OÙ EST-CE QU’ON IRAIT B’EN ?

Désormais, à Los Angeles ou à Paris, à Montréal ou à Sainte-Adèle….le jeune oisif ( en congé des Fêtes ou en congé des vacances) n’a qu’à presser des boutons sur une manette et il trouve de quoi se divertir. Sans oublier la navigation « universelle » ma foi, sur les innombrables réseaux d’Internet.

Je suis devenu ado après la guerre de 1945, c’était le désert. Les samedis —mais souvent à quinze ans on détenait un p’tt job mal payé— les dimanches surtout dans ma bande c’était un lamento, l’antienne inévitable avec les mains au fond des poches (jamais bien garnies de sous ) : «  Qu’est-ce qu’on ferait b’in ? Où est-ce qu’on irait, donc ? »

Alors, nous allions au cinéma. On nous laissait entrer —« les interdits »— par exemple là où c’est un magasin de meubles, au p’tit Boiler ( on y bout, hein tit-Yves?) sur Saint-Laurent, coin Beaubien. En s’y rendant, à ses vitrines, on admirait les légers vélos importés d’Italie chez Baggio (qui vient de fermer). Ou bien on se rendait au cinéma Empire —le gérant « Passez vite »— juste en arrière de la Gare Jean-Talon.

Chanceux, en belle saison, nous avions souvent ces concerts de musique « live » —de fanfare, de cirque aussi. Bancs offerts tout autour du kiosque du cher Parc Jarry; avec bonnes brises souvent et, pas moins souvent, à fleureter, bien jolies filles de Villeray !

« Qu’est-ce qu’on ferait ? » C’était un si beau si chaud samedi de juin ! Sauvé ! Voici encore une troupe de baladins, pour un show gratis au milieu de la cour de l’orphelinat St-Arsène, rue Christophe-Colomb (et devenu le Patro-Le-Prévost). Grande joie de voir tant de trapèzes, de cerceaux en feu, d’échelles mobiles, de bêtes sauvages, de fouets agités, d’anneaux suspendus et tant de costumes bigarrés.

Bien entendu, il y avait parfois …flâner. Rien faire. Traîner. Nos mères : «  Vos leçons sont bien apprises, vos devoirs…? » Merde, cette scie ! Zut, ces remontrances ! Comment, fuir ces mégères ? Sans hâte, retourner voir les rares animaux empaillés, les vitrines d’insectes —toute cette mort animale— plus que modeste « musée naturaliste » des Clercs de Saint Viateur. Au grenier de l’Édifice pour « Les sourds et muets », rue St-Laurent et De Castelnau; depuis peu devenu un bloc de condos neufs.

Parfois on tentait —vainement— d’entrer au Rivoli (devenu un Jean-Coutu), au Château, au Plaza (devenu studio de télé), au Ritz ou au Beaubien. Difficile : la peur des inspecteurs chez les gérants froussards, que nous maudissions. La biblio publique, hélas, restait fermé les dimanches, point de B-D. Où aller ? Aller sneequer aux funérailles grandiloquentes fréquentes —orphéons bruyants, pleureuses— de nos Italiens du quartier nous lassait. Fiole de rouge pas cher à la neuve Casa Italia ! Y étions « personna non grata » ! Cette Casa voisine de l’église « orthodoxe » où se rendait notre camarade René Angélil (de St-Vincent-Ferrier). Nouvelles tentatives à cette Casa où Mussolini trônait en immense médaillon doré à l’entrée mais le maître d’hôtel bloquait le passage arrière : « Pas de vino, non ! No, les tits-culs et ouste ! »

Maudit verrat où aller ? Redire qu’en ce temps-là, ni web, ni net, pas même de télé Rien !Tiens, « egg-rolls » en vente chez « Vénus » sur la Plaza (pas encore baptisée). En y allant, apercevoir dans la vitrine du libraire Raffin —en 2014, Raffin y est toujours— un nouvel album : « Lucky Luke ». Achat en bande et départ pour lire ça sur le balcon à l’étage chez Tit-Yves. On se retrouve comme dans les branches d’un peuplier géant, forêt au dessus de chez l’actrice Melle. Theasdale qu’on entend à la radio.

