit-homme-la-joie, à chaque visite, me replonge dans cette atmosphère de jadis quand, à deux rues de chez nous, vingt, cent, maraîchers emplissaient l’air du marché de leurs appels, interjections, protestations et cris joyeux. Simple gamin, j’entrais vers les halles (avec ma voiture et ma mère !) avec un sentiment accru de vivre vraiment. Oh le beau tumultueux brouhaha intense du marché Jean-Talon. Cela devenait un spectacle de vie intense. Les cris des poules ! Les bavardages croisés des clientes et marchands, ces négociations incessantes, tout cela formait de grouillantes  tranches d’une existence que l’on chérissait alors.

J’en ai gardé une nostalgie vive. Qui se console un peu chaque fois que je découvre, n’importe où, des tétragones rustiques, vite installés, des paniers, des casseaux, des barquettes, du frais manger offert en plein air avec un marchand guilleret qui vante ses lots sans vergogne.

A BÊTE MARINE SANS NOM

Au fait, pourquoi donc chaque fois que j’entre dans Saint-Sauveur, dans sa célèbre rue principale, cette impression de fête ? À quoi tient cela ? L’air comme festif et qui fait que l’on se sent une sorte d’invité que l’on va choyer, bichonner. Un mystère ? Un lieu rare car du «vieux » Saint-Jérôme-sur-rivière avec ses jolis cafés et ses boutiques, jusqu’à Sainte-Agathe-sur-le-lac avec son noyau rénové, sa place-de-plage d’un parc embelli, il faut l’avouer, Saint-Sauveur, reste unique. Bien entendu il y a la variété des sites -salut à Orange et pamplemousse– où déguster en terrasses. On y trouve la restauration classique : « Italien-Asiate-Grec ».  Mais il y a, supplément peu commun, une électricité d’accueil dans l’air ? J’en jase car, j’y ai des connaissances et on n’y cause jamais animaux, gros ou petits ! Pourquoi cela aussi ? Saint-Sauveur minéral aux falaises minérales inouïes, végétal, bien fleuri et rien pour les animaux ?

Moi, je ne me lasse pas du monde animal, des rainettes-oiseaux aux-branches-d’arbre jusqu’à mes poissons rouges du rivage si loin de la mer caraïbe. De mon géant Alligator mythique ou, si minuscules…toutes ces fourmis noires qui grouillent sur tous les bras de notre escalier. Une biblique plaie d’Égypte et Raymonde, excédée, a concocté une sauce mortelle sur pièces d’ouate imbibées. Espoir d’une mort collective. Hon! Viennent-elles, ces mini-bestioles, de mes si belles pivoines blanches, hélas, qui meurent si vite ? « Tout casse, tout passe, tout lasse », répétait mon père. Ici, ce matin de juillet, nez à terre, voici Valdombre-au-guet. Là, lustré, luisant, mon gros rat musqué, Monsieur, nage sur le dos, bedaine en l’air !

Oh, depuis peu, fugitives visions, j’ai vu fuir devant mon râteau qui ramasse limon noir et feuilles mortes, algues violettes, une étrange petite chose… Qui me fait peur. Ses pattes palmées, son dos bossu, sa peau rosâtre, une sale gueule de travers, des yeux comme deux clous de girofle et sa vitesse de fuite est imbattable dès que je veux l’approcher ! Ma foi on dirait une gargouille de 2008; mon Dieu, on dirait un restant des âges préhistoriques. Je me tais. Je guette avec prudence et je vous reviendrai…

SAINTE-ADÈLE, VILLAGE DU PÉCHÉ ?

      J’ÉCOUTE JASER LES GENS QUI ATTENDENT COMME MOI LES VENTES « DES DEVOIRS CULINAIRES ». ON S’INQUIÈTE : « ENCORE DES CHARS DE POLICE DANS NOTRE RUE ».

        À les écouter ce n’est pas la première visite de nos constables en voiture au Sommet Bleu. À les entendre, il y a « du monde bien louche » dans leurs parages. Comme toujours, je lis. Ne capte que des bribes des conversations, assez pour saisir qu’il ne se passe jamais beaucoup de temps entre une arrivée des policiers et… une autre ! Comme tant de gens d’ici, j’ai déjà entendu la rumeur publique : « L’ancien village de Séraphin Poudrier est devenu une place-de-pègre ».   

        Hon ! Inflation verbale ? Comme on dit : « théorie de complot » ? Un loustic m’énumérant un lot de commerces : « Tout ça, mon cher, c’est la propriété d’une « famille de bandits » originaire de Saint-Henri ! » Ouen ! Tu me dis pas, chose ? Un hurluberlu en rajoute : « Si tu questionnes en haut lieu, tu sauras que la place icitte est infestée de dealers de drogues. Tu as bien vu, récemment, ces deux importantes descentes de police ? »

 DANS LES MARCHES DE L’ÉGLISE ? 

         Un jour, à un policier venu chez moi pour un vol bénin, je dis : « Que dites-vous là, tous ces petits vols de radio, télé etc., pour se procurer de la drogue, ici, en mon si calme village ? » Sa réponse : « De la drogue, m’sieur, on en trouve ici jusque sur les marches de l’église. » Bigre de bigre ! Souvenir : en 1975, je confie hors d’ondes au gras animateur de TVA : « Je songe à m’installer à Sainte-Adèle. » Réal Giguère aussitôt : « À Sainte-Adèle ? Mais c’est une « place de maffieux » ça, mon vieux ! » J’avais cru à une blague mais on me redira souvent cela ! On me montra un « grosse cabane » en bordure du lac : « Tu vois ça, en face ?, ce fut la demeure d’un « Cotroni » et son locataire actuel est un illustre membre de la cosa nostra. Plus tard, déménagement: « C’est maintenant le logis d’un criminaliste très lié au monde interlope ». Eh b’en !

