ÉMIGRER, S’EXPATRIER ?

 

 

Un loustic m’aborde ? « On vous entend pas trop l’ancien grognard ? » On connaît ce : « … devenu vieux, le diable se fait ermite. » J’ai trouvé la paix ici. Comme tout le monde, j’ai gagné de l’âge (ô Lapalice !) en vieillissant. Jeune, on ne prend pas toujours le temps de relativiser. À trente ans, échauffé de peu parfois, je grimpais dans le premier wagon de feu.

Exemple, si je n’avais pas grandi et mûri, je dirais comme Michaud : «  Les émigrants mécontents, retournez-vous en donc d’où vous venez ! » Yves Michaud n’est plus très jeune ? Je sais trop que l’expatriation non volontaire est le pire des sorts. B’en d’accord camarade Dostoïevski. Me voilà encore en désaccord avec Yves Michaud. Ce vieux grincheux resté vert, qui se méfie des « arrangements » à tout crin.

Quoi encore ? « Il faut jeter le Bloc. Adieu au Bloc. Au feu ce Bloc fondé par un Bouchard quittant ce risque (oui) du « beau risque » des Lévesque-Mulroney ! La fédérastie « du NEUF CONTRE UN » corrigée, atténuée par le Bloc nuirait à l’indépendance. Oui. Elle améliorait le régime fédéral ? Vite, dit Michaud, jetons la patente nommé Bloc. Les Communes à Ottawa ( avec Rouges ou Bleus, Harper ou Trudeau) doivent se montrer vrais. Cela sans le Bloc maudit comme pion-surveillant…qui les rend hypocrites, menteurs, au moins prudents. Michaud : «  Le Bloc doit débarrasser la place ! » Et puis les temps changent : désormais sans l’aide des Québécois, une majorité « anglo-anglo » peut se constituer à Ottawa. Plus de rôle pour le Bloc.

Okay, fini d’améliorer la fédérérastie canayenne, machine à nous diluer. Ce 1867 fut un appareil vicieux organisé sans notre franc accord. Une année maudite. Vouloir en célébrer les anniversaires relèveraient du masochisme. Donc, l’indispensable Robin-des-Banques, affirme : faut jeter le Bloc ! Et du même souffle —ce preux chevalier des petits épargnants— recommande (faisant hurler les racistes à la Mordecaï Richler du journal The Gazette) que… nos émigrants « à religions variées », qui refusent de s’intégrer, n’ont qu’à décamper. Rentrer au pays de leurs origines. » Bang !

Propos de bon sens, non ? Qui nous change des « ceuxze » qui coupent des cheveux en quatre. Michaud contre la langue de bois. Tenez, venez à Paris, petit portrait, en mai 1981 et voyez un Michaud brillant de culture-à-citations, un peu cuistre. J’y suis l’invité d’honneur pour « Prix France-Québec » ( La Sablière). Chic appartement du digne et noble Grand Délégué qu’il est. On dirait un ambassadeur. Mon Yves, grand’prêtre des cérémonies, garroche ses assertions. Impertinentes ou non. Un marquis à Versailles ! Avec ma Raymonde, ouvrant grands les yeux, je me sentais loin des ruelles de Villeray.

Ce patriote émérite, rencontre plus tard un gouffre écoeurant. Une infamie grossière, cogitée par Lulu-la-Canne, va le cogner, l’insulter. Lucien Bouchard —quoi le piquait, quel rancoeur sombre et secrète ?— va dénigrer en chambre un Michaud « antisémite » ! Pour d’ironiques vagues facéties sur « sa chaise de barbier », le vote est pris et l’homme est déchu ! Malgré —plus tard— les excuses des députés bornés, Michaud ne s’en remettra pas. Avec raison. Ces moutons de Panurge m’avaient dégoûtés.

Je voulais, ici, pour l’édification des Laurentidiens, saluer un esprit libre. Hélas, son courage n’est pas d’un diplomate. « Adieu le Bloc » et « expatrions nos nouveaux-venus » si la « Chartre-Drainville » les rebute…Aïe, cher Yves, à quel âge vieillirez-vous ?

 

AOÛT : ÉTÉ QUI FILE ET SAGESSE

 

 

« Ah vous! On vous entend plus gueuler. Terminées le polémiste ? » Ça m’arrive de telles rencontres car on s’étonne de me lire, ici, gentil et affable. Chantre béat de la nature laurentidienne. Il y a eu d’abord cette relative surdité qui m’a frappé il y a une dizaine d’années, forcément, ce sera la fin des invitations en médias de « M’sieur-grande-gueule ».

Il y a eu aussi —ô vieillir— la découverte du bon statut de « sage » (relatif cela). Arrivé à un certain âge, les grands combats, les farouches luttes se relativisent —c’est le mot clé. En vieillissant une personne un peu équilibrée se rend bien compte de la vanité de maintes querelles; du côté « éternel retour » oui, cher Frederich Nietzsche !

Alors, oui, plaisir fécond nouveau chez l’ex-batailleur, la découverte de petites joies bienveillantes, ressourçantes stimulantes aussi. Oui, oui, ce bon bonheur bien vrai de chanter —en chroniques paisibles— les beautés, modestes ou grandioses, de la p’tite vie ordinaire : la nature, les petites gens, les us et coutumes de son entourage quotidien.

