VIVRE À OUTREMONT AUJOURD’HUI (texte complet)

Ce livre sur Outremont contient le texte suivant parmi des tas de photos magnifiques et de documents historiques divers, texte « impressionniste » sur le « ghetto » artistique et intellectuel qui peut être offert, ici. -CJ

VIVRE À OUTREMONT AUJOURD’HUI

1-Je te prends dans mon regard


Entendez-vous ces deux fillettes qui chantent, avenue Querbes? Écoutez-les: « Trois fois passera, la dernière, la dernière! Trois fois passera, la dernière y restera! » Jolies voix sous l’azur d’un midi bleu. Face au nord, te voici, Outremont, au pied du mont Royal, te voilà ma belle enfant, ma petite ville, mon beau domaine, mon gros village, ma simple beauté, mon appartenance nouvelle. Je te prends dans mes bras quand je te prends dans mon regard, belle Outremont, ma fille folichonne, mon fils aimé, ma fille adorée, je t’emporte partout où je vais même quand je ne vais pas loin, même quand je file très loin vers des vacances exotiques.

Je te compare à tout, à rien, à beaucoup, à tout ce qui me plaît, quand je te reviens. Outremont, tu es là, à la gare invisible de mes habitudes, au point fort des amours nouvelles. Outremont ma chérie, ma maîtresse en vert, je t’aime tant, je t’aimais, enfant, quand je venais patiner, partant de Villeray, vers ton parc Saint-Viateur à la patinoire qui tourne, je venais aussi pour ta musiquette dans des arbres comme il n’y en avait pas ailleurs, comme il y en avait si peu dans mon quartier d’enfant pauvre et heureux.

Tu m’exaspères parfois, avec tes jolis recoins de trop jolis magasins, tes vitrines qui m’attirent, tes boutiques qui me happent, tu donnes mal au coeur à force d’offrandes perdues. J’ai le creux au ventre de tes bouffes aux bistrots bienveillants, j’ai mal à la tête en souvenir de beaucoup trop de pastis et de camparis à la terrasse de La Moulerie, mon quartier-général. Je t’aimais déjà, tout jeune homme, apprenti-artiste, venu voir tes films rares dans ton cinéma simili-égyptien, avenue Bernard. Je t’aimais avec une fille accorte, un après-midi d’été sur ton blanc petit pont. Nos grands soupirs mal retenus, nos caresses effrontées pendant que pieux les clercs de Saint-Viateur, bréviaires aux paumes, faisaient voler au vent d’ouest leurs soutanes sur les galeries de leur grande maison. Outremont, je trouvais partout, sous tes beaux vieux arbres, tant d’ombre pour abriter le soleil de trop folles amours.

Outremont, ma grande efflanquée remplie de cottages aux balcons fleuris, ma devinette, mon labyrinthe vert, où donc fais-tu façonner tes parures translucides quand vient l’automne sang et or dans tes arbres partout? Outremont, ma démone, mon angélique, à l’abri de tout et proche de tout, sonne tes airs de baptêmes, de mariages et de deuils, de cérémonies de Pâques, de Noël, dans l’air au pied des collines. Fais rouler tes tambours au bord des venelles où s’amusent des gamins enchantés.

Outremont, ma chatte de ruelle, mon chien fou, derrière la boucherie de
l’avenue Van Horne, devant le comptoir du Bilboquet aux crèmes goûtantes. Léchez, léchez, badauds et loustics en chaleur, dans l’été outremontais. Glissez, glissez, patineurs réjouis dans l’anneau de verre mat du parc Saint-Viateur, dans l’hiver calfeutré. Courez, courez, petits diables roux, bruns, blonds et noirs, à travers vos jeunes années, dans les allées des jardins publics qui sentent bon le gazon frais coupé, l’été, les fleurs épanouies.

Outremont, ma branlante poésie, mon écorchante prose des écrivisses, écrivains pincés, à vices et à vertus, à tous angles de tes rues. Pense, médite, échafaude le brillant scénario, savant griffonneur des écoles érudites. Outremont ramassera vos épines au front et Chamberland ricanera dans la cabane du gardien, avenue Bloomfield. Outremont a des complices tout autour et mille images s’effondrent dans la belle haute fontaine du parc Beaubien. Jetez-y vos sous, gamins éperdus d’infini, jetez vos sous noirs dans l’eau et faites des voeux, la torche de la réalité vous ignore encore, il faut en profiter. Souhaitez tout. Demandez la lune, demandez le bonheur, un cheval, un avion, un lion, un bateau. Exigez la joie, avenue Lajoie, où l’école est vraiment ouverte quand ses cris fusent au firmament des songes creux embellis.

Outremont, tu es là, tu ris, tu vis. Tu pleures aussi, tu ricanes parfois. Tu brailles pour un petit veau d’or fondu, tu te lamentes pour un coeur brisé qu’on a jeté dans le caniveau, avenue De l’Épée qui ne tranche jamais. Deux vieilles au coeur de gamine trottinent vers le marché Les 5 Saisons. Au coin du square, à côté, un chien bleu tire sur sa laisse bleue. Un policier griffonne un billet d’interdiction annoncée et le pare-brise se renfrogne. Outremont ma gigue moderne, mon reel ancien, ma plaine fertile, du fond de tes premières histoires paysannes, renaissent de nouvelles légendes urbaines, de neufs contes. La comédienne a un rideau rouge qui se lève matin et soir sur le théâtre de tes rues tranquillisantes. Le drame se joue quand l’actrice méconnue verse des larmes de caïman dans son antique baignoire sur pattes, au fond du corridor des espérances renouvelables.

C’est la vie grande ouverte par ici. Un éboueur pisse son jet furtif entre deux tournées de vidangeur, ira siphonner vite un café au lait au comptoir du Paltoquet de la vieille avenue Van Horne. Outremont, c’est la joie matinale, avenue Fairmount, angle Hutchison, pour un croissant frais sorti du four. Marmelade s’il vous plaît, merci! Ton journal du matin ouvert sur les genoux, la mitaine de briques d’à côté ronfle dans son vieux mortier agrippé de lierre. C’est la douleur subite, pour un chat perdu qu’on cherche partout, sa photographie nous fixe au poteau de cèdre. Un écolier donne des coups de pied dans un ballon crevé, regret d’un devoir raté, des leçons mal apprises, il trottine vers le théâtre du collège Français, avenue Fairmount, dispersé aux quatre coins de son carrefour.

Une fillette danse à la corde avenue Querbes, un garçon fait rouler ses patins rue Durocher, un beau vieillard juif, longue barbe couleur tabac, chapeauté de vison, s’aventure dans son for intérieur et prie l’Éternel pour le salut de sa destinée. Monsieur Bélanger lave sa voiture blanche, monsieur Rinfret enfouit des oignons de fleurs, madame Saine taille sa haie. Et le fantôme de monsieur Chantigny tond sa pelouse! La vie ordinaire au soleil, aux saisons de la vie, quand le temps se reprend en mains à Outremont-la-coquette, la coquine. Une mère, très célibataire, admire son jeune trésor si gai qui se balance sous deux érables vénérables, avenue Durocher. Son chien est mort hier, elle aura un nouveau toutou demain, cadeau du parrain de l’enfant radieux et insouciant.

Outremont laisse faire, laisse braire, la vie est calme, toujours sage. Outremont en a tant vu depuis l’héritage des clercs de Saint-Viateur et ses premiers fermiers avec ou sans en soutanes. Si le mécréant jure, s’il sacre aux palissades du désespoir, si le croyant prie une Vierge enseignée au petit catéchisme, Outremont reste placide, joue la tolérante qui a vécu. Outremont admire le nouveau venu, celui qui recommence sa vie, qui vient de loin, du fond de l’Orient ou des bords du Gange. Outremont t’ouvre les bras, tu peux arriver d’Afrique, blanche ou noire, tu peux fuir des suds parfois redoutables, tu peux émigrer d’Haïti-la-pauvre, riche de naïveté précieuse, ou de Pologne, de la Roumanie ou du Mexique, Outremont te reçoit, te garde, t’enveloppe, t’ouvre son coeur et te changera en Outremontais comme les autres. Aimables.

2-Juliette au balcon tricoté de fer

Regardez là-bas, des baigneurs se démènent, écoutez là-bas, des nageurs s’époumonent au parc Kennedy. Approchez joueurs de fifre, frappeurs de tambourins, l’enfance a des étoiles dans les yeux et Outremont rit à gorge déployée quand elle s’agrandit de son monde multicolore. C’est notre traditionnelle kermesse. Outremont fait le dos rond, montez dessus, c’est un cheval fabuleux d’un carrousel imaginaire, grimpez dessus, elle galope dans la petite vallée des riantes demeures, elle hennit de plaisir quand elle rencontre le Père Noël ou la mère Michelle. Plein de chats dans les fenêtres, vitrines poilues, plein de chiens roux aux oreilles pendantes, aux langues sorties, partez au travail et puis revenez-nous, vite, les fourmis besognantes. Le soleil se couche, gonflé de rougeurs au bout de l’avenue Querbes, derrière ce fabuleux magasin de mosaïques, marbre, tuiles, parures de terre bien cuite pour des places esthétiques d’ici.

Outremont n’épuise jamais ses caresses, ses douceurs, ses consolations, la ville-aux-vieux-arbres reste la borne de sagesse, vaste gare des pas perdus. Outremont, grande armoire jamais verrouillée pour les jeunes gens pressés, pour les gens retraités. Grosse armoire de bois blond qui ouvre ses vieilles portes aux âmes nostalgiques, chez l’antiquaire de l’avenue Van Horne, aux lambins malins, aux stressés qui se calment. Outremont est la halte des courbaturés du mauvais sort, des rédacteurs aux neurones bousculés. Repos si doux au parc Beaubien, où se dresse, angle Stuart, l’antique cabane sous des érables ridés.

