DEUX

 

J’approchais de la rive, un pédalo à quai me cachait la vue. Un choc visuel, je suis soudain saisi, pétrifié. Muet ! Caché par le pédalo des Lagacé, revenant du large, noyé d’eau, soudain, apercevoir si près de mon visage de mon visage, j’aurais pu y toucher— quatre merveilles ! Quatre trésors qui pulsent, quatre rondes têtes nerveuses sur quatre paires d’ailes d’une soie rutilante, quatre boules remuantes on dirait des joyaux, de beaux bijoux à huit pattes aux ergots tendues.

Première fois à être si proche de pareilles merveilles : quatre canards dit colvert. Pourquoi « mon bon m’sieur bon-dieu » ne pas nous avoir donné la chance, pauvres humains, de vivre sans cesse vraiment au beau milieu de toutes ces faunes pittoresques qui habitent notre planète ? Oh la beauté ce jour-là tout récent. ! Je ne bougeais plus d’une oreille, pas même d’un cheveux ! Ils me tournaient le dos, je ne respirais même plus.

Un instant, je voulus —erreur— m’en rapprocher encore un peu…un peu plus… et zut ! Mon quatuor de colverts —calvaire— petipataponne au rebord du quai et plouf, plouf ! Plouf, plouf ! À l’eau canard, fuite pressée, adieu l’écornifleur derrière le pédalo. Bye bye ! À quatre ils rament à fougueuses pattes vers le radeau des Jodoin jamais désert pourtant à cette heure de fin d’après-midi.

Me restait une subite grande solitude, une dévastation, la beauté partie. Ma bête solitude et eux, si fiers. Quoi, se savent-ils si beaux ? J’étais soudain tout nu dans l’eau du lac Rond, privé de quatre Ostensoirs brillants, quatre Saints Sacrements brillants quoi, c’est nos enfances pieuses qui remontent quand on veut évoquer de la richesse. Influence marquante chez les « pas riches » que nous étions tous, humbles paroissiens, pauvres catholiques.

Il y avait donc, il y a un instant, à ma portée et, hélas, inaccessible le trésor d’alibaba, celui d’un émir, d’un fakir, d’un vizir, d’un émir —à la mode réactualisée de l’Islam. Les revoir quand mes idoles à plumes luisantes, dieu, quertzalcoat d’un mexique imaginaire, rêvé !

* * *

Plus tard, quoi ?, il y a là au rivage, sous le myric baumier, ce petit… chat ? …Ou quoi, une grasse grenouille géante et exsangue ? « Ça » nage dans tous les sens. Et « ça » creuse soudain sous le mur de roches rouillées. Curieux animal au pelage tout trempé, lissé, étrapé. Qu’est-ce… ? C’est blanc. C’est pâle. C’est quoi au juste ? L’animal inconnu m’a vu, me fuit, puis me revient, plonge et reste au fond de l’eau longtemps.

Je m’appuie au tronc du très vieux saule penché. La bestiole amphibie, laide, si mouillée, est là sous le mur de pierres, dans un creux. Entre et sort d’un fond de trou boueux. Est-ce un chat infirme, un oiseau aux ailes broyées, mythe égaré, « pet » qu’on a voulu noyer ? « Ça » gigote fort et « Ça » reste au fond de l’eau. J’en ai peur. Est-ce vraiment un félin ? Non, impossible, je vois des pattes vigoureuses et comme palmées mais qu’est-ce que c’est que ce drôle de gras rat blanchâtre ? Non, la nature est pas toujours belle. Un échappé de laboratoire…Y a-t-il un savant fou qui rôde dans Sainte-Adèle ?

Tiens, des yeux…noyés, crevés et sur la tête des moignons cernés de violet, une sale gueule aux dents croches ! J’en ai peur, j’avoue. Veux-t-il se pêcher de ces poissons tropicaux rouge qu’on ose rejeter au lac ? J’ai pris un filet pour en avoir le coeur net mais il se sauve. Revient, gratte la vase. Eau brouillée merde ! Ce n’est ni un chaton, ni un raton, c’est violet sous le ventre, jeune vif au creux oreilles. Je veux mieux voir mais bizarre bête, étrange ectoplasme inédit, soudain, gagne le milieu du lac. Danger pour mes chers marathoniens du milieu du lac qui passent. Une attaque ? Mini-Jaws ? Une mordée dans la figure…! Le revoilà, infâme fourrure trempée mais où suis-je, dans un film de science-fiction, dans un conte d’anticipation ? Raymonde m’appelle. Souper sans appétit ! Mais j’y reviendrai. Promis et je saurai.