 CADAVRES DANS NOS CANIVEAUX !

    Comme tout le monde, j’ai appris un matin que la police avait découvert un macchabée percé de balles, abandonné dans un caniveau de l’une de nos rues ! Je me disais : « Ça arrive partout, une fois par décennie ! » «  Non, me disaient certains Adélois, c’est une fois par année ! Au moins ! » Seigneur ! Comme l’on chantait jadis : « Y a des églises à Las Vegas, y a des écoles… »…mais mon village, ici, en village-du-péché; lira-t-on un jour à son entrée : Welcome ! Ste-Adele, Sin’s village ? En réalité, dès qu’un lieu devient populaire, bien garni d’endroits où danser, où prendre un coup et draguer des puppets grimées, on y dénichera des gens du monde interlope.

       Rien à faire, ces parasites circulent en coulisses, escrocs qui guettent les jeunes proies aux caractères mous. Aux faibles résistances. Il n’en manque jamais -dans aucun bar à la mode- de ces jeunes mollusques avides de fonne noére, en quête d’excitants, de stupéfiants, d’hallucinogènes divers. Ils n’ont pas de vie. Alors ils s’en imaginent une, c’est ainsi partout en Occident. Et aussi à Bangkok ou à Bali désormais. La jet-set voyage ! À Sainte-Adèle, en 1950 quand j’étais un skieur de 20 ans, quand Giuseppe -dit Peppé- Cotroni régnait, déjà courrait dame rumeur avec ce « Sainte-Adèle-la-maffieuse ». En 1960, là où s’étiole, désert, verdit, ce neuf « Parc des Familles », le très fringant dancing nommé Red Room (sous l’hôtel Montclair démoli) rassemblait des foules denses et y circulaient bien des… matières !

LE MONDE EST BON

       Mais la réalité -c’est enrageant pour les délirants

pranoïaques- est toujours variée. Il y a à Sainte-Adèle, du bon monde. Des gens d’une civilité exquise, j’en connais, paisibles et cultivés. Comme à Saint-Sauveur ou à Sainte-Agathe, on y trouve des associations diverses, caritatives, dévouées, avec des buts sociaux nobles et variés. Un peu partout en Laurentie, des bénévoles se dévouent sans compter. Certes, la police surgira encore sur la colline du Sommet Bleu mais il reste que le monde est bon. Le plus souvent.

        Tantôt, sauçé tout joyeux dans « ma » piscine de L’Excelsior, je jonglais : il se peut qu’en ce moment même deux motards -ex-amis de Miss Couillard ?- en chics complet-veston, se concertent en cachette. Rue Morin ou Boulevard Sainte-Adèle. Projet ? La mort d’un gêneur. On trouvera encore un exécuté dans le caniveau. Pis ? C’est un monde à part et l’assassiné sait fort bien pourquoi il ne respirera plus, allez. La majorité peut dormir en paix, pas vrai ?

 

TRUITES BIEN FRAÎCHES !

 

       Je suis d’un type -d’un tempérament?- impatient. Aussi aller à la pêche ne m’excite pas trop. Pourtant… On m’a narré les péripéties énervantes des « vrais » pêcheurs de saumon qui font le tour d’un « trou » – d’une fosse- à saumons », en Gaspésie. Ou ailleurs. Du vrai sport très excitant, semble-t-il. Je l’imagine.

       Mon Jodoin-de-voisin, en fin d’avril, m’a raconté une pêche miraculeuse (biblique !) sur notre petit lac. Une bande, des « Malo », dans sa chaloupe empruntée, qui sortait de l’eau des truites à la dizaine ! Les glaces venaient de disparaître.

      Ces dernières années, j’ai fait quelques essais. Nuls hélas ! Il y a un an, mon Laurent, un de mes petits-fils, a pu exhiber une bien belle truite et sa prise le rendit fou de fierté. Jadis, souvent, sur mon petit radeau, mes gamins, parfois avec des vers, parfois avec des grains de maïs, sortaient du lac des tas de petites perchaudes. Leur vif plaisir ! Ou c’était des crapets-soleil. Immangeables ! En somme, pêcher « comme un jeu », qui les amusait fort.

      L’autre midi, étendu au soleil pour lire « Les années » d’Annie Ernaux, j’ai soudain imaginé à quatre terrains du nôtre, un gars lançant sa ligne sans cesse et guettant qui mordra. Le fameux petit Claude-Henri, étudiant « buissonnier », détestant la belle-mère (m’a -t-on dit), rêvant dans sa barque d’un avenir de pamphlétaire mordant.

      J’ai raconté (dans « Chinoiseries ») mes rares et brèves séances de pêcheur au port de Montréal, en 1935. Quand papa m’amenait chez ses fournisseurs de bibelots Chinois.

