FAIRE « UN TOUR DE MACHINE » ?

 

On employait cette expression, jadis. « Mais maman disait : «  Refusez si un inconnu vous offre un tour de machine ». Cependant, quand l’oncle Léo —le seul de notre parenté à posséder une auto— s’amenait et criait : «  Voulez-vous venir faire un tour de machine ? », c’était nos cris de joie ! L’autre jour, Raymonde et moi, une envie de faire « un tour de machine». Juste voir la « nature tout en sang », les couleurs en octobre ! On dit qu’il nous vient des admirateurs du Japon. Touristes en joie face à cette incandescence, ces incendies fictifs. Chaque matin, le store levé, j’admire octobre, ces « bosquets fleuris » gigantesques. Mes collines : au nord la Chantecler, à l’ouest, la Loup-Garou, au sud, la DePasslié et, à l’est, la Sommet Bleu. Mieux : sous mes fenêtres, mes érables —plantés il y a 30 ans— devenus « métallisés ». En 1973, il n’y avait qu’un vieux pommier. C’est aussi, octobre, l’époque des crépuscules dorés et, oui, mauves et je revois ce tableau du peintre de St-Hilaire, Ozias Leduc : « L’Heure mauve ».

Départ donc pour nulle part. Rouler vers le nord-est. Dépasser le Chemin Péladeau, vagabonder autour des nombreux plans d’eau derrière Sainte Marguerite. Un éparpillement de chemins avec des baies, des anses, oh !, le beau « tour de machine ». Apercevoir ce bel hôtel tout blanc (L’Estérel), les jolies rives, les embarcations en attente des dernières excursions; rouler sans carte, sans plan. À travers les fenêtres de la voiture, défilent des fresques colorées, de vastes murales aux cent sortes de jaunes, l’agonie de l’automne avant les neiges qui, on le sait bien, vont durer des mois.

On en vient à ne plus trop savoir où l’on roule, se serrent et se desserrent les innombrables collines laurentidiennes. Une affichette ! « Rang numéro Un ». Pas âme qui vive. Un chemin mal pavé, trous, bosses, prés sauvages en jachère, série de pentes douces, et, soudain, des très raides, ici, un bœuf maigre nous regarde passer, là, une bâtisse effondrée, ruine d’un passé désolé; au haut d’une côte, un joli lac si bleu, des boisés comme vitraux, et puis de belles prairies. Un placard timide : Sainte-Lucie, un peu de civilisation, une rue modeste, noyau d’humbles maisons. On rentre d’un beau « tour de machine » via la « 117 ». Val David et aller vider un gobelet rue St-Michel, chez le cher héritier, un certain Daniel Jasmin.

Le surlendemain, nouveau « tout de machine », à l’opposé, vers le nord-ouest. Chemins vicinaux, inconnus, parvenir au Lac des 14 (ou 16 ?) îles et luncher dehors, au soleil, à une terrasse au dessus de la marina. Rouler encore, chemins en lacets, courbes étonnantes, côtes sur côtes, arriver à Huberdeau-la-jamais-vue. Arrêt. Monter vers Tremblant, ce Lac Supérieur, invisible, cette mine —de M. Gauthier— qui crache de ses pierres dynamitées dans un jardin privé !!! Et puis rentrer. Carte sur les genoux, se promettre un « tour » vers la Gatineau pour visiter ce zoo inconnu : « Oméga » en haut de Montebello. Je vous raconterai ça.

 

 

 

La vie est belle ?

 

Bon matin. Petit vent. Ciel couvert mais douceur de l’air. On est bien et ma vendeuse assise dehors, sous l’arche du Calumet (journaux, revues, tabacs) boit du café. J’ai vu, marchant encore vers sa drogue (vidéopoker chez Joe’s), elle, la femme-pauvre ! Mais quoi donc, dans l’air d’un certain jour, nous rend tout léger, d’une vraie belle bonne humeur et sans raison précise ?

Ma caféïnomane : « Oui, vrai, à matin, l’air est mangeable, c’est qu’il a plu cette nuit ! » Ah bon. Le Bigot faisait chanter l’immortel poète populaire Trenet l’autre matin : « Y a d’la joie…bonjour, bonjour, les hirondelles  » Mon cœur a fait boum ré-ré-entendant cette jolie ritournelle si durable; une poésie parfaite, toute modeste qui n’a rien à voir avec la majorité de nos poètes capables de rares et excentriques sonorités mais évocatrices d’auto-analyse nombriliste.

Le commode comptoir public de notre « École Hôtelière » n’est pas ouvert, alors, au lieu de faire la file une envie d’aller rouler sans but, tout doucement, sur tous les petits pics du Sommet Bleu. Revoir de si jolis pavillons, d’autres, laidement prétentieux, la plupart bâtis dans des sites souvent prodigieux. Mon bon plaisir de cette jolie géographie familière. Ici et là, entre « impasses » et « circle road ». Découvrir —qui te sautent soudain au regard— de ces panoramas idylliques. D’évocateurs contrebas à petites vallées enfouies dans des collines, d’une série de pics avec bouts de ciel nu encadrés de haut pins, épinettes, sapins, cèdres. Des images —et c’est gratuit hein ?— qui donnent aux yeux un plaisir bien vif.