LA CÉRÉMONIE ANNUELLE DES ANCIENS GAMINS

Une fois par année, retrouvailles. Un midi. Un repas. Nous retrouver. Nous revoir… Sauf les morts. Nous avions 13 ans d’abord et nous marchions, vigoureux gamins …au catéchisme, aussi au latin et à l’ancien grec. Nous traversions la rue Saint-Hubert au coin de Crémazie. Dans un champ, il y avait ce collège tout neuf. Oui, nous avions 13 ans il y a bien longtemps…

Une fois chaque année, un d’entre nous, Jean-Guy Cadotte —qui n’a plus 13 ans— nous téléphone. Nous : la bande d’anciens petits garons qui débutaient en études dites classiques, on disait aussi « faire ses humanité ». Un coup de fil à la fin de chaque été et ce vieux curé Cadotte, rituel, qui me questionne : « Seras-tu là, Claude, vendredi à midi, boulevard Gouin, au restaurant Le Bordelais », cette année, oui ou b’en non ? » Hésitation chaque fois. À quoi ça sert ? Envie de cesser cette —futile?— cérémonie-des-retrouvailles… un peu vaine, non ? À quoi bon ? Ma crainte de décevoir cet « ancien » et dévoué abbé Cadotte ? Alors lui dire « oui ».

J’en reviens. On était à peine une quinzaine, nous étions plus de 30 au début. On meurt. On meurt. Oui, j’en reviens, jour de beau soleil, ce midi-là, au bord de la Des Prairies. Le boulevard Gouin, vieille rue montréalaise toute ombragé, zigzaguait tranquille et j’ai revu le vieux pont du « CPR ». Montréal-Québec. Papa a grandi de l’autre côté, au rivage des Rapides sur une ferme, Rang du Crochet. Il entendait siffler les trains, enfant. Il m’en parlait de pont, avec son petit trottoir accroché à son flanc ouest, quand il allait à l’école d’en face, à St-Joseph de Bordeaux. Hasard, mes deux enfants fréquenteront aussi cette « petit école » longtemps plus tard !

Parking du Bordelais donc et paquet de têtes blanches. Toujours s’efforcer de reconnaître les ex-petits camarades d’il y a si longtemps. Jasettes. Rires. Tristesse aussi : encore un qui vient de crever. Merde. Nous serons combien bientôt ? Douze et puis 10…et puis cinq? Oh misère ! Un autre qui ne viendra pas : il ne peut plus marcher. Sur un trottoir, un blond garçon échevelé, les dents sortis, pédale farouche et rieur sur son un skateboard… Vitesse ! La santé insolente. Notre silence. Des voiles dans nos regards. Envieux, on le regarde s’envoler. Nous aussi, nous avons eu, tous, treize ans ! À la soupe ! Nous montons à l’étage du Bordelais. Joli menu. Des apéros. Pour ceux qui peuvent encore absorber de l’alcool ! Du jus de raisin pour certains. Immanquable : piques et horions sur nos profs morts : le sosie de Fernandel en géographe, le raide père Langis, « sulpicien vrai supplicien », Allard le directeur onctueux. Fusent nos farces. Aussi nos regrets. Envers Piquette-l’idéal, Méthot le sportif, le bon père Legault. Nos moqueries : ce bizarre « moine » Aumont, ce furieux « matheux », Mathieu ! Viendra le tour —fatal— d’énumérer maux, maladies, douleurs. Soudain : « Claude, j’avais un terrible béguin pour Marielle, ta si mignonne soeur, qu’est-elle devenue ? » J’avoue : « Écoute, cher Thérien, comme pour Laurence, Gauthier, les autres, mes soeurs se méfiaient : « Claude, ta gang d’intellectuels du Grasset, on en veut pas ! » Les rires éclatent. On parle flirts, jolies couventines au champ de cenelliers derrière le collège. On sent des remords, nos coups pendables puis, « on le ferait plus » bon, on bouffe de bien bonne humeur pour une 83 ième année d’existence. Tous. Les « anciens gamins » reviendront l’an prochain ?

LA SOLITUDE PARMI LES AUTRES ?

Je suis un mourant —mais oui, nous le sommes tous, depuis la naissance, n’est-ce pas ?— qui, en relative bonne santé, veux s’en aller à cent ans ! Viennent certains moments où, réfléchissant, certains se sentent très seuls. Tout jeune, dans ma modeste « petite patrie », j’étais « à part ». Mes parents s’en inquiétaient et des camarades s’éloignaient. Je ne ressemblais pas à la plupart de mes camarades, de mon quartier, de mon collège, tout le monde aimait… ce que moi je méprisais. C’est toujours lourd à constater.

Avez-vous connu cela ? La masse de mes concitoyens vénéraient des choses —des faits, des us et coutumes— pour lesquels je n’avais aucun intérêt. Souvent même, du mépris. Déjà, à quinze, à vingt ans, nous étions ainsi, quelques uns, des étrangers dans notre propre pays. Aucune vanité, croyez-moi, au contraire, une certaine inquiétude. Alors, souvent, je feignais du plaisir, par crainte d’être rejeté, rire jaune alors que je m’ennuyais ferme des populaires ferveurs de mes alentours. Avez-vous connu cela, jeune ? Cette solitude que l’on masque, ce jeu hypocrite d’applaudir à ce qui nous laisse de glace, en vérité ? Tas de secrets que l’on refoule, que l’on déguise, que l’on renie. Juste pour « rester parmi les autres », pour appartenir à sa bande, sa nation, sa société (la Québécoise). Cela se nomme l’instinct grégaire, vieux besoin de ressembler à tout le monde. C’est plus fort que tout, alors on se tait. On fait « semblant » car personne n’aime la solitude.