Jeunes gens qui manifestez —enragés noirs ou seulement scandalisés— bravo ! Sortez dans la rue et criez, dénoncez, enflammez-vous, c’est un signe de vraie jeunesse, de bonne santé civique. Ne lisez pas ceci : vous aurez 80 ans un jour et vous sourirez de vos emportements. Sans les renier. Une vie comporte des moments, des stades, des tempos mais malheur aux jeunes gens amorphes, indolents, jamais inspirés, jamais fouettés, jamais emportés le moindrement, jamais révoltés, ils auront une fin de vie à la mesure de leur triste désintéressement; ils feront « de vieilles âmes » tristes, mornes, vivant « leurs vieux jours » dans une sorte de limbes, de vie plate, d’existence incolore. Le salaire, la pension des mous !

Le bonhomme Charest a donc osé « jouer aux cartes » en plein été et voilà la nuée des vains commentateurs en liesse.

Ouash !, la redondance effroyable. RDI et LCN, une vraie farce plate où l’on répète jusqu’ à la nausée le moindre pet lâché, le moindre rot, la moindre grimace, le moindre petit mouvement. Quelle pitié. Les citoyens, pas fous, constatent ce vide, ce faux remuement.

La vie actuelle par ici, en pays développés, partout en occident, est une affaire d’administration. Adieu idéologies ! Adieu idées neuves. Une simple affaire de budget, d’impôts et de taxes à contrôler ou non. La nation offerte aux comptables, et, pour colorer le tableau, avec des petits cris, de soudaines accusations, un mot de travers… Mais pas de place pour les idées, alors le socialiste Québec-Solidaire semble obsolète, hors circuit et sympa. Les Libéraux de Québec, empêtrés de corruption, promettent calme et développement, c’est tout entendu. La CAQ de l’ex-péquiste et entrepreneur Legault fait voir « les deux pieds sur terre » et je voterais bien pour eux mais, rien à faire, un vieil indépendantiste comme bibi va chez Marois ou chez le petit nouveau. Une cause est sacrée. Mais le reste c’est la niaise foire. Criailleries qui me dérangent, cirque ennuyeux.

Vite, le 4 septembre, Seigneur ! Comptez-vous les « administrateurs » et la paix ! Silence, j’ai mes livres à lire (et à écrire), moi, mes bons films à visionner (Télé-Québec et ARTV). Mes petits bonheurs : oiseaux fous, fleurs folles, canards, tous nos vifs nageurs sillonnant le lac de bord en bord en combinaison noires, vrais Spidermen, Batmen ! En ce moment, on roule, rentrant —rituel annuel— du si bel Atlantique en Maine, j’avais l’ennui de mon village me taraudait.

LE VENT FAIT DANSER LES FEUILLES

Je passe le temps parfois tout souriant de voir ce joli ballet des feuillages des érables, des bouleaux. Ça tremble si joyeusement sous le vent de juin.
J’éprouve ces temps-ci, un vague sentiment d’angoisse. Il me   taraude. Serait-ce la satanée « camarde » ? La mort ? Celle des vielles gravures, maigre sorcière dans de longs oripeaux noirs, avec sa face de crâne, la faux à la main ?
Quoi me hante ? Rien de précis, une impression, un sentiment d’être espionné, suivi, guetté mais est-ce vraiment elle ?,  la mort, la camargue ?
La camarde, mais, maudite marde, je veux pas m’en aller du monde, moi. Pas avant cent ans. On a aucun contrôle là-dessus, hélas. Je la sens depuis des mois qui rôde, discrète, maligne, jouant l’innocente. Oui, quelqu’un est entré chez moi, une ombre, une silhouette floue, un soir c’est un point aux côtés, un matin, une douleur discrète au cœur ou à l’estomac, une petite vrille, des picotements, une fausse nausée, il y a peu. Brève. Le salaud ricaneur me suit donc partout, me toise, me jauge, me nargue.
Je ne sais plus si c’est « il » ou bien « elle » ! Il n’y a eu aucune invitation de ma part, je vous jure, mais vous verrez, jeunes gens, un bon jour, un mauvais jour, vous sentez soudain ce rôdeur qui marche dans vos pas, qui vous suit, qui vous colle au cul. Ouste !, déguerpis ! Sale fantôme ! La bête informe, gélatine infâme, s’allonge sur votre divan ! S’asseoit dans votre fauteuil pour de la télé. Mais qui c’est ce sombre ombrage ?
On ne sait pas, comme dans la chanson de Michel Rivard : « il se tient partout…il se tient partout » ! Rivard nous recommandait la méfiance du « Grand Amour » dont on ne sait ni son nom, ni son âge…dans des habits trop grands pour lui… »
Je devrais donc me méfier de cet imposteur qui m’invite à ralentir, à me procurer une canne, ses menaces vagues, en bon samaritain, le salaud d’hypocrite. Cette douleur dans la jambe droite, ce mal aux reins soudain, ce dos qui se déploie bien mal, le « goût » qui s’atrophie, « l’ouie » plus « dure » que jamais et mes yeux sous méchante pression…
Vieillir mes amis, ouash ! Je chasserai ce maudit co-loc indésirable, vrai démon. «  Lâche prise, papi, relaxe, repos, cesse donc de t’exciter avec tout tes projets…» Sages conseils de ceux qui vous aiment, oui,  mais agacement chez moi : « Quoi donc, ma vie active déjà terminée ? Devras-je fermer mon « magasin-aux-illusions », ma petite boutique qui m’a tenu en vie jusqu’ici ? Ceux qui m’aiment ont-ils aperçu la rôdeuse camargue ? Par ma démarche plus fragile ? Je me heurte plus souvent à tout ce qui est sur mon chemin ! Mes pas, hésitants, prudents, sont calculés désormais. Est-ce la fatale reconnaissance du : « tout s’achève ». C’est qu’il y a encore des images qui me poussent…À écrire. À dessiner. À modeler. Oui, fou reste d’énergie qui m’invite à rêver : d’une pièce de théâtre, d’un scénario de film, d’une série de tableaux géants ou de sculptures pour la piste piétonnière. D’une radio aux derniers aveux francs ou d’une télé en forme de miroirs cassés, quoi encore ? Non. Me retenir et me camer, ne plus qu’admirer le vent de juin qui fait danser les feuilles. La beauté simple. Sois sage oh ma-vie-des-années-qui0fuient ! Une décennie, désormais, me semble un bref écoulement de temps. « Tout s’en va », vrai ça, Léo Ferré ?