     

MAMAN ET LES ÉCAILLES MAUDITES

      Dès 1940 et nos étés à la campagne, ce sera la découverte de la vraie pêche. Que l’on fait  sérieusement.  « Pour manger ». Tels ces Groulx, ces Proulx, des hommes qui se levaient aux aurores, qui partaient pour le fond ouest du Lac des Deux-Montagnes, ou sur l’autre rive à Vaudreuil. Qui nous revenaient des heures plus tard avec leurs « cordes » remplies d’une récolte fructueuses. Si fiers. Maman en achetait un peu et puis s’enrageait à sa table de pique-nique, dehors, les cheveux dans le visage, s’échinant à devoir bien écailler certaines espèces.

        Feu Rudel-Tessier, le journaliste, m’avait donné  une bonne recette pour de la perchaude frite qu’il tenait de Félix Leclerc quand Félix habitait (et pêchait) en face de Pointe Calumet, aux Chenaux de Vaudreuil.

         Jeune adulte, père de famille, revenant l’été au « Château de ma mère » (merci Marcel Pagnol), à la Pointe, ce sera la re-découverte de la pêche, Éliane, ma fille, y pendra un bon plaisir : rares brochets de la Grande Baie qui est juste à l’est de ce qui deviendra le Parc Paul-Sauvé, quelques belles anguilles, si faciles à déshabiller !,  et des barbues bien grasses, plus les inévitables perchaudes, toujours abondantes, elles.

        Bientôt, venu de son cher Saint-Sauveur, l’ami Murray va saucer encore sa barque d’aluminium à moteur électrique. Avec son immanquable « GPS » bien pratique et dont je suis jaloux. Mais je ne l’accompagnerai pas : mon impatience chronique.

       Il y a longtemps, comme tant, en famille. nous allions à Old Orchard. L’ami Théo Mongeon, longtemps « secrétaire dévoué »  de tous les agronomes du pays, un jour, organisa une expédition de pêche « en haute mer ». Je me voyais alors en intrépide et expert pêcheur, Ernest Hemingway. Ce légendaire chasseur d’espadons géants au large de La Havane, à Cuba. Je m’embarquai donc les yeux luisants et la solide canne à pêche louée bien haut portée !

      Trop bercé (brassé ?) par la forte houle, il avait fallu, assez vite -hélas pour mes compagnons au pied marin-  faire un humiliant demi-tour. Le mal de mer ! Et ma honte ! Mon Théo rigolait : « Tout un marin ça, mes amis ! »

 

PROMESSES D’ÉTÉ ?

      Étés de 1965-1969 et, j’y songeais à l’instant, je revois ma petite Éliane dans des matins en or, ses longs cheveux blonds dans les yeux, penchée, courbée plutôt sur les bancs de joncs voisins inondés, pourchassant si habilement -avec son filet fait de torchons à vaisselle- les petits ménées. Ses fabuleuses cueillettes. À pleines chaudières ! Elle irait pêcher encore au crépuscule, sa grande joie. Son frère, lui, Daniel préférait capturer les rainettes si vives. L’été ! La paix ! Ma jeunesse enfuie ! 

        L’an dernier, ici, le beauf’ Albert qui s’amène et, dans ses mains, des cannes à pêcher ! Ah !   « Oui, fini le golf, mon Claude ! »  Le voilà entiché par son nouveau dada : la pêche. Venu avec lui, l’autre beauf’, Tit-Louis, avec une des canes d’Albert, attrapera une bien belle truite « adéloise ». Qu’il remettra dare dare à l’eau : « Oui, trop petite. Je la repêcherai ! ». P

   Le duo parti, on me laisse en cadeau quelques lignes de joli plastique luisant, avec moulinets adéquats et leurs fils de nylon… hélas tout emmêlés, hélas. Me restera à défriser ces cheveux de nylon maudits et, oui, oh promesse !, aller combattre mon impatience congénitale.

       J’irai, je me le promets. C »est si « Zen » la pêche, pas vrai ? Si reposant, non ?,  si dé stressant. J’emprunterai la chaloupe à Jodoin-voisin car je veux combattre mon vice du « va vite, fais vite ». Je serai bien patient, poserai de gros vers bien gras, attendrai les petites gueules qui mordent ! Promis ! 

       Trop tard, m’explique-t-on, pour les mouches, déjà, semble-t-il, dès juin, les truites du lac Rond -ensemencement annuel par ici- se tiennent « dans le creux », bien, c’est noté. Au fond ? Bof, ce n’est pas le fil de nylon qui manque, ça va se dérouler en grande ! Cette « École des p’tit chefs », rue Lesage, peut maintenant fermer pour les vacances. « On mangera des truites fraîches, ma chère Raymonde ! » Elle a des doute, la venimeuse : « Des truites ? Tu aimes tant la raie, la plie, et mes calmars rôtis, non ? »

      J’enrage de nouveau quand elle me dira aussi : « Mon pauvre chou, toi, des heures à guetter, à attendre que ça mordre ? » Oui j’enrage : « Toi, mal assis, durant des heures, lire tes chers ouvrages sur la science quantique avec crampes aux reins ? » Je lui rétorque que notre Rona doit bien vendre de ces dossiers ajustables pour chaloupe de pêcheurs, non ? » Son silence.

     Bon, allons rue Valiquette, au magasin tout bleu de mon cher jaune Vietnamien, juste m’acheter un gobelet de grouillants asticots bien roses !