J’ai applaudi, lâche, à bien des niaiseries, histoire de ne pas me singulariser. En ce moment même, ouvrez bien les yeux, se trouve, à vos côtés, un jeune qui ment, qui triche, qui rit faux, qui mime une mode. Souvent c’est un jeune —votre enfant, un neveu, un petit-fils, votre jeune voisin— qui se masque. Cela juste pour faire partie « du monde ». Le poète se joint aux cohortes : monde du sport, monde des loisirs, monde des conventions communes qu’il maudit. Eh oui, il refoule, il cache, il fait le pitre, hurlant avec les loups, camouflant son dépit, se faisant passer pour « quelqu’un d’ordinaire », de normal, de banal. Cette crainte viscérale que l’on sache qu’il n’appartient pas aux utopistes. « Voyons, maman, papa, oncles, tantes, voisins, copains, ne craignez rien, je suis comme les autres. Malheur à la tête forte ou à l’homosexuel, au socialiste ou au croyant en cette époque d’athéisme mou. » Vouloir être pris pour un membre solidaire du commun des mortels. Tristesse ? Oui. C’est «  la dure loi des hommes ». J’étais si seul même quand je m’agitais à dix sept ans, frénétique, hâbleur, en boogie woogie. Adolescent brûlant au fond de moi de feux interdits, secrets, avec des idéaux fous. Autour de toi, pauvre original, c’est plein de «  fous du hockey », ou fous du bruit con des rockeurs, ou de cinéphiles à la sauce hollywoodienne, ou de ces assoiffés « d’avenir en argent », de grossiers humoristes. C’est la multitude qui occupe les places publiques, t’entourent. Dans le fond de ton âme (je voulais) tu veux, de ces buts lointains —mot tabou « un idéal ». Tu souhaites un horizon doré, difficile à atteindre, bravo. Il te reste la solitude donc. Jadis tu allais seul, aujourd’hui, tu vas seul vers ce que tu crois « mieux ». En silence, jeunes âmes, il y a cette frayeur que l’on devine que tu es « à part ». Ici, aujourd’hui, je te dis : tiens bon. Rêve ! Par exemple à une patrie libre, à une existence de qualité, épanouissante. La foule ne guette que confort et sécurité. Rêve, tiens bon !

MON ROMAN HOMO

La semaine de « la fierté gaie » s’est terminé et on peut voir le film «  Yves St-Laurent », couturier célèbre, avec droit à mainte séances « physiques » entre des défilés de mode. Les temps changent. Les homos, c’était tabou il y a pas longtemps. EN 1956, Rentrant (pour trente ans ! ) à la scéno de Radio Canada, deux choses. 1-c’est une mini-ONU : deux Russes (dont Nicolas Sologoub qui vient de mourir), deux Allemands, un Hongrois, un Roumain, un Polonais. 2 : J’y découvre une quinzaine d’homosexuels (souvent surdoués) et s’ensuivent des amitiés. Avec confidences, aveux, confessions. Dès 1960, je rédige « le roman d’une passion homosexuelle et je le titre : « Délivrez-nous du mal » —toujours trouvable en biblio.

Je ne suis ni André Gide —« Coriolan »— ni Marguerite Yourcenar —« Mémoires d’Hadrien »— mais je lis dans une revue parisienne, Arcades : « Enfin un tout premier roman franchement homosexuel et, étonnante surprise, il est signé par un jeune canadien-français-catholique du Québec ! »

Les critiques, dont les deux « papes du temps » —J.Éthier-Blais et G.Marcotte— le louangent fort mais l’éditeur René Ferron se désole de voir revenir des boites « non ouvertes » avec : « Nous ne vendons pas cette sorte de littérature ! »

Avant publication, des journaux ébruitent : « Un roman de Jasmin portera sur la question homosexuelle ». Aussitôt des camarades s’inquiètent : « Merde, qu’est-ce tu oses raconter sur nous ? ». Je les rassure. Mon manuscrit fut offert d’abord à Pierre Tisseyre, mon éditeur de « La corde au cou ». Ce dernier le refusa. « Ah non Jasmin !, non, c’est à réécrire, il n’y a pas de chair, on ne les voit pas vraiment en action ! » Étonnement vu que ce Tisseyre « paraît » son jury —oui, oui— d’un aumônier.

« Délivrez-nous du mal » connut un fort bon succès. Tellement qu’un tout jeune cinéaste —Jean-Claude Lord, avec hélas des moyens de fortune en fit un (bien) long métrage Ses deux homos ? Yvon Deschamps —oui, oui !— et Guy Godin. Plus tard, Alain Stanké le rééditera « en poche ». En 2014, « Délivrez-nous du mal » relu, il semblera très éloigné du « brutal » actuel, du vulgaire scandaleux de tant de « quasi-pornos » à la mode. Cela au ciné comme à la télé. Les amateurs de crudités le jugeront trop nuancé car mon roman n’a rien à voir avec le « hard » et fait plutôt voir des sentiments humains avec nuances et délicatesses. Oui, les temps changent.