Ce jour-là d’il était une fois, Juliette descendait de son balcon tricoté de fer, déplissait sa longue robe de mariée devant l’église Sainte-Madeleine. Un bouquet au fond des mains. Son Roméo noir arrivait, deuil accepté de sa jeunesse qu’il abandonnait. Ils vont s’installer, dans un troisième bien fenestré, avenue Ducharme. Dans les bras de la vie. Ils croient au bon temps, ils s’installent sans remords dans le ravin risqué de vivre. Lui, il sait bien les dangers du circuit nommé destinée. Elle s’est mise en route sur la voie nommée existence. À Outremont, ils seront deux désormais. Un couple de plus.

3-Avec des confettis d’or et d’argent


Outremont fait parfois la grave, joue du grégorien, à Saint-Germain, pour la mémoire, pour le souvenir fidèle, pour l’oreille subtile et puis se jette sur le parvis avec des confettis d’or et d’argent. Hier, ils versaient des pleurs de regrets pour le vieillard parti au joli cimetière du chemin de la Forêt, là où on voit des frondaisons qui s’inclinent sur des siècles de passagers outremontais à jamais disparus. La ville sait tout, elle a tout vu, elle a vu une prairie d’abord, elle a vu le temps des Rouges, Iroquois sous la longue maison. Elle n’était pas une ville encore, pas même une ferme. Elle était forêt bien dense, une peuplade dansait par ici, plumes sur la tête, palissades ouvertes pour la visite surprenante, venue de la France du roi François, pow-wow pour épater le Malouin Jacques Cartier, venu examiner nos sauvages alentours.

Avec le temps, la ville est née, petit bourg discret, grandissait l’ouvrage des pionniers. Elle a tout vu, elle a vu le défricheur en sueurs, le colon dans son cabanon en attendant la vraie demeure. Bien loin de la Place Royale, du bord du fleuve, de ses marchands du port, Outremont a vu s’installer un premier chemin, une côte, et puis une autre. La ville attendait de porter son nom. Elle a vu arriver les premiers candides, leurs désirs de grandir, de grossir. La ville, innée sans être encore née, a vu ses premiers chemins de terre battue et de gravier et les premières charrettes chargées de vivres, a vu la fumée des premières cheminées, des commencements modestes.

Maintenant, elle est pleine à ras bord, elle est contentée, elle s’organise et organise. Elle fait reluire ses pavés. La ville fait sa vieille fille, fait aussi voler ses jupons remis à neuf. Elle veille. Outremont s’ouvre aux quatre horizons, sur celui de l’est au Plateau Mont-Royal grouillant, sur celui de l’ouest, sa Côte-des-Neiges, sur l’horizon du nord avec la petite patrie des ouvriers des carrières de pierre grise. Au sud d’Outremont, c’est la montagne, immense pelote à trois dos, avec sa croix, poignard lumineux, sentiers raides, falaises de roc mauve. Mont Royal qui, chaque printemps, fait couler sur elle ses grandes eaux de neiges fondantes.

Outremont ne dort plus que d’un oeil, grosse de ses projets, de son allant, de son entrain, de ses chagrins aussi, de ces déceptions malvenues. Outremont vit, Outremont s’allonge, le jeune maire Jérôme Unterberg veille tard parfois. Outremont s’agrandit, s’améliore, mue, surveillez bien ses ouvertures.

D’abord voici l’automne, le sang et l’or dans nos érables. La blonde madame Martineau, à son salon, lit et fait lire de la poésie, sourit d’aise, tant d’oreilles attentives pour la belle musique des mots. Dehors, quatre petits scouts se dépêchent, réunion au sommet pour les gamins naturalistes enjoués. Les horticulteurs rempotent tout, leurs arbrisseaux exotiques et les fleurs séchées, les branches coupées, les racines à sauvegarder, c’est l’automne mais rien ne meurt vraiment. Des historiens nettoient le passé, creusent la grotte des mémoires ingrates, rangent les photos sépia, distribuent des grimoires outremontais, font se ranger en chapitres instructifs des faits ignorés, fouillent les papiers jaunis, scrutent les incunables, fondent, ‹en forgerons d’archives‹ la mémoire, pour ceux qui viendront, pour la suite d’Outremont. Ils dressent des colonnes scripturaires aux pionniers, dépoussièrent nos légendes, empilent les contes vrais d’un passé vivant. Ils allument des lumières bénéfiques dans la caverne des oubliés. « La mission de l’homme sur terre n’est-elle pas de se souvenir? » C’est ce qu’il disait le père Henry Miller, réfugié à Paris. Ici, des doigts paginent des bouquins mal enterrés, exhument les faits divers d’une vie de ces vaillants témoins, moins morts qu’on croyait.

Saison des huîtres, saison des bouffes citronnées aux tables des amateurs, fruits d’une mer lointaine, regardez Outremont qui mange du homard, qui mange des coquillages ouverts aux palais réjouis. Voyez ce vin qui coule, ruelle Dollard, voyez la cohue sous l’érable rouge de plaisir, écoutez la chorale des voix unies, des sons éblouissants, l’automne vire au brunissement partout, les rues se couvrent de végétaux craquants sous nos pas. Les enfants, le long des caniveaux roulent dans des montagnes crissantes, tassées par nos râteaux. L’orgue de Saint-Germain fait sa belle gueuse fidèle dans ses tuyaux, l’avenue McDougall écoute. Dans la nef de Saint-Viateur, Hélène Panneton fait se dresser de joie, attentivement, les tympans séduits.

4-Calfeutrer son âme


Partout dans Outremont, l’automne joue ses grands airs de deuil, ces airs de défunt coquin qui va bientôt s’en aller, tombés dans nos parterres, mille et mille pourpoints rouges et jaunes, pour mieux nous prévenir de l’approche des neiges. Novembre, l’Halloween sort ses sorcières de dix ans, ses paniers ouverts, ses enfants déguisés. Le Parc Soleil se retire, tremble sous les vents graves de cette dure saison dure, capable encore de tendresse quand les couleurs luisent à travers les squelettes pendus aux fenêtres. Les ramures dénudées plient sous trop de pluies, la froidure s’annonce pour des mois. La piscine au parc Kennedy est une grande cuvette vide, au fond, des cris d’enfants se recroquevillent, vont se taire vraiment pour longtemps. Le promeneur d’un parc outremontais voit la noirceur trop vite descendue, il s’installe sur un banc pour pas longtemps, remonte son collet, a mis ses gants, voit les râteaux partout, les sacs orangés bien bourrés. Il doit calfeutrer son âme à spleen baudelairien. C’est l’automne encore un peu.

Qui récite Verlaine dans cette allée de frimas? Le grésil mis en mots? Une dame, cheveux d’argent balance sa petite-fille aux cheveux d’or qui guette l’oiseau fuyant, voyageur vers le sud. Le ciel se charge d’immenses nuages roses et bleus, retient l’oiseau migrateur encore un peu. On voit des canards parfois à Outremont. Ils fuient. C’est lui, l’automne, qui dit partout: Cachez-vous, rentrez, allumez la cheminée. Reste un peu de soleil, certains midis, la lumière grave d’octobre illumine nos rues lessivées d’averses fréquentes. L’Outremont de novembre aime jouer à « Cache, cache, la ber-bergère ». Rions-en.

En face du curling, Dufresne, Vennat, Felteau, de vieux journalistes, se déplient les doigts, gymnastique des phalanges usées aux cent claviers du temps, ils se sauvent, s’échappent de leurs millions de mots, se souviennent des rotatives d’antan, allument maintenant des ordinateurs d’aujourd’hui, pour les mêmes vieux mots. Nihil nove sub sole! Bien vif encore, regardez qui se promène, mains au dos, Guy Mauffette, avenue Bernard. Retiré volontaire de ses prodigieux microphones surréalistes, il renifle l’avenir en funambule toujours jongleur, l’acrobate des soirs penchés ». Que sont devenus ses auditeurs passionnés? Le vent automnal de la vie les a ôtés? Il ventait si fort devant leurs portes de papier. Mauffette tire sur son capuchon de vareuse, tire sur sa plume, sur sa tête blanchie dans les travaux de poésie populaire. Mais les éternels combattants de l’espoir ne désespèrent jamais.

C’est la bonne saison pour s’empiffrer, se faire des muscles, se rajeunir les sangs. Deux gastronomes, foulards blancs, au regard d’ambre, raffolent des épiceries fines d’Outremont, elles vont offrir la dent et le palais, le nez et les lèvres aux raffinements des cuisiniers malins, inventeurs de ragoûts sophistiqués! De fricassées d’élite! Dans les cuisines de nos restaurants, les odeurs excitent les promeneurs pas trop pressés. Il fait noir si tôt désormais. Aller s’asseoir aux banquettes des raffinés, goûter les recettes complexes des organisateurs de miracles culinaires, c’est Outremont cela, encore Outremont.

Le commettant pressé presse son cellulaire contre son coeur et, avenue Bernard, prend le temps de croquer le smoked meat parfait de chez Lesters et puis s’en ira vagabonder sur Internet pour surprendre le nouveau client aux filets du monde ouvert, s’informer sur le nouveau bagage de stocks répandus à travers les Amériques ou ailleurs dans l’univers des affaires matérielles. Outremont communique avec la planète entière, partout file sa verve, ses jus de cervelles prospectives.