 

 

 

 

LA VIE, LA VIE…


Ces jours-là, émoi en médias… un lion rôdait très à l’ouest de chez moi. Imaginez un ours polaire qui, en Afrique, rôde à Ouagadougou ! Ou un chameau errant à Saint-Sauveur ! Ou un gorille, mon cher Brassens, qui court dans les rues de Sainte-Agathe ! Un kangourou sur le Plateau ? Un éléphant à une fontaine du Vieux ? Ce lion en liberté, ce fut comme une subite percée de poésie, surréaliste pas mal ! Ça rafraîchit des sobres actualités télévisées. Ça divertit de ce faux pasteur « évangélik », un certain Cormier, pédophile avocassier qui dit : « C’est elle, cette jeune enfant, qui m’a séduit ! » Non mais… Diversion aussi d’avec cet Autrichien dément qui a profité salement de tous ces amis, parents, voisins « aveugles ». Voir à TVA Denise Bombardier qui s’enrage de la conne patience des cours de justice face à d’évidentes écoeuranteries. Elle en était toute pâle, comme ahurie, démontée, renversée et avec raison ! « Quoi, quoi, nous, on se mêle de nos affaires ! », voilà la funeste attitude des gens d’aujourd’hui. L’égocentrisme actuel, à la mode. Bien incroyable en cette toute petite ville autrichienne -chienne d’existence !- de n’avoir jamais rien vu. Le louche, le bizarre. Cela durant tant de décennies. L’atroce jeu pourri d’un dominant sur des dominées !

LA VIE, LA VIE…

C’est aussi -en ce jour du lion domestique qui a rompu sa laisse- trois rencontres amusantes : à 17 heures, à ma quasi-voisine École hôtelière, une gamine délurée à qui la jeune maman offre un petit gâteau enrobé de sucre. Rieuse, elle avale goulûment le crémage, s’en pourlèche les babines, en a plein les doigts d’une main. Quand je sors, accroupie, la maman lèche les petits doigts de sa fillette. Celle-ci me voit : « Veux-tu mes doigts, toi aussi ? » Elle rit. Je ris.

À 18 heures, en ma jolie piscine de L’Excelsior, s’amènent une autre maman et sa gamine. Elle fait l’acrobate dans une bouée de sauvetage. Je la félicite à chaque tour. En silence total mais fière, elle en rajoute, en invente. Quand elle me verra quitter la baignoire, enfin elle parle : « T’en va pas ! »

Ce cri ! Ému, je dis : « Il le faut car on m’attend. » Elle rit. Je ris.

À midi, ce même jour, un sosie très amélioré de François Avard sonne à ma porte. C’est un technicien de la populaire station-radio 98,5. Pressé, il m’installe vite, en riant, un poste domestique, avec mini-régie, fier microphone et chics écouteurs de cuir noir. Me voilà bien mieux équipé pour mes topos-télé de 9h 45. Mais, parti, me voilà privé du téléphone ordinaire ! Connexions erratiques ? Je suppose qu’il reviendra ?

LA VIE, LA VIE…

La vie, la vie… c’est aussi de ranger à la cave les tapis de coco, rouler la clôture à neige du parterre, râteler des restes de feuilles mortes. Puis de sortir nos deux bécanes, les donner à huiler, à graisser chez l’ expert de la jolie vieille gare du quartier Mont Rolland.

Mai et ravi, voir, si grossis, les bourgeons de nos lilas; le violet, les mauves nombreux, le si beau blanc. Éclats bientôt avec leurs fleurs tellement odoriférantes. On formera des bouquets. À offrir. Il y a les boutons des chèvrefeuilles qui s’impatientent, toute la nature, on dirait, semble s’impatienter. Ce si long hiver québécois ! Tant de neige en 2008 !

L’eau du lac, très haute, baigne tout le terrain. Mon quai -où « Monsieur » se cachait- a dérivé pas mal, comment le ramener ? J’y vais voir mais, sous la pelouse, la boue règne et je manque de m’éjarer ! Oups ! Chantons à la Beatle, « Here come the sun » ! Qu’il vienne, vite et souvent, pour assécher mon petit marécage.

La vie, la vie… c’est notre hâte d’aller pédaler tôt, aller petit déj (Paris talk !) en terrasse proche de la gare rénovée de Val David, là, où une proprio charmante, latino exilée, fait du bien bon café. La vie, la vie… ce sera aussi pour moi, dès le 16 mai, la piscine extérieure -chauffée- à L’Excelsior, qui va rouvrir. Youpi !

Pendant quatre fois dix ans j’ai été, comme tout le monde, obligé de vivre-en-ville pour bosser ici et là… Jeunes gens, souffrez et endurez les horaires obligés, patientez, la retraite viendra un jour pour vous aussi et vous verrez, ce sera un bon temps. Ce sera le temps d’avoir le temps. Par exemple, de rire à la vue d’une gourmande gamine-au-gâteau bien sucré, ou à celle, acrobate de cinq ans, à la-bouée-rouge. Aussi avoir le temps d’admirer du haut de la côte Morin, avant d’entrer chez l’ancien-Pep -Casa del Forno- ces tranquilles éléphants, nos montagnes bien assises, sereines bêtes à gros dos plein notre horizon. Gros patafoufs verdoyants assoupis et qui se sont formées en des temps immémoriaux. Ô mes Laurentides !

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LA BEAUTÉ DU MONDE

C’est quoi la beauté ? C’est le fier visage de cette jeune enseignante, déambulante dans la rue Morin, avec, derrière elle, ce vivant joli serpent de jeunes enfants de son école d’en bas de la côte.