Dans ma jeunesse, il y avait des sortes de « grandes folles ». Certes rares. Dans mon quartier Villeray un bizarre travesti, au coin de la rue Bélanger, habitait derrière le cinéma Château, un certain Julien dit Juju. Il faisait des « sorties » fulgurantes tous les dimanches après-midi, ricanant, se dandinant dans les files de spectateurs, ultra maquillé, vêtu d’une robe rouge, d’un chapeau rouge, de souliers rouges, muni d’un sac à main… rouge. Silhouette rubescente, toute écarlate et cramoisie et qui surprenait grandement les loustics rue St Denis. Mon père l’avait comme fidèle client de sa gargotte. Je l’entendis un jour, paternaliste naïf : « Juju, Juju, qu’est-ce que ça vous donne de vous déguiser en femme comme ça ? Rien ! Promettez-moi d’arrêter ça, ces folies-là. » Et j’entendis la fausse femme : « Vous avez raison, m’sieur Jasmin, ça me donne rien et on rit de moé, m’en va vous arrêter ça, c’est promis ! » Et le dimanche suivant il remettait ça bien entendu. Oh !, dire encore sur ce sujet, qu’au cinéma Pine, les deux acteurs jouant le couple homo parisien emblématique (dont Galienne en Pierre Berger) dans le film biographique,  « Yves St-Laurent » est vraiment, mais absolument, extraordinaires.

DES ÉCUREUILS NOIRS À GAZA ? ?

Toujours un livre à la main, étendu dans ma longue chaise dépliante, j’observe un écureuil d’une agilité folle. Il navigue, saute, vole, crapahute, se raratatine ou se déploie dans les arbustes sous mon balcon. En suis émerveillé. Tantôt, à la radio du midi, ce matin dans mes quotidiens, chaque soir tard à la télé : il y a l’horreur ! Enfants arabes ensanglantés, des femmes, des vieux, morts ou à peine un peu vifs. Innocents frappés par les bombes venus du puissant nord, du riche pays d’à côté.

J’entends de plus en plus autour de moi : « ces maudits juifs ! » C’est vite dit, vite jugé. Ça soulage vraiment ces violentes imprécations ? En tous cas c’est exactement le but poursuivi par les antisémites du mouvement HAMAS, des militants anti-Israël. C’est ça : «  Maudissez les juifs, mes dames et messieurs de tout l’Occident ! Ce sont des monstres, voyez les images des innocents ! » Stephen Harper dit vrai. C’est classique, c’est une stratégie connue, un des deux camps (le moins bien armé, le plus pauvre) installe de cibles innocentes (enfants, femmes, vieillards, civils quoi) tout autour, et même en dedans, des caches d’armes. Allez-y frappez monstres ! Au téléjournal : des écoliers les bras arrachés, les jambes coupés ! Alors fusent les : « Maudits juifs en marde ». Les badauds épouvantés avec raison vont gueuler : «  Sales juifs démoniaques ! » Le Hamas a gagné, il gagne : amener de plus en plus de monde à détester ce pays neuf. Pays que les anglo-américains ont offert à cette très vieille nation éparpillée partout. Victime du « pire des génocides » depuis le commencement du monde. Ce fut fait avec l’accord de l’ONU.

Un jour, il y aura union de tous les pays arabes ? Un jour il y aura la battue finale…pour rejeter à la mer (méditerranée) le juif maudit ? L’observateur pas trop bien informé se gratte le crâne. Partout on se réunit pour trouver une sortie honorable à ce singulier conflit. Ces Palestiniens révoltés font face à une vraie puissance et fort armé, Gaza, cette appendice d’Israël —appendicite éclatée maintenant— ils osent lancer leurs rares obus sur un tout petit territoire qui est une sorte de « succursale » des USA ! Mais oui, « d’annexe » du plus puissant pays les USA ! Désespérés, ces terroristes arabes ( les terroristes sont toujours des désespérés) risquent l’hécatombe des hécatombes.

Je jongle et vois mon noir écureuil sauter vers un sapin géant, il gambade, il ignore le monde des conflits aux rivages de Moyen-Orient. Contrée dont on rêvait, jeune, lisant cette trop belle Shéhérazade, ses merveilleux contes des mille et une nuit. Shéhérazade est morte, a été tuée, à jamais, à New York, le 11 septembre 2001. Ses tueurs venaient de Hambourg en Allemagne, étaient nés en Arabie Saoudite ! À la source des horreurs, la même affaire : Israël et ses occupations, ses colonies. Mes chères petites bêtes —tiens, voici un rouge-gorge, deux, puis voici un papillon-vitrail, puis une libellule très excitée, une mésange bec ouvert— elles vivent dans la paix, des bêtes. Pour elles toutes, jamais de garçonnet comme celui vu au téléjournal tout le visage en une bouillie effrayante, cette face de bombardé teinte en rouge de mort !

Partout, des autorités s’activent. Organiser une nouvelle trêve. Moi ? Je ne dis rien, je ne dis pas « maudits juifs ! », ni « maudits Palestiniens ! » Mais n’ai plus le coeur de me réjouir des bonds prodigieux de mon noir écureuil. Un deuil quoi.

LAIDEUR, BEAUTÉ

Un temps de ciel laiteux. Et flâner dans l’eau. Au rivage, sous le myric baumier, ce petit… chat ou ce gros crapaud comme passé à la chaux ? Un ouaouaron géant, exsangue ? « Ça » nage dans tous les sens, « ça » creuse soudain sous le mur de roches rouillées, vivier de mes rats musqués. Mais qu’est donc ce curieux nageur au pelage tout trempe ? C’est blanc, si pâle, quoi au juste ? L’animal inconnu m’a vu, me fuit, me revient, plonge, reste au fond, remonte. Cache-cache ?