Croyez-le ou non, je roule, je roule tout lentement, guetteur ravi, et bientôt, oui, à mon âge et dans mon territoire, je sais que je tourne en rond !!! « Que je suis écarté », comme on dit, mal. Je ris dans ma Honda ! Tournons en rond et pouf ! Enfin ! Miracle, soudain, l’écriteau Rue Grignon. Et puis Rue Lesage. Vite, allons acheter la —souvent bien goûteuse— bouffe des « devoirs du jour » de nos jeunes élèves en cuisine et ce cher Robert accorte, dévoué.

Pour ensuite aller à L’Excelsior, à mon indispensable baignoire —extérieure, ouverte il y a peu— chez Jacques Allard, encore ce bout de rue, Pilon et…tous ses chats en goguette. En voici un « petit » nouveau, « gros » minou aux oreilles « drettes », aux narines bâillantes, vif trotteur en caniveau. Bête nouvelle (?) au pelage mal peigné à la capricieuse toison sauvage. Distribution de touffes de raides poils noirs et de blancs. Salis. Stoppé au milieu de la rue, son œil léonin me défie. Amusé, je ralentis, le barbare, agressif, me siffle de son vent méchant ? Mais, diable, d’où sort-il donc ?

Six heures et rentrée. Cloches de l’église. L’air est encore si bon, du bonbon. Oui, la vie est belle, encore plus belle. Rentrant de ma modeste natation, voir partout —enfin— les bourgeons des lilas et la tendreté des verts jeunes feuillages. Partout, léger manteau feuillu aux arbres bien ressuscités du long hiver. Écouter un chien aboyer, jouant avec un enfant… voir André-le-jardinier, dehors, bas croisés, qui sourit sur sa chaise de retraité…examiner le tondeur savant émonder la haute haie de cèdres du nouveau voisin…Nicole, Isadora Duncan à cabriolet BMW, préparant sa vente de « cossins »… la jeune chômeuse et son vigoureux râteau, venu aider ma blonde…oui, cher Trenet, « y a d’la joie… », bonjour, bonjour la smala de canards revenus sur le lac ! Et vous, parulines, mésanges, etc., arriverez-vous demain ?

VISA LE BLANC, TUA LE NOIR !

Au « Phénix », Chemin Bates à Outremont—où nous avons un mini appartement (pied-à-terre)— m’arrive une Raymonde excitée : « J’ai jamais vu ça, une bestiole blanche comme neige, albinos, un écureuil habillé d’hermine, déguisée « en immaculée conception ! » Suis jaloux; c’est pas à moi —qui aime tant les p’tites bêtes— que ça arriverait. Le surlendemain, rentrant à pied de « Chez Serge », à ma chère École Hôtelière : un écureuil… d’un noir total, une vraie boule de noir-à-chaussure. Il grimpe sur le Sacré-Coeur devant l’église. Tache noironne sur le cœur très sacré ! Puis s’amène une (pas moins) noire… corneille…qui se pose sur le crâne de béton du Jésus (moulé en série). Une noiraude peluche, trépignante, animée !

En 1945, le grand frère de papa rentre de 20 ans de Chine-du-nord. Il apprivoise sur son balcon du couvent de Pont Viau, des écureuils… « noirs », me disant : «Ça nous vient de Belgique, ces noirauds-là ». Je les observais qui mangeaient dans la main du missionnaire retraité (aux curieux : je raconte mon oncle Ernest dans « Chinoiseries », vlb-éditeur). Rue Beauchamp, mon p’tit nègro court sur le balcon d’une maison « toute bleue », la demeure, m’a-t-on dit, d’un adolescent du nom de Claude-Henri Grignon ! Et de ses frères. Leur papa, veuf mais remarié, vivait juste à côté, rue Morin. La cause ? La haine de ses fils pour « sa » deuxième femme. Le « gros docteur » avait fait construire un tambour-passage reliant cette maisonnette bleue à la sienne et on peut aller voir les traces de ce tunnel autour des deux portes, celle de la « bleue » et celle dans la cour, rue Morin. Allez voir, coin Beauchamp, cette longue maison du « papa boudé » avec sa cocasse rangée de cinq (5) pignons au dessus des cinq (5) mini balcons.

Au « P’tit resto’ —devenu un smoked-meat— rue Valiquette, un soir d’été, il y a longtemps, un quasi centenaire, monsieur Lupien (mort il y a peu), me jasait du passé; ô la belle soirée « d’audience » du souverain-conteur; on me connaît, je buvais ses… souvenirs. Mais comment savoir si cet aïeul n’inventait pas ! Un midi, il y a longtemps, je voulus présenter l’ancêtre Lupien au chanteur Claude Dubois mais, en retard, Dubois resta juché sur son Harley-Davidson. La crédulité du monde ? Dubois me confia : « Écoute bin ça, j’ai loué au Sommet Bleu, juste à coté de la croix lumineuse. Je raconte aux gens que, chaque soir, c’est moi qui plogue le crucifix de fer et que, tous les matins, je dois aller tirer la souitche. On me croit ! » Il riait.

      Bon, vas-y, installe-toi bien novembre. Enfin remplis les sacs orange de feuilles mortes. Pas par moi, trop vieux votre chroniqueux, il ne s’échine plus au râteau. « 81 » sonné jeudi dernier.  Humiliation bégnine ! Me reste à guetter « mon écureuil noir » et espérer en voir un tout blanc. Au fait, à quand la première neige ?,  blanche comme l’écureuil du Phénix à Outremont.

