le mardi 18 décembre 2001

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Enfin, le soleil. Soleil d’hiver mais bon! Lac enfin bien glacé. La neige partout ce mardi matin. Lumière québécoise unique, familière. On y est pour des mois !  » Aile  » vient de partir aux courses chez Chèvrefils-Métro. Comme en France, depuis toujours, nous achetons au jour le jour les victuailles nécessaires. Avec des enfants à la maison, il en va autrement sans doute. Le congélateur est de mise. Aile prévoit le repas du soir et, le lendemain, c’est les mets de l’école-des-chefs. Sauf en week-end, école fermée !
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Hier soir, larmes de mon Aile. Nous regardions le documentaire biographique sur Vigneault, notre poète populaire bien aimé. Aile pleure souvent. Aile a un grand c¦ur. Aile s’émeut facilement et j’aime ça. L’émission-Vigneault à Musimax (Musicorama ?) passait très vite sur la première épouse et les quatre premiers enfants ( Pudeur !Cachette ?) du grand barde de la Vieille Capitale venu du fond de la Côte Nord, venu aussi, beaucoup, du petit Séminaire de Rimouski où s’exilent les écoliers des territoires lointains. Terrible ce passage du papa de Vigneault qui dit à la maman :  » Non, Gilles ne reviendra pas ici, il viendra juste en vacances « . La mère, espérante, souhaitait le retour de l’enfant instruit. Un seul fils  » premier mariage raté  » de G.V. témoignait, bafouillant un peu, semblant  » magané, sur un père  » très absent « , tout consacré à sa carrière débutant en trombe, les tournées et le reste. La gloire quoi ! Ce dernier semblait comme accablé de n’être que  » le fils de! « . Cette question me tracasse un peu. Cette production  » TV-maxplus  » bien ficelé.
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Coup de fil ce matin du Guy Lachance,  » esclave heureux  » du Arcand ce CKAC. On m’attend le vendredi qui vient pour un conte de Noël. Brr! Je vais m’y mettre.
Allant aux journaux et cigarettes, ce matin, une voiture stationnée émet ses oxydes maudits ! Une dame sort! je lui dis :  » pollution, madame.  » Elle me regarde sans trop saisir. J’ai vu encore une fois le style : « Pis, je m’en sacre !  » J’enrage de l’égocentrisme du monde.
Hier soir, donc, larmes. Finalement  » Aile  » me raconte sa visite à la docteure, le matin. Découverte de protéine (?) dans ses urines. La toubid :  » Oh 1 Oh ! J’aime pas ça. Faudra revenir, examens à Notre-Dame, etc. Bien examiner ça, car on peut prévoir une maladie des reins.  » Voilà donc l’angoisse installée. Ma chère Aile bien énervée. La vraie raison de tant de larmes face au Vigneault télévisé ? Je tente de la calmer. De type espagnol (?) Aile redoute la mort sans cesse. Dit :  » Tu ne m’oublieras pas trop vite! quand je n’y serai plus, tu penseras souvent à moi! ?  » Je déteste sa noirceur. Je proteste. Je la caresse. Je tente le réconfort bien mâle.  » Tu verras, il n’y aura rien, tu es forte, solide. « . Difficile de réconforter l’anxiété naturelle à Aile. Aile éclate :  » Tu sais, même à 150 ans, vu la génétique raccommodable, rafistolages prévus des  » vieux  » qui s’annoncent, je ne voudrai pas mourir. Je refuse la mort.  » Je fis :  » fais comme moi, va pas là chez les médecins !  » Elle dit :  » Non, non, faut prévoir, prévenir les failles.  » Bon. Que dire ? Le calme revient. Les actualités du Bureau s’amènent : tant d’horreurs au Proche-Orient ! Alors, eh oui, tout se! relativise et on la ferme, bien contents de vivre ici.
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VU aussi hier soir, mon excellent confesseur pour ma  » Biographie  » du Canal D. C’est lui qui jase cette fois face au Charron. George-Hébert Germain, comme le Luc Plamondon, vient d’une famille de 14 enfants ! Cela me confond toujours. Comment faisaient ces mères ? Mystère ! Vu aussi un petit bout de ce  » Warriors, mission impossible « , sérier qui fait bien voir l’ impuissance enrageante de ces soldats de l’ONU qui doivent se changer en! infirmiers, en gardiens stériles quand, autour d’eux, fait rage, tonne, le combat des Serbes envahisseurs haineux, racistes, et des Albanais, des Kosovars déterminés à s’entretuer.
Scènes effroyables de la misère noire et ces jeunes garçons qui observent les carnages et ont des ordres pour ne pas s’interposer. Découvertes horribles de nos enfants en uniformes d’un monde inconnu, constatation qu’ils ne peuvent calmer le jeu, qu’il s ne servent que d’observateur désarmés. Mon Dieu, quel choc pour ces jeunes envoyés venus d’un monde, le nôtre, où la paix règne. Des maladies psychologiques s’ensuivront.
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La Pétrowsky ce matin : elle serait journaliste à Nice-Matin si ses parents ne s’étaient pas exilés de Nice pour s’installer au Québec. Nathalie en remercie le ciel ! Un si joli quotidien. Je me suis souvenu, en mai 1980, nous arrivions en France, à Nice, premier séjour. Rue Victor-Hugo, angle Gounod, l’hôtel Napoléon ou Bonaparte, je me souviens mal. Dès ce premier matin en France, avec les croissants, le café crémeux, ce Nice-Matin sur le plateau, la découverte des pages en couleurs ravissantes. La Beauté ! C’était nouveau à cette époque. Pétrowsky voulait surtout parler des proprios d’un paquet de journaux  » Canadians  » dont  » The Gazette  » la fréquente feuille francophobe. Le  » boss « , Asper, père et fils, de Winnipeg, décident que leurs gazettes doivent imprimer régulièrement leurs opinions éditorialistes. Eh ! Scandale chez les reporters. Or, les patrons des nombreux journaux des années 1800, à Paris par exemple, fondaient des quotidiens et des mensuels, pour justement diffuser leurs opinions politiques. Normal, non ? Toutes les nuances ‹de gauche à droite‹ y étaient illustrées. Viendra plus tard, cette presse  » des faits  » seulement, incolore, aux Etats-Unis surtout. Avec des  » billets  » non signés.
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C’est le jeu.  » Fondez vos journaux, les mécontents « , dit le riche bonhomme Asper. Eh ! Voilà bien le hic. Pas assez de journaux selon les tendances. Au Québec, par exemple, à part le trop timide Le Devoir, aucun grand journal indépendantiste pour refléter 60 % des nôtres qui votaient  » oui « , en 1995, à l’indépendance du Québec. C’est grave ! Ça n’est pas normal. En France, la gauche à ses haut-parleurs, comme la droite a les siens. Ici, rien. On voit (depuis1995, ça crève les yeux) La Presse publiant presque seulement les  » lettres ouvertes  » des fédéralistes. C’est évident. Vigneault tiens chantait :  » Tu penses qu’on s’en aperçoit pas ?  » Je lis que Télé-Québec songerait à des émissions d’affaires publiques « , la bonne idée. Ainsi contrairement à Radio-Canada, l’on pourrait attaquer la centralisation d’Ottawa sans risquer de faire montrer la porte.
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Je rencontre René Ferron (un ex-éditeur à moi), au resto, il a raté un journal -web sur Internet qu’il animait.  » Les gens voulaient pas payer, trichent.  » Il a fermé sa baraque. Il me dit :  » Qu’est-ce qu’on pourrait faire, mon Claude ? .  » Je me dis que ce  » fils de famille bien « , trifluvien, a des sous.  » Écoute René, rencontre donc Jacques Keable, on me dit qu’il souhaite fonder un journal de gauche.  » Mon Ferron aussitôt :  » T’es pas fou. De gauche ? Vois-tu ça, comme au défunt  » Le jour  » d’Yves Michaux, les syndicats à la barre, les pagailles, oh non, non !  » Découragement !
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Soudain, des images au cerveau. Celles vues hier au  » portrait  » de Vigneault , ces larmes de déception lors du référendum de mai 1980 au centre Paul-Sauvé. Aile et moi,
avions quitté Nice ‹j’avais été invité à son université pour parler de note littérature ‹ pour l’Italie. Assis à une terrasse de la belle Florence, Plaza del popolo, on ouvre un journal parisien. Bang ! Manchette :  » Le Québec se dit  » non  » à lui-même !  » Le choc !
J’avais, avant de partir, fait, ici et là, quelques  » sermons  » patriotiques aux côtés des Lazure, Jacques-Yvan Morin et le  » père  » de la Loi 101. Nous éclatons en larmes, Aile et moi. Voulant faire venir des cafés, le garçon fit mine de ne pas nous voir, certain, vu le couple braillard, que se déroulait une vilaine chicane d’amoureux. Oh la la !
 » Il n’y a plus de cette merveilleuse ferveur « , disait Raymonde hier soir en revoyant celle des gens du  » oui « . en 1980. Eh! oui !
Parfois, le goût d’acheter des magazines français. Je lis  » L’Express  » et  » Le Nouvel observateur « . Des querelles m’échappent, très hexagonales. Voilà pourquoi je ne lis pas souvent ce revues bien faites. À part  » L’actualité « , qui vogue trop souvent dans les mondanités d’un certain jet set, on n’a rien de tel au Québec, hélas.
Oh, souper ! Déjà ?