Je m’appuie au tronc du vieux saule penché. La bestiole amphibie, laide, si mouillée, est là sous le mur de pierres. Dans un creux. « Ça » entre et sort d’un fond de trou boueux, un chat infirme, un goéland déchiqueté, mouette perdue aux ailes fracturées —mythe égaré— un « pet » payé pas cher et qu’on a voulu noyer ? « Ça » gigote fort et « ça » reste tout au fond, pâle lueur. Pieds nus dans l’eau, la peur. Est-ce vraiment un félin ? Non, je vois des mini-palmes… mais qu’est-ce que c’est que ce drôle blanchâtre ? Sont-ce des pinces? Un blanc homard fantomatique. La nature est pas toujours belle. « Ça », mon cher Stephen King, un échappé de laboratoire ? Y a-t-il un savant fou qui opère pas loin ? Je distingue des yeux de noyé, crevés, sur la tête des moignons violets, une plate gueule à dents croches. Veux-t-il s’harponner de ces poissons tropicaux rouges qu’on ose abandonner à chaque fin de vacances ? J’ai pris un filet, en avoir le coeur net, mais il disparaît. Revient, gratte la vase, eau brouillée merde !

Ce n’est ni un chaton, ni un raton, c’est violet sous le ventre, taches jaunes aux oreilles. Je veux mieux voir mais l’ectoplasme inédit file vers le milieu du lac…oh !, danger pour mes fidèles marathoniens s’entraînant chaque jour : un mini-Jaws. Une mordée fatale dans la figure, oups ! le revoilà, petite fourrure dégoûtante. Suis-je dans un film de science-fiction ? Dans un conte d’anticipation ? Raymonde m’appelle. Souper ! Okay. Mais j’y reviendrai. Promis; je saurai.

Le lendemain :

J’approchais de la rive, un pédalo, à quai, me cachait la vue. Choc visuel : je suis soudain pétrifié. Muet : caché par le pédalo des Lagacé, soudain découvrir si près de mon visage de mon visage, j’aurais pu y toucher— quatre merveilles, quatre trésors vivants, quatre paires d’ailes d’une soie turquoise rutilante, on dirait des joyaux, des bijoux sorties d’une animalerie antique rare. Première fois à être si proche de pareilles merveilles : quatre canards dit colvert.

Pourquoi donc « mon bon-bon-Dieu » ne pas nous avoir donné la chance de vivre au beau milieu, au sein même, vraiment « parmi » toutes nos faunes pittoresques ? Le souffle coupé ce jour-là ! Oh la beauté ! Je ne bougeais plus d’une oreille, pas même d’un cheveux, ils me tournaient le dos et je ne respirais plus. Hélas —erreur—je voulus m’en rapprocher encore un peu… et zut ! Mon quatuor de colverts —calvaire— petipataponne au rebord du quai. Plouf, plouf ! Plouf, plouf ! À l’eau canard, une fuite pressée et adieu l’écornifleur derrière le pédalo. Ils filent rament vers le radeau des voisins Jodoin.

Me restait une étrange solitude avec tant de beauté partie. Eux font les fiers, les libres. Se savent-ils si beaux ? Un tout nu dans l’eau du lac Rond, privé de mes quatre Ostensoirs brillants ! C’est nos pieuses enfances qui remontent quand on veut évoquer du grandiose, non ? Influence marquante chez les « pas riches » que nous n’étions tous que d’humbles paroissiens. J’ai perdu —à ma portée et inaccessible— le trésor d’un émir ou d’un fakir, d’un vizir ou d’un émir —ces vieux mots que l’Islam désendormi réactualise ces temps-ci.

Je rentrai. Demain ou quand, revoir ces idoles à plumes luisantes, dieux palmés, quertzaltcoat d’un mexique imaginaire à Ste-Adèle.

PATER NOSTER UN SOIR À AHUNTSIC !

M’imaginerez-vous, amis lecteurs, par ce beau jour de fin de printemps bien installé dans un très « vert jardin ». Un tableau de Gauguin, du célèbre Facteur-Cheval, vrai, présent rue Chambord à Ahuntsic. Oui, un jardin « extraordinaire », cher Charles Trenet. Que de bosquets, d’arbustes, de fleurs, etc. Un patient ouvrage de ma fille Éliane, surdouée ma foi (pas comme son paternel) en botanique urbaine. J’y joue, ravi, ému, le doyen des invités, le pater noster de juin.

C’est la « fête des pères ». mais oui, une convention, pour certains une obligation quand on a tant de griefs —fondés parfois, infondés aussi — avec celui qui « jouait » malgré lui, vaniteux, le pater familias. Juste un paquet de souvenirs pour tant de vieux ou jeunes… orphelins. Ce triste mot. Orphelins volontaires parfois, assumés, suites à une bête chicane ou à une querelle grave. Cela peut survenir dans les meilleurs familles et, alors, triomphe le cri du célèbre inverti, André Gide :« Familles, je vous hais… portes closes, etc. »

En somme, c’est aussi un jour très ordinaire. Un peu tragique, par exemple, si le père est resté dans la patrie d’origine. Réalité, un fait fréquent en nos temps d’émigrations plurielles, si variées. Songe-t-on assez à ces familles cassées, dispersées, réfugiées de mille sortes ?