Oui, la beauté dans la rue au soleil, ce matin-là. J’ai ralenti, réjoui de cette vision si joyeuse. Je n’en reviens pas chaque fois que je vois de ces  petites troupes de jeunes enfants aux minois rieurs (une sortie !) qui se rendent ou reviennent d’une -comme on dit- « activité scolaire ».

La beauté est partout pour ceux qui ont su conserver la faculté de s’émerveiller, une des deux facultés « indispensables » à la bonne vie, à mes yeux. L’autre étant celle de savoir s’indigner.

La beauté a mille visages. C’est cette modeste fleur pré-printanière dans un jardin enfin débarrassé des neiges. C’est ce grand et beau vieillard, M. Mackay, qui, l’hiver fini, fait souvent le tour de mon quartier. Avec sa jolie canne, son pas encore guilleret, son grand sourire de bonheur quand il me salue à un détour de sa promenade. Sa jeunesse m’épate, malgré son âge très avancée. Monsieur McKay reste fringant. Il va et vient, droit, le nez en l’air, les yeux fouineurs, beau fantôme errant, ambulant, la mémoire chargée de tant de souvenirs. On a ri tous les deux quand je lui criai : « McCaille, p’tit-Kapaill, black-aille ». « Oui, on me criait ça dans ma jeunesse lointaine, en effet.

La beauté c’est elle, que j’aime encore et toujours, celle qui déteste tant les corneilles. C’est lui aussi, lui qui s’en est allé, mon cher Théoret, notre « marchand de fer », parti si tôt.

PAUL DUPUIS

La beauté c’est, loin dans ma mémoire, ce jeune matelot entré dans la Marine Marchande. Le « beau gars » d’en face, fils de petit juge rue Saint-Denis, que mes grandes sœurs admiraient tant. Dont elles rêvaient la nuit.  Dupuis, qui deviendra un acteur en demande à Londres ( chez Rank, le cinéma). La guerre finie, la télé débutant, il revient au pays en 1952. Paul Dupuis, un jeune Québécois aux traits de soleil, blond comme blés, à la voix de velours, comédien épatant aux Compagnons dans le Henri-Quatre de Pirandello. Qui, hélas, quittera sa vie avec fracas un mauvais soir, désespéré au fond d’une chambre du Nymark Hotel  à Saint-Sauveur. Mystère d’une vie…

La beauté des hommes ? Mais oui, on chante plus souvent celle de femmes et c’est justice. Il y avait une autre mâle beauté parmi nos voisins dans Villeray. Ce bel étudiant qui fait soupirer d’aise sœurs et voisines. Un étudiant en philo, « beau comme un acteur-de-film », Jean-Paul Cardinal. Le « Si studieux » les soirs de chaleur sur la galerie voisine. C’est ce sombre hildago, Valentino au visage grave, aux yeux sombres, qui deviendra un jour important Ministre de l’Éducation sous Daniel Jonhson. Il était ce perpétuel « premier de classe » du collège Grasset quand moi je tire de la queue, moi, l’indiscipliné de nature, de tempérament et sans Ritalin aucun, en 1950,  pour m’en sortir !

JOLIE MAITRESSE D’ÉCOLE

La beauté c’est, je le redis, le visage épanoui de cette maîtresse d’école à la proue d’un petit défilé, et c’est aussi ses pupilles aux frimousses vivantes, sa bande, sa jeune horde de petits marcheurs au milieu de la côte Morin. Chaque fois je vois l’avenir, je crois en l’avenir. Tant de jeunes vies brouillonnes qui débutent, tant de petits pieds farouches. Oui, c’est cela la vie qui bat, qui  grandit.

Mangeoires rangées à la cave, voici de nouveaux ailés qui sont comme de suie, on dirait du fusain voltigeant, images d’art japonais, chinois. Mon ignorance ornithologique, merde !, qui ont ces petites boules remuantes, filantes, aux plumages d’une soie bien opaque ? Sont-ce des canards, au loin, tous ces oiseaux nageurs qui bordent ce « faux lac » issu des champs inondées le long de l’autoroute 15 ? La beauté cela aussi, éphémère certes, hélas !

Ouvrons bien les yeux, partout, les sapinières changent de ton, passent à des verts jeunes, neufs, perdent leur verts sombres de l’hiver. Si le mois d’octobre flamboie dans nos collines laurentiennes, le mois de mai, lui, est une fête naturaliste prodigieuse. On en a, tous, le coeur plus léger. Bientôt ma mie, avec un plaisir fécond, arrangera ses corbeilles de fleurs à suspendre. Fameux spectacle « à l’affiche » sous peu dans tous ces jardins où, en vente, s’offriront tant de variétés. Encore, nous en aurons la bouche ouverte de tant de couleurs vives.