DIRE ADIEU ?

Soudain elle a eu les yeux —comme on dit— pleins d’eau. J’étais mal. Je regrettais mes paroles. Il y a que… ça ne cesse pas autour de moi : « Vous ne pouvez pas rester encore bien longtemps ici ». J’en parle. « Raymonde, combien de temps encore ? » Elle : « Tais-toi, je ne veux pas m’en aller d’ici ? » J’ai dit : « On jase là », en Guy Lepage. J’ai songé à toutes ces « vieilles personnes » obligées un jour de « casser maison ». Tout quitter de ce qui fait notre décor quotidien, nos choses à soi, amis, voisins. C’est qu’il y a l’entretien —pelouses l’été, la neige l’hiver. Si vous voyiez ma cave : un capharnaüm !
Quoi, toute vie a ses cruelles échéances. « Sort humain » répétait un personnage de Mia Ridez. Je pense à tant de « déménagés » malgré eux dans tant d’hospices. Notre tour approche : devoir quitter où nous sommes heureux depuis 34 ans. Ne plus revoir certains voisins, tourner le dos à nos commerçants familiers. Devoir oublier nos arbres, plantés souvent de ma main —j’ai eu 45 ans une fois ! Adieu fleurs, oiseaux, écureuils-acrobates fous. Adieu marmotte à qui je jette du pain si souvent. Adieu cocasses rats musqués, adieu si jolie famille de canards. Adieu anneau de neige, cirque archi lumineux au soleil pour balader humains et chiens…
« Écoute, chérie, on s’essouffle à rien, non ? » La compagne proteste, gestes du refus. Nous en aller dans un condo en ville et fin des soucis ménagers. Vivre comme à l’hôtel. Terrasse, piscine, resto. Vie d’ hôtel ! Bientôt faudra vendre « le char », adopter le commode transport-en-commun. Et taxis. Revoir nos stations du métro. « On ira au théâtre plus souvent, toi qui aime tant ça ». Le temps ! Juin 1973 et ma compagne —enfant de la rue Rachel— découverte d’une aubaine, notre maison à 25,000 dollars ! Pour Raymonde, c’est « le chalet » car, la semaine, c’était boulot. Réalisation des Dubois, Chaput-Rolland, Payette, longtemps, de Lévis-Beaulieu. « Le chalet » cette grande cabane en déclin gondolant, cinq chambres à l’étage. Puis, retraitée comme moi, ç’est le « home sweet home », le statut de « villageoise. Alors, tu y  songeras :  nous en aller où il y spectacles divers, cinéma dit de répertoire, mille restos, aller enfin à ces festivals —jazz, humour, films. « Non, jamais de la vie,  impossible. » La voir si triste : « Okay,  on y repensera. » Tenir…Un an ? Deux ans ? Ne plus aller marcher Avenue Chantecler, ni faire « le tour du lac ». Dire adieu à mon « Calumet-journaux-magazines », Ne plus rigoler avec les postières, ni avec le boucher ? Dire adieu à Fusion aux ses appareils modernes, adieu à ma piscine de l’Excelsior ? A mon École Hôtelière, à l’hebdo Pays d’en Haut ? Bon, on oublie ça, on fera appel à des gaillards juvéniles. Le printemps dans… deux mois et on reverra les mésanges, des pics noirs, le rouge cardinal, nos tourterelles tristes. Rester, facile à dire. Rêvons qu’on ne vieillira plus ! L’on s’attache, à ces collines, jolies. Une « petite patrie » ? Exactement cela.

UN CANARD PERDU, UN FIER CHAT ET VIEILLIR

Mon cher Jacques Brel chante que… le ciel y est si bas qu’un canard s’est pendu… » Je revois mon canard solitaire, comme perdu, égaré, il rôde, plonge et replonge, disparaît parfois si longtemps sous l’onde… suicidaire ? La Florida —où ma fille Éliane s’en va hiverner—  ne l’attire donc pas ?