Le dimanche 16 décembre 2001

Le dimanche 16 décembre 2001
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Merci ARTV. Une sacrée bonne série à la télé, chaque vendredi soir, pour ceux surtout qui comme moi, admirent les meilleurs talents dramatique des  » Etats-Unis, est constituée par les entrevues faites à  » l’Actors studio  » de New-York où vont s’installer tous les aspirants comédiens bûcheurs. Le questionneur fut invité autrefois chez Bouillon de culture de Pivot casr , à la fin de chaque entretien, il pose les fameuses  » questions de Pivot  » à ses invités. Flatté le rond raminagrobis, gras Bernard l’avait donc invité à Paris. Cet interviewer a une bouille antipathique de  » magister  » pédant, il est d’ un calme olympien, froid, calculé, qui rebute. Mais bon Ses questions cependant sont intelligentes. Il s’agit de dépasser cette impression encombrante du prof je-sais-tout. La dernière fois il avait invité chez ses élèves Kevin Spacey que nous estimons très fort, ma compagne et moi. Cet acteur, Spacey, fut éblouissant dans  » Usual suspect « , aussi dans  » L.A. Confidential « , et dans tant d’autres films épatants. De la télé vivifiante. On y a vu De Niro, récemment, même attraction formidable. Souvent ex-élèves d’une école jadis flamboyante, ils se sentent chez eux !Cela est donc diffusé par ARTV et sans longues pauses publicitaires, Dieu merci !
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À propos de ce nouveau canal, ARTV, j’aime donc revoir les vieux célèbres  » téléthéâtres  » de la SRC, mon alma mater de 1956 à 1985. Tous les jeudis soir, à  » Passion théâtre « , ARTV re-montre une des productions solides du temps où le valeureux et riche ‹d’argent et d’esprit‹réseau français faisait l’éducation populaire des masses ! Ces dramatiques sont à l’occasion des spectacles plutôt parfaits. J’espère toujours qu’un bon jeudi soir, je pourrai revoir une des dix histoires produites à cette enseigne notoire.
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 » United we stand divided we fall « , est-ce un slogan du temps de 1775, lutte indépendantiste des Étasuniens, ou du temps de la guerre civile dite de Sécession ? Hier soir, samedi, avons visionné la cassette vidéo d’un récit captivant, film tourné en Tchéquie dans la langue de ce pays ‹c’est toujours mieux‹ avec sous titres en anglais. Ce  » Divided we fall  » raconte un pan de la vie là-bas durant la guerre hitlérienne. Excellent film. Instructif. Intrigues exploitées souvent certes mais, ici, sous un angle neuf. Une autre histoire d’un Juif que l’on cache, ‹grand risque quand la botte des nazis se fait entendre sous vos fenêtres‹, dans un placard. Émouvant mais aussi rempli d’humour, d’un humour délicat quand le risque est la fusillade. Ah, comme c’est parfait le cinéma qui nous change des bang bang, des tow tow hollywoodiens !
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Je suis plongé dans la lecture du célèbre Michel Ouellebec, Plateforme. Le  » talk of Paris « , cet automne. J’avais lu ses  » Particules élémentaires  » C’était un roman sur les us et coutumes d’un paumé, d’un type, parisien banal, qui se cherche une vie sexuelle excitante, via les camps nudistes puis ‹son effondrement‹ via l’échangisme, sauvage, brutal.
Cette fois, le Ouellebec nage encore dans sa sauce, celle de l’obsédé sexuel. À tous les vingt pages il se croit obligé de plaquer une scène érotico-malade, copulation sans amour. Fornication bestiale avec une fausse représentation : l’amour des chiens. On se renifle un bref moment et hop, au lit ! Pourtant on tourne les pages. Pourquoi ? L’auteur a le talent de nous garder en éveil. J’y trouve lev portrait des mâles dans la quarantaines quand ils n’ont pas encore pu constituer un amour important, un couple aimant. C’est d’une tristesse envoûtante. C’est beaucoup. Ce bureaucrate en culture, célibataire parisien qui s’ennuie au fond, dérive lentement vers le néant. On finit par s’attacher, comme malgré soi, à ce lamentable petit bourgeois qui philosophe sur l’État du monde actuellement, monde vu par sa lorgnette de désespéré qui refuse d’admettre qu’il l’est..
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C’est un roman dans le vrai sens du mot. Linéaire, sans effet moderne, avec les effets classiques d’une  » histoire « . Son héros (!) voyage, vacances épisodiques, en ces organisations à forfaits. Nous avons fait en janvier dernier, un de ces voyages touristique en République dominicaine, via la  » patente  » confortable : tout est payé d’avance ! On arrive, par avion où on se tasse trois heures ou quatre, au soleil, au bord de la mer. À l’hôtel ‹un de la célèbre chaîne  » Iberostar « ‹ vous mettez votre portefeuille dans un coffre-fort et vous voilà logé, nourri, débarrassé de tous ces inconvénients lors d’un séjour sans encadrement comme on en fit en Floride si souvent.
Le récit de ce  » Plate-forme  » de Ouellebec m’a bien fait me souvenir de cette ambiance paradisiaque et fausse aussi par rapport à l’existence ordinaire. Soleil, mer et able Des bars ouverts un peu partout, jardins luxuriants, plantes exotiques, allées à pierres plates, deux paons ici , des oiseaux rares là, fleurs en vases géants, corridor de tuiles décorées, arches à l’ espagnole, un luxe bien contenu, le bon goût du palace à touristes, des piscines aux eaux limpides, la plage et ses transats confortables, des buffets ici et là.