LE SANG COULE…

Pour une distraction, depuis longtemps, plein de gens lisent du roman policier, des « polars ». Quand j’étais plus jeune du prolifique (six par année !) Georges Simenon et son sympathique et goguenard et brillant « inspecteur Maigret », si placide. Dans les années 1980, j’en ai publié cinq ou six avec mon Maigret à moi, Charles Asselin. Mon premier ? « Le crucifié du Sommet Bleu ». Un genre (le polar)  qui m’a vite ennuyé. Au départ, il faut installer et calculer tout le plan du récit (la fin surtout !). Ouash, moi qui aime bien me surprendre en cours de création.

À  ma chère bibio de Sainte Adèle, rue Morin, la grosse part du budget « achats-de-livres » va à ces histoires de sang et de fics. écrits par des dames souvent désormais. Livres à succès et, donc, fréquentes demandes des lectrices (et lecteurs) d’ici. Frouch !, tout le gros du fric public est investi dans cette sorte de…littérature (hum!). Romans traduits souvent de l’american-english.

Parfois donc j’ai besoin de distraction et, récemment,  me voilà plongé dans du Mankell. Avec son Maigret : l’inspecteur Wallender (vu à la télé ). Aussi, l’an dernier,  plongeon dans les célèbres « Milinénium », avec une punk délabrée adjointe de l’enquêteur. Et voilà que, tout dernièrement, plongée dans le fameux Ellory. Un populaire auteur de polars sophistiqués. Je sors de « Les anonymes », sa récente ponte. Oh la la  ! Ellory s’englue dans cette mode infâme du « complot ». Genre du Bergeron-échevin qui croit que les tours du World Trade Center à Manhattan furent bombardés par des provocateurs américains ! Afin de pouvoir attaquer davantage les musulmans intégristes ! Vous voyez le genre niais, une connerie rare qui amena le cinéaste Oliver Stone à illustrer un autre « complot-CIA » pour faire assassiner JFK (le titre de son film).

Dans « Les anonymes » Ellory déclare : « Il y a que deux fléaux au monde : la puissance de la CIA  et l’argent du Vatican à Rome. » Tel quel ! Ce Robert Miller, Maigret de Washington, traque un tueur en série. Le Jonh R., un agent de la CIA démissionnaire, pris de remords car il a assassiné une cinquantaine de gauchistes communisants (au Nicaragua, à Cuba, au Mexique, en Asie, en Europe de l’Est).  Ce tueur d’État, culpabilisé tue à Washngton de ses anciens compagnons. Une soupane folle, une poutine ridicule. B’en, ça se vend comme pains chauds. Le lectorat serait friand de ces récits à « complots ». Les anonymes » donc, une histoire bien pleine d’invraisemblances et qui se lit malgré tout. La recette ? Des détails piquants, rebondissements et fortes surprises…Bref, on tourne les pages. À la fin, on est déçu gravement. Bof, on y gagne un happy end à la rose sauce Walt Disney. Très cul-cul—la-praline. Le talent des Ellory ? Un don pour tricoter du gros suspense sordide en forçant le réel et on s’en fout, on lit. Un don ? Oui. Une distraction ! Et passe à la caisse, tripoteur des vérités, tu l’as bien mérité va.

L’ENFER DE LA VILLE ?

J’évite désormais de descendre en métropole tant que je peux. L’été surtout, il peut se passer des semaines, voire même deux longs mois, sans que je quitte mon cher village du nord. Hélas, je devais descendre vers la grotte climatisée, au rez-de-chaussée nord-est de la Place Bonaventure. Vers la moderne caverne toute capitonnée (pour des fous là ? ) de l’animateur « Numéro Un », Paul Arcand.

Ce sera un matin de cauchemar !

Ah oui, brutal envahissement de tous nos sens, grouillement inouï. Que j’avais comme oublié ! Une descente énervante chez les « démons » —ô mon roman « Papamadi » !— du trafic en mégapole. Salut Aliegheri Dante ! Pourtant je suis né en ville ! J’ai grandi dans les bruits incessants des nombreux tramways, rue Saint-Denis, dans le perpétuel tintamarre urbain aux coins de Jean-Talon comme de Bélanger…

Eh bien…ce fut un choc !

D’abord, cela s’endure, pour rentrer à Montréal il y a ce long ruban bétonné. La 15.  Dès Saint-Jérôme, adieu nos jolies collines et voici de mornes plaines avec, le long des fossés, tous ces placards ignobles, tant d’enseignes ultra-criardes, quelques rares (hélas !) entrepôts discrets, la plupart aux airs clinquants, aux allures de marchands grossiers. La 15 jusqu’à sa sortie, fait voir l’anarchie visuelle classique en amérique-la-commerçante, fait constater un pays, le nôtre, sans règles, free-for-all regrettable.

Tu sors à L’Acadie, oh !,  on se rapproche du compère Arcand, tu ramasses vite, vite, ton courrier au Phénix, le  pied-à-terre commode, carrefour Rockland…Et puis tu files au sud, une rue Stuart outremontaise, encore un peu de calme, puis montons à bord de la Côte Ste Catherine : c’est le  début du mouvement et des bruits. Longer le mont Royal, ça va, une halte brève hélas. Ensuite, ce fut le début intempestif, brutal, du capharnaüm visuel et sonore, d’abord l’Avenue des Pins !