 

 

 

DES ÉCRANS AU TNM ? (une maudite mode)

En janvier, au TNM, il y aura, hélas, des « vues » aussi ! Vous avez lu l’article-annonce de la venue, en janvier, d’un nouvel « Icare ». Où ? Au cher vieux théâtre de la rue Sainte- Catherine. Pas encore ça ? Oui, il y aura sur la noble scène des Gascon-Roux-Groulx, des écrans de projection. Une maudite mode et, « littéralement », déplacée. Hue et sus !

Ohé, les Pilon et Lemieux de ce monde : allez donc faire du cinéma ! Débarrassez le théâtre ! Le théâtre est « le » lieu de la pensée et de la parole.

À l’aide de ces écrans, sorte de cinéma (mineur) « décoratif », ce genre de créateur —pas à sa place— montre qu’il méprise l’imagination des spectateurs. Installant son écran sur les planches théâtrales, il fait voir, impose, « son » imaginaire à lui. De tels créateurs, prétentieux et dominateurs, empêchent le libre imaginaire du public, qu’ils bafouent au fond.

Vous jouez dans la mauvaise cour, vous tous, les Lemieux et Pilon. Verrait-on, s’étant rendu dans un salle de cinéma, surgir soudain un pan de décor réel, des acteurs en chair et en os venus se mêler aux propos tombés d’un écran aux images ? Une bêtise, non ?

 

Claude Jasmin,

Écrivain, Sainte-Adèle

UN JOUR D’HIVER DE 1945 : DÉCOUVERTE DE SAINT-SAUVEUR !

Nous voyez-vous tous, tel le gang d’apôtres d’antan, nous amenant à l’heure du lunch, à un resto de Bordeaux ? Tous nous avons 82 ans, des p’tits vieux » qui furent de jeunes collégiens du Grasset. Ce « repas annuel » est un rituel installé par le dévoué Jean-Guy Cadotte, diplômé en sacerdoce. Ce vendredi récent donc, nous n’étions plus qu’une quinzaine ! Un temps, nous étions 35, puis 25…La mort….faucheuse sans pitié.

Pouvez-vous imaginer le flot des bavardages, aussi du radotage; mais quoi ?, on aime se re-re-remémorer des moments chéris, des profs aimés —« bons Messieurs de Saint-Sulpice »— d’autres « moines », les sévères et méchants. Confidences graves car certains regrettent leur orientation, Des aveux d’une voix cassée. Amers regrets d’un pharmacien, un ingénieur. Même un « missionnaire d’Afrique » !Silences, malaises. Soudain, au dessert, mon « petit camarade » l’avocat Roger R., nous fait nous souvenir du ski à Saint-Sauveur. À 15 ans ! L’autobus loué. La journée « de rêve » dans les Laurentides bien loin des rues cimentées, des tassements serrés des maisons de briques rouges. C’était la découverte d’un monde nouveau et ce vendredi-là nous nous souvenions de la beauté du vaste ciel et des innombrables collines.

Aussi du câble, rugueux « remonte-pente », nous conduisant au haut des pistes, 68, 69, 70. Ces ciels dômes infinis chers garçons de l’asphalte répandu partout, du macadam. J’ai rappelé à mes commensaux certaines de nos ballades hors pistes, loin de « La vache qui rit » à mi-côte. On s’aventurait dans des sentiers où les conifères se garnissaient de magnifiques meringues à la blancheur aveuglante.

Émus, on s’en est rappelé de ce silence, de cette solitude qui donnait une envie de prier et le goût du sacré. Ainsi, ce vendredi midi, soudain des yeux un peu mouillés, nostalgie de l’hiver de 1945. Nous, jeunes impatients au coin de la rue Saint-Hubert et Crémazie et l’autobus loué qui surgit enfin, joie folle, on monte pour Saint-Sauveur ! Okay, maintenant, voyez-moi, un samedi tout récent, et encore à Saint-Sauveur. Votre chroniqueur, mis sur son 36, déguisé en « officiant » mandaté par le « Ministère de la Justice », sérieux, je vais célébrer des noces. Celles du frère de ma bru, Murray Lapan (un prof et frère de ma bru). Ah ! moi qui voulait faire un « prêtre » à 10 ans, j’étais servi. La mariée (Claire Brossoit) inventa un « cérémonial géologique » en parallèle à « ma » grand’messe laïque » (air-terre, eau et feu). Soudain, au moment des vœux éternels, de l’échange des anneaux, du baiser rituel, j’ai levé les yeux du jardin du bout de la Montée du Lac Millette et… j’ai revu les côtes de ski de Saint-Sauveur, revu en cet hiver de 1945, la découverte fascinée des collines, des sentiers de sapins recouverts de jolis meringues.