Le printemps enfin, l’été annoncé, le rôtisseur de la galerie va chauffer de nouveau. Manger dehors, la bonne et belle joie. Vive nos courtes mémoires car déjà bien oubliés ces lourdes neiges qui nous tombaient dessus, il y a peine quinze ou vingt jours, pas vrai  ?

claudejasmin.com

TOUBIBS : ATTENDRE, CRAINDRE

J’avais eu affaire à la médecine —la dernière fois— j’avais 13 ans. Sainte-Justine, et urgente chirurgie pour une classique « appendisectomie » ! L’ambulance en plein juillet de Saint-Eustache à la rue Saint-Denis ! La peur !
Et puis presque toute une vie « sans » docteur aucun ! Mais en1990, à 70 ans, bilan de santé et, hélas, cholestérol méchant détecté : devoir me dénicher un toubib. À Saint-Sauveur. Mon père ? Lui itou : toute sa vie sans médecin. Du bois dur de jasmin ? À 84 ans, papa perd quasiment la voix, tousse, et ne voit plus que d’un œil : alors en un très beau jour de mai 1987, dernière balade dans mon Cabrio dans des rues de son cher Villeray. Raynald, mon « petit » frère, et moi, nous le rentrons —un peu malgré lui— à Jean-Talon. Sortie les pieds devant comme on dit. Cancer détecté. La mort 13 jours plus tard ! Merde, la médecine tue ?
Vient un temps —maudite vieillesse-nauvrage !— où on se trouve bien chanceux d’avoir, pas loin, une clinique organisée.
J’y vais parfois, chez Saint Pierre qui, Dieu merci, n’est pas gardien du Paradis promis malgré son nom, ni ne possède le trousseau des clé de l’Éden. Un lieu moderne : on a son numéro à la main comme à la pâtisserie bondée, des revues datées traînent, voici des chaises, voici deux couloirs, des bureaux clos, voici des visages anxieux à divers degrés, des enfants, des éclopés, des malades imaginaires —une bonne part de Québécois est hypocondriaque hélas— aussi, c’est connu. Normal, on y voit pas mal d’aînés. Attendre son tour. Patients disciples d’Hippocrate dans leurs cagibis… pour patients impatients et, à l’occasion angoissés. Très inquiets. Fatum ! « Sort humain », disait un personnage manchot de Mia Ridez à la télé.
Vive la jolie clinique de mon village ! Le toubib moderne ne promène plus sa mallette de cuir noir (portuna) dans nos rangs campagnards. Adieu cheval et voiture du « bon docteur », ou « du gros docteur » de Grignon.
Les temps changent. Le jeune médecin d’aujourd’hui, « à contrat » avec l’État, s’est fédéré à des collègues : il a des buralistes, des locaux pratiques, des assistantes dévouées. Oui, « prenez un numéro » si vous avez su réserver un jour et une heure de rendez-vous bien à l’avance. Plus personne ne souhaite voir revenir les temps durs, les courses à travers la campagne, les appels inattendus. Les retards assassins pour case de tempêtes. Les mauvaises surprises.

LE PAUVRE «  BON VIEUX » TEMPS ?
Les temps ont changé, oh oui ! Je ne sais même pas où habite mon dévoué toubib. Dans les années 1930-1940, enfant dans Villeray, nous savions tout de nos voisins-docteurs, rue Saint-Denis, au temps où ce « guérisseur » vachement diplômé vaquait à ses malades dans son salon-double, en avant du logis.
Dans notre seul gros pâté de maisons, il y en avait plusieurs : le discret docteur Lemire, le brave docteur Lebrun, le maigrelet docteur Mancuso, le gras docteur Danna, le mystérieux docteur Mankievitz, l’absent —car grand amateur de chasse— docteur Bédard. De l’autre côté de la rue ? D’autres docteurs encore. Le sévère Irlandais, docteur Mc Lauhty, le rigolard Chapdelaine, le poète rêveur toubib Audet, le dangereux mais surdoué « socialisse » doc Longpré. Qui aida le doc-écrivain, Jacques Ferron —rentrant de Gaspésie— à s’installer rue Saint-Hubert.
Je ne nomme pas les deux dentistes, les trois avocats et le notaire. Non mais quelle sécurité pour néos mères à nombreuse marmaille ! Eh bien, c’était trop cher —deux piastres la visite ! — et pour les maladies ordinaires, nos mamans couraient plutôt consulter l’apothicaire, il y en avait un à chaque coin de rue : Besner, Martineau, Fillion, etc. Une bonne jasette, une description minutieuse du « mal », et hop !, fioles offertes ! Ou boite de comprimés magiques, sirops garantis, pilules éprouvées, onguents miraculeux. Charles Trenet a chanté nos pharmacies où on trouve aussi chocolats, babioles, parfums et autres jolis « cadeaux ». Un certain Jean Coutu réussira à organiser —à la chaîne— ces étranges magasins fourre-tout !

L’HUILE-MAGIQUE DU FRÈRE ANDRÉ
À écouter mon papa bien peux, suffisait l’Huile du Frère André, la montée à genoux du grand escalier de l’Oratoire, le pèlerinage à Chersey chez Dame Curotte, la mystique. Ou bien la neuvaine, les prières inouïes, bien plus efficaces que tous les remèdes du monde.
Mais à Sainte-Adèle, pas loin de la bretelle de l’autoroute 15 —là où un paysage de roc est fabuleux, non ?— notre pharmacie est bien plus sérieuse, pas de babioles là. Et les dévoués —et jolies— apothicairesses (sic), très capables de gaîté, n’offrent guère de bonbons !
Jeunes, oui, on se moque bien des toubibs, mais, devenus vieux, on est bien content d’en avoir un sous la man… Au cas où… n’est-ce pas ?