En maillot du matin jusqu’au soir. Restos riches d’aliments variés chaque soir. Spectacles enjoués tous les soirs sous un vaste théâtre-bar en plein air, bref, un Éden. Pour Ouellebec, à Cuba comme en Thaïlande, c’est les quatre  » S  » de ce commerce moderne, voir les catalogues  » full colors  » de n’ importe quelle agence de voyages :  » Sea, sand, sun  » et sex surtout. Pour l’auteur, il n’y a qu’un avenir : organiser sur une plus vaste échelle un échangisme fatal : les petits richards blasés de tout l’Occident, nous, emmêlés aux jeunes sauvageonnes délurées du Tiers-Monde., Il y croit. Je n’ai pas fini ma lecture.
Ce cynisme se veut moraliste, la morale laxiste du  » plaisir avant tout « . Michel, le héros, affirme que ce serait alors la paix partout. Que tous nos maux découlent de privations installées par notre morale judéo-chrétienne, puritaine.
Le sida ? Il y a le latex.
Par sa lorgnette, il n’y a qu’un seul problème mondial, pouvoir baiser librement, une seule réalité dit ce sociologue du dimanche, non-patenté : d’une part, les foules (hommes et femmes) de frustrés sexuels, ‹allemandes, italiennes, françaises, américaines etc, et d’autre part, les foules pauvres, les démunis. Qui ne demandent qu’un peu plus de revenus et qui l’obtiendraient si l’hypocrisie puritaine tombait, si l’on permettait des paquets de clubs de vacances où l’on pourrait assouvir ce vieux besoin de  » copuler sans cesse « . Il n’y a que ça.
Sa projection ‹oui M. Freud‹ fait voir son obsession. C’est écrit vivement et, ici et là, Ouellebec lâche de lourdes sentences ‹profondes !‹ pseudo-philosophiques, parfois très amusantes, parfois décapantes, aussi des jugements globaux d’un racisme primaire. Sur les Arabes, sur les Africains ‹ » les seuls mâles capables de rire « ‹, sur les Cubains en particulier ‹ » tous abusés et paresseux et voleurs « . Sur les Asiatiques d’âge tendre :  » les seules femelles soumises, capables de bien servir le mâle !  » Ici on rigole, là, on fronce le sourcil.
Les vieux, les vieilles, sont une réalité inexistante pour notre héros en manque de vulves perpétuellement.
Bref, son succès (au livre), très fêté, vient justement que ce fonctionnaire souvent en vacances a des opinions d’une liberté totale qui se confine volontiers à sa subjectivité : il veut copuler sans s’attacher jamais. Sus aux sentiments humains. Foin de l’amour stable. Copuler, copuler sans cesse. Partout. Librement. Dans un monde  » globalisé « , il est le type de  » baiseur sans frontière  » quoi !
Je reprendrai ce  » Plateforme  » et vous en reparlerai.
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Un courriel, hier : un type, inconnu de moi, M. Desjardins, responsable d’une trentaine de jeunes journalistes (!), dit admirer mon style, dit qu’il est heureux de JOURNÉES NETTES,  » moins banal que tant de sites  » persos « , qu’il s’abonne volontiers à mon journal mais que je suis pas un bon exemple  » que de fautes  » monsieur l’écrivain !  » Aïe ! Touché. Chez l’éditeur il y a un correcteur, réviseur professionnel. Ici, je suis seul, je suis à découvert et on doit voir mes faiblesses en orthographe. Hélas ! Humilié pas mal, je lui ai répondu que j’allais mieux me surveiller. J’utiliserai davantage mon correcteur  » ordinatisé « . Pourvu qu’il me reste fidèle !
Je présente des excuses aux instruits qui détectent, bien agacés, mes erreurs.
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Je m’ennuie de ce Yves Desgagnés, acteur, devenu, en émission culturelle, d’un enthousiasme communicatif, offrant une sorte de bonne humeur intempestive qui me réjouissait, et vous ?
Je regarde toujours ce CAMPUS, à TV 5. Pivot n’est pas rem placé. Son successeur, on succède à quelqu’un comme Pivot, on ne le remplace pas, a du bagou, il va et vient dans son studio bien décoré (l’ex-scénographe de télé juge ici) et c’est d’un dynamisme parois excitant, parfois encombrant. On n’y trouve plus les longs moments captivants d’antan. Forcément, CAMPUS se veut plus une revue des actualités littéraires françaises qu’une rencontre d’auteurs sur un thème donné. Adieu solides conversations à la sauce pivotienne !
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Je lisais ce matin, dimanche, un article (in La presse) sur un déraciné bien confus, venu du Nigéria, fuyant à Londres, et enfin établi à Totonto. Il ne cesse pas de parler de son père, tué en Afrique, de son exil hésitant, de sa recherche de racines perdues, etc. Je sais pas trop pourquoi, j’ai songé à deux vieux projets de livres. M’y remettre un jour ?.
a-Questionner ‹sorte d’entretien de fond‹ un camarade franc sur la question homosexuelle. Avec Michel Temblay ? Échange de lettres Key West, Sainte Adèle. Un livre. Ou avec un Daniel Pinard ? J’ai hésité. J’y re-songe parfois.
b-Y aller aussi d’une longue et publiable conversation sur  » le  » traître « ,  » l’abandonneur des siens « , la culpabilité avec un Danny Laferrière, mon camarade si lucide. Deux projets de livres que je n’abandonne pas. Pinard qui déclarait à la télé :  » S’il y avait eu un comprimé pour changer de sexualité, je l, « aurais pris et rapidement  » Il démontrait qu’être gay n’est pas gai. Oui, je m’y remettrai un jour.
Bon, appel d’en bas. Il est 14 h., Devoir, pour Raymonde, aller voir une docteure demain matin, tôt. Faut descendre à Monrial avant le gros trafic de fin du dimanche.
Allons-y!  » En ville-ill-ill-e  » , chantait la ouaitresse de  » Demain matin Montréal m’attend  » . !