Enfin, courez voir la surprenante, fascinante, envoûtante surdouée Hélène Bourgeois-Leclerc, chez Duceppe (« Vénus de vison » ). Toute la salle était éblouie jeudi soir … et vendredi midi, la faim, aller s’asseoir au cher vieux « Petit Chaudron » de Sainte-Adèle. Redevenu le même. Comme en hiver ’45. Très goûteuse soupe au chou, puis l’omelette au fromage « bien baveuse », de fraîches frittes. Dessert : leur tarte au sucre d’antan. Yam !

« LE » CHAT DE SAINTE ADÈLE

Un de ces jours, vous pourrez l’apercevoir à l’angle des rues Pilon et Archambault, pas bien loin des ex-Côtes 40-80. Il est bizarre, il rôde sans cesse juché sur les rampes des maisons, la tête bien haute, ou, soudain toute basse, le dos arqué, la queue en l’air, les oreilles dressées hautes, enfin, le regard brillant et méfiant. Il va et vient.

Allant chaque jour à mes baignoires… spadiqes (sic) de mon cher Excelsior, je peux donc le croiser presque chaque fin d’après-midi, solennel raminagrobis, musclé, souple, fort agile à l’occasion; il inspecte ses alentours dirait-on, lestement, sautant —très circassien— d’une balustrades l’autre. Dans ma ruelle de Villeray, il y avait de ces minous communs, sans collier aucun, errants sous les nombreux hangars de nos cours —démolis depuis, toutes nos « sheds ». Excités, aurait-on dit, par ces expositions de linges à sécher, les jours d’étendages ( les lundis) nos minounes se livraient à des jeux d’acrobates sur les clôtures partout. Nous avions des tout noirs, des tout blancs. Quelques laiderons « orangés », et, surtout, surtout, des tigrés. Qu’on nommait « chats marcou », vieux mot venu des bas-fonds de Paris.

Le mien, celui de la rue Pilon est de ceux-là : un marcou. Pauvre tigre, léopard de pacotille, faux lynx qui ne fait peur, même la nuit nuitamment, à personne. Même pas aux rats et aux souris. Mais on sait ben qu’à Sainte-Adèle il n’y a ni souris et encore moins de rats, c’est un village si propre, hum ! « Le » chat donc : je stoppe parfois en bordure de la rue Archambault —rue vêtue de jolis cèdres— pour le voir évoluer, chat si fier, un snob…ou « une », il s’avance sur la rampe de son balcon bien plus arrogant que ce François Premier à son balcon du Vatican en marbre de Carrare ! Il y a comme ça des félins domestiques qui ont… quoi donc, de la classe. Un comportement digne, noble, fier. Les gènes ? L’adn ? J’ai dit marcou mais pas vraiment, si vous l’examiner, rue Pilon, vous verrez des nuances, zones de poils aux teintes d’une pâleur bizarre et, ailleurs, des touffes aux tons plus sombres. Oui, un marcou à mettre à part. Ma voisine, j’en a déjà jasé, en possède un de chat avec des lueurs de pourpre ! C’est spécial, mais lui, « le chat de la rue Pilon », c’est autre chose.

Un aveu : plus jeune, je ne l’aurais pas vu, aux âges de l’Homo activus, on n’a pas le temps d’observer un luxueux marcou fier comme un roi Louis 14 —tiens, courez voir le très beau jeune Louis 14 de l’acteur Dufour, chez Duceppe (842-8194) qui se débat entre sa maman, Monique Miller en Anne d’Autriche, encore belle « cocue libertine » espagnolisante et son « papa-boss », —père caché ?—un vieux cardinal (excellent Dumont en Mazarin) agonique !

Bon, oui, donc être vieux et avantage : celui de mieux observer, on prend volontiers le temps de tout examiner. Avant-hier, la terre se réchauffant, je rentre de ma piscine excelsorienne et, rue Pilon, oh ! soudain !, voir mon marcou-de-luxe avec, dans la gueule, un frémissante proie ! Quoi, un rat à Sainte Adèle. Je m’approche, ouf, non, c’était une taupe. Ou dit-on, un mulot ? L’honneur du village en est sauvé !