Avenue Laurier, sous l’imposante girouette de fer, un jeune cadre ambitieux et brillant dévore des cuisses de poulet à la Rôtisserie Laurier. Il sait qu’il doit ensuite traverser la rue, juste en face, aller fureter dans les excitants étalages de rouge et de blanc, pour une bouteille de Bordeaux, commandée ce matin par la compagne qui se fait embellir et rajeunir, à l’étage, chez la magicienne Lise Watier. Il ira ici, et là aussi, et ailleurs par dessus le marché. Accablante liste des courses. Il croise celui-ci, coloré bonhomme venu de l’Inde multicolore, il croise l’Arménien fou de beaux livres reliés d’attentifs soins, il croise celui-là venu d’une Lituanie ressuscitée, assis au Mikado avec l’artisan venu du Pakistan fragile. Et rencontrera le tanneur, échappé de la Palestine-en-chamailles qui se calment. Le professionnel pressé circule à Outremont dans la multitude des nations.

Voyez ce long, filiforme exilé d’Haïti, ou du Chili, ou de la Bolivie, il écrit son roman, Outremont est son nouveau creuset de vie. Le four des idéologies flambe, il y a des phrases de paix qui rôdent partout par ici, cherchant à rallier celui qui revient du pèlerinage à la Mecque et celui qui revient du vieux mur des lamentations à Jérusalem où « on ira l’an prochain. » « Celui qui croit en Dieu et celui qui n’y croit pas« , selon Louis Aragon, s’installent côte à côte dans l’Outremont nouveau.

Notre village d’arbres anciens conseille aux tirailleurs d’aller marcher tranquillement dans l’extraordinaire Cimetière du mont Royal, au sud où l’on y voit la fin de toutes les batailles, de tous les combats, la chute irrémédiable des vies chamailleuses. La paix fait signe dans les couleurs de nos arbres centenaires. Outremont t’offre tout, les cris dans La Moulerie ou les murmures de Chez Lévêque, où que tu voudras aller, les pleurs sur des tombes gravées sont séchés et il n’y a qu’une vie à vivre, la vie en douceur, ici, à Outremont.

Samedi, jour de sabbat pour ces marcheurs pressés, congé de tout, halte bienfaisante, la synagogue n’est jamais trop loin pour le pieux Croyant, pause chantée au terminus religieux. Regardez-les se dépêcher, étoles de lin brodées battant aux jambes, couverts des chapeaux noirs de l’éternel Israël, ils vont réciter de vieilles incantations venues des profondeurs des âges de l’homme. À leurs côtés, des bambins frisés rient d’un ballon rouge qui roule tout seul sous le vent, avenue Saint-Viateur. La vie à Outremont, c’est aussi de simples ballons ronds dans les bras de ceux qui grandissent, qui poussent, qui attendent tout de l’avenir, qui verront, eux, encore dix, vingt, cinquante beaux automnes fauves car, comme la mer, l’automne toujours recommencé va… et revient.

Avenue Laurier, des hommes endeuillés ouvrent leurs mains gantées, sortent des salons chez Dallaire le cercueil d’un ami, d’un frère. Les larmes coulent, une épouse sanglote, une mère soupire, yeux rougis, coeurs tressautants, tant de douleur, ce matin, dans l’avenue Laurier, angle Querbes. Tombe creusée, précipice muet dans la boue étalée du trou creusé. Dernière promenade de l’ancien vivant. Accueillez la peine affichée. Un prie-Dieu tapissé de velours attend les derniers recueillements, la peine du père parti, du frère cancéreux, de la soeur condamnée. De vieux enfants, cheveux blancs, orphelins à jamais, demandent le repos éternel pour cet Outremontais disparu à jamais de nos rues. L’église Saint-Viateur, allure de cathédrale, garde grandes ouvertes ses portes de chêne. Centaines qui entrent les yeux mouillés, le dos courbé. « Il est parti si vite », oui, parti sans prévenir! À Outremont comme ailleurs, la faucheuse fait son labeur obligé, fait mal. La mort donne ses coups de sabre aveugles. Mais, dehors, la vie résiste, continue. Loin du catafalque, voyez ces enfants jouant au soccer entre deux vieux arbres ratatinés dans un parterre qui gèle peu à peu. La vie se démène.

5-Le terrible et beau spectacle de la mise à mort de la nature

Et demain, adieu le noir, c’est le tour du blanc. À la même église, elle va se marier, papa est fier et maman rit. Il va prendre épouse, son père est content et inquiet, c’est fatal, sa mère est énervée, donne des conseils. À ne pas suivre, bien entendu. L’église Saint-Viateur s’est endimanchée, fait sa belle, fait sa fraîche. L’automne, parfois, offre des mariages tardifs aux couples empressés de vivre l’hiver dans la chaleur de quatre bras tendus d’amour.

À La bibliothèque Robert-Bourassa, toute neuve, les vitres brillent de lumières, nos créateurs de formes et couleurs y ont des cimaises. Aujourd’hui, un peintre jeune offre ses plus inspirés barbouillages, le vin d’honneur est versé, des vernis sont séchés, les tableaux luisent des trouvailles de ce graphiste inspiré. La vie d’Outremont c’est aussi tant de talents à l’imaginaire sillonné de formes inédites, de couleurs inventées pour faire voir la vie actuelle en réductions de lumières pigmentées.

Outremont lave ses rues, les feuilles sont ramassées, ses arbres célèbres grelottent et font le dos rond. Ramures empêchées qui s’inclinent. Tous attendent guettent le gel, les neiges et la glace. Gros bras de rude écorce dans novembre la funèbre, gros bras inertes, durcis, vides d’oiseaux pour de longs mois. Une dévouée guide explique l’architecture des bâtiments ancestraux, elle raconte les débuts de la ville, explique le déroulement du grand film des commencements. Ses ouailles ouvrent grandes leurs oreilles curieuses. Elle est l’archiviste ambulante qui lève un index vers ce château de pierre, cette forteresse pour rire, ces corniches sculptées, ces acrotères cocasses. La guide se réchauffe les doigts, y souffle son haleine et puis le groupe va rentrer à La spaghettata de monsieur Saine pour se réchauffer les muscles transis, voici des pennine très épicés, réchaud nécessaire quand novembre insiste, quand s’accomplit le terrible et beau spectacle de la mise à mort de la nature.

Un agent de sécurité veille sur La Caisse populaire Desjardins, avenue Bernard, et donne un reste de son gâteau à ce chien qui se lamente au bout de sa laisse de cuir rouge. L’arrosoir passe une dernière fois. Le gros balai mécanique joue le nettoyeur attardé, tourne sur Fairmount, nous cache le petit vieillard qui a enseigné longtemps, Boudou, au collège Stanislas, celui qui aimait les jeunes comme on aime la vie. L’esprit vivant du retraité arpente d’un pas encore allègre les allées du parc Outremont. Il voit du frimas sur l’étang tari, la statue du chérubin couverte de grésil précoce, les bancs déserts, les allées enfumées de brume. Il se récite un poème de jeunesse, qu’il n’a jamais oublié, ode à la femme aimée, perdue pour toujours. Le soleil est si mince maintenant, il meurt si tôt, le fantôme instituteur va se réfugier au bistrot le plus proche et commandera un thé bouillant. Bouillant! Les vitres des maisons des riverains de ce parc désert se noircissent comme ardoises. C’est l’automne encore un peu. Vents mauvais! Des avertissements lugubres s’entendent: « Couvrez-vous! Couvrez-vous mieux! » Le grand méchant loup-des-grippes rôde, il est partout, dans les sous-sols enténébrés jusqu’aux greniers des cottages néogrec, néoromain, néo-tout ce que vous voudrez.

Outremont fait voir cent et cent styles divers. Ici le simple duplex et ses briques sévères, le pavillon tout fier, la villa somptueuse, et le modeste triplex classique aux longs couloirs feutrés pour des nouveaux venus se partageant, condos à la mode, les places libres. Trop rares dans cette petite ville aux milliers de visages attirants.

6-La saison vêtue d’hermine

L’hiver dans Outremont, subitement! Décembre bat sa marche. Mettez vos capuchons dans nos mille outremonts, ‹pas une rue semblable à l’autre quand on s’y attarde‹ voici la saison vêtue d’hermine, sortez vos mitaines femmes modernes, trop coquettes, ou trop fiers gaillards, vieillards trop enhardis d’avoir vu tant neiger, tant de fois. Enroulez-vous, foulards multicolores, aux cous des poupons. Traîneaux, luges, soucoupes de plastique ou d’aluminium, sur l’escarpement du parc Beaubien. Glissades de rires et de cris sauvages, voici l’hiver qui se couche sur toi belle mondaine, Outremont. Le camion de mazout de monsieur Élie roule dans la ruelle derrière le dépanneur d’un Boni-Soir achalandé, avenue Bernard. Matin glacial, pressée, la ministre Louise Beaudoin, le nez rouge, se procure deux croissants et un café brûlant, caucus urgent tantôt. L’on s’accapare journaux du matin, revues, cigarettes. Un roman harlequiné ? Filez dans le temps glaciaire, frôlez l’arctique québécois, filez ô navires immobiles de béton, Clos Saint-Bernard et compagnie. En face, vieux pâtés durables d’édifices aux briques multicolores. Trempons-nous, Outremontais vaillants, dans la gadoue de nos rues salées, sablées.

Voici ton nouvel hiver, Outremont, ma grande épivardée, ma folle blanchie et tombez cristaux joyeux, nous serons à Noël bientôt et des lumignons scintillent déjà, avenue Bernard, avenue Laurier, dans nos arbres alignés, joyeux polichinelles décorés. Qui a peur de ce méchant grand loup blanc? Personne par ici. Décembre fait son faraud dans l’avenue De l’Épée, il sabre dans les parterres à grand coup de giboulées. Fesse, fesse fort, hiver sans coeur! Outremont en a vu d’autres. Tu courbes le dos bonhomme Beauchemin et tu traverses Bernard en trombe, tu vas à la Librairie Outremont, pour un livre vanté, et puis tu iras vers l’inépuisable librairie Hermès, pour cet essai pamphlétaire, du Larose pointu. Tu y déniches de la biographie du docteur Ferron, tout juste sortie des presses de Lanctôt éditeur dans une cave de l’avenue Ducharme, angle Rockland. Lanctôt qui achète, bien sûr, son bon café chez Gérard Van Houtte de l’avenue Laurier.