À un de nos feux de feuilles mortes, visite du Souverain pontife chat (de ma voisine). La lourde bête me frôle : pas un seul regard, je l’appelle, ne se retournera pas d’une oreille ni d’une moustache; l’indifférence absolue. Cheminant lentement vers le vieux saule : noblesse ! Pas un chien au monde resterait aussi superbe, les chats sont des princes.

De sa petite rue St-Michel à Val David, mon fils Daniel n’est pas un indifférent et veille sur son géniteur. Le 10 novembre, cadeau d’anniversaire : bouquin du docteur Benetos, gériatre connu, 280 pages pour un « L’ABC DU CENTENAIRE », Laffont éditeur. J’y retrouve le menu connu : pas de tabac, pas d’alcool, faites de l’exercice et méfiez-vous des « recettes-miracles », aussi des gourous et autres gamiques en psycho-pop, enfin des substances « à la mode », chinoises, etc.

L’hérédité ? Lâchez tranquille « popa et moman » : que 20% en garanties et si tu fumes sans bouger, rivé aux écrans, oublie tes parents en grande santé ! La vitamine « D », oui, oui, mais le yaourt, surévalué dit Benetos. Le vin rouge?,  oui. Le blanc, non ! Ni bières, ni alcools, du caca ! Du botox pour madame ? Pourquoi pas ? Du Viagra pour monsieur ? Oui si on a le coeur en forme ! Mais, avant tout : marcher, skier « à fond » et en collines, vélocipédaler aussi, et « crawler ». Nager quoi ! Le gériatre de Nancy insiste : « Faites rire et riez. Le plus souvent possible. Fameux médicament, dit-il, et  gratuit.

Oh : le bref récit de mon camarade Gilles Archambault, lu avant-hier, m’a fait éclater en sanglot dès la page 35. Des deux d’un vieux couple uni, « celui qui reste…vit en enfer », chantait Brel, encore lui, l’immortel. Déception : je reste de glace en lisant ( Prix Renaudot!) la vie de Édouard… « Limonov », signé Carrère. Assommant. D’un ennui grave, Carrère, « fils de famille parisien », s’entiche d’un déboussolé né en Ukraine, filant à Moscou. Une gouape. Ganache à grands coups de gueule d’anarcho-fasciste. Bien long récit (Moscou, New York, Paris) avec du« name droping » éhonté. Potinage mondain. La critique (ici et ailleurs) ? Bien complaisance.

Je rentre maintenant —800 pages— dans une autre vie racontée. Celle de Gaston Miron, animateur —poète parfois—et infatigable prédicateur de notre liberté. Ça débute en Laurentides au temps de la Grande Crise mondiale ! Sainte Agathe commerce. Pierre Nepveu, le raconteur, se montre méticuleux, un travail d’obstiné, soucieux d’exactitude. Son vrai nom « Edgar Migneron » ! Eh oui !, des curés durs de la feuille allant vite en besogne. Sur sa stèle, vous verrez les noms de ses ancêtre tous analphabètes. Miron, laid, généreux, prophète,  ex-religieux enseignant, nous parle encore : « il fait un temps de cheval gris qu’on ne vit plus/ il fait un temps de château très tard dans les braises/ il fait un temps de lune dans les sommeils lointains ». Je suis à la page 40, j’ai le temps.

 

 

* (Gilles Archambault: « Qui de nous deux », récit, 120 pages, Boréal)

AH QUE L’HIVER… (air connu)

Je regarde par ma fenêtre de bureau tous ces promeneurs autour du lac. Les chanceux. Je n’ose plus. Trop froid et mes pauvres os. Comment affronter un climat pareil. Nos murs craquent —bien vielle maison, cent ans a moins—  « clous pétants », dit monsieur Taillon, mon poucheur en journaux.

Aujourd’hui, c’est donc « non, pas de sortie ». Ce ciel si bleu clair, ce lumineux dimanche, tant de lumière sur mon lac tout blanc. Avec ce « 30 sous le zéro », décider de rester enfermé, bien au chaud, cette antique peur de geler tout rond.

Voir ensuite, aux actualités télévisées, plein de monde qui s’amusent dans le grand parc de l’île Sainte Hélène et encore  plein de joyeux fêtards qui patinent aux « ronds » du Vieux Port ! Puis, mon quinquagénaire de  fils, à Val David, qui rentre de ski : « Formidable p’pa, pas loin, on a un site vraiment pas cher, une patente familiale sans doute, c’était parfait ! »

Tudieu, c’est ça vieillir ? Appréhender un genre de froid qui s’insinuerait à travers du linge pourtant adéquat. C’est exactement ça :oui, la peur ! Soudain, zest de courge, envie  de prendre mon courage à deux mains, comme dit la cocasse expression, de me jeter dehors, aller marcher sur le grand anneau —bien tapé— déambuler librement sous ce soleil fumigène qui semble de minces vapeurs de froidure, horizon comme filandreux.J’y vais ? J’hésite et un appel soudain au salon : « Vite, viens vite voir ça, les critiques qui se critiquent, c’est excitant, c’est « Six dans la cité » de  Perrin la séductrice » .