 

LA MORT DE JEAN

Je le cherchais des yeux souvent dans les rues avoisinantes depuis qu’il me semblait… parti, j’éprouvais un certain malaise. Je l’aimais bien. Était-il déménagé du village. Où était-il rendu ? Je ne savais pas ce qui lui était arrivé. Je m’y étais attaché à Jean Mackay. C’était un beau grand géant. Cheveux frisés. Toujours bien droit malgré un canne à son flanc. Mon aîné de presque un douzaine d’années.

La première rencontre, il y a plusieurs années, fut si légère, ironique et cordial car il aimait rire, mon Jean. Il m’attaquait à chaque fortuite rencontre en rigolant : « Comment ça va m’sieur l’écrevisse ? » Son rire bien franc. C’était un gaillard qui me semblait en si bonne santé. Il allait mourir à 110 ans, que je me disais, et encore ! Le croisant à tel ou tel coin de rues, je lui criais très fort : « Salut mackaile, p’tit kapaille-black-eye ! », il sursautait chaque fois et puis riait. Me montrait sa canne brandi.

Rue Grignon, rue Grondin, rue Lesage ou dans la rue qui mène à l’église, nous aimions deviser sur tout et rien. Nos jacasseries étaient comme un prétexte, celui de palabrer sur les actualités chaudes, à l’ombre ou au soleil, été comme hiver. J’aimais ce Jean Mackay au tempérament optimiste, aux propos sages, amateur de gros bon sens. Au fond, nous ne savions rien de l’un et de l’autre, nous n’étions que deux silhouettes quasi anonymes et pourtant affectueuses. Sans raison claire, sans but précis. Une sorte d’amitié lâche, une entente qui ne servait à rien, la gratuité totale. Jean m’était devenu un instrument vivant, humain du mobilier de nos rues de Sainte-Adèle. Fou hein ? Il ne me questionnait pas. Sur rien. Et moi de même. Deux adèlois libres.

Pourtant, un jour, je ne sais plus pourquoi, je vis son regard soudain s’assombrir. Il me racontait le fils d’une très belle jeune chanteuse (qui écrira des romans), aux amours tournées courtes, qui, prise de carrière débutante, lui confia son jeune garçon. « Mais, un mauvais jour, mon jeune adopté s’est enlevé la vie ! » Il détourna le regard. Une première. Je lui avais serré l’avant-bras. Il se secoua : «  Ouais, on fait mieux de rentrer m’sieur l’écrevisse, regardez le ciel au dessus du lac, ça va tomber raide et fort ! »

Je l’avais regardé s’en aller, une marche de jeune homme, un pas si ferme et si solide. Non, il n’allait pas mourir de sitôt.

Oui, depuis longtemps, trop longtemps, je ne voyais plus Jean Mackay à ses capricieuses promenades dans le village; un jour, en bas, rue Valiquette, un jour, en haut, dans le parc de l’ex-hôtel Montclair, devenu amphithéâtre naturel. Je m’ennuyais de lui. Vraiment. Je me disais qu’il était sans doute aller vivre en ville dans une de ces résidences pour grands aînées, ou bien, chez un de ses enfants, loin, ailleurs. Eh bien non, je lis soudain dans le journal : « Les funérailles auront lieu le samedi 11 décembre à 14 h à l’église de Val David. »

Il y a des années, un soir, dans un resto de la rue du Chantecler, veillée sublime pour les amateurs de petite histoire comme moi, un très vieux vieillard, à la mémoire inouïe,  M. Lupien, me raconta avec verve et une mémoire intacte le Sainte-Adèle du temps du gros docteur et agent des terres Grignon, père du célèbre feuilletoniste. Ma joie alors ! Il y avait eu aussi mes rencontres inopinées avec le père-fondateur de te quincaillerie, le très vieux monsieur Théoret, avec canne lui aussi. Une autre si  précieuse armoire-aux-archives gardées impeccablement. Ce causeur émérite est mort et même son fils, repreneur du commerce, lui aussi ! Bien avant le temps de Jésus, c’était écrit, n’est-ce pas ? Tempus fugit ! Et comment. Que Jean Mackay repose en paix, qu’il marche tête haute, et sans sa canne, dans les sentiers de ce paradis promis.