Nous arrivent, attaques à quatre, à six, ma foi, des flots de véhicules divers foncent de tous les côtés ! Mon chauffeur, Raymonde, pas moins choquée que moi, raidit aussitôt les bras. Tel le chef-patroneux Charest à son volant. Le décor va défiler  en grande vitesse avec criards des klaxons rageurs si tu colles pas le pare-choc qui te précède ! L’aréna Molson, l’hôpital Royal Vic, du monde,  ça y va par là. « Go west people ! »,  l’Avenue des Pins est rempli à ras bord.

Comme je me sens loin de ma petite vallée, là, où hier encore, on a aperçu un beau coyote à longue queue rousse qui filait au Sommet Bleu.  Pire enfer encore : la rue Peel, puis ce coin Sherbrooke. Variées en tous sens, cent, mille camions coursent. Rock and roll  very hard, archi-metal ! Envie de me boucher les oreilles, je hais les métropoles désormais. Tourner à gauche sur René-Lévesque, un boulevard couvert « caniveau à caniveau ». Tourner à droite sur University, pire encore le trafic ! Guettez un passage, risquer sa peau. Surgissent des taxis fous, défilent de tous les horizons des piétons la mallette en l’air et personne ne sourit. L’enfer.

Enfin, nous y voici, je sors, assourdissement total. Avec ma canne je me traîne jusqu’au micro de Paul Arcand. Une cage de vitre. Silence obligé. Attention ! Dans cinq ! Quatre, trois, deux, un… Je dis à Paul : « Si tu l’avais vu, d’un blond d’or, un coyote courrait à son rendez-vous galant. Dans le silence, sous la verdure… » Paul me sourit, lui, le total urbain plus que matinal.

La fille « orignale » !

Ce mardi-là, je suis allé jeter un œil dans un sombre enclos, j’ai vu la rangée de guetteurs: ô, gagner un lot au jeu de vidéo-poker ! Magasin aux illusions avec « bandits manchots », chassés jadis, installés par l’État pour vider les poches des « croyants » du fatum grec ! Je venais du Calumet, à côté, pour acheter ma pitance-actualités. J’y allais déjà à vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge. J’aimais ce bel hebdo « Arts et spectacles », made in Paris, France. Je grimpe toujours, à pied : magasins ou ex-restos « à louer » souvent. Au 31 Morin vivait le docteur Rochon et sa fille Pauline, l’âme du Centre d’Art, mon employeur. Un peu plus haut, le « Citrus », modeste bistrot à terrasse « très » parfait pour  une bouffe originale, J’y étais hier ! Où il y a le parc Aubert, S’AGITAIT la Grosse Madame et son caboulot du coin. Démoli. Ce bout de la rue Morin avait des airs de far wesT. Il n’en reste que la maison de briques du « El Forno ». En face l’épicerie-boucherie Blondin, pas loin, un petit hôtel, « Le Chateauguay », disparu. En dessous, son pub d’où je voyais parfois sortir mon camarade Grignon, capot de chat au vent, marmottant au vent du nord de 1950 !

Suffit les souvenirs, je rentre et coup de fil du Jean-Paul Voisin : « Y a un orignal sur ta grève, va voir ! » Vite, je cherche l’appareil-photo, puis les jumelles et quand je descend l’escalier, trop tard. Vrai yatch-à-moteur la bête accoste déjà en face, au rivage du Chantecler. Des témoins abondent. Voisine Ouellet : « Il descendait à l’épouvante dans la rue, comme revenant de l’église ! » Pieux animal ? Messe basse ? Maurice Voisin :  « J’allais porter mon sac de déchets et paf !, face à face, c’était une femelle ! » Oh, une fugueuse des bois du Sommet Bleu ? Ado délinquante ? Le calme revenu…à midi, encore ce petit bonheur, au ciel du village, d’entendre sonner nos cloches, l’air vibrant, rue Lesage. «  C’est l’Angélus », ma mère chantait toujours.

« L’économie en reprise », titre Le Devoir centenaire. Vrai ?  Preuve : j’ai pu vite vendre mon pédalo et j’ai acheté une toute légère chaloupe au Susuki de Ste Agathe, 48 livres ! Puis, des coussins au Rona de Gaston Miron, un grand drapeau chez Canadian Tires et… à notre Rona-Riopel… oui, oui, une scie à chaîne. Pas pour moi. Un soudain besoin de madame, allez-vous me croire ? Ma tendre et si douce Raymonde veut émonder des tas d’anciens bosquets de chèvrefeuilles  mourants. Oh, ça va être un Massacre à la tronçonneuse, je le crains, chers lecteurs. Je songe à ma vaillante mère, pour couper un petit brin du peuplier de la cour, maman appelait à grands cris son mari, mon père.

Les temps changent et c’est ainsi qu’une  jeune « fille orignale » se garroche vers l’église ! Mécréante, impie, elle fait la nique au curé pour débouler toute une rue pavé et puis nargue mon voisin (qui a rénové la maison du Notaire Potiron (oui !), Maurice Lagacé. Puis, la « fille » court se faufiler entre nos haies et,  rut maudit,  va plonger dans le lac Rond pour, sans doute, rejoindre au Loup-Garou de l’ouest, un de ces « p’tits maudits boms ». Ce ceux qui défient le sermon inhumain des cardinaux cathos, sauce Ouellette.