J’y descends. Le chaud salon. Et puis le lac s’est éteint faute de Galarneau. Le soir…tombe ou se lève ? ou bien se répand ? quel mot monsieur l’amateur de mots, « s’étale », plutôt, … de tout son long. Zut ! Soyons simple : C’est le soir. Bien. Les luminaires de la rue Morin se sont allumés. Suis certain qu’il n’y a plus un chat sur le lac. Quoique. Puis le souper. (En France, ils dînent!) on a bien mangé, on a bu du bon vin du Maroc. On consulte l’horaire de la télé, comme tout le monde, avec petits gâteaux aux doigts. Le Serge, de l’École Hôtelière m’avait vendu de l’agneau bien saignant, merci Serge de Saint Donat. Rien de bon à la télé… alors finir un bouquin sur…la mort ! Cadeau du fils amateur de philo. Oh!, faut envisager sa fin et la mort ne me fait pas peur, j’ai eu une bonne vie. Tenir encore un journal intime, je l’ai fait et tous ces tomes —de privautés dévoilées— se trouvent à la biblio Claude-Henri Grignon. Là, où on trouve les anciens numéros du Journal des Pays d’en Haut. Allez-y fureter, des surprises s’y cachent Ici, un besoin de vous dire que la vie quotidienne, en fin de compte, est la même pour tous. Sortir donc ? La compagne :  « Ah non, j’ai plus de souffle et j’ai mal partout ! » Mensonge ? Des excuses ?  ET moi : « Ah non, il y a ma jambe droite  à coxarthrose. » Va-t-en donc dimanche arctique !

Lundi matin. Persiennes ouvertes, je vois sur le lac un skieur de fond  qui y va aux toasts ! Fini le gel dominical, un lundi doux avec neige qui tombe si lentement. Ce matin, j’ai pu ouvrir la fenêtre de la chambre. J’irai au Calumet en vitesse. Je lirai vite les manchettes, je viderai la cafetière puis, dehors, deux galeries à vider de cette neige. Et la santé à conserver.

UN GOÛT AMER… DE CERISES ?

Je m’assois « posant les mains sur les genoux » (Claudel). J’ai une bonne place, je peux tout voir. Un certain malaise tout autour de moi, d’autres  témoins gênés face à ce drame qui s’étale en pleine rue Sainte-Catherine, pas loin de Saint-Laurent. On voit d’abord, si fragile, un vieillard qui se traîne sur un long tapis orientalisant, marchant presque à genoux ! Un hallucinant fantôme qui  trottine vers une immense armoire, l’ouvre Il en sort des fauteuils tapissés, une lampe, des petites chaises d’enfant. Un cheval-de-bois à la crinière folle. Cette loque en habit noir marmonne, nous prévient que son « monde mondain » s’en vient. On les voit surgir, folle famille, en tête la fougueuse proprio qui rit et qui pleure. Déclin, fatalité : obligation de vendre manoir et sa cerisaie. Dettes impayées.

Sa grande fille rêve debout, son frère, dandy mou, dénie, et se camoufle. Voulez-vous assister à une fin d’un monde ? Des silhouettes surgissent et nous, voyeurs intimidés, nous agrandissons les yeux, ouvrons les oreilles. Écoutez, si vous voulez voir ce que moi  j’ai vu ce soir-là, allez-y, émotions garanties ! Ces gens-là, exhibitionnistes fameux, se plaisent à jouer à « crever » en public, rue Ste Catherine.

Découvrez un homme-cheval en fou hilare ou ce névrosé adolescent jeune qui délire en brandissant son inséparable pistolet, ou bien cet « éternel étudiant » sentant venir une révolte. Ou encore ce fils de paysan pauvre, enrichi, ébloui par sa vengeance. Voyez, ébahis, un cruel « démontage » d’existences. Assistez à la fatale disparition d’une « belle » société. Tragique et loufoque. Bon, assez, donnons le chemin clairement : l’ahurissant spectacle se nomme « La cerisaie » et c’est chez Jean Duceppe. La terrifiante histoire est racontée par un certain monsieur Tchekhov et le panorama troublant est agencé avec des talents inouïs par Yves Desgagnés (petit-fils et fils de caboteur du Saint-Laurent). Je vous prie, vous supplie,  d’aller voir cela dont vous sortirez enrichi d’humanité. Ce « petit vieux » agonique, agenouillé est une création inoubliable de Gérard Poirier. J’insiste, une silhouette inoubliable dans sa déchéance. Il y a Pierre Collin absolument renversant dans le cuir tanné de l’homme-cheval. La talentueuse « dispatcher » du téléroman « Toute la vérité », Maud Guérin, anime d’un cœur fou cette dévastée propriétaire du domaine. Guétin dessine avec acuité cette volage assommée par cette « fin de son monde ». Vous verrez aussi Catherine Trudeau, célèbre Janine-la-pas-fine de la télé, qui illustre à la perfection cette gérante du territoire « à vendre »; trousseau de clés à la ceinture, on va tous la voir, émus, bouleversés, se faire « jeter » avec tout le reste. En 1904, pas loin de Moscou, déjà, comme aujourd’hui c’est « PLACE AUX CONDOS ! » L’acteur (qui mûrit en talents forts) Normand D’Amour triomphe en ex-moujik de basse extraction. Enfin, il y a le superbe Gaev, gaillard infantile,  séducteur frivole, maintenant ruiné, qui sera bientôt tout petit commis. C’est très brillamment que Michel Dumont —en long manteau de cow-boy de Léone— campe ce symbole des « bien nés ». Dire aussi que ce Daniel Fortin est un « costumeur » surdoué. Courez-y, j’ai vu des larmes couler à des yeux voisins. (En homme, je me retenais.) Courez-y… toute cette soirée j’ai songé à l’amie ex-laurentienne, Françoise Faucher, assise pas loin. Elle vient de vivre semblable « séparation », à Sainte Anne-des-Lacs, quitter à jamais sa mini cerisaie. Entendez-vous grincer Jacques Brel : « ..mais vieillir, vieillir » !