MON ONCLE AMÉDÉE

  • diffusé sur les ondes de CKAC – enregistrement Real Audio)
  • (CONTE DU VENDREDI SAINT)

    Par Claude Jasmin

    (Musique grégorienne en sourdine)

    Hier, c’était jeudi saint, journée moins solennel qu’aujourd’hui. Nous avons fait, en bandes, la rituelle  » visite des sept églises « . Sept, oui, comme les sept plaies de Jésus en croix. Belle occasion religieuse, à treize, quatorze ou quinze ans pour fleureter les filles du quartier.

    Jacqueline Fortin a fait voir un petit costume rose fuschia,  » étrennage pascale prématuré. Micheline Carrière a montré ses belle cuissardes de cuir.

    Son frère Léo, ‹le grand blond avec des chaussures neuves‹Š en cuir patent deux tons, se pavanait.

    Marielle, ma soeur étrennait un  » jumper « , jupe  » craquée « , ma soeur Lucille, un manteau vert Irlandais, mon frère Raynald une paire de culotte  » british « avec, aux genoux et au fesses, des renforts en cuirette brune.

    Et moi, un blazer marine avec une ancre de bateau brodé. En or  » sivoupla!  »

    Les sept églises c’est aussi une parade de modes pour la jeunesse.

    On a un plan de marche, rue Saint-Laurent d’abord dans La petite Italie, à Saint-Jean-de-la-Croix, première plaie ! Entrée, eau bénite, génuflexion, prières, sortie après re génuflexion. Guetter dehors si on n’apercevrait pas Ouow! la soeur de Franco Nuovo étrenne un chaperon d’un beau caramel tendre!

    Puis on file vers la troisième plaie, coin Beaubien, l’église saint-Édouard. Même manège. Tiens, la soeur de Pierre Perault arbore un bibi à fleurs avec un petit oiseau ! !

    Plus à l’est, voici Saint-Ambroise, quatrième plaie! Et vision céleste, la grande soeur de Jean-Claude Lord, vêtue d’un tricot violet, mauve et rose. C’est un genre !

    On méprise, rue Bélanger, Saint-Arsène, rien qu’un sous-basement, une église pas finie !