UN ERMITE DERRIÈRE LE VILLAGE ?

C’état une nuit du temps des Fêtes et, sans cesse, une neige folle tombait sur la forêt. Je ne savais plus où j’étais. J’avais suivi une pleine lune éclairant (mal) un mince sentier. Côté nord-ouest, derrière Sainte-Adèle-en-haut. Inquiétude grave et, soudain, l’espoir : une lueur ! Un abri ruiné ! Subitement, devant moi, un homme en combinaison-Penmann-95 ! Le Bill Wabo à Séraphin ?

Une lampe à l’huile éclairait sa masure. Cheveux gris hirsutes, ce hobo me souriait avec ses dents cassés. Un regard de fouine, un Ovila des Caleb, sa virile beauté, un Roy Dupuis et de bien bonne humeur : « Quoi quoi ? Écartés ? Vous êtes pardus ? » Il riait et nous invita à entrer, moi et mon compagnon. J’en revenais pas, la bouche ouverte, en plein bois, un être humain si isolé ! Marcel, mon compagnon d’escapade nocturne, le saucier pour le chef Liorel au Chantecler, venait de Marseile et, inquiet, ravi aussi, enfin « la cabane au Canada ». On entra en nous secouant de toute cette neige. Le gaillard musclé nous offrit de son « p’tit blanc ». Alcool à 90%. Un peu de vin rouge dedans. Il sortit d’une armoire bancale deux gobelets d’étain. « Joyeux Noël, mes pardus écartés ! » Il riait : « Comment ça se fait-t-y donc que ça arrive qu’on s’écarte de mâme, bout de viarge ! » Buvait à grandes lampées. On le questionna : « Où sommes-nous ? Comment retrouver l’hôtel ? Par quel sentier, de quel côté nous orienter ? » Pas de réponse claire et il sortit d’une sac de l’armée usé, sa large harmonia, « mon ruine-babines » ! « Je m’en vas vous zigoner un cantique de mon répartoire, sacré baptème ! » Tapant du pied, fougueux, il exécuta une sorte de gigue païenne. Nous étions comme plongés dans « l’ancien temps ». Marcel-le-Marseillais buvait en grimaçant, parla d’une musique semblable venue de son enfance dans une campagne savoyarde. Moi, je jonglais à des joyeux tableaux du célèbre  Krieghoff sur les calendrier de la Molson au dessus de la glacière rue Saint-Denis.

Enivré vite, Marcel s’exclama : « Je n’oublierai jamais cette rencontre », avec l’accent de Marcel Pagnol. Eh bien, moi non plus. Voyez, je la raconte encore, un demi-siècle plus tard. Notre « bon sauvage » finit par remettre ses bretelles pendantes, se coiffa d’une vieille tuque de laine grise, enfila son parka élimé et nous guida dans la neige aveuglante vers un large sentier sous une vaste pinède, rangées d’énormes meringues blanches ! Dix minutes… puis à une croisée de chemins : « Voyez-vous la lumière là-bas, foncez-y drette et rendus là, tournez à gauche, sentier des mulets, grimpez la première colline devant vous, de l’autre bord vous apparcevrez l’hötel. Adieu pis bonne nuitte ! »

Non, jamais je n’ai oublié notre ermite de 1950 et sa cabane à Sainte-Adèle.

MES JOLIS RATS !

Arrivants à Sainte-Adèle en 1973,  constatation d’un recoin de terrain inondé. Même en été. La cause ? Les maudits remblayage des voisins. Jadis. C’est moins tolérés, en 2010,  ces nuisances pour ceux qui ne se haussaient point ! Mes voisins à l’ouest, les joailliers Saint-Jean, avaient « remonté » leur terrain, et tant pis pour les autres ! L’eau de leur berge, ainsi refoulée, forma chez nous une « fausse-baie », stagnante,  marécageuse; rien à voir avec ces naturelles terres basses, inondables, qui servent de tamis, de filtres. Nous avions donc des eaux mortes puantes et des quenouilles (médicaments chez les Amérindiens !). Un met apprécié des rats musqués et des  castors. Bienvenue alors aux grenouilles. Que de crapauds qui chantaient la liberté, cher Félix Leclerc. Que de têtards au rivage chaque année !