DEDANS LA VIE…

Je file, sortant de  la clinique, pour mes journaux du matin, au garage Ultramar. Pas même un kilomètre n’est-ce pas ? Bang ! Un policer en voiture surgit : « Pas de ceinture bouclée m’sieur ? »  Ce sera 120 « tomates » d’amendes ! Eh b’en ! Arnaque ? Cette ceinture à boucler…pas dans nos moeurs, nous, les aînés. On l’oublie. Mes petits-fils, eux, ne l’oublient jamais et, toujours, ils la bouclent ! Je rentre. Je lis dans le journal qu’en ville, c’est le même HAUT prix si tu lances ton mégot dans le caniveau ! Eh b’in, par ici le fric ! Gomme, baloune ou non, même amende ! On manque sans cesse de fric chez nos gouvernants ? Ainsi, le motocycliste -qui n’est pas toujours un motard criminalisé- en crache un coup pour son « faible », le deux-roues ! Bon, belle vision pour me calmer : au rivage du lac, je vois un couple de fiers nageurs, lui, coloré de vert, elle, moins. Jolis canards ! Oublier la facture policière.

Une compagne folle des actrices et des acteurs ( une ex-réalisateure de feuilletons télévisés) et me voilà entraîné aux théâtres. C’est cher. Grosses « amendes » là-aussi et pas de billets pour les pauvres. Les jeunes ? Oui, rabais « étudiants ». On a vu le Quat-sous tout neuf, Avenue des Pins, où se lisaient des poèmes comme « à tour de rôle ». Un simple récital régi par Louis Maufette. Ouenge ! Puis au TNM, un mélo simpliste se déroulant en Asie. Ce « Dragon bleu » du célèbre Lepage… est d’un vide peu commun mais présenté dans des habits scéniques à gadgets séduisants. Ouaille !

Et puis, au Conservatoire (tout neuf là-aussi) , sur le Plateau, une prétentieuse pochade de l’Autrichien Thomas Bernardt, une courte fable tarabiscoté, suralimentée par (encore) les gadgets à projections du révérend père Marleau. Enfin, dans une ex-usine (Raymond-Confiture) du bas de la ville  -« C »- une bande de joyeux drilles venus de Riga, ville de la Baltique, sans un seul mot, pantomime grouillamment pour illustrer une jeunesse communiste d’avant la chute de l’URSS (1990), totalement « colonisée » par les tounes d’un fameux duo de rockeurs-USA, Simon et Garfunkel. Ouen !

Je m’ennuyais ferme de mes siffleux sous la galerie et de mes rats musqués sous l’quai, de la moufette sous l’perron même. Hélas, j’en tombe, rue Henri-Julien, -ô trottoir cassé aux arètes démoniaques- en aurai le majeure gauche fendu. Et saignant ! Visite à une apothicaire-Coutu, puis, le lendemain, pissant encore le sang, visite à l’hôpital juif. Pas loin de l’Oratoire -où j’aurais dû aller ? Foules d’estropiés juifs et non-juifs, c’est l’enfer d’Alighieri Dante ! Avec promesse d’attente de 12 heures, alors, rabattons-nous chez un « privé » au bout de mon cher Chemin Bates, de l’autre bord de la track !  Enseigne sobre : «  M D » mais factures pas sobres ! Pire que « de pas boucler sa ceinture ». Mais pas d’attente. C’est chic « and swell » en ce désert médico-design.

Je m’ennuie vraiment de mes chats errants, même des criardes noiraudes, nos sombres corneilles qui imitent le clair cerf-volant. Ô ciel adèlois ! Dedans ma vie, ces jours derniers, il y a donc eu tout ceci et cela. Aussi une visite dans l’ex-Centre Paul Sauvé, devenu un hospice public (mot tabou) agréable et luxueux pourtant pas cher. Là où ma grande sœur Marcelle me semble vieillir relativement joyeuse. Autre visite ? Dans Saint-Léonard de Port-Maurice, jais un village où nous allions en 1940 en couple. « Sleigt ride » à une piastre. Chez Nicole, logis coquet, on a goûté un fameux pâté-au-poulet alla « ma petite sœur », avec du beau gâteau à bougies colorées pour souligner l’anniversaire de ma blonde. Mai ? Oui, signé Taureau donc pour fitter avec le scorpion que je suis. Deux signes s’entendant à merveille répètent les coquines colonnes à astrologie pop.