Eh bien, pour votre chroniqueur favori ce dimanche, rue Chambord, fut chaud et doux. Malgré mes oreilles (pires que faiblardes) j’ai écouté (oui, moi le bavard intempestif) les potins, les rumeurs, les échos…papotages divers communs à ces rassemblements familiaux. Marco, gendre et webmestre, avait cuisiné sur son BBQ, une bouillabaisse de son art (canard et poulet). Le vin rouge, mon copain cher, coulait aux gosiers et le soir se montra avec, hélas, l’heure du départ.

Bon. À quoi ça sert ? À rien. Juste un banal et annuel rappel. Nécessaire. Occasion d’en profiter. J’imaginais en ce si doux dimanche, un peu partout, dans tant de territoires de notre planète, ces millions et millions de petits et grands caucus, lourds ou légers. Avec des millions de « papas » fêtés le plus souvent maladroitement tant, par ici, hélas, les épanchements sont toujours comme encombrants, mal venus. Oui, particulièrement au Québec, au pays des hommes-de-peu-de-mots. Des « taiseux ».

Il y eut l’échange de cartes de bons vœux. Les clichés-mots « imprimés » d’avance et les souhaites écrits, plus sentis. Échange de cadeaux. Alors, dans l’air aimable du soir, entourés de tant de verdures, fusèrent des mots ordinaires, des paroles chaudes, des regards croisés sur des sourires. Des souvenirs nostalgiques. Quelques rires un peu forcés. Quoi ? Eh oui. L’amour par ici souvent bégaie, bafouille, cherche ses mots, Quand ces aveux doux sont des sortes d’obligation dont on n’a à vrai dire, aucun mérite. La réalité : On a pas choisi ses parents ! Il n’en reste pas moins que ces réunions rituelles, imposées, mais oui— sont une belle occasion de rencontres vivantes. Car je connais de « vieux » enfants, qui sont allés voir un très vieux papa, pas en bien bonne santé, à la mémoire (tragédie) enfuie…dans un refuge hospitalier. J’en connais qui sont allés faire un p’tit tour dans… un cimetière !

Je ne l’ai dit à personne mais j’ai eu une pensée attendrie pour celui-là que je fus, ce papa d’ il y a bien longtemps. Un grand con. Avec un grand cœur. Qui ne savait pas trop comment « être un bon père ». Pas d’école, ni manuel pour ce rôle si grave. Aussi, je garde pour moi mes regrets et maladresses de jadis. J’aimais. C’est tout. Cela a servi sans doute à amoindrir mes failles, mes bévues, mes erreurs. J’aimais.

LA MER QU’ON VOIT DANSER

C’est fou, c’est puissant, chaque année depuis un de mi-siècle, c’est comme un rite. Oui, devoir : « aller à la mer ». Ado, lisant « Moby Dick », roman de Melville où un vieux pécheur de baleine, jambe amputée, poursuivra jusqu’à en mourir noyé, cette baleine « albinos » qu’il croit avoir reconnu— ado donc, j’y avais capté une idée de la mer : un danger, un péril. Maria, sœur aînée de maman, « veuve en moyens », allait à la mer, on pensait : du monde chanceux, des parents riches.

Plus tard, j’ai fini— jeune papa— par y aller. À Provincetown au Cap Cod d’abord. Huit heures de route en coccinelle toute neuve ! Ô la belle découverte mieux que séduisante. Voir « L’infini ». Tant d’espace en air et en eau. À perte de vue. « Que d’eau, que d’eau » ! On y reçoit d’étranges décharges énergétiques palpables, non ? Alors, à jamais, la piqûre était prise. Assez, fini que de ne regarder les belles photos de tante Maria avec cousine Madeleine, toutes heureuses à Old Orchard, Maine, s’ébrouant dans la houle géante. Nous en étions jaloux. Mes enfants jeunes, ce sera ce parc populaire, Old Orchard. Un temps au nord, dans Pine Wood, où l’on croisait la famille Tisseyre, Michèle l’animatrice et Pierre, mon premier éditeur. Un temps on louait de vieux logis (les gens déménageaient à Saco pour l’été) au sud, à WestWood. Plage moins bruyante. Ô cher vieux Old Orchard, où « les rues parlaient français ».

Puis ce sera, quelques étés, dans le New Jersey —10 heures d’auto dans le temps— pour des plages aux eaux bien plus chaude. À Margate Beach, rivage voisin d’Atlantic City-Les- Casinos ! Aussi, le Wildwood plus au sud où de jeunes crieurs du Baltimore, annonçaient sur les plages : « Philadelphia’s Daily News ». Vraie tanière de « radiocanadiens », viendra la mode Wells Beach et le retour au Maine. Une bien jolie presqu’île à deux rues seulement et où, curiosité, de nombreux phoques s’époumonaient chaque matin dans la lagune. Il y eut Kennebunk Beach puis Cap May, chic et discrète villégiature tout au bord de l’immense Chesapeake Bay.