Aveu : on a fait combler ce faux marais. Dompages de terre et puis problème écologique. Collectivement, nous tous, bons bourgeois proprios, étions des ignares. L’écologie élémentaire condamne ces égocentriques allongements de terrains riverains. Autrefois c’était la mode conne des rivages clairs et nets, tout nus, sans arbres surtout. Des murs de béton au ciment peint en blanc, parfois garnis de fausses pierres décoratives ! Visitez ces horreurs le long des lacs et rivières. Mode désormais combattue avec ordre de remettre en l’état, quand les élus mettent leurs culottes ! On voit même des courts de tennis (chez Laniel), ou bien une piscine ! Anarchie, égotisme, tristes époques niaises, saloperie d’ignares que nous étions.

Désormais : nouveaux règlements, rivages des lacs  « à rendre à la nature . Va-t-on obliger la démolition des tennis et piscines ? Observons ça. On est donc venu chez moi avec affichettes : défense de tondre ! Expropriation ? Oui. Loi rétroactive ?, oui, ce qui est illégal ? Nous nous sommes inclinés par amour du petit lac Rond pas mal abîmé, qu’il faut tenter de régénérer. Chez moi, la Ville viendra-t-elle boucher « son » égout pluvial déversant les déchets de la rue Morin dans le lac ? Observons ça. En tous cas ça bougonne ici et là mais « la loa c’é la loa », cher Séraphin Poudrier. Va-t-on  jouer la carte des « privilèges acquis » ? Aveu donc : en 1980, on a fait jeter de la terre sur notre « fausse baie »; les quenouilles arrachées disparurent. Moins de croassements, moins de castors, de rats musqués. Au printemps pourtant, c’est le retour de l’eau. Punition ! Autre aveu, j’aimais, qui venaient nous narguer avec leurs rameaux de saule au bec, ces chers rats moustachus…

… mais, autre chose, hier, sous notre haute galerie, funeste vision ! Qui va là, qui creuse farouchement son terrier, elle, Donalda, notre grasse marmotte avec, sur le dos, une horrible plaie ! Quoi ça ? La nuit, quel féroce combat est livré ? Un mystère !

MARS ET VOIR FILER L’EAU VIVE !

Voici le printemps dans dix jours, voici venir le temps des fontes totales et dernières. Sans être obsédé d’ondinisme, avouer le plaisir à prendre d’aller voir l’eau filer, rugir ici, gémir là, courir à toue épouvante, se déchaîner. Aller voir les folles ,le excitées cascades en aval du Lac Raymond, celles Chemin du Mont Sauvage, au bord de la 117,  ou derrière une jolie berge plus au nord, échevelé, folles.

Quelle chance nous avons par ici. Pas loin, proche de la Cabane à Eddy, grimper un peu, deux minutes,  et découvrir ces flots rageurs, toute cette eau énervée. Le bonheur non ? Marcher à l’ouest de Mont Rolland et admirer les fous remous si vivants dans la Doncaster. Ou bien, rouer à l’est, y revoir les flots inouïs, panaches fantastiques, fluides du déchaînement  proche de l’ex-usine Roland. Les oreilles bien remplies des vacarmes des fons, bruits de la délivrance finale. L’eau comme cri de liberté !

Oui, quelle chance. Tant d’endroits sur cette terre où les gens n’ont aucune chance de voir les eaux printanières s’écrier « vive la vie vive » et se jeter, les chevelures blanches dans l’air sur des lits de rochers inégaux. J’aime. Certes il y a l’inestimable Chute Montmorency (plus haut que le Niagara, mais oui) juste à l’est de Québec. Site désormais fort bien aménagé —avec pont, passerelle, parc, escalier— beauté rare qui fut peinte tant de fois par notre premier vrai artiste québécois, l’exilé allemand surdoué Cornélius Krieghoff !

J’ai vu un jour, célèbre dans l’univers, la cataracte sublime du Niagara. Sorte de plaque tectonique fracturée et visible ! Installé sous ses trombes, le visiter, parmi les touristes du monde entier, c’est d’un effet absolument hors de l’ordinaire, vrai ! Vous êtes vivant dans une littérature insensées, du Jules Verne ! C’est un spectacle que l’on n’oublie plus.