Vive l’inépuisable corne d’abondance des nouveautés au palmarès ou hors les palmarès. Vous, Lucien Bouchard, je vous ai vu, un samedi midi, au bout de la rue De l’Épée, avec un album de bandes dessinées. Pour vos enfants? Pour distraire vos compagnons de route politique? Petite récréation? Demain matin, lundi, partout, dans cent et cent classes d’Outremont, nos instituteurs s’installent, neige pas neige, aux pupitres des tribunes de toutes nos écoles outremontaises. Silence! Ils font un signe et c’est commencé: Ouvrez votre livre, s’il vous plaît, chapitre « biologie » page cinquante, et écoutez moi bien…


La colline s’arrondit d’ouate immaculée au sud de Saint-Germain, une école prestigieuse pour la musique de tous les âges s’y blottit. Le musicien Claude Champagne repose au cimetière, son esprit veille sur les apprentis-musiciens. Vallerand y gît lui-même, repos éternel du critique estimé. L’âme de Vincent d’Indy, l’inspirateur, l’initiateur, survole l’édifice, son nom se lit sur une plaque bronzée.

Aujourd’hui, la musique d’un firmament chargé d’un grège tapioca, d’un opalin blanc-manger, se déverse en averses généreuses. Musique feutrée de mille millions d’étoiles blanches jetées par des anges cachés. Voyez l’aile des futurs pédagogues de l’Université de Montréal. Voyez l’immense abri, l’imposant repaire de nos futurs maîtres et maîtresses d’école. Par les fenêtres au pied du mont Royal, ils regardent tomber la beauté cristallisée, la saison des blancs manteaux.

L’hiver grogne dans nos avenues blanchies. On s’en fiche bien à Outremont, les cheminées fument partout, c’est la résistance quotidienne pour des mois et des mois. Il y a de jolis coussins dans les dos des liseurs. Des paillettes brillent aux cils des grands enfants qui coursent dans l’immense cour de l’École secondaire Paul Gérin-Lajoie. Ailleurs, avec de petites pelles rouges dans le parc Kennedy, un labyrinthe se dresse, blanc et mou, et froid. L’hiver garantit le plaisir des bambins, assure les ennuis coutumiers et prévus aux travailleurs qui sortent d’Outremont. Rien à faire, est-ce pour cette raison que s’installent désormais un peu partout tant de ces travailleurs autonomes, tant de bureaux modestes et efficaces pour tant de petites et moyennes entreprises? Oui, ne plus devoir sortir du village, l’hiver!

Décembre étale le ravage des froidures, araignées de givre, fenêtres d’acide, vitrines embuées, gerçures graphiques qui s’étoilent, dessins craquelants sur les carreaux vibrants: c’est la beauté sous zéro d’un Outremont qui se claquemure pour partir en rêve. Outremont, les pieds sur la bavette des poêles, glisse maintenant dans des carrioles de carton peint. Tout le monde se fait décorateur, voici venir le temps des Fêtes de fin d’année. Notre député Laporte tient dans ses doigts frigorifiés du buis pour sa belle couronne de cèdre.

Le soleil fait son timide, se cache bien tôt derrière les blocs du gros Sanctuaire de l’ouest, le peureux. C’est la noirceur en fin d’après-midi! Elle recouvre trop vite notre village! Tant pis, la relève, cent et cent halos bleus, jaunes, roses, illuminent nos trottoirs, réverbères qui guident les passants courbés sous le vent du nord. Ces marcheurs pliés baissent le nez devant le prestigieux Royal York avenue Bernard. L’acteur Gabriel Gascon en sort et file au travers du mini-square, foulard sur le nez. Le comédien Guy Nadon hausse le collet de sa « bougrine », admire les jolies bagues de chez Agatha, avenue Laurier et puis court répéter un sombre drame. L’autre, Dédé-le-poète, souffle dans ses mains, pauvre cycliste déséquilibré, messager surchargé, sa besace bourrée de rouleaux précieux. « L’hiver joue très dur, cette année », dit le facteur, chargé comme jamais, Noël s’approchant.

Tempête encore! Trop de glace noire, tamponnez-vous les urgentistes énervés, la police s’aveugle dans le blizzard, des badauds ricanent, un loustic se scandalise. Il y a des accrochages au village aussi, soufflez, respirez par le nez, les excités du profit rapide, admirez l’exemplaire septuagénaire qui marche petit-pas-tapon, guilleret, le nez en l’air, les mains ouvertes sur les glaçures fondantes tombées du ciel d’Outremont.

Ainsi va la vie au moment où des petits Jésus, de bois, de plâtre, de cire, se font installer aux crèches empaillées de nos églises. Chantez plus fort dans la nef des souvenirs enracinés: Ça bergers modernes, assemblons-nous! Les anges dans nos outremonts! Le voici l’agneau si doux! Chantez! Hosanna! Halleluia! C’est Noël demain matin. Ce minuit attendu ouvre chaudement les bras dans les demeures cossues du haut de la Côte Sainte-Catherine comme dans les chaumières plus modestes au sud de Bernard, de Lajoie. « Il est né le divin enfant », il est né l’Outremont d’aujourd’hui, village au beau milieu, en plein milieu, de la métropole québécoise, entre le Saint-Laurent et la rivière Des Prairies. Il y a longtemps que je t’aime jamais je ne t’oublierai, mon joli village central d’où je peux rayonner aux quatre coins de Montréal, aller voir du théâtre en dix minutes, aller aux marchés, Bonsecours, ou Atwater, en quinze minutes, aller revoir ma vieille Plaza Saint-Hubert, en huit minutes, ou ma chère tante Gertrude, à Verdun, en quatorze minutes!

Il s’est installé pour l’éternité l’Outremont de nos assistés sociaux, de nos vieux retraités fragiles, de nos jeunes précaires contractuels, de nos malchanceux, comme l’Outremont de nos Crésus si chanceux à la bourse des calculs intelligents. De la modeste avenue Ducharme à la chic Côte Sainte-Catherine, pour tous, c’est le temps des Fêtes de fin d’année. Comme partout, des tas de jolis sapins coupés sont à vendre aux coins des rues au profit essentiel de La maison des jeunes. Les vitrines du somptueux marché Les 5 Saisons débordent en vivres raffinés et luxueux et ses bouchers savants s’évertuent à contenter nos « becs fins ».

Les enfants deviennent nerveux. Le calendrier va perdre son dernier jupon de papier. Angle Laurier et Durocher, maman est à Anjou-Québec pour un morceau de prix. Dehors, fiston se secoue le pommier frigorifié. Ce gamin aux pommettes cramoisies veut la luge promise pour son parc Joyce. Il aura droit à une bonne taloche quand sa mère l’apercevra frappant une voiturette, vide de son poupon, avec une branche d’arbre.

Des haut-parleurs fixés aux lampadaires, délicatement, ‹on a des manières au village‹ filtrent des gosiers invisibles qui entonnent: « L’hymne des cieux, glo, oo, oo, glo, oo, oo, ria! » C’est gai! Un père Noël trop maigre s’approche du frétilleur à la branche et il en reçoit une affreuse grimace! Dehors, notre député Cauchon, ministre sans avoir été évêque devant Jeanne d’Arc, ‹il le jure‹ reluque les tentations de La boutique du Pâtissier, avenue Laurier. Yum! Yum! La comédienne Sophie Clément sort avec des petits gâteaux, gâteries affriolantes!

L’hiver, pour encore pas mal de temps. Ma ville ce n’est pas une ville, c’est un vaste jeu de blocs, silencieux maintenant, aux discrètes et chaudes alvéoles, aux fenêtres garnies de tentures pudiques. Enfermement partout quand nous voyons le mercure glisser loin sous le zéro! C’est l’hiver pour cinq mois, et moins de monde dans nos rues, fin-janvier.

Outremont, petite patrie bien-aimée, portique du « paradis terrestre » à Montréal, vestibule de l’Éden, grande halle des projets utopiques. Outremont, refuge d’énergumènes qui « refont le monde » entre deux cafés, au Second Cup ou au Café Souvenir. Te voilà métamorphosée en une fourmilière d’invisibles spectres! L’hiver, on ne « va » pas au bistrot, non, on « court » vers le bistrot, on ne « musarde » plus aux montres des boutiques, non, on se « dépêche » de se procurer l’article désiré.

L’hiver, nos intellectuels cassés, nos professeurs surdoués, nos étudiants bourrés de belles utopies, tout ce petit monde aux neurones surchauffés, hiberne. Outremont, parasol pour idées mûrissantes, parachute aux réflexions les plus saugrenues, parapluie des grands projets et des belles intentions, patiente, s’exacerbe. Synapses endolories qui réfléchissent. Nos patenteux de divers ordres piaffent.

Camarades des efforts quotidiens, nous voici réunis et séparés à la fois, menaces et horions, polémiques et querelles, les quolibets fusent au restaurant français du Paris Beurre, avenue Van Horne. Outremont, lieu de discussions sans fin sur l’avenir: mondialisation, capitalisme sauvage, confiance, désespoir, conservateurs, réformistes, réactionnaires, révolutionnaires, de belles chicanes. De grosses chamailles. Querelles stimulantes. Richard Martineau s’emballe, déballe des arguments. Outremont prend sa grosse tête, les idées virevoltent. À la carte de ces « grandes gueules », au menu de ces amateurs de distinguo, c’est Outremont-sur-intelligence. Remplie de têtes heureuses, pleine de coeurs de candeur. Outremont côté songé, côté pointu. Vive la pensée vive et sus aux défaitistes!