Enfin, très longtemps, et aujourd’hui, au nord du site populaire du Hampton Beach (au New Hampshire) : « elle » ! La favorite, la noble et vieille station balnéaire —« victorienne » d’allure ici et là, notre chère Ogunquit. J’ai signé un roman (un polar) sur son dos, vraie carte du lieu : « Une Duchesse (du Carnaval de Québec trouvée assassinée) à Ogunquit ».

Eh oui, on y retourne justement. Ogunquit s’enorgueillit d’avoir hébergé la danseuse Isadora Ducan, les peintres Picasso, Matisse, le « Roméo-Usa », Rudolf Valentino, la vedette May West, j’en passe ? De vieilles photos les montrent si vous allez petit-déjeuner rue du pont sur la rivière éponyme. Là où des pêcheurs espèrent chaque jour. Donc, ça y est, juin revenu, cela nous a repris encore à Raymonde et moi. « On y va, oui ? » Toujours « oui. ». Ogunquit, un p’tit cinq heures de volant. Désormais, pour les bons souvenirs, des amis, parents, soudain rencontrés. Nos restos bien aimés. Surtout la fougueuse vague et ses frises blanches immaculées, les brises océanes. Sans cesse la rumeur rugissante de cette plage d’une largeur folle à marée base. Le soir, nos promenades jusqu’à Perkin’s Cove, mini-port à 30 minutes de marche. Ses boutiques d’artisans, ses fruits de mer partout, la petite foule qui baguenaude : fainéantise légère, heureuse des vacanciers quoi. Au port de Wells, dans un marais odoriférant, offre des homards frais à bon marché dans une grange rustique. Hâte !

Valises bouclées, chantonnant « partons la mer est belle » nous partons (un pèlerinage béni). Parce que maintenant, il y a pas que tante Maria qui a un peu de sous pour aller humer le bon air salin, les vapeurs d’iode, entendre mouettes et goélands, admirer ces espaces infinis où, en clignant les yeux, on imagine, fous, juste en face !, les rivages de la mère-patrie, bretons et normands !

« AVEC LE TEMPS, VA »

Mon titre est celui de la chanson nommée « la plus belle de toutes » dans un sondage; Léo Ferré la chante avec cœur. On regarde, ces soirs-ci (archives des guerres) les grandes tueries en Europe; les horreurs du siècle qui vient de finir. On s’incline devant ça, pas par respect, par envie de vomir !

Je me demande : que pensent les jeunes de ces époques à fous furieux (Hitler, Mussolini, Staline) aux manettes de commande. Ici, autour de moi, de nous tous, le monde continue; tenez, ma fille fraîchement rentrée de Floride est bousculée : actions de bénévolat à reprendre. Mon fils, Daniel, plongé en traitements pour de satanés maux de dos. Marco, gendre idéal, tient sa nouvelle voiture, doit vendre la vieille. Thomas, un petit-fils, prépare aux HÉC un stage au Brésil.

Ainsi va le monde, n’est-ce pas ? Du trouble, des énervements. « Le temps, le temps et rien d’autres », chante ma radio, oui, le temps ! Qui se sauve de nous en ricanant. Quoi ? Chanceux, les étendus dans des hôpitaux ? Certes non. Il reste, oui, le temps passe trop vite. Alors je cours me cacher de lui et, sifflotant, le nez en l’air, je baigne dans la piscine d’eau chaude extérieure à L’Excelsior. Chacun dans son coin vit la bousculade familière des éphémérides inévitables.

Brève halte pour regarder passer, ému, le grouillant défilé écolier allant à la plage, reliés par un cordon à la monitrice. Et à la vie. Hélas, voir d’autres visages d’enfants dans le journal. Voir la détresse en Afrique noire, Moyen Orient. Voir un maigre gamin aux yeux intelligents mendier à un coin de rue de Bangkok. Oh ! Pas loin d’ici, dans un taudis des Appalaches (Maine), d’autres miséreux. Mon Dieu, dans quels sales trous avez-vous mis tant d’humains ?

Fin donc des « Guerres Mondiales » mais, toujours la persistance des conflits régionaux. Des enfants armés, enrôlés ! Jadis, on savait rien; à 15 ans, courant les filles —de Villeray— sur mon vélo, alors qu’à Paris des bombes pleuvaient, tu me l’as raconté cher Paul Buissonneau; à Londres, à Berlin, à Rome, des enfants couraient aux abris. 2014 et, désormais, on voit tout dans votre salon. Un Sadam Hussein, sortant de sa cachette, seul et se faisant farfouiller la gueule comme un malpropre. Nous ? Non, on voyait peu le dément Hitler ou le despote tyrannique, Mussolini. Ou ce «  tueur en séries » Staline —un temps notre allié ! Assis au salon, on a vu ce « saudit » Oussama Ben Laden se faire assassiner par la Cia. Meurtriers autorisés par Washington ! Encore ? Assis dans un bon fauteuil, voir, couvert de crachats et pissant le sang à pleine gueule Kadhafi, colonel —vénéré à l’Élysée un temps.