Mais vous saurez rêver encore en regardant dans les yeux ces cascades autour d’ici. Elles nous sont intimes, sont nos familières, nos proches quoi, nos  jeunes partenaires, nos voisins délinquants et sauvageons, qui stimulent nos sens. Allez y voir, essayer, vous verrez, il y a contagion. Ça s’attrape ! Oui,  cela se communique, on s’en va ensuite avec, en soi, une charge positive, une dynamo neuve qui s’est greffée à nous,

vous le constaterez avec joie. C’est « si pas loin », la Rivière à Simon ou la rivière aux Mulets, la Doncaster ou La Nord, pas vrai ? Debout paresseux, allez vous y asseoir, quinze,  vingt ou trente  minutes ! Une médecine gratuite efficace ! J’y puise chaque fois une énergie supplémentaire.

Ce plaisir vient de loin : de « l’eau-de-pâques » quand mon pieux papa me réveillait aux aurores et que nous partions en tram avec 4 fioles vides pour aller cueillir l’eau vive sous le Pont Viau, au bout de la rue Saint-Denis au rivage de la Des Prairies; j’aimais déjà l’eau qui court débarrassée des glaces enfin.

SE PERDRE…

Je me suis déjà perdu, en plein hiver, dans les bois derrière Sainte-Adèle. Je n’étais plus un enfant pourtant. Tout jeune, nos entendions parler d’enfants, comme nous disions, « qui s’étaient écartés. » La peur. Partant, la prudence. Ne pas top s’éloigner de notre environnement familier. « Éloignez-vous pas », était le cri des parents nerveux. «  Oui, je m’étais t’écarté » à Sainte-Adèle, à 20 ans. Enfant, on y jongle, l’horreur : se perdre dans une forêt épaisse. Comme dans le conte de Perrault, « Le petit poucet », ou bien comme  « Hansel et Gretel » chez le célèbre conteur Grimm.

Il y eut une première fois. En plein été. À la campagne. Nous étions une bande, tous âgés entre 10 et 12 ans. Derrière les maisons de la seule rue principale —en 1942— de ce lieu de villégiature (Pointe-Calumet), il y avait la nature touffue, avec plein d’arbres et des bosquets sauvages, au sol des fougères en masse. Et des grenouilles ! Pas de soleil, un ciel bien gris, donc pas de nos habituelles baignades, ni nos plongeons des radeaux, dans le lac des Deux Montagnes. Nous sommes partis, avec des bâtons, et des sacs, safari aux grenouilles !

Nous marchions librement allant vers l’ouest, du côté « forêt dense ». Mini tarzans, nous aimions sembler nous enfoncer dans une jungle. Marche, marche…  plus d’une heure s’était écoulée, nos poches de jute se remplissaient de nos prises batraciennes. Cinq cennes la cuisse en ce temps-là chez les Vaillancourt, les Defoy-Legault, les Laurin ou chez ces Allemands du chalet-à-tourelle dans l’est de la Pointe.

Coups de tonnerre soudain et tit-Yves, inquiét : « On est rendus où, là ? » On ne le savait pas. En allant au nord aurait rencontré la grande route et Saint-Joseph-du-lac, vers l’est, nous serions arrivés à Plage Roger, Sainte-Marthe. Panique. Les eaux glauques d’une  grande baie inconnue, nous bloqua le chemin. Des écartés ! On entendit sonner des cloches au loin. On apprendra : celles de La Trappe des moines à Oka. Voilà tit-Yves en larmes et tit-Gilles pousse des cris. Pas en vain, un vieux pêcheur des brochets de la Grande Baie nous découvre. Et il va rire de notre angoisse, nous guidera vers la route numéro 29. Ouf ! Sauvés !

Mais se perdre à Sainte-Adèle ? Oui, un surlendemain de Noël ? Artiste mais aussi plongeur du Chantecler, j’ai deux compagnons et nous partons un soir, très tard. Projet : marcher avec des bâtons de pèlerins, sans aucun plan en forêt. Pas un seul condo et tous les arbres sont debout en 1950 ! Il y a Marcel, pâtissier émérite, un Marseillais, aussi Roland, saucier aguerri, un Belge. Le trio d’explorateurs admire une lune vive et immense qui jaunit la neige. C’est émouvant. Le silence ! Parfois cassé par des cris d’oiseaux inconnus. Parle, parle, marche, marche, en riant quelques cantiques entonnés à tue-tête puis…nous voilà perdus ! Ne plus savoir dans quelle direction foncer. Tournons- en rond. On ne chante plus. Voilà qu’on revoit le même abri, hutte démantibulée.  La panique ! Soudain, lumière à une fenêtre givrée, cabanon délabré, on y va. Un hobo en camisole, un squatter pas rasé, borborygme et  je traduis pour mes européens. Odeurs éthyliques ! Ce Bill Wabo m’écoute et puis consent à nous guider. Les trois écartés se calment. Le miséreux revêt son capot de chat usé et nous conduit dans une clairière. Très loin, des voitures roulent sur une route. Sauvés ! Comme à 12 ans !