    Ensuite, on foncera, rue Saint-Hubert coin Villeray, pour Notre-Dame du Rosaire, plaie cinquième ! Oh ! Le petit faraud de Jean-Luc Mongrain exhibe un chapeau tarte chocolat ! La mode !

    Ça s’achève la parade des vanités: Sixième arrêt du défilé de modes: rue Jarry, l’imposante bâtisse, Saint-Vincent Ferrié ! La soeur de René Angélil fait voir sa jupe écossaise neuve ! Enfin, pour la septième plaie, ‹souliers neufs souvent, alors on a, oui, nos plaies aux talons! Eau bénite, signes de croix et génuflexions dernières, dernières oraisons dans notre église, Sainte-Cécile, rue de Castelnau. Et, ouops!, ma mère sur le perron qui fait des gros yeux. On riait comme des fous, mon frère Raynald, et moi.

    Mais c’était hier, aujourd’hui, c’est vendredi saint, c’est plus grave. J’ai treize ans, servant de messe depuis cinq ans déjà. J’ai donc un rôle.

    L’église est remplie. Les statues portent des cagoules violettes. La messe sera très solennelle. Dite avec trois prêtres. Il y a aura la forte musique des orgues comme mille millions de tonnerres de Dieu ! Le père de tit-Claude Léveillée dirige les choeurs et Lucille Dumont, célèbre paroissienne, chantera des solos.

    Nous avons mis des surplis de dentelles fines, des soutanes de velours rouge, des ceinturons et des calurons. C’est un jour important du calendrier religieux. À trois heures, Jésus sera mis en croix, saignera de ses sept plaies pour nos péchés. Il va crier à son père, ça nous impressionne: » Pourquoi tu m’abandonnes?  »

    Le ciel va se couvrir de nuages noirs, le grand voile du temple va se déchirer de bas en haut. La terre va trembler. Jour tragique entre tous.

    En chair, le curé se fera apocalyptique. Cette année de 1944, il en profitera encore pour fustiger ses ouailles pécheresses. Le curé Lefebvre a le don des objurgations accablantes. Des prêches qui secouent. Les pécheurs trembleront dans leur banc.

    Je me sens au-dessus de tout ça. Dans le choeur de bois sculptés et vernis, nous sommes si proches du saint des saints. Toutes ces admonestations ne nous concernent pas.

    Nous les enfants en soutanes, nous nous imaginons au-dessus des chrétiens ordinaires de la nef. Au-dessus de la condition humaine quoi.

    Je ne crains qu’une chose: que mon oncle Amédée, le mécréant de notre famille, s’amène et s’affiche jusqu’en avant de l’église. Il l’a déjà fait. Ce fut la honte de notre famille, le Amédée, pompette, qui, en pleine messe de minuit, osa uriner sous un bénitier !

    Le bedeau l’avait chassé comme le païen qu’il est. Son cousin, mon père, avait frisé la syncope !

    La messe est commencée et tout allait bien lorsque, misère, le voilà !

    C’est bien lui, la tête haute, flegmatique, le voilà l’anarchiste, le sans foi ni loi! Amédée, mon oncle le révolté. Il porte beau comme toujours avec sa belle crinière blanche, ses joues bien roses, ses yeux d’un bleu d’azur. Il fait une entrée solennelle.

    On se retourne dans les bancs d’en arrière. L’oncle maudit fait de sonores bruits de bouche, se gourme ostensiblement, fait claquer sa belle canne à pommeau doré, sur les banquettes.

    La cérémonie était commencée et monsieur Léveillée faisait chanter un  » kyrie Eleison  » lent. C’était donc une sorte de pause. Le calme. Moment de réflexion pieuse. C’est son genre. L’oncle a dû calculer ce moment pour faire son apparition. Pour s’afficher, semer l’émoi, troubler la quiétude des bons-chrétiens.

    Ma mère, se vengeant de son beau-frère Oscar ‹ » Oscar qui boit le bar  » au Montagnard de Saint-Donat‹ entonne souvent pour accabler mon père:  » Ce Amédée, ton cousin, une honte! C’est ça, ta famille, des têtes fortes, comme Paulo, ton oncle, l’avocat rouge, viré anglais. Et protestant! Ta tante Lise, exilé dans un bordel, au Yukon. Ça vote libéral et ça crache sur monsieur Duplessis!  »

    Mon père le bigot, chaque fois, se défend mal, il déteste son cousin mais qu’y faire?

    Maintenant je vois mon oncle Amédée qui s’avance, digne et noble, dans une allée de côté. Il a son air fier comme sur les vieilles photos de l’album de famille, quand il était maire de son village.

    Tous les cérémoniaires sont assis et l’observent comme les juges en face de Riel ou du défroqué Cheniquy.

    Le  » Kyrie Eleison  » s’étire langoureusement. Cette pause dans l’office, ça tombe mal, on ne voit et n’entend que lui! On ne voit plus que l’oncle Amédée, seul mobile dans cette assemblée immobilisée.

    Amédée marche lentement, mouchoir brodé d’or sous le nez, vers un des autels latéraux, côté Sainte Vierge. Trouve enfin une place libre et va s’y installer en faisant des acrobaties pour enjamber deux dames de Sainte-Anne. Une patronnesse lui fait farouchement des signes de se découvrir le crane. Jovial et bruyant, il accepte, goguenard d’enlever son chapeau de paille luisante.

    Je me souviendrai toujours, j’avais sept ans et il avait décidé, un dimanche matin de vacances, de m’accompagner à la messe, à ma grande surprise. Je revenais de communier et l’oncle m’ avait dit:

    – » L’as-tu dans bouche là, mon petit gars?  » Il parlait de la sainte hostie consacrée. Je fis un signe affirmatif et refermai les yeux en m’agenouillant. Alors, Amédée se pencha vers moi et me dit:  » Mors-lé! T Tu vas voir, y arrivera rien! Mords-lé! Mords-lé!  »

    Ma confusion et ma honte.