Eh,bin bon !

SAINT-ADÈLE À NEW YORK !

On s’excitait, on en revenait pas personne !

    À New York, le prestigieux magazine  « TIME », une publication lue dans le monde entier, offre à son immense lectorat un article élogieux et ilustrée sur… oui,  sur Sainte-Adèle ! Raison de cette fantastique publicité ? Le village avait passé commande à un dessinateur-caricaturiste coté, qui habitait rue Blondin, le grand-nabot, Robert Lapalme. Il fit la maquette du tableau éléphantesque,  toute la côte Morin de bas en haut, en murale inouïe, fresque de plein-air géante. Le romancier de « La pente douce » à Québec, Lemelin, courriériste au dit-magazine avait alerté ses patrons  et on est venu voir ça, on a cru bon d’en révéler l’initiative aux centaines de millions d’amerloques. Imaginez la fierté laurentienne. La manne de touristes.    

       L’année d’avant, croyez-le ou non, j’avais eu ma « bine » dans un numéro du « Variety », autre magazine ultra tout puissant des USA. En vérité, j’étais pas seul avec ma binette, il y avait toute la troupe de Paul Buissonneau. « Variety » voulait faire les éloges de notre théâtre ambulant, « La Roulotte ». Qui était une idée de Claude Robillard, drôle d’ingénieur, cultivé, imaginatif, qui dirigeait le Service des terrains de jeux. Les fous de « baseball-et- hockey-only » enrageaient en découvrant les initiatives de Robillard. Voyez-vous ça ?, des cours de danse, de théâtre, de marionnettes, de musique. Et aussi de peinture, j’en fus le propagateur de 22 à 25 ans, trois ans pour les « p’tits pauvres » des centres récréatifs, de Pointe St-Charles en passant par le faubourg-à-mélasse. En 1955, j’organisais une première : toute La Galerie-12 du Musée des Beaux-arts, , avec l’accord du directeur fut consacrée aux barbouillages de mes « créateurs en culottes courtes ». C’est mon ami Lafortune -celui de la « petite maison dans la vallée »- qui fit les affiches.

       Revenons au village pour dire que c’est de Saint-Adèle qu’est né en 1960 mon tout premier roman, « La corde au cou », roman se méritant le « Prix du Cercle de France ». Roman qui fit débuter -« pour trop longtemps » diront mes détracteurs- cette vie d’écrivain. Je vous explique qu’ en ce temps-là, 1960, il y avait une vie culturelle vive par ici dont, je l’ai dit déjà, l’âme ouvrière dévouée était Pauline Rochon. Décédée en exil consenti, à Ste-Augustine, Floride, très malade). Il y avait même un « Salon du livre » ! Une société « bourgeoise » active nichée au Sommet Bleu principalement (avec un club prestigieux), animait le tout. De ce groupe d’heureux bien nantis, l’active épouse du poète -qu’on disait « mondain »- le radioman (« La pension Velder »), Robert Choquette. Avec leur chalet joli du côté des cotes 40-80, derrière le vaste domaine du feu-Montclair, les Choquette collaboraient au Centre d’art.

      À l’été de 1959, je fus choisi pour faire la décoration de ce Salon-du-livre tenu au Curling (démoli depuis ) du Chantecler. J’avais décidé d’en faire un jardin naturaliste à l’aide d’allées bordées de centaines de jeunes sapins coupés. Mon aide était un ado plein d’entrain, fils d’un célèbre chrooner, Jean Lalonde. Petit Pierre sciait et clouait en chantonnant sans cesse et, bon sang, on lui trouvait volontiers une jolie voix. En guise de haltes en ce début d’été chaud,  madame Choquette m’amena à la piscine. « De mes bons amis, gloussa-t-elle, les richards Bronfmann ». Beau domaine feuillu et fleuri aux abords de la 117. Mais voyant sa mignonne héritière s’exciter de trop avec « le simple décorateur » que j’étais, -vilain matelas gonflable !- madame mit fin rapidement à ces haltes !

       J’avais mon thème. Le roman « La corde au cou » dès ses premières lignes, décrit cette piscine des « Driftman » (changeons les noms) à Sainte-Adèle. En ouverture de récit au « je » : l’assassinat -par mon héros- d’une jolie « mannequin », maîtresse infidèle. La suite de « La corde au cou » ? Facile. Après chaque jour de « décoration », je rentrais au terrain paternel de Pointe-Calumet en roulant -ô coccinelle !- par des chemins de campagne, l’autoroute finissant au nord de Blainville. Je « piquais » donc par des routes secondaires, Sainte-Monique, Saint-Augustin, Saint-Benoit, Saint Joseph-du-lac… débouchant au lac des Deux Montagnes. Ce sera les stations du fuyard « recherché ». Chemin de croix du jeune  assassin.

« Cu,i cui,  mon histoire est finie »,  disait maman-Fonfon !

claudejasmin.com

FRANÇOISE N’EST PAS MORTE !