Entendez-vous notre tambourinage des cerveaux en ébullition? Outremont s’exténue pour une idée originale. L’esprit libre fracasse des engagements compromettants. Un frère de perdu? Oui, il est froissé par une opinion. Il ne joue pas le jeu? Une soeur retrouvée? Oui, on a fait un compromis. Approchez de cette sainte table des apôtres de la discussion, ne craignez rien, surtout ne vous gênez pas, amateurs de brassages-de-cages! Approchez, tendez l’oreille: vous êtes à Outremont-la-sismique !

Cadeaux sous le sapin! Embrassades dans les couloirs des condos, modestes ou luxueux, mains serrées, caresses d’abandon, âmes réunies, haines estompées, Noël passe. Le Jour de l’an, lui aussi. Plaies pansées et bonnes résolutions. L’hiver peut bien s’installer plus épais que jamais. L’hiver se sent comme chez lui, les coeurs ne bronchent pas, les coeurs s’ouvrent, les mains se tendent: « Bonne année! » Bonne année aux « confortables » qui partent au soleil vanté par les « voyagistes » de nos deux agences. Bonne année à ceux qui reviennent de l’ombre, des contrées insécurisantes d’un Moyen-Orient secoué, d’une Afrique-sur-détresses, de l’Inde-sur-misères, des petites Amériques-du-sud fragilisées. Bonne année à ceux qui partent aux Antilles, dans la mer Caraïbe. Bonne année à toi, Outremont!

Outremont en janvier, lumière aveuglante des midis. Sur un perron, rue Lajoie, un poète désargenté compte sa monnaie, son voisin, le proprio, compte ses morts, il en est tout ridé, voûté. L’un débute sa vie, les yeux grands ouverts, les poches vides. L’autre, les poches pleines, lui fait des saluts calculés. Le maigre et le gros, antipodes tolérés. Le long et gris Pierre-Marc Johnson quitte Le conquérant de Tzéchouan, resto chinois de l’avenue Bernard, il rit aux éclats du clown qui pirouette avant d’aller porter ses ballons et ses voeux à la centenaire du Manoir Outremont, là-bas, au-dessus des tracks.

Derrière une grande baie, Solange, l’artiste, brosse un exotique paysage de fleurs inconnues. À la cuisine, sa bonne mère fait cuire l’agneau, réchauffe la cafetière. Outremont vit dans l’ouate qui s’accumule, amplifie ses congères, grossit ses forteresses d’enfants dans les cours. La machine à aspirer la neige ouvre la gueule sur les bordées blanches, elle avale des bouts d’hiver, un après l’autre, goulûment. Un garçonnet, Pierrot, rit et trépigne, la pelle en l’air, son grand-père accourt pour protéger ce petit bonhomme de l’avaleuse-souffleuse. Protéger aussi l’existence des Importants? Avenue Van Horne, sort d’un Pharmaprix , le chef du pays québécois. Démocratie malade? Deux taupins pas tatoués, en costumes sévères, s’enfournent aussitôt dans une limousine. Monsieur le Premier ministre n’arrivera pas en retard à sa réunion essentielle.

Notre jeune maire Unterberg se penche sur un dossier dans cette belle vieille « maison blanche » de la mairie, Côte-Sainte-Catherine, en-bas! On se remue, on calcule les coûts des travaux publics. Et on rêve aussi. On fait de la boucane, des projets mais le budget doit balancer! Gare aux devis folichons! Nos conseillers et nos fonctionnaires compilent des paperasses pour bien illustrer les règles à suivre. On parle de droits et aussi de devoirs dont on ne parle jamais assez. À côté, dans une antique jolie salle, ex-chapelle?, des citoyens discutent, protestent à l’occasion, pour démontrer la démocratie des commettants lucides. Dehors, deux ministres, illustres, se croisent, avenue Bernard, en même temps que deux comédiens, illustres, alors quatre acteurs se serrent la pince. Passe aussi un poète ruiné sur un vélo ruiné, il regarde le quatuor des célèbres qui fuit rapidement dans son petit rétroviseur rouillé. C’est Outremont, ça aussi! Le grand Gilles Pelletier sort de chez Caméléon, toilette obligée de son beau gros bouffon de chien noir!

7-Le théâtre est dans nos rues


Le théâtre est une incessante patrouille dans nos rues. Avenue Bloomfield, Nathalie Gascon, riante, retient Michel Côté qui veut aller serrer Marc Messier dans ses bras de camaraderie. Avenue Bernard, Meunier, p’tite vie!, cache sa barbe dans un panier public. À sac vert! La drôle LeFlaguais vise un costume à carreaux d’une jolie boutique, avenue Laurier. Avenue Durocher, le Gilbert Sicotte-à-Bouscotte, roule en décapotable refermée, les yeux mi-clos. Deux humoristes se croisent. Un connu et un méconnu. Daniel Lemire, avenue Fairmount, fait le prince qu’il est, conseille l’autre en train de se forger une réputation. Marc Laurendeau avec sa Anne-Marie Dussault, les bras lourds d’emplettes, argumente avec le Président de la SSJB, Guy Bouthillier, à propos de la fin de l’histoire ! Une demoiselle en blouson fuchsia, cheveux bleus, voltige entre les congères, sur sa planchette vert lime! Cet arc-en-ciel insolite en plein hiver ne fait ni télé, ni théâtre, ni cinéma, elle est la brillante inconnue du secteur mais on ne regarde qu’elle, papillon aveuglant, elle devient le point de mire mirobolant des célébrités médusées. L’anonymat flamboyant, ça aussi, c’est Outremont! La comédie s’installe partout par ici, on joue des rôles improvisés dans les rues du village.

Du haut des balcons bétonnés des tours à condos, avenue Laurier, des rentiers veillent « l’en-bas » où fourmillent des loustics affamés, cherchant la meilleure table. L’un ira engloutir des « sushis », l’autre le nouveau streak-frites, du voisin de la SAQ. Le gras et bien coté infographiste dévore, nappe au cou, de l’agneau bien rose. Le modeste sonorisateur ‹on tourne des films si souvent à Outremont‹ se débat avec le pot de moutarde pour son smoked-meat« , puis croque de gros cornichons marinés. Avenue Bernard, génie toujours alerte, François Barbeau esquisse sur la nappe de table, deux costumes inédits. Avenue Hutchison, à la Pizzaiolle au four géant, la bouillante Denise Bombardier lit Le monde diplomatique.

Entendez-vous tous ces midis aux voix discordantes? Les mots s’emmêlent à Outremont, ça parle cotes de bourse, ça parle du dernier livre de Vadeboncoeur qui boit un allongé-déca le dos tourné à Jacques Godbout! Ça parle inflation. Ça parle d’un théâtre sauce-Antonine Maillet venue de la rue du même nom! Ça parle de Nasdaq. Ça parle d’un récent roman de Turgeon bien recensé par Gilles Marcotte qui écoute son cher Bach sur son baladeur. Ça parle aussi de ce polémiste à la barbe blanche dont le nom m’échappe!

La journaliste Anne Richer goûte une tisane de jasmin chez Taô, avenue Bernard. Un jeune reporter, sur un banc du parc F.-X. Garneau, admire les dessins du savant Dansererau, notre émérite naturaliste. Un autobus s’arrête, avenue Rockland et avale Gérard Paradis, Hughette Proulx. Une vieille dame très digne a mis son plus beau collier, sort du Manoir Outremont, rate le bus. Elle veut aller croquer à la Piazetta, avenue Bernard, sa pizze favorite, coiffée de très appétissants saucissons finement saucissonnés.

Ainsi vont les midis dans Outremont la bourdonnante. Marchez, marchez lentement dans l’avenue Bernard, tout autour, vous verrez bien cent et cent visages, ronds et carrés, visages de paix sereins, visages de chagrins infinis. Outremont contient tout, les parvenus au coeur éteint, les arrivistes au foie malmené, aussi, l’adolescent studieux aux propos déjà bien articulés, le voyou de bonne famille avec sa bouille de malfrat précoce, le joli mannequin accorte, habillée chez la chic modiste, coiffée chez Alvaro, les deux embellisseurs sous les auvents du même Clos Saint-Bernard. Elle a mis son coeur sur le comptoir du dégraisseur Daoust, voir si on peut laver sa peine d’amour! Un bel abbé défroqué, libéré, ira attendre son amoureuse de 52 ans, encore si jolie, sur une banquette du Petit Italien proche du Bilboquet où, pour pas cher, le chef fait des prouesses. Le couple ira traverser le pont des soupirs-pour-rire, parc Saint-Viateur. Ils échangeront trois serments, quatre baisers dans une allée laquée de verglas et rentreront, fusées humaines, dans cette chaumière où les coeurs battent à l’unisson, dans l’outre-coeur d’Outremont.