« QUI QUI SKIE ? TOUT L’MONDE SKIE ! »

Ci haut, vous lisez des paroles de potache pour des collégiens partant skier à Saint-Sauveur. Le bus pour une piastre ! 1950, plus d’un demi-siècle !, et j’y songe en observant des skieurs sur l’anneau du lac, regard aussi à Jambe-de-bois revenu, mon écureuil facétieux. Dans trois semaines sera-ce le vrai début du printemps et le retour du chasseur d’oiseaux, mon matou Valdombre ? Tant de blancheur, j’y revois les belles cartes postales hivernales. Le vieil homme prends conscience de ne plus souvent s’insérer dans cette nature à collines. Coup de nostalgie. Pourquoi avoir cessé de skier ? Que le vélo l’été, la natation quasi quotidienne, deux seuls modes d’exercice ?

Chantons : « Que reste-il de nos amours ? » Ces belles années sur nos pentes…pourquoi avoir abandonner mes vieilles planches de bois vernis ? Ceux de ma génération se souviennent du ski d’antan, les câbles de remontée qu’il fallait agripper -à s’en arracher les bras- pour les douces 68, 69, la terrible 70, la longue 71. Ah, le nord à 17 ans, collégien à tout petit budget, luncher au Nymark Hotel de Saint-Sauveur pour « une piastre » ! 1950 : j’avais vingt ans, dévaler des heures et des heures dans cette belle nature, nous les jeunes venus d’« asphalte sous gadoue ». Ces joyeuses pauses pour un chocolat chaud à cette gargote aujourd’hui disparue : La vache qui rit !

QUE SONT NOS AMIS DEVENUS ?

Un jour, fini tes études, s’amène souvent la séparation d’avec les camarades, faut te dénicher une blonde steady. Aller fleureter aux salles de danse, plus tard, aux pistes des clubs de nuit. Les soirs d’été aux parcs publics-kiosque à fanfare- au vaste mont Royal. Un jour : l’amour, salut Cupidon, bienvenue Saint Valentin ! Vouloir fuir la maison des parents, ces « p’tits vieux » ! Ton mariage. Te trouver un job steady, cher Yvon Deschamps ? Les bébés… un, deux, à élever, à protéger. La vie, la vie quoi ! Ensuite, tu as 30 ans, les enfants grandis te ramènent au ski en chères Laurentides. Retrouver « la Suisse au Québec », comme me disaient des amis européens. Plaisir de sortir d’un placard tes bons vieux skis. À harnais de métal. À bottines de cuir usé. Tes enfants sont bien jeunes, prudence, La Marquise à Saint-Sauveur, c’est assez haut. Viendront -gré capricieux- le Mont Olympia, Avila, Belle Neige, ou, un temps, ce Mont Sauvage. Puis tu auras 50 ans et tu conduis toujours -ces samedis matins- tes ados aux pieds des côtes. Toi, tu t’installes au chaud en cafétéria, par exemple aux côtes 40-80 de Sainte Adèle ou à celles du Chantecler. Lire tes chers journaux tant tu détestes ces trop longues attentes au bas des côtes; à cette époque pas de ces sièges modernes à quatre places, ces téléphériques à cabines. Tu as abandonné -comme sans t’en apercevoir- le ski alpin ! 1975 : 60 ans bientôt ! Mode en vogue : le ski de fond. Tu vas t’y adonner avec ferveur.

Tes enfants ont un p’tit appart et le temps passe vite, te voilà les cheveux gris. Et puis blancs. Paresse, frilosité, tu y vas de moins en moins; tes skis restent dans le portique. Un bon jour, tu te rends compte que tu n’y vas plus du tout. Tu t’inventais des excuses pour rester au salon avec tes journaux, un magazine, un roman un DVD loué, un neuf CD. « Skier ? Non, trop de neige tombée ou pas assez ! Fait trop froid, je ferais pas un kilomètre aujourd’hui. Ou, fait trop chaud, la neige sera collante. Bonjour les prétextes ?

FLEURETER À SKIS !

80 dans trois ans et je m’ennuie de skier parfois; j’admire cette jeune « vieille », Danielle, toujours folle de skier. Ou le voisin Jean-Paul, 79 ans, partant le matin vers les pentes d’en face. Songer à y revenir parfois. Tard ? Mes os fragiles, danger de fractures ! Ô procrastination. Me souvenir : 14 ans : j’étais si content de ces minuscules pentes, Parc des Hirondelles à Montréal Nord. Si heureux d’y aller les après-midi de congé du collège Grasset avec mes « mal fartés » au fond d’un tramway. 15 ans : vif plaisir désormais sur l’imposant mont Royal. Lieu à se rompre le cou dans des sentiers abrupts, ô ces flammèches sur des rochers à cause des steel edges mal vissés, nos folleries risquées pour un retour pressé au tramway d’en bas. !

Skier là le soir au clair des réverbères, sous les ailes de cet ange… de bronze ! Doux soirs de mars à fleureter des étudiantes accortes au grand Chalet du sommet. Baisers volés, promesses d’idylles éternelles… Qui duraient un seul hiver. « Si Ou Pla, donne-moi ta photo, voici la mienne ! », précieuses images dans nos portefeuilles vides d’étudiants cassés. Le sucré des jeunes lèvres, la tête qui tourne, coeurs qui battent à l’unisson, premières caresses sous des cèdres lourds d’ouate immaculée.

Bon, assez, me reste à guetter la sortie de Donalda, ma marmotte ! Viens donc, viens beau printemps !