Chaque fois que nous parlons d’un disparu, il revit. Je parle souvent de mon père. Et de ma mère. Je veux vous parler de Françoise. De Françoise S., la « vieille fille » héritière d’un important bijoutier du Plateau. Elle était notre voisine immédiate. Dès notre installation en 1973, ce sera la découverte d’une voisine rêche, raide pimbêche sans aucune bonne façon. On prenait conscience Raymonde et moi, d’une voisine peu sociable qui ne sortait que…sur sa longue galerie d’en arrière.

Petit coup de tête à la nuque raidie, si je la saluais, moi, l’écrivain-commère. Méfiance ? Premier contact quand Raymonde osa déposer des quenouilles (arrachées d’un mini-marais qu’on a comblé depuis) sur le rebord de « son » muret : «  Laissez pas ça là ! Ça pourrit ça et ça pue ! Ramassez ça et à la poubelle au plus sacrant ». Premières paroles de bienvenue quoi ! Sidérés nous étions. Plus tard, toujours de sa galerie, sa parole grièche, son ton surélevé :

« Y a votre chaloupe, là, vous l’attachez mal, elle traîne encore à mon rivage, alors, si-ou-pla hein ! »

C’est fou mais face à de telles gens, j’ai toujours comme  le goût, le besoin instinctif  de… conquérir. Je cherchais à « comment charmer cette sauvage Françoise un brin », comment l’amener à des rapports un peu plus aimables, entre voisins, c’est nécessaire, non ? Si je lui causais météo, juste pour parler, j’obtenais de sourds grognements, si je lui causas coût de la vie au village, des marmottages. Non, pas du tout envie chez ma voisine de tisser des liens. Un jour d’octobre : «  Écoutez donc là, votre vieux Giguère (un érable) si proche de ma maison, à chaque automne ses feuilles mortes couvrent ma toiture, ça pourrit, mauvais pour mes bardeaux. » À chaque automne revenu, ce sera même lamentation et ses raides reproches. Au troisième octobre, je lui répétai : « Il y a une chose Françoise, j’ai fait des démarches, j’ai voulu engager des gens, chaque fois on promet de venir couper mon « giguère »  mais personne ne tient parole » ! » Oh la la !,  il n’en fallut pas plus cet automne-là pour que ma misanthrope en sombre jupe éclate : « Là, je saisis votre problème, parlez-moi z’en pas, pas moyen d’engager qui que ce sot, je le sais trop moi-même. Je connais notre monde par ici, tous ces hommes sont des bons à rien. Allez voir en bas de la côte, à l’hôtel Laliberté, c’est là qu’ils sont ceux qui vous font des promesses qu’ils tiennent pas, dans cette taverne à jacasser, à cuver des bières. Une bande de fainéants. »  C’était tout de même la première fois que ma voisine acariâtre fraternisait enfin et prenant mon parti. « Je vous entendais pactiser tous les deux, me dit Raymonde, ma foi tu vas finir par t’en faire une amie ».

Mais un autre jour, au printemps, après la fonte des neiges, de sa galerie, sa voix haut perchée, ses cris de nouveau : «  Écoutez un peu, y a des limites, ça a p’us de bon sens, vous faites rien pour corriger ça, votre clôture de broche entre nos deux terrains, est toute croche, c’est pire que jamais, a traîne à terre sur mon terrain, toute éparpillée, quand donc allez-vous vous décider à la redresser ? »

Je le fis. Je voulais la paix, je voulais l’amadouer, je la sentais si seule. Pourtant, un soir, le soleil allant se cacher derrière le Chantecler, je vois sortir de chez elle, un vieux mais costaud personnage. De sexe masculin. Une canne à pêche à la main, vêtu chaudement, botté, il s’en alla jeter sa ligne sur le bord du muret… où on ne mettait pus jamais les quenouilles raclées. Par discrétion, je n’allai pas lui offrir ma vieille chaloupe rouge. Il y avait donc « quelqu’un » dans la vie de Françoise ! Un soir d’été, je lui racontais de nouveau mes déboires pour la coupe du vieux « giguère » envahissant, ma Françoise -ma surprise- s’ouvrit un peu : « Saviez-vous qu’ici, oui, chez vous, il y a eu des Jasmin ? J’étais jeune fille, il y a donc bien longtemps. Le père était médecin à l’hôpital Notre Dame. Moi, j’étais amoureuse de l’un de ses garçons. Mais, le venimeux il me voyait pas. Il était fou des chevaux, je le voyais sans cesse sortir de la cave chez vous  avec son maudit cheval. Il s’en allait galoper dans tous les alentours. Il n’y avait pas tant de maisons, pas de ce Sommet Bleu, ni rien. C’était les années 20, début 30 ! » Je ne disais plus rien. Je voyais bien son regard distrait, fuyant, de nouveaux yeux pour ma voisine rendue enfin moins rétive. Elle avait vingt ans de nouveau ? Le chien feu-Choupi de Jodoin éclata en aboiements pas loin et ma vieille Françoise sursauta. Elle toussa et puis  rentra, comme gênée, s’excusant.. de je ne savais trop quoi.

Il y a des années, elle mit sa maison à vendre pour aller s’installer dans une jolie pension proche des cotes 40-80. Elle me dit : «  Je m’en vais. Si vous voulez, prenez-vous des pivoines de mon parterre. »  Je les ai toujours. De bien belles fleurs. Merci encore mam’zelle Françoise !