8-Main basse sur la vie promise

C’est la Saint-Valentin, quatorze février bien rouge, du chocolat, des fleurs surtout et Madame Lespérance, avenue Laurier, en a plein les mains, invente des bouquets naturalistes inédits. C’est la chanson « des petits coeurs, des petits coeurs », des petits coeurs enflammés! Des écolières et des écoliers font des bonshommes de neige salie. Comme il y a cent ans, mais oui, avec des carottes en guise de nez! Voyez ces jeunes effrontés, pleins de vitalité, du collège Stanislas au nord, jusqu’à l’École secondaire Outremont au sud, ils déambulent en chantant dans l’imposant boulevard Dollard. Ils marchent au milieu de la rue, font main basse sur la vie promise, les yeux bien plus grands que la panse, à Outremont, l’ »outre-soif » d’apprendre. Écoute poète Saint-Denys-Garneau, ils cherchent à ne jamais passer à côté d’une joie, même éphémère, guettent quelques moments de simple plaisir. Mais ils ont la bosse au dos, jeunes Quasimodos, ce gros sac de livres scolaires, et, ce soir, il y aura les « durs devoirs d’une réalité à étreindre », tu l’as dit le Rimbaud, et notre neuve Commission scolaire Marguerite-Bourgeois y veille sérieusement!

La vie étudiante d’ici, qui grouille un peu partout, est la vie d’une jeunesse confiante qui méprise sans vergogne, comme il le faut à cet âge, ne craignant pas le futur bousculant, bien raide. Angoisses adolescentes que l’on sait camoufler. Faire face à Outre-savoir comme ailleurs. Les profs se démènent, les enseignants se dévouent, l’un a sa tâche agrandie, l’autre se fait bardasser l’horaire, il y a cette vie toute passée à bâtir des têtes mieux faictes que jamais. Il y a de l’anxiété dans l’air d’Outremont, le dur devoir de durer, de perpétuer les acquis des connaissances.

Outremont fourmille de ces guides-de-vie, le village-aux-arbres étudie sans cesse. Culs sur chaise, les ciboulots en friche, culs sur chaise! La ville distribue le savoir, le moderne et l’autre, le classique, le traditionnel, le savoir des sages, les conventions lumineuses des penseurs d’antan, Grecs ou Romains, Français ou Allemands, les fronts se courbent, faut bien avaler la culture humaniste, toute ridée, et tenter de grandir en intelligence. Allez fureter dans Outremont, à la recherche d’un temps nullement perdu. Appuyez-vous à un arbre creusé de rides, pour penser le destin commun, l’avenir à recréer, sous des voûtes qui n’ombragent plus, griffues, hibernantes. Songez à aujourd’hui, à « qu’est-ce que je pourrais bien faire ce soir? » La vie simple aussi, ici comme ailleurs. .

Outremont soigne bien tous ses arbres poussés de patience et d’attention. Ici, un vieux pin se glace et se fend, là un chêne vénérable s’ouvre les veines, l’hiver est long partout, à Outremont comme ailleurs. Mars se fait attendre, mars-l’espérance. Mars la tiraillée, entre poudreries et temps réchauffé. Balance bien énervante. Illusions exaspérantes. Redoux et refroidissements. Jeu énervant. Janvier s’est enfui, février s’écoulera courtement. Voici le temps des carnavals pour enfants turbulents, la fête des forts de neige improvisés, les batailles de balles de neige. Aux créneaux imaginaires, l’enfance se tiraille.

La charrue passe et repasse, patiente. Ce col-bleu musclé laisse passer la vieille dame de l’avenue Bloomfield avec ses deux caniches ébouriffés, laissera passer la très jolie fille venue de Haïti, gardienne des deux héritiers gigoteurs et rétifs dans leur traîneau à deux places.

Murmures de joie dans le parking derrière Dumont le papetier, la belle Lalonde a gagné au loto du hasard. Elle court vérifier en haut lieu, les chiffres de son numéro! Elle rêve, elle va acheter le cinéma-théâtre d’Outremont, il y aura de la danse et du chant, des films classiques, du théâtre moderne. Elle est ivre de bonheur. Elle va élever un tombeau de granit rouge, un mausolée, un Taj Mahal, au bord d’un étang, devra choisir lequel: celui du parc Outremont, du parc Saint-Viateur, du vaste parc Beaubien? Ce sera son monument à tous les auteurs connus et méconnus de notre cité, il y aura donc vingt et vingt statues de bronze. On les verrait, pyramide humaine, se tenant tous par les yeux et par les oreilles. Ce serait sa belle « tour des mots ». Et puis elle songe plutôt à amener des enfants pauvres d’ici dans les jardins de Rome, et dans les jardins des châteaux de France et d’Angleterre. Elle ne sait plus. Acheter quoi, quand on a tout, que l’on est heureuse à Outremont? Elle ira se calmer en jouant longtemps à son cher curling, pas loin de la station de pompiers d’Outremont, elle ne dira rien, va remettre à demain ses songes fous. Elle doit réfléchir, pourquoi partir? Ubi bene, ibi patria , oui, où l’on est bien, là est la patrie! Oui.

Pas loin, un beau petit vieillard serein attend la mort en hiver, il a installé son lit près des fenêtres plombées aux vitraux pas cher. Il est né ici, il sait que c’est terminé son long voyage dans Outremont, il se sait prêt, il va s’en aller sans pleurer, il a eu tant de bonheur, si peu de chagrin. Il a quatre-vingt dix neuf ans, un long parcours, né avenue Wiseman, mort avenue Wiseman. Il a fait, comme l’autre rentré à Ithaque, un beau voyage! Il laisse, le coeur gros, ses enfants grandis, vieillis, ses petits-enfants et les enfants de ceux-ci, longue « trâlée » d’Outremontais qui continue à grimper dans l’arbre familial qui n’en finit plus de s’agrandir.

Il sait qu’il n’y aura pas d’autres printemps, que c’est son dernier hiver avenue Wiseman. Il voudrait croire qu’il y aura un jardin quelque part dans l’éther et qu’il y sera reçu par l’Etre suprême, qu’il ne nomme pas comme il ne sait pas nommer l’innommable, l’infini, l’inconnu. Il prie son créateur de le ramener au berceau de toute vie, au paradis céleste promis dans lequel il a cru toute son enfance. Il a mérité une récompense, il a été un dévoué serviteur public, rendant mille et mille services, des petits et des grands, des invisibles et des flamboyants. Dehors, une nouvelle neige, une de fin de mars surprenante, qui descend très doucement. L’agnostique serein lève la tête et y voit des ailes, des plumes d’anges, ça le fait sourire, lui qui ne croit plus au ciel depuis si longtemps et s’il ferme les yeux une seule autre fois, il devine qu’il ne les rouvrira plus jamais sur son avenue Wiseman. Alors, il préfère croire qu’il y croit encore, au paradis promis.

Le digne vieux monsieur, Pierre Dansereau, marche avenue Maplewood et découvre, ravi toujours, les premiers bourgeons, des rouges, des verts, des jaunes. Il y a longtemps qu’il observe la nature, il y a longtemps qu’il étudie minutieusement, méticuleusement, la nature. Il sait tout, il sait tous les noms des arbres et ceux des fleurs. Avril a ramené un nouveau soleil plus luisant, ce printemps d’Outremont fait voir ses mirifiques beautés dans tous ses parcs. Le vieil homme tire son coeur d’enfant, celui qui est nécessaire pour vieillir heureux. Rue McCulloch, il y a des tulipes qui osent se montrer la binette. L’actrice Sophie Faucher, sort de chez elle, même rue, et, avec sa petite Clémentine, elles tressent un bouquet précoce pour grand-maman Françoise. Tulipes jaunes, rouges, violettes, dans tous les parterres enfin découverts. La montagne, là-haut, fait encore descendre sur nous, cent et cent ruisselets. Voici une grosse mais légère femme, Rose-Alma, qui vient d’embaucher des étudiants pour faire reluire sa maison. Oh, le bel émaillage coquille d’oeuf partout!

Rose est contente. Son fils revient d’études pointues à Boston. Il a décidé qu’il vivra à Outremont et vient de refuser l’exil à jamais. Trop de racines l’empêchent de tout recommencer chez les amerloques, il sera d’ici comme son père mort comme son grand-père mort. Il y a sa jeune épouse, venue du Maine, et il veut des enfants. Il veut être heureux comme est heureuse cette maman, Rose, grosse de beaucoup d’amours vécues, ici. Il se nomme Paul. Il se nomme aussi le garçon-revenu-dans-ses-terres, outre le mont, ici, au sud du mont Royal.

9-Cette terre d’Outremont, toute bâtie


Cette terre d’Outremont, toute bâtie désormais, où se réinstallent parfois ces descendants de nos pionniers. Ça fait quinze ans que je déambule sur ses trottoirs, j’y resterai. Étais-je venu ici, en mai 1985, pour retrouver les pas de ma Germaine-de-mère, dans sa rue Hutchison, qui épousait à l’église Sainte-Madeleine, en 1920, mon Édouard-de-père, venu de Laval des Rapides? Étaient-ils allés rêver, fiancés, dans le parc Saint-Viateur, fleureter autour de l’étang? Comment bien savoir le sens de nos remuements, les caprices du hasard ‹qui n’existe pas, selon Mauriac, junior! Ce Paul prodigue et prodige, revenu de Boston veut que ça ne cesse jamais la petite histoire d’ici. Il sera engagé bientôt pour enseigner ce qu’il sait dans un pavillon de l’université en haut de la côte, derrière le Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, vieux couvent aux écolières en jupes écossaises. Paul aime ce village, son bien-aimé village entre la montagne et le chemin de fer du CP.

Ce soir, deux adolescents fringants, nés ici d’un père expatrié librement du Liban en feu de jadis, s’approchent en badinant des voies ferrées, rails d’acier luisantes dans la nuit. Autour, des usines sont déménagées ou aménagées en condominiums. Le triste vieux Chemin Bates mue. Nouvelles demeures chez l’ex-Kraft-le-fromage, nommé désormais le Phénix. Nos deux jeunes rôdeurs en congé vont faire du trainspotting le long de cette rue longeant ces voies ferrées, de Publicor, à l’est, jusque chez les encanteurs célèbres de monsieur Iégor de Saint-Hyppolite, à l’ouest. Les adolescents aiment regarder ces longs serpents de nuit, wagons qui grincent, s’attachent et se détachent, grondent, butinant de buton en buton! Ces longs dragons de fret passent et repassent, sombres éventails dans la nuit noire. L’usine de Sico veille dans la noirceur de ce printemps enfin décidé à rester parmi nous.