MORT À SAINT-SAUVEUR ! [PAUL DUPUIS]

Vive la Toile ! Un correspondant vent de m’annoncer qu’il prépare un texte sur « Le Parc Belmont. » Ma joie ! Il me demande un bref texte. Le livre, bien fait, est maintenant en librairie, plein de photos jaunies. Un autre correspondant me fait part qu’il songe à publier sur l’étonnant comédien qui, hélas, s’enleva la vie à l’Hôtel « Nymark » de Saint-Sauveur. Me demande ce que je sais de cet acteur surdoué. Plaisir encore de lui fournir des informations. Le beau Paul, il était d’une fracassante beauté, vivait, jeune, en face de chez moi, rue Saint-Denis. Mes sœurs, comme toutes les filles du quartier, en étaient amoureuses. « Le beau blond » de l’autre côté de la rue, hélas pour ces soupirantes énamourées, disparut soudainement, s’engageant dans la marine marchande.
Elles se consoleront un brin avec l’arrivée d’un nouveau voisin, autre beau jeune homme, « un brun » cette fois, Jean-Guy Cardinal, qui deviendra le Ministre de l’éducation de Daniel Johnson. Paul Dupuis donc disparut mais la guerre s’achevant, l’on appris de ses nouvelles. Dupuis, resté en Angleterre, était en train de devenir une star au cinéma de Londres, « Rank films » firme qui s’annonçaient par un batteur de cymbale! Ce ne fut pas une vraie surprise, le voisin Paul était si séduisant élégant. Du temps passa et, surprise, Dupuis rentrait au pays. La télé se répandait à grande vitesse dans tous nos foyers et un théâtre populaire —les téléromans— se développait. Paul en serait. les aînés se souviennent du fougueux secrétaire du pionnier nommé Curé Labelle dans « Les belles histoires des pays d’en haut. » Dupuis joua donc ce fameux Arthur Buies, écrivain venu du Bas-du-fleuve farouche anticlérical avant de s’assagir à l’ombre d’un curé « peu commun ».
Dupuis participa aussi à des téléthéâtres —« restants de « Beaux Dimanches » », dirait Gérard Laflaque qui m’amuse tant malgré ses dérives grossières, Chapleau étant un iconoclaste. Le bel acteur blond aux yeux de jade devenait donc, non pas une vedette de cinéma international comme on l’avait cru d’abord, mais un atout rare pour nos réalisateurs. Or le comédien avait tout un caractère :frasques, impolitesses, vanité mal placée avec caprices et désobéissances flagrantes aux indications du metteur en scène. Pire ? Improvisations mal venues. Bref, ce ne fut pas top long qu’il se mit à dos des producteurs. À la fin, ce sera « la liste noire ». Les engagements se raréfièrent ! Vraie peau de chagrin, lui qui avait d’abord émerveillé. Nous ne savions pas où il avait pu étudié l’art dramatique. Pas chez les marins ! Mystère de plus chez cet envoûtant gaillard sorti comme de « la cuisse de Jupiter ! »
Dans le milieu, on le disait de plus en plus furieux
misanthrope, rebelle aux us et coutumes d’un milieu reconnu pour sa convivialité, les artistes. Et « Il boit trop » : rumeur des couloirs de Radio-Canada. Inutile de dire qu’on ne le voyait pas titubant, buveur ou pas buveur, il avait une dignité naturelle. Un fils de juge ? Il l’était. Ce papa, « petit juge » de la rue Saint-Denis, fut renié par le superbe comédien. Un « Père adoptif », insinuait-il tout en insistant, qui cachait un ,membre du haut-clergé ! Oh !, on se croirait dans le « Montréal P.Q. » de V.-L. B. À « Propos et confidences » au petit écran, on vit donc un « Paul Dupuis aux aveux », troublé par cette découverte tardive d’archives personnelles. Il dénonça donc sa famille tutrice responsable de sa naissance « arrangée ». Il en fit toute « une affaire » face aux téléspectateurs médusés qui se questionnaient : « Est-il sain d’esprit » ? Sa cousine, l’écrivaine Andrée Maillet —une Dupuis par sa mère— cru bon d’y aller d’une dénonciation publique : « Un cousin fabulateur parano !» Qui croire ? « Insupportables ces mensonges », proclamait l’acteur.
Hélas, sa carrière dégringola d’avantage. Il avait pourtant un talent fou, une « présence » fantastique. Je l’avais vite vu dans son « Henri IV » de Pirandello, aux Compagnons où il fut extraordinaire, comme dans « Oncle Vania » d’Anton Tchékhov, à L’Égregore. Il lui restait des admirateurs tenaces malgré ses emportements d’asocial, son comportement de « caractériel », et ….l’alcool. Il trouva refuge ici et là, par exemple un réalisateur du « canal 10 » l’engagea comme co-animateur avec l’ineffable « Madame Gaudet-Smet » ! Cela tourna au grotesque, Dupuis, bougonnant, verres fumés sur le nez, tournait carrément le dos aux caméras, à la digne dame ! Bouderies loufoques. De nouveau, congédiement ! Aux derniers temps de cette carrière comme « volontairement » ratée, Dupuis, soliloquait, tard en soirée, en borborygmes confus à CKVL. Vainement, des femmes l’aimèrent avec passion, amours contrariées hélas !
Puis, un méchant matin, la radio funèbre m’attrista : « Hier, on a trouvé sans l’acteur Paul Dupuis, dans une chambre d’hôtel à Saint-Sauveur ». L’ex-beau jeune homme blond aux yeux de mer de ma rue Saint-Denis quittait l’affiche. Définitivement !