    Maintenant,il se lève, enjambe de nouveau les enrubannées de bleu. Du choeur, je peux entendre ses excuses rieuses ! Je souffre. Seigneur Dieu !, il vient vers moi, vers la balustrade, semblant examiner les lieux comme un inspecteur en bâtiments. Il frappe de sa canne le marbre d’un socle, le granit de la barrière sculptée. Va-il oser entrer dans le choeur, monter l’escalier qui conduit à l’ autel, apostropher les prêtres?

    Il y a que cet oncle est inconsolable d’avoir perdue, sa jeune épouse, il y a vingt ans, il l’aimait comme un fou notre tante Rose qui fut victime de l’effrayante épidémie de tuberculose. La saudite Tibi des années’30. La guigne fut sur lui, car, plus tard, Émile, son fils unique, devenait u manchot à cause d’une machine agraire incontrôlée sur sa terre de Sainte-Dorothée ?

    Tant de malheurs l’ont rendu vindicatif, querelleur et puis agnostique. Athée.

    Le voilà maintenant qui s’approche encore davantage. Il m’a vu ! Il me fait des signaux de la main ! Je baisse la tête aussitôt. Tout pour me faire rentrer dans la mosaïque du plancher

    Le curé me jette un vilain regard. Quoi ? Suis-je le gardien de mon oncle ? Qu’y puis-je, simple enfant de choeur ? Souhaite-il me voir aller le frapper, le traîner dehors ? Qu’est ce qu’un garçon de treize ans peut faire contre le diable en personne ? Rien.

    Le voici qui ouvre la barrière côté Sainte Vierge. Je respire. Il va donc grimper à un des jubés. Bon débarras.

    Les  » Kyrie éleison  » s’achèvent.

    Je respire mieux ! Puis, non, il s’exhibe là-haut, la jambe passée par-dessus la rambarde ! il tousse haut et faux! Il se racle la gorge avec ostentation, échos et vibrations sous la nef de Sainte-Cécile. Les fidèles ont le nez en l’air. En avant, les assis me fixent d’un regard accusateur. Voilà le neveu, le filleul, du monstre !

    Je veux vomir. Je veux disparaître. Tout guilleret, mon sinistre  » parrain penché  » m’envoie encore des saluts frénétiques. Il est équilibriste au cirque Barnum ! Il passe en revue, grimaçant, les fidèles dans la nef, on dirait qu’Il va leur cracher dessus. Je ferme les poings  » Il sort encore son grand mouchoir. L’agite dans ma direction comme au quai d’une gare. Je ne sais plus où me mettre..

    Il disparaît enfin Il doit être allé cuver son cher rhum au fond des gradins du jubé. Je respire mieux. Qu’il s’endorme au plus tôt.

    Bonté divine ! On entend soudain des bruits dans la sacristie, derrière le maître-autel. Que fait donc le gros bedeau Dépatie ? Il n’est jamais là quand on a en besoin. Du vacarme encore ? C’est bien lui ! J’entends ses bruits de gueule, ses raclements de forcené, sa toux exagérée, il doit gesticuler contre ses  » ombres maléfiques  » qui, dit-il, le poursuivent quand il a bu. J’imagine le pire maintenant.

    Un des servants, à toute vitesse, paniqué, change le grand missel de côté. S’enfarge dans sa soutane, trébuche, un autre le relève, tous alors de me dévisager de nouveau. Je suis le responsable du gâchis de ce Vendredi saint, c’est clair.

    Dans un accès de défi incontrôlable, l’oncle Amédée surgit et va droit vers le tabernacle, ose l’ouvrir, s’empare d’un ciboire, l’abandonne pour attraper un chandelier.

    C’est l’heure de la lecture de l’évangile, au lutrin, en avant, les prêtres, à l’écart, ne le voient pas. Il fait virevolter deux chandeliers maintenant. Douze lueurs luisent ! Mettra-t-il le feu aux nappes de dentelles? Je ferme les yeux. Les autres enfants de choeur se mettent à trépigner et rigolent. Mais le frère Foi agite son claquoir et ramène un semblant d’ordre et, enfin, enfin, le musclé bedeau apparaît, les yeux méchants et entraîne l’oncle apostat en coulisses. L’église respire !.

    L’ orgue tonne de nouveau. Les trois prêtres ont repris le Saint office sacré du Vendredi saint.

    L’abbé Favreau vient vers moi et me chuchote:  » Mon petit Claude, Dépatie et le frère Foisy tentent de le retenir. Allez vite vers lui et conduisez ­le vers la sortie de la rue Henri-Julien. Ne revenez pas. On ne vous tiendra pas rigueur de manquer la messe. Allez-y vite, vite !  »

    Les autres enfants de choeur me regardent partir comme si j’allais en enfer sous leurs yeux ! Me voilà avec la mission redoutable d’entraîner Satan Amédée, loin de l’église. Invoquant à mon secours tous les saints du ciel et Jésus crucifié à trois heures cet après-midi, je me lève et, tremblant, je marche vers la sacristie.

    Il est là, blotti au fond d’une armoire géante de la sacristie, il chantonne, un cruchon de vin de messe à la main, il s’en verse de grandes rasades, éructant, marmonnant des imprécations inaudibles. Il crapahute sur le sol maintenant. Gargouille effrayante.

    Il me voit maintenant, grimace un sourire hideux, j’en frissonne, il me fait des yeux courroucés, se redresse et lance des coups de pied dans l’air.