C’est le printemps, si doux, plein de lilas aux parterres des nantis. Beau temps pour perdre son temps quand, enfin, les soirées s’allongent, que les villageois musardent. Partout, avril fait voir le début d’un temps de renouveau. C’est la renaissance de la nature, les coeurs dégelés se remettent à battre. L’amour décoche ses flèches ravissantes sur tout le village. L’abrupt derrière les appartements du Phénix verdit rapidement. Demain matin, là-haut, de la cour de l’école juive, nous entendrons des cris d’ardeur juvénile, la petite musique des comptines de bonheur.

10-C’est beau le printemps dans Outremont

Des oiseaux se réinstallent dans les feuillus de nos parcs. Leurs oeufs vont se pondre dans les coudes des arbres les plus accueillants. La vie va renaître dans les boisés au pied du mont Royal. En mai, au si joli mois de mai, au parc P.-E. Trudeau, derrière l’aréna, des garçons vont crier les bons coups du base-ball, les précis coups de pied au ballon du soccer. Aux tennis du parc F.-X. Garneau, du parc Saint-Viateur, du parc Joyce, bientôt, plein de filles en jupes bien blanches vont frapper des balles bien jaunes. La vie reprend ses droits dehors. C’est beau la vie, chante, chante poète Ferrat. Chante-la ta chanson, poète populaire, Jean Lapointe!

C’est beau le printemps revenu dans Outremont. Et quand le mois de juin apparaîtra, la beauté éclatera davantage encore. Partout, bientôt, Outremont installera ses boîtes à fleurs, fringales végétales inouïes! Le magnifique tertre de l’ouest de l’avenue Bernard, va faire revoir ses plantes fournies aux coloris mirifiques. C’est beau une petite ville en couleurs! Quand juin sera là, ce sera l’apothéose des jardineries imaginatives, aux balcons et aux fenêtres des logis, bégonias, pensées, pétunias. À tous les coins de rue, bacs de mini-jardins. Dans toutes les cours du village, la botanique saisonnière grandira. Mille et mille corbeilles de géraniums vont rugir, rouge feu. La fête des yeux! Feuillus ressuscités avec vos feuilles dentées, engainantes, digitées, agitez-vous toutes sous la brise de mai! Poussez ombrelles, cônes, capitules, corymbes. Baies blanches, jaunes, rouges. Feu d’artifice dans nos bosquets!

Venez, amants de notre village au centre-ville, venez, venez admirer nos demeures cocasses avec les girouettes, avenue Davaar, les épis de bois, avenue Querbes, les lanternes chemin de la Forêt, les lucarnes avenue Hartland, le drôle d’oeil de boeuf, avenue De l’Épée, les chaperons à pentures de fer ornemental, les bandeaux tricotés, avenue Willowdale, les frontons capricieux ailleurs, les terrasses à balustrades rebondies, partout. Et les arcs, et les claveaux prétentieux. Cherchez bien, aimables visiteurs, les porches secrets, les tricots des grilles. Marchez dans nos avenues quiètes. Venez voir les caprices d’anciens bâtisseurs ambitieux. Outremont, c’est le perpétuel spectacle des afféteries architecturales désopilantes, des fioritures menuisées, des balustrades ouvrées surprenantes.

Juin venu, nous allons lécher des glaces au Bilboquet aux vingt parfums, avenue Bernard, il y aura, le soir, plein de pies bavardes aux terrasses des restaurants. Les magasins de la chic Laurier verront défiler de nouveau les curieux du tout-Montréal-magasineur.

11- Outremont radieuse

Enfin la voici l’Outremont estivale, toute épanouie! Tout a été étalé, montré, s’éclate, c’est l’été. Le soleil règne partout. Les pluies-arrosoirs viendront aussi. C’est la saison d’une Outremont radieuse. Voyez l’animatrice aux yeux si bleu, Suzanne Lévesque, observant cette troupe d’enfants gardés au parc Outremont. Les portiques métalliques s’enflent de ces lutins, joyeuses petites silhouettes gigotantes dans les anneaux, les échelles, sur les chevaux de bois en fer, dans les barres, le tunnel, les cordes à noeud, autour du pas de géant. Volent les escarpolettes, échelles et trapèzes, ils sont fous de bonheur, ils sont au petit cirque des innocents. Ici, comme dans la cour de l’école, avenue De L’Épée, les enfants se cachent et se cherchent. Cris émouvants dans l’air si tranquille d’habitude. Cavalcades de rires, l’enfance pas moins tapageuse à Outremont qu’ailleurs. Paul Piché se remémore un cantique moderne mal dissimulé entre le souvenir et l’actualité, il contourne le plan d’eau, y jetant des rimes encore inédites..

Sur un banc, au soleil, deux Vietnamiennes tricotent, deux Chinois contemplent, casquette sur le front, le bassin du parc Outremont encerclé de pierres brutes et le bambin-angelot, verdegrisé, qui recrache une eau limpide. Des oiseaux s’interrogent, hésitent, une grande fille, sépharade brunette venue du Maroc, à la robe éclatante, leur jette des morceaux de pain croûté. Salade d’amour! Les enfants de nos garderies défilent, encordés. Les uns s’en viennent, les autres s’en retournent. Le ciel est tellement bleu qu’on n’y croit pas, d’un bleu cinématographique au village-des-vieux-arbres. Pas un seul nuage en ce beau jour de fin d’été et les petites Dubois chantent en dansant: Promenons-nous dans le bois, tandis que le loup n’y est pas. Si le loup y était, il nous mangerait. Que fait le loup? Il met ses bottes! Promenons-nous dans le bois…


Dans l’étang qui tourne en rond, parc Saint-Viateur, des gamines, des gamins font voguer des vaisseaux inventés. Leurs voiliers inédits flottent d’une rive l’autre, les yeux des passants s’agrandissent. Que de voyages imaginaires par ici, regardez le plus imposant, fait de guenilles arrangées en volants, en misaine. En grand et petit perroquet, en petit et en grand foc, à la proue. En fougue, à la poupe. Galère grossière, caravelle légère, brick costaud, nefs fragiles de carton gaufré, de papier ciré, de rebuts recyclés. Flottille improvisée par des menottes dégourdies de l’École alternative nouvelle Querbes de l’avenue Bloomfield, ‹allez vite examiner sa façade aux reliefs inouïs!‹ beau spectacle d’une marine rococo sur l’étang circulaire. Embarcations bricolées par des mains d’apprentis-navigateurs dédiés aux vieux rêveurs de la mer au milieu des rues. Les parents sourient de tant de marins d’eau douce. Ce couple enlacé, qui applaudit les matelots pour rire, reviendra ici, ce soir. L’été fera voir un ciel clair. Les deux amoureux viennent jongler avec l’éternité. Elle connaît les étoiles, il l’écoute, ravi, attendri. Entre leurs baisers, c’est elle qui récite et montre le Cygne et la Véga, Betelgeuse, la Licorne, le Dauphin et Orion, les Gémeaux, Pégase et l’Hydre. Puis ils ne regardent plus la voie lactée mais les yeux de l’une et de l’autre. Ils s’embrassent quand Outremont va s’endormir, va rêver à l’été qui dure, qui dure.

Venez, venez voir la grande piscine du parc Kennedy plus au nord. Admirez les prouesses des enfants fous de joie. L’été est l’Outremont des plaisirs de nager. Beaux plongeons en ange du rouquin rieur, un blond fait la planche et crie: « Maman, maman! » Un brun, aux dents luisantes, fait de la brasse et contourne ses copains, il gueule: « Papa, papa! » La fillette bronzée, en maillot blanc, nage sur le dos, aperçoit des merles en chicane dans un vieil hêtre épanoui. Un ado bruni aux cheveux frisés course au crawl contre son ombre, sa blonde pratique, s’essoufflant, son over-arm-stroke. Jeunes peaux offertes au soleil ardent d’Outremont, ici, à sa grande oasis vénérée. Lorraine Pintal, pimpante, revient de son théâtre du Nouveau-Monde et admire ces batifoleurs en eaux claires.

Une bambine soulève une dalle et ouvre grande une bouche d’étonnement: une araignée se sauve, deux hannetons se battent, trois cloportes s’emmêlent. L’enfant éclate du rire du découvreur ébahi. Elle court chercher son grand frère pour qu’il voie le monde souterrain des découvertes rares. Heureuse, elle s’arme d’un fétu d’herbe, et taquine les « bibites ». Une a des ailes! Oh! Elle s’envole! Sa copine a la tête en l’air: petit tas battant de papillons, des jaunes et des blancs. Et puis des guêpes, un gros bourdon tout noir. Des abeilles s’abattent pour le suc des fleurs ouvertes, offertes. L’imagier imagineur, Jacques De Tonnancour, s’approche en gravures fortes d’impressions enthomologistes, il peint et photographie le monde mirifique et l’illustre de son art parfait.

Dans un recoin du parc Saint-Viateur, du sable métamorphosé: deux enfants façonnent leur château. Donjon, haute tour à créneaux, à courtines, un chemin de ronde zigzague et puis trois tourelles. Et du mâchicoulis. L’un achève le pont-levis, l’autre troue une poterne. Ils sont dans un conte de fées, chez la reine de Saba! Ils sont au Moyen-Age. Ils jouent, ne les dérangez pas, c’est très sérieux, les enfants au jeu!