FINIR MA VIE À OUTREMONT ?

     Il y a ce chalet au bord du petit lac Rond. Il y a vieillir. Devenu « très très » vieux, sans automobile, me déplaçant avec difficulté, où aimerais-je finir ma vie ? ». On y songe parfois ma tendre Raymonde et moi et le plus souvent la réponse est : «  Rue Bernard, à Outremont. » En mai 1985 je zieutai ce logis outremontais, au 360 de la rue Querbes. Et nous quitterons ce mignon 551 rue Cherrier soulagés, il y avait plus moyen de stationner. Rue Querbes :  « entrée de garage » (comme on dit) garantie. Jour et nuit !

     Fin de ces années 1990, ça suffisait les entretiens variés, une seule grande maison, à Ste Ad, c’était bien assez. Mise en vente du 360 avec déménagement à ce « Phénix » -bloc d’appartements construit sur une usine de Kraft- du Chemin Bates. Phénix ou sans cesse renaître de ses cendres. Ce neuf condo c’était comme vivre à l’hôtel, avec conciergerie, plus de neige à pelleter, plus de gazon à tondre quoi, pas de « chassis-doubles » à changer, la bonne paix.

      J’ai eu 78 ans, il y a pas longtemps, Bécaud chantait : « Et maintenant, que vais-je faire ? » J’aurai 80 piges bientôt, puis 85 berges en 2015 et la vue qui baissera davantage. Fin du permis de conduire peut-être ? Songer alors à une installation, -une station- dernière. Une voix gueulera : « Terminus ! Tout le monde débarque ! » Aïe !  Lecteur, tu seras vieux un jour, tu y penseras à « où planter sa dernière tente », ô voyageurs du temps présent. Là, rue Bernard, là où on va si souvent voir le monde bien vivant. En ville; pourquoi la ville ? La peur. Oui, sans doute. Grande ville où on trouve les grands hôpitaux avec les spécialistes en tous genres, mécaniciens en ces garages des derniers espoirs.

      Oui donc à ma bonne vieille jolie rue Bernard. Avec nos cannes, voyez ce vieux couple, nous deux, qui traverse pour la chère Moulerie familière, ou Le Petit Italien aux plats si souvent succulents. Il y a tous les autres restos du secteur, la bonne vieille tabagie, le bon pain bien doré, les excellentes brioches des petits matins. « Ma » rue quoi et la librairie Outremont, pas loin, sauce art déco, le vieux théâtre Outremont pour du bon cinéma aussi, des concerts. ET le nerveux, agréable, marché Cinq-Saisons. J’en passe… En effet, c’est bien là, rue Bernard à Outremont, que nous voulons vivre dénicher notre dolce vita. La boucle d’une vie se bouclera, me semble-t-il, car, enfant, on venait patiner au parc Saint-Viateur, pour la musique à valses viennoises, pour « le rond vraiment en rond ». Adolescent, on y revenait, pour ses parcs bien champêtres, -où stationner la coccinelle ?- ses rues aux frondaisons étonnantes, en promenades comme dans « prendre une marche ». Avec la dulcinéa qui étudiait l’art dramatique chez la grande Sita Riddez, rue Durocher; rue où trônait le sur actif éditeur Leméac. Le mien durant presque deux décennies, là on trouve un bon resto désormais.

      Cher Outremont, où, en 1925,  (j’en ai parlé) ma Germaine de mère entraîna, de sa rue Hutcheson à l’église Sainte Madeleine, mon Édouard de père dans le mariage. Boucle bouclée, à la veille de disparaïtre, je sortirai sur mon balcon pour revoir au nord les deux flèches du clocher de Sainte-Cécile dans Villeray. Quoi, qu’est-ce qui m’arrive ? Revoir ma vie, en enfilade -gros magasins de diapositives ?- comme dans un film au moment de mourir. Mais oui, vous verrez, jeune gens, nous viennent ces moments, septuagénaires, où on songe à la funeste camarde ! Vous regardez le bitume de votre rue – oh asphaltage récent, Chemin Bates !- et c’est le noir Styx ! Vous cherchez des yeux le redoutable gardien, Cerbère ? Cherchez bien, il y a ce parc-à-chiens au coin de ma rue ! À votre horizon, voici, aux rames de sa noire galère, lui, le navigateur en brumes, Charon. Conduis-moi au ciel, damné pilote ! Dernier navigateur imprudent de nos fins de vie. J’achève de lire « Les portes de l’Enfer », le bon roman.

     Ne craignez rien, votre chroniqueur est en relative bonne santé, il y a seulement que la mort ne me fait plus peur : vous y pensez plus souvent, vous avez vécu du mieux que vous avez pu, aucun grand péché n’accable votre conscience. C’est pas si grave, vous avez eu 89 ans, ou 99,  vous étiez à la fin d’une matinée ensoleillée de juin, affalé sur une chaise de la terrasse bien aimée, rue Bernard justement et un passant s’est penché sur vous. Il fait médecine à l’université pas loin, il a bien vu, il dit aux badauds  : «  Ce vieillard est mort, j’en suis certain ! » Une ambulance stationne devant La Moulerie. On vous emporte. Adieu Outremont !