    Et puis j’en ai pitié, je lui ouvre les bras et le voilà qui grogne:

    – » Ash! Te voilà mon neveu préféré, mon filleul bien aimé. Tu seras le premier pape canadien français comme le prédis ta grand-mère. Viens m’aider. Je veux me trouver un  » kit « , me déguiser en curé et aller brasser l’encensoir sous le nez de ces rongeuses et ces grenouilles de bénitier !  »

    Le frère Foisy est parti disant qu’il allait téléphoner à la police. Dépatie s’est saisi d’une lourde croix de défilé et se protège du mieux qu’il peut de ce vieillard furibond.

    Quoi faire, Sainte Cécile, patronne des musiciens ? Je trouve le courage d’aller le prendre dans mes bras et je le supplie:

    – » Mon oncle, vous allez m’accompagner dehors, venez vite, on va aller à la Casa Italia voir votre ami, Fasano. Il a du bon vin, bien meilleur que du vin de messe. Venez avec moi, mon oncle !  » Dépatie, à coups de crucifix d’argent, l’encourage vivement à me suivre.

    Amédée recule de trois pas, ouvre les bras, pousse un rugissement de lion qui doit s’entendre jusqu’au fond de la nef. Le curé Lefebvre a dû en interrompre son sermon eschatologique. Il veut foncer comme un taureau sur le bedeau. Devoir le calmer:

    – » Je vous en supplie mon oncle, je ne deviendrai jamais pape, ni simple cérémoniaire, à cause de vous, ni même thuriféraire, si vous sortez pas maintenant, je resterai simple enfant de choeur. On me tient responsable de vos frasques !  »

    Surprise, il cligne des yeux, semble réfléchir un instant, me fait son bon sourire de vieil ange déchu. Il brandit sa canne:

    – » Tu vas me faire le plaisir de rentrer dans le corps de cadets avec les tambours et les trompettes ! Compris ? Suffit de porter tes robes noires et rouges ! T’es pas une p’tite fille! C’est promis, oui ?  »

    Je promets. Je promettrais n’importe quoi.

    Je lui ai saisi un bras et tente de l’attirer vers la sortie. Il ne bronche pas. Dépatie s’énerve. Le frère Foisy est revenu disant:  » La police s’en vient! Amédée va s’appuyer au rebord de la longue crédence et chiâle maintenant::

    – » Mon neveu, j’aurais b’en voulu les démasquer, tous. Faire arrêter cette mascarade. Ou bien Dieu n’existe pas ou b’en il m’haït à mort ! Sans ça, il n’aurait pas permis que ma Rose soit morte si jeune, ni que mon garçon, mon Émile, mon bâton de vieillesse, se fasse arracher un bras si jeune.  »

    Soudainement, lui, ce mécréant endurci, il sanglote, tout secoué! On entend à peine l’orgue et le chant. Foisy et Dépatie se taisent maintenant car ils voient que Satan peut pleurer !

    Je lui caresse un bras, celui qu’il accroche fermement à sa belle canne. Timidement, je lui dis:

    – » Dieu vous aime, mon oncle ! Malgré vous. Il éprouve ceux qu’il aime le plusse. C’est grand-maman qui le dit. Faut vous consoler et pardonner, mon oncle. Après-midi, à trois heure, Jésus crucifié, b’en, il va pardonner à tout le monde, mon oncle!  »

    J’ y répétais ce que le curé Lefebvre répétait.

    Amédée hoquetait, comme à bout de souffle, abasourdis, stupéfaits, le bedeau et le frère le regardaient, suspendu, accroché à l’ armoire, avec sa tête penchée. On aurait dit un vieux Christ en croix, un Jésus vieillard!

    Et puis il s’est laissé glisser sur le plancher de granit et, à terre, il devenait un p’tit bonhomme, un  » vieux  » p’tit bonhomme tout ratatiné!

    Je lui dis doucement:

    – » Accepter votre vie, mon oncle, et arrêtez, un peu, de boire, et vous redeviendriez maire de Sainte-Dorothée, comme avant, quand vous étiez si généreux et tout, mon père m’a tout raconté de votre ancienne belle vie!  »

    On pouvait entendre maintenant, en chair, les dernières recommandations du curé Lefebvre et le silence recueilli des ouailles obéissantes.

    Amédée se secoue, se redresse et je l’aide, lui redonne sa canne échappée. Il va vers un gros prie-Dieu et s’y jette à genoux, se masse la poitrine, tousse, cette fois, pour vrai, se sort la langue, il lève au ciel des yeux exorbités. Est-ce que je vais assister à un miracle ? L’oncle en un Saül ? Un Saül, sur son chemin de Damas ? À la conversion d’un hérétique ? Renversés, le frère Foisy et Dépatie écarquillent les yeux. Je m’agenouille près de mon oncle et il me sourit, me fait signe de m’approcher davantage. Au loin, la chorale de monsieur Léveillée éclate et l’ orgue tonne de nouveau, les mugissements d’un Vendredi saint! Amédée me sourit, me tapote les mains:

    – » Va reprendre ta place, je dérangerai plus. Va reprendre ta place !  »

    Il se lève, marche vers la sortie en faisant tournoyer habilement sa canne: c’est Charlot aux cheveux blancs, aux yeux bleus! Je reste à ses côtés, je l’aime maintenant, je l’ ai vu pleurer. Je l’accompagne dans le petit escalier qui conduit au local de  » La goutte de lait « , rue Henri-Julien. Il me fait une petite caresse sur la nuque et dit:

    – » Va vite rependre ta place. Je vas aller voir mon ami Fasano à la Casa. T’as raison, son vin est le meilleur.  »

    Je l’ai vu s’éloigner rue de Castelnau, oui Charly Chaplin avec le canotier de Maurice Chevalier et la canne de  » Mandraque-le-magicien « , dans les bandes dessinées de  » La Patrie du dimanche.  »

    Je sus allé me réinstaller parmi les autres ensoutanés, ils me regardaient, il me semble comme un héros, une sorte d’exorciste. Celui qui avait pu chasser le diable de Sainte-Cécile.