MOURIR À SAINTE ADÈLE, P.Q.

Il y a des chansons sur mon village : « Dans l’train pour Sainte-Adèle, tchou, tchou » du géant Félix. Celle de Ferland, « P.Q. ». Et d’autres encore. Jeune, ce lieu était comme mythique. Avec la radio, et la télé plus tard, le prolifique  Grignon, le premier, contribua fortement à « mettre sur la carte » ce village laurentidien (*) entre Saint Jérôme et Saint Agathe, juste au nord du dynamique Saint-Sauveur. Ceux qui estiment ma prose à La Vallée voudront sans doute me retrouver avec ma vie racontée quand j’étais petit garçon et puis gamin intrépide aux (hélas !) mauvais coups flagrants, enfin en adolescent romantique comme nous le sommes tous à cet âge, tourmenté par un avenir imprécis.

Ces fidèles croisés dans nos rues et qui me disent apprécier mon écriture voudront (chez un Renaud-Bray par exemple) se procurer « Enfant de Villeray ». Livre de poche pas cher frais sorti des presses. Ilustré de 25 portraits (parents et gens du quartier) dessinés de ma blanche main ». « Toute enfance est un roman », a-t-on écrit. « Enfant de Villeray » est mon autobiographie. Ma jeunesse. À la dernière page, c’est septembre 1951, je dis adieu à Villeray et à ma mère qui a les yeux pleins d’eau sur le balcon de la rue Saint-Denis. Je pars pour Sainte Adèle.

Est-ce que je vais y mourir, l’âge est arrivé pour me poser la question. Quand je songe à 1951, je revois l’époque des jobs d’étudiant. En milieu modeste, les ados cherchent des emplois d’été. Je serai « planteur » dans un bowling, puis emballeur dans un marché Steinberg rue Saint-Hubert. À coté du ciné PLaza où le remuant Norman Bratway (né dans ce coin !) enregistre « Belles et bommes ». Avant Sainte Adèle pour organiser mon atelier-écurie, j’aurai appris, rue Clark,  à démonter les parapluies (Brophey Umbrella), rue De la Gauchetière, à assembler des sandales de plastique ( Smith’s shoes). Je fus refusé chez KIK COLA rue Villeray, mais interrompant monsieur Laroche, directeur d’un Business College voisin, qui causait avec monsieur Lapierre, gérant chez « Seven Up », j’obtiendrai son « oui » et j’allai corder des caisses par rangés de douze de haut ! Hasard ? Quand « Seven up » fermera, c’est feu M.Laniel, mon voisin de Sainte-Adèle qui ouvrira là son « Laniel’s amusement. »; un Jean Coutu actuellement. Les fils de richards, comme Elliott Trudeu, ne s’éreintent pas trop, font du canotage derrière Morin Heights, ou villégiaturent à Ogunquit.

Je recommande aux parents ces jobs d’été, le jeune y découvre la vie du plus grand nombre, l’existence rude de la majorité. À seize ans, à dix-huit ans, j’ai pu m’humaniser et comprendre le terrifiant réalisme du populo. En fabriquant des « fudsicles », sorbets variés,  chez Lowney’s, usine devenue une jolie bibliothèque rue Lajeunesse, à Ahuntsic. Ou en fabriquant, rue William, des bustes de papier-maché pour les vitrines de la PLaza. Sainte Adèle, son centre d’art, allait me délivrer de ces pénibles emplois. Je rêvais. Même Picasso aurait honte de ses céramiques made in Vallauris. Je rêvais beaucoup à la fin de mon enfance dans Villeray (Michel Brûlé, éditeur).

* j’écris « laurentidien » désormas car « laurentien » s’est toujours appliqué à tous les habitants de toutes les vallées du fleuve Saint-Laurent; cela de Gaspé à Gatineau, n’est-ce pas ?

C.J.