LA P’TITE MAISON DANS LA VALLÉE

      On est excités, on a loué un chalet dans le nord, c’est pas des farces ! On est quatre, on a  vingt ans, on étudie les « arts artistiques », on a loué pour toute une semaine. « Semaine des fêtes », hiver 1950. On peut enfin faire du ski toute la journée et toute une semaine. Mes amis ont des noms merveilleux : Lafortune (Roger), Lavoie (Roland) et Lalumière (Guy). Le soir, on jase, on rigole, on a des jeux de société et…on peint ! À l’aquarelle, ça prend moins de place, et sur des calepins, chacun dans son petit coin car il y peu de place.

       Oui, on a loué la plus petite maison dans cette petite vallée, juste en arrière du steak house célèbre -démoli récemment- le « Quidi Vidi ». C’est rue Patry, une rue à 5 ou  6 maisons, à l’est de la clinique, de la bretelle de la 15 vers Sainte-Agathe.  Allez-y ! Voir si je mens. J’y suis allé vérifier tantôt : la si menue demeure est toujours là et on y fait des rénovations, va-t-on l’agrandir ? Il y avait trois pièces : la mini salle commune avec son vieux divan, un simple comptoir à manger avec des tabourets, un placard, deux chambrettes avec des couchettes étroites étagées, une mini salle de bain. On se tassait.

      On y a été si heureux.

     Aznavour : « Je vous parle d’un temps que les moins de 50 ans… »,  nourriture primitive, pâtes et pâtes, conserves chipées à nos parents, juste le linge de stricte nécessité, nos gros chandails tricotés (à têtes d’orignaux), mode d’avant les actuels blousons si légers. Toute une semaine de ski, pensez-y donc, une semaine à la campagne, sept jours dans ces blanches collines dont nous rêvions tant jeunes citadins. Il y aura quelques soirées de boogie-woogie, de danses « collés ». Au sous-sol du Montclair Hotel. Fameux Redroom aux week-ends bondés de jeunesses danseuses et dragueuses. Quelle chance : rencontres un soir d’accortes infirmières en vacances elles aussi. Mais nous sommes des « cassés », des « tout nus », rien à offrir à leurs tables donc. Ces belles demoiselles cherchent de futurs médecins, des maris solides. Ingrédients humains qu’on ne déniche pas chez les futurs grands « artisses ». Donc, vite, indifférence à notre égard hélas !

      Bof !, rentrons les bras vides et puis, ici, où donc aurions-nous pu « chanter la pomme », caresser et necker, dans ce si petit logis ? Chantons et rions, demain matin, vite, sur les pentes du Chantecler, cela en traversant « à ski » la vieille 117, piquants à travers champs. Ce soir-là, entre célibataires forcés, buvons notre rouge italien -l’inévitable Chianti à changer en bougeoir- et coupons-nous des rondelles d’une charcuterie primitive il y a 50 ans, cher baloney pas cher. Devoir aller visser une plaque de plomb commun au 590 Patry, y lire : « Ici, il y a très longtemps, ont rêvé, ri, bu, mangé, librement imaginé leur futur en faisant des plans d’avenir prodigieux, quatre jeunes et pauvres artistes s’imaginant volontiers une vie formidable, des amours merveilleuse et un bonheur enivrant ».   

       QUE SONT DEVENUS MES AMIS ?

      J’ai perdu de vue Lalumière, venu de la Gaspésie, j’ai revu un Lavoie semblant heureux de vieillir. Il y a moins longtemps, avec Lafortune -qui vit dans une belle grande maison à L’Islet au bord du fleuve-  on est allé revoir cette toute petite maison adèloise de la rue Patry. Émotions. J’ignorais cet hiver de 1950 que j’allais crécher 18 mois plus tard, aspirant-potier, dans une écurie. Que j’apercevrais un midi le bel acteur si doué, Paul Dupuis, sortir en titubant de la buvette de l’auberge Chateauguay, rue Morin, bras dessus bras dessous avec son auteur Claude-Henri Grignon, pompettes, discutant ferme sur le fabuleux libre-penseur Arthur Buies qu’incarnait Dupuis. Je ne savais pas qu’un jour, pas si loin de « la petite maison », j’aurais pignon sur rue au bord du petit lac.

       La jeunesse vit, ignore qu’elle se fabrique des souvenirs, la jeunesse me lit,  sourit de ces temps pauvres. La jeunesse fait bien de faire emblant que cela va durer, qu’elle ne vieillira pas, qu’on ne démolira rien, ni le Quidi-Vidi, ni le Montclair et le Redroom, ni l’auberge Chateauguay au coin de ma rue. Le temps est bien fait, hypocrite, il ment aux jeunes, fait mine de ne rien graver mais vous verrez, jeunes gens, viendra aussi pour vous un de ces jours où vous aurez envie d’aller examiner une ruine ou un coin qui a duré,  charmant, un lieu aimé. Comme moi rue Patry, vous aurez le coeur qui se démène et une point de nostalgie très bienvenue. « Que sont mes amis devenus », allez-vous murmurer ! Il y a le vent qui frappe à toutes les pores, pas vrai cher François Villon ? Dans le nord, ici, c’est Nelligan qui me fait écrire :  « Ah, comme la neige a neigé » depuis !