L’ÉCURIE DE SAINTE-ADÈLE

1951, j’ai vingt ans. Ici, une adèloise inouïe, fille cultivée d’un vieux médecin de la place, la célibataire Pauline Rochon anime le village. Peut-on imaginer un petit bourg du nord où il y a des concerts, un modeste salon du livre dans l’ex-boulingrin du Chantecler, des expos, des cours de peinture par Agnès Lefort, prestigieuse galeriste de la rue Sherbrooke, du théâtre par Fernand Doré et sa compagne, Charlotte Boisjoli, des conférences culturelles diverses ?  Et… un atelier de céramique. Ma branche.

En ces années-là, tout en bas de la côte-Morin, dans une vieille maison à pignons (qui sera longtemps une crêperie bretonne), la « sur active » Pauline Rochon organise toute seule toutes ces activités. En est l’âme. Au printemps de 1951, j’ai un diplôme de céramiste tout neuf, un été de chômage et puis voilà qu’un poste de « prof de céramique » s’ouvre à ce prestigieux « Centre d’art » laurentien. J’accepte de m’exiler, heureux comme un roi.

VIVRE DANS UN ÉCURIE !

J’ai raconté l’échec dans mon bouquin, « Sainte-Adèle-la-vaisselle », ce drôle de séjour précaire, l’éloignement « premier » de ma petite patrie, l’absence de reconnaissance, le manque d’élèves, de matériel aussi, aussi, le métier de laveur de vaisselle à l’hôtel. Pour ne pas crever de faim. Je connaissais les Laurentides que par des excursions, le ski des collégiens du Grasset. À l’automne de 1951, c’était une vraie installation. Le proprio de l’hôtel, M. Thompson, offrait au Centre d’art de Pauline son écurie (devenue un entrepôt de chaises de soleil). C’est là que je m’installe donc -une première- loin du béton, du goudron, du ciment, de l’asphalte, des promiscuités des ruelles, des rues aux logements empilés les uns sur les autres. Adieu Villeray et ses escaliers en colimaçon !

1951 donc, vingt ans, puceau, pas encore « majeur » comme on disait, avec hélas seulement trois ou quatre élèves. Alors les « gages » versés par Pauline Rochon comblaient fort mal mes besoins essentiels. Comme de manger à ma faim, malgré la modicité des prix pour manger à la « Pension Lamoureux », rue Chantecler. Première semaine et, déjà, une nuit d’angoisse pour l’urbain élevé hors la nature car, de ma chambrette sous le toit, un mini grenier exigu, j’entends gratter aux murs de bois de l’écurie. Cela m’a réveillé net. Oh, les sons lugubres vont s’amplifiant !

Cette fin de septembre est très chaude et j’ai laissé mes fenêtres grande ouvertes, celle de l’étage comme celle du bas. Je crois entendre comme un souffle qui se répercute, qui va s’intensifiant. Le gars de la ville a un peu peur. Je ne sais rien d’une campagne, j’ignore tout de la vraie nature. Voilà que ça gratte fort maintenant, que l’on se frotte contre le mur de côté, là où le ruisseau venu du lac Rond coule vers les cotes de la 40-80. Quid ? Un rôdeur ? Un fou, un bozo ? Une bête ? Bruits qui persistent… ce halètement très inquiétant… je crains l’intrusion ou même que la bête soit à l’intérieur déjà.

L’HOMME QUI A VU L’OURS !

Garçon des villes, on ne craint ni les chiens méchants ni ces chats errants -« en chaleurs »- qui envahissaient les ruelles. Mas les vraies bêtes du Nord… ces sourds grognements puis secousses contre mon mur, des coups frappés… L’anxiété m’envahit, je n’ose descendre de mon antre. Il le faut, courage. Me voilà donc dans l’échelle, calculant chaque degré. En bas, commutateur défectueux, ma veine ! J’allume ma lampe de poche arrachée du tour à poterie. J’éclaire… le sombre, le recoin d’où vient ce brouhaha. Rien. Dehors, c’est toujours ce souffle bestial, puis : bing,  bang, bong ! Je m’empare d’une pelle pointue. Vaillant et surtout curieux, j’entrouvre la porte de l’écurie…

Silence maintenant. Que la nuit et sa lune d’opale si seule là-haut, devant moi le chemin désert qui conduit à l’hôtel. Au loin des cris vagues. Hiboux ? Je sors, marche prudemment vers le coté d’où provenaient ces bruits insolites. Rien. Soudain, pas loin dans le boisé derrière l’écurie, quelque chose remue. Ça marche, carcasse énorme, c’est noir, rond, touffu et balourd. Sous des sapins, gros dos rond dans un fossé, s’éloigne…un ours ! Le premier de ma vie ! Qui se tourne, lueurs d’yeux qui m’examinent, je recule, l’ours repart pour aller zigzaguer entre les rares chalets, à l’époque, de nos bons bourgeois.

Je rentre, guère rassuré, je reste inquiet car, quand je reviendrai tard, du Q.G. des employés de l’hôtel, avec mon bidon d’huile à chauffage pour mon poèle coleman -le gérant, M. Marin, le permet- je pourrais faire une de ces rencontres si inégales. Celle de l’ours et de l’homme. Au fait est-ce un rejeton de « mon » ours celui-là qui rôde au Sommet Bleu ?