    J’observais se faire craquer en deux, en quatre, la grande hostie, et j’avais la tête ailleurs, je tenais distraitement les burettes d’eau et de vin, j’attendais un signe pour verser ce qui allait devenir le sang de celui qu’on allait clouer en croix cet après-midi.

    J’n’étais pas le diable mieux qu’Amédée qui s’était  » pas  » converti tantôt sur le prie-Dieu de la sacristie. J’étais parti, ailleurs, je ne faisais que penser à Pâques, dimanche, après-demain. Au gros  » oeuf de chocolat  » avec crème de menthe et du jaune dedans, l’oeuf géant, mal enveloppé, mal caché dans le haut de la garde-robe de mes parents.

    Un cadeau de mon parrain, l’hérétique Amédée.

    Mon David à Dawson College!

    paru dans La Presse le 17 janvier 2001

    Le lectorat de La Presse a pu connaître un peu David Jasmin-Barrière par la chronique tenue à deux (les dimanches de l’été de 1999). Peut-on imaginer le choc ressenti par le grand-père patriote quand David m’apprend qu’il allait faire son cégep à Dawson College, dans l’ouest de Montréal, en langue anglaise donc!

    La nouvelle me parut d’abord assommante en juillet, il y a deux ans. Je lui dis:

    – «David, pourquoi ce cégep anglo de la rue Sherbrooke? Pourquoi pas aller étudier dans un des trois collèges proches de ton Ahuntsic natal? À Saint- Laurent, à vingt minutes de chez toi, à Bois de Boulogne, à quinze minutes, au cégep d’Ahuntsic, à dix minutes?»

    – «Papi, pas question! Je veux apprendre l’anglais à fond!»

    Il y tenait mordicus, savoir bien parler la langue de Shakespeare, celle des Galganov, Richler et Cie. J’insistais:

    – «Mais David, tu l’as étudiée au primaire et au secondaire, tu as pris des vacances dans un camp d’été près d’Orford, tu te débrouilles, non?»

    Sa réponse ne se fit pas attendre:

    – «Non. Justement, non! À l’école, c’est futile, inefficace. Au camp, il y avait trop de francos. Je le parle à peu près pas, papi!»

    Je me disais qu’il allait vers l’échec. Vers de graves difficultés. Je me disais: certains patriotes se battent pour que la loi 101 exige que nos émigrants étudient en français, cégep inclus.

    Je me disais: quelle tristesse, nous allons perdre un des nôtres. David va se faire plus ou moins assimiler, il sera plongé à coeur de jour dans une autre culture, mon cher David, diplômé en anglais de Dawson College continuera dans cette voie, il ira à McGill, ou à Concordia, il ira grossir les rangs des frileux, des peureux, des incroyants en notre vitalité française. Il va faire se diminuer un peu plus ce pauvre petit 2% de résistants francophiles en Amérique du Nord. Bref, je n’étais pas content, j’étais malheureux. Lui, David, qui m’avait démontré souvent, enfant, tant de juvénile ferveur pour notre lutte nationale.

    Miracle à mes yeux: il se débrouillait fort bien dès sa première année de cégep anglo! Il obtenait les notes nécessaires pour son admission en deuxième année. J’avais (secrètement) espéré qu’il coule. Qu’il se dirige alors vers un cégep francophone. Mais non, il est content, heureux et il termine ses études collégiales en anglais. Chaque fois que j’allais (à l’ombre du vieux Forum) le chercher pour luncher, chaque fois que j’allais l’attendre dans la belle bibliothèque de l’ex-couvent (magnifique!) des Dames de la Congrégation, il était serein, confiant. «Tout va bien, papi. C’est pas facile, mais ça va. Je m’en sors.»

    Si je résume ses résolutions, ses ambitions, ses remarques, je dirais:

    – «Vois-tu, papi, nous aussi, on doit être capables de rivaliser avec tous les autres. Les anglos, bilingues souvent maintenant, pourraient nous devancer, et rapidement, quant à leurs chances d’un bon avenir. Je ne perdrai jamais ma langue maternelle, pas plus que tant de jeunes migrants qui ont très bien conservé la leur, vietnamienne, arabe, espagnol, etc. Ça ne m’empêchera jamais de batailler pour la survie et le respect de la langue française en ce coin d’Amérique, que crois-tu donc? Possédant parfaitement l’anglais, c’est toute l’Amérique, le monde occidental qui s’offrira à moi en vue d’un emploi (il étudie en commercialisation). Parler couramment l’anglais ne m’a pas changé, je reste ce que je suis, un Québécois francophone. Mais bilingue. J’aimerais bien, un jour, en apprendre une troisième.»

    Alors le «papi» se tait. Songeur. Hésitant, doutant. Est-il si loin le temps de nos querelles, de nos batailles. L’époque de «Liberté», de «Parti Pris», du RIN? Des manifs contre le gros président-Gordon du CPR, du McGill en français, du vieux maire raciste de Moncton, des écoles primaires «anglaises» de Saint-Léonard. De l’intolérance et de la francophobie galopante et quoi encore?

    Je me rassure du mieux que je peux. Il y a mon cher David à mes côtés. Ses certitudes avec mes inquiétudes. La chanson: les cheveux bruns, les cheveux blancs. Non, je ne chante pas. Je ne déchante pas non plus. Désenchantement relatif! Si David avait raison. Quoi? Les temps changent, papi? Je doute. Je ne sais plus.

    Sage, je le regarde vieillir. S’il avait raison? Je verrai bien. S’il se trompait? J’en serais bien malheureux. Une voix me dit: «aucun danger, nous sommes plus de 80% de la population, les franco-québécois, non? Une autre voix: «C’est la métropole (50% de la population) qui donnera le «la» et, déjà, ça ne va pas bien du tout côté «image française», es-tu aveugle?

    Confiant un jour, pessimiste un autre…

    -30-