Sainte-Adèle dort sur ses deux oreilles. Chantons « Le temps, le temps et rien d’autre » ou le Trenet de « N’y pensez pas, n’y pensez pas trop »…à ces écolières (au Nigéria) enlevées par des « Fous d’Allah ! Mahomet, détestait-il l’instruction autant que ces cons de Juifs Hassidims tordus de Ste Agathe à Outremont ? Ô pauvres prophètes, pauvre Jésus voyant la vieille catholique dégueulasse Espagne de la sordide « L’Inquisition ». Pauvres évangiles, pauvre bible (Thora), pauvres épîtres (Talmud), vieux grimoires interprétés par des tarés. Bon. Assez. Il y a le quai à « remenuiser », la clôture à redresser, le BBQ à dégraisser juste dire que ceux qui se plaignent, ici, en contrées tranquilles, mériteraient de crever. Un scandale de des braillards râler pour vétilles et broutilles. Des ingrats car nous avons un devoir, privilégiés d’occident : sourire à la vie.

UN-JAR-DIN-EX-TRA-OR-DI-NAI-RE ( chanson de Trenet)

C’est une géniale chanson que ce « jardin », un air si enjoué, que je turlutais il y a peu en regardant du balcon, mon jardin. Jardin ? Tout petit domaine, enfin libéré vraiment de l’hiver. On a besoin de pas grand chose au fond pour un peu du bonheur. J’ai eu l’envie subite d’aller inspecter mon « petit arpent du bon Dieu » (bon roman d’Erskine Caldwell). Bien petit jardin, terrain banal au fond, mais, mes voisins confirmeraient : petits lots qui font notre joie !

Depuis des décennies que je m’y frotte, que je redresse ceci ou cela, que je dégage un arbre nain ou que je déménage au soleil un bosquet contrarié. En y arrivant —juin 1973— il n’y avait dessus qu’un érable au pied de la galerie. Un mini prunier, bizarrement stérile après sa floraison; aussi très un vieux pommier à mi-côte. Sur la berge, deux vieux saules (pas pleureurs du tout). J’y descend : tout de suite le cher lot de lilas et devoir émonder, éliminer les parties comme tombées au sol depuis une certaine tempête. Ensuite éclaircir cet « arbres à bleuets » dont le nom m’échappe toujours et qui nous est une volière fantastique, la mangeoire appréciée d’oiseaux divers.

Aller marcher à gauche et craindre la pousse rapide des cèdres, songer à un barbier drastique. Et puis marcher vers le fantôme du beau bouleau, hélas, tombé malade, puis admirer le sorbier pétant de santé et marcher sous la mini sapinière —mini-épinettière— du milieu du jardin. Mini-boisé de haut et sombre bouquet éclairé d’érables —si colorés en octobre ! Voir des flèches, des clochers, nichoirs de geais bleus. Aussi hélas de criardes corneilles ces temps-ci ! Revoir en pensée notre si vieux pommier (Claude-Henri Grignon, gamin, y grimpait) tombé raide mort l’an dernier ? Revoir aussi toute cette zone du jardin mis en jachère de force, par ordre de la municipalité. À « fin écologique » ? Y planter quoi ? Des « sauvageries », consulter un jardinier expert, mon neveu Sylvain V. l’expert  de Saintt Eustache ?

Dans les haies du bord de l’eau, revoir de ces jeunes érables camouflés sous le myrics baumier. Arracher ? Craindre le lac bientôt caché à notre vue ? Oui. N’oublier jamais —à chaque printemps— d’étêter tous ces chèvrefeuilles, un lierre connu, utile et commun—aux baies jolies à l’automne. Une vulgaire végétation synonyme de « clôture », de « barrière ».

Je passe à l’autre coté de notre modeste jardin et c’est soudain forêt avec tous mes sapins plantés en 1973, devenus des géants. Une joie des yeux et ma fierté candide. Ces arbrisseaux, nains résineux, arrachés au domaine public. À présent des « pattes d’éléphants » gigantesques ! Aussi des fournisseurs d’ombres —appréciés durant les canicules.

Par ici, sous ces pachydermes, c’est « adieu pelouses » ! C’est devenu un tapis acide de mini épingles et aiguilles. Entre ces colonnes de gris, tronc en colonnes naturalistes, sont apparus de grasses jolies fougères. Qui font accroire à un coin de forêt ! Bon : examen ici, d’un rocher tout moussu, là, de quelques roches veinés. Immobiles monuments anonymes, symboles de nos ingrates terres-à-cailloux, de nos Laurentides. Pour finir, examen des parterres. À cueillir, de gros sacs au bord du chemin. « Fin du ramassage » des cadavres moches : branches tombées, feuilles mortes oubliées, cartons, bouts de papier ou de toile. Restes effilochés de plastique, canettes jetées, le jeune vaillant Jean-François a collaboré et voici donc un jardin, oui bonhomme Trenet : extraordinaire. Jardin banal pour le passant mais c’est le nôtre, alors il n’est pas ordinaire. Anciens citadins, nous voilà fiers comme Artaban, heureux, comblés… pour un simple « carré » de nature, pas beaucoup plus grand qu’une placette, qu’un square en centre-ville… mais qui nous paraît bien vaste, si vaste !