SAINTE-ADÈLE, VILLAGE DU PÉCHÉ ?

      J’ÉCOUTE JASER LES GENS QUI ATTENDENT COMME MOI LES VENTES « DES DEVOIRS CULINAIRES ». ON S’INQUIÈTE : « ENCORE DES CHARS DE POLICE DANS NOTRE RUE ».

        À les écouter ce n’est pas la première visite de nos constables en voiture au Sommet Bleu. À les entendre, il y a « du monde bien louche » dans leurs parages. Comme toujours, je lis. Ne capte que des bribes des conversations, assez pour saisir qu’il ne se passe jamais beaucoup de temps entre une arrivée des policiers et… une autre ! Comme tant de gens d’ici, j’ai déjà entendu la rumeur publique : « L’ancien village de Séraphin Poudrier est devenu une place-de-pègre ».   

        Hon ! Inflation verbale ? Comme on dit : « théorie de complot » ? Un loustic m’énumérant un lot de commerces : « Tout ça, mon cher, c’est la propriété d’une « famille de bandits » originaire de Saint-Henri ! » Ouen ! Tu me dis pas, chose ? Un hurluberlu en rajoute : « Si tu questionnes en haut lieu, tu sauras que la place icitte est infestée de dealers de drogues. Tu as bien vu, récemment, ces deux importantes descentes de police ? »

 DANS LES MARCHES DE L’ÉGLISE ? 

         Un jour, à un policier venu chez moi pour un vol bénin, je dis : « Que dites-vous là, tous ces petits vols de radio, télé etc., pour se procurer de la drogue, ici, en mon si calme village ? » Sa réponse : « De la drogue, m’sieur, on en trouve ici jusque sur les marches de l’église. » Bigre de bigre ! Souvenir : en 1975, je confie hors d’ondes au gras animateur de TVA : « Je songe à m’installer à Sainte-Adèle. » Réal Giguère aussitôt : « À Sainte-Adèle ? Mais c’est une « place de maffieux » ça, mon vieux ! » J’avais cru à une blague mais on me redira souvent cela ! On me montra un « grosse cabane » en bordure du lac : « Tu vois ça, en face ?, ce fut la demeure d’un « Cotroni » et son locataire actuel est un illustre membre de la cosa nostra. Plus tard, déménagement: « C’est maintenant le logis d’un criminaliste très lié au monde interlope ». Eh b’en !

 CADAVRES DANS NOS CANIVEAUX !

    Comme tout le monde, j’ai appris un matin que la police avait découvert un macchabée percé de balles, abandonné dans un caniveau de l’une de nos rues ! Je me disais : « Ça arrive partout, une fois par décennie ! » «  Non, me disaient certains Adélois, c’est une fois par année ! Au moins ! » Seigneur ! Comme l’on chantait jadis : « Y a des églises à Las Vegas, y a des écoles… »…mais mon village, ici, en village-du-péché; lira-t-on un jour à son entrée : Welcome ! Ste-Adele, Sin’s village ? En réalité, dès qu’un lieu devient populaire, bien garni d’endroits où danser, où prendre un coup et draguer des puppets grimées, on y dénichera des gens du monde interlope.

       Rien à faire, ces parasites circulent en coulisses, escrocs qui guettent les jeunes proies aux caractères mous. Aux faibles résistances. Il n’en manque jamais -dans aucun bar à la mode- de ces jeunes mollusques avides de fonne noére, en quête d’excitants, de stupéfiants, d’hallucinogènes divers. Ils n’ont pas de vie. Alors ils s’en imaginent une, c’est ainsi partout en Occident. Et aussi à Bangkok ou à Bali désormais. La jet-set voyage ! À Sainte-Adèle, en 1950 quand j’étais un skieur de 20 ans, quand Giuseppe -dit Peppé- Cotroni régnait, déjà courrait dame rumeur avec ce « Sainte-Adèle-la-maffieuse ». En 1960, là où s’étiole, désert, verdit, ce neuf « Parc des Familles », le très fringant dancing nommé Red Room (sous l’hôtel Montclair démoli) rassemblait des foules denses et y circulaient bien des… matières !

LE MONDE EST BON

       Mais la réalité -c’est enrageant pour les délirants

pranoïaques- est toujours variée. Il y a à Sainte-Adèle, du bon monde. Des gens d’une civilité exquise, j’en connais, paisibles et cultivés. Comme à Saint-Sauveur ou à Sainte-Agathe, on y trouve des associations diverses, caritatives, dévouées, avec des buts sociaux nobles et variés. Un peu partout en Laurentie, des bénévoles se dévouent sans compter. Certes, la police surgira encore sur la colline du Sommet Bleu mais il reste que le monde est bon. Le plus souvent.

        Tantôt, sauçé tout joyeux dans « ma » piscine de L’Excelsior, je jonglais : il se peut qu’en ce moment même deux motards -ex-amis de Miss Couillard ?- en chics complet-veston, se concertent en cachette. Rue Morin ou Boulevard Sainte-Adèle. Projet ? La mort d’un gêneur. On trouvera encore un exécuté dans le caniveau. Pis ? C’est un monde à part et l’assassiné sait fort bien pourquoi il ne respirera plus, allez. La majorité peut dormir en paix, pas vrai ?