Forestier, la fougueuse chanteuse de coeur, s’amuse de voir gambader tous ces poilus du parc canin, près du chemin Bates, la fille Durivage avec le fils Laniel, fait gambader son labrador, le beau Georges détache son danois et un bouledogue accourt. Le vieillard admire son griffon, la vieille dame rappelle son caniche gris. La belle Lynn rêve du terre-neuve si sage, Pauline, elle, de l’épagneul fou. Tout autour serpentent viaduc et bretelles, ce trafic intense descend, coule, vers Rockland, vers Davaar, sort par McEachran. Certains montent vers les Laurentides, les autres s’amènent de l’avenue Beaumont, vont traverser le village-des- parcs-partout.

Il fait beau et frais, les filles et les gars d’Outremont arborent de jolis chapeaux. Les temps changent, on aime les chapeaux désormais. Mode nouvelle depuis le soleil perçu comme un danger? Un képi sur cette jeune tête! Un calot , tout léger, pour l’été d’Outremont? Un béret basque pour ce vieux fonctionnaire, un panama pour ce doux retraité, désormais nostalgique voyageur! Un canotier pour l’anniversaire du vieil oncle, comme celui de sa photo de voyage de noces en bateau au Saguenay! À les voir défiler dans nos avenues, on songe aux photos jaunies dans l’album-du-temps-retrouvé. Certes il n’y a plus ni bicorne ni tricorne mais une jolie toque sur la tête de marraine et cette casquette à carreaux sur le crâne de parrain! Et ce joli bourrelet pour la mamie frileuse! Amusant défilé des couvre-chefs d’aujourd’hui, procession outremontaise comique des pare-soleils! Pélerinage habituel des prudents musardeurs!

Outremont offre de tout. 1000 feuilles , avenue Querbes, papiers rares, enveloppes et cartes de souhaits embossées, de qualité, enluminures à l’antique, à la moderne, coffre aux trésors de bibelots chez Pierre Olivier, avenue Bernard, vêtements de bon goût chez Enfants Deslongchamps, avenue Laurier. C’est Outremont la sophistiquée, de ce côté des choses. Un gamin joue de son épée de bois. Il est Zorro ou un héros de monsieur Dumas. Aramis haut comme trois pommes! Il sait tout sur épées et fleurets, ce qui se nomme le pommeau et la coquille, sur le masque et le plastron, à propos des esquives et des parades, des attaques et des coups d’arrêt. Le voilà, forban, corsaire, un pirate dans l’île si jolie du parc Saint-Viateur. Il n’est ni manchot, ni unijambiste, juste borgne-pour-rire avec son bandeau. Il défie des vaisseaux invisibles, se bat avec son ombre et parle tout seul, dans Outremont-la-pacifique. En garde! Batailles sans sang versé.

Au grand parc Beaubien, un sage blanchi dans des travaux utiles dans la communauté, mis au repos, le coeur rapiécé, raconte au petit-fils attentif la mini, très mini géographie installée selon les voeux de l’ancien propriétaire des lieux, l’ancêtre-pionnier, Beaubien. L’enfant retiendra tout, il va savoir pour toujours ce qu’est un plateau et une baie, un isthme et une rade, une péninsule et un marais. Une colline, un promontoire, un delta, un cap et un étang. Les roseaux baignent, des quenouilles se balancent au vent d’août, lentement, une rainette nage. L’enfant rit et oups! deux petites carpes ont plongé! Flousch! La belle leçon naturaliste que voilà. Le petit-fils crie maintenant pour un cornet de glace: « Comme celui de la petite fille là-bas! » Il l’aura. Un papi gâteur est incapable de dire « non », c’est connu et il fait si chaud. C’est la canicule! Outremont se blottit sous ses grands vieux arbres et une cigale, égarée en ville, stridule pas loin, on sait alors que la chaleur va durer.

La belle vieille, Madeleine, fait la guide bénévole pour des jeunes curieux, devant l’imposante église Saint-Viateur, écoutez-la énumérer et faire admirer la grande rosace, les fleurons de gâble, les croisés d’ogive, les chapiteaux. Deux dévotes entrent prier au temple de pierres polies. Un bigot, au fond de la nef, se signe deux fois et, dehors, deux Françaises du Vésinet, invitées par leur ville jumelle, Outremont, s’embrassent sur les deux joues. Quatre fois! Puis vont acheter le bon pain du Pain Doré, juste au coin de l’avenue Laurier.

Dans le vaste parterre d’un richard retraité, avenue Elmwood, deux hommes forts…de quatre ans sont invités par le rentier ‹canne à pommeau d’onyx‹ à faire voir leurs prétendus talents de catcheurs. Aussitôt, les bambins exécutent des bascules, des prises de tête, des cravates et des colliers. Leur oncle était lutteur en Hongrie avant de s’installer ici. Il a aussi enseigné à ses petits-fils adorés la lutte du Jiu-Jitsu. Les fiers garçonnets se salissent partout, ils ont des pissenlits pendus aux oreilles quand prend fin leur démonstration. Des badauds attroupés applaudissent ces Louis Cyr d’Outremont.

Il n’y a pas de jardin zoologique ici, il n’y a pas de grands musées, il n’y a pas de monuments incontournables à Outremont, il y a ses rues d’arbres et ses gens, citoyens contentés, aux mille visages ouverts. Outremont est simplement le village-de-verdure en plein coeur de Montréal, Outremont n’est rien d’autre qu’un lieu rempli de très ordinaires mais si jolies surprises.

12-Outremont sur bonheur

Il faut venir marcher avenue Laurier et voir ses offrandes dynamiques, les jours d’été, quand midi s’irise en faisceaux rayonnants. Il faut venir se promener, le soir, avenue Bernard-sur-terrasses, bondées de flâneurs. Désormais, l’artère Van Horne s’embellit rapidement, multiplie les innovations, les installations. Le jeune pompiste du Ultramar, avenue Rockland, angle Van Horne, en est éberlué quand le ciel crépusculaire ronge, une à une, ses rayures violettes et roses. L’automobiliste attend qu’on lui vérifie l’huile du moteur et découvre à son tour ce ciel chamarré. Un ciel qui empoche lentement son gigantesque ballon rouge dans les plis de ses draperies dorées. C’est la mise au lit estivale spectaculaire! Guettez, l’été, ces nuées en bannières frisottantes, clairières mouvantes au delà des voies ferrées.

À minuit, l’été, avenue Querbes, j’ai déjà vu avec mon ami et témoin, Jacques Neufeld, un raton-laveur, voyou masqué, descendu du mont Royal, ouvrant habilement mes poubelles! Il se servait, l’escarpe poilu! J’ai vu mieux, un soir de septembre, ce gras chat sauvage qui monte calmement s’installer sur la petite terrasse de ma cour, comme pour lire avec moi un numéro de L’actualité ! Monsieur Gotlieb, mon voisin, voit une mouffette sur son perron, elle le dévisage, lui fait le gros dos et puis s’en va trotter ailleurs. Ces bêtes rôdent et, au matin, il reste les détritus qu’il faut balayer! Nature sauvage descendue du mont Royal. Au matin, des enfants informés de ces rôdeurs sauvages, regrettent alors de trop dormir. Ce sera, une certaine nuit de début d’août, un raid de plusieurs racoons affamés, questionnez le père Bélanger, le lendemain, il a raconté la guérilla des petits bandits à loup noir, à sa fille, la belle chanteuse Renée Claude.

Il y a déjà eu trente mille coeurs qui battaient par ici, mais cela diminue doucement depuis des années et des années. Vous attendent, promeneurs curieux, plus de vingt mille coeurs qui battent dans les poitrines. Petit échantillon d’humanité, immense tribu aux mains tendues, gigantesque clan d’amoureux de ce drôle de village installé entre la montagne et les chemins de fer de sa frontière-nord. Village pris entre, à l’est, l’artère bigarrée, cosmopolite, bruyante de l’avenue du Parc, au nord-ouest, les appartements célèbres du Sanctuaire-des-cossus, et, au sud-ouest, la haute tour de l’université imaginée par Ernest Cormier.

Plus de sept personnes sur dix sont francophones, d’autres baragouinent du mieux qu’ils peuvent la langue de Molière. Il y a le tiers de la population qui sont des enfants, de là tant de cris frais dans l’air d’Outremont. Une personne sur deux a étudié dans une université, de là tant de discussions excitantes aux tables de nos cafés. Neuf personnes sur dix ne déménagent jamais bien loin, attachement rare pour une si petite ville. Un déménageur sur deux ne fait que changer de rue! On s’incruste dans Outremont! Six Outremontais sur dix vivent dans les maisons d’appartements, celle des années ’30 et celles d’aujourd’hui. Chapelets de jolis jeux de blocs modernes, ou bien vieillots. Les raccommodés, les reprisés, on en trouve de bellement rafistolés. En ce moment même, tout au nord, l’on aménage de toutes neuves demeures.

Que les chercheurs d’âmes soeurs se le disent, il y a plus de femmes que d’hommes dans Outremont. La population d’ici vieillit rapidement. Davantage qu’ailleurs? Bien sûr que non, mais, ici, ils vieillissent dans la joie de vivre longtemps, plus longtemps. Quinze personnes sur cent sont de religion juive, ils sont un peu éparpillées dans l’est d’Outremont. Population qui a ses particularismes culturels bien connus, qui a ce besoin de rester très unie, à l’écart, pour les raisons historiques que l’on sait. Ils souhaitent, presque tous, demeurer bien à l’abri des remous modernistes sans délaisser les progrès essentiels et nécessaires, sans abandonner pourtant la solidarité élémentaire.

Pour ceux des « P’tits bouts de choux », une de nos garderies, Outremont reste le terrain de jeux à n’en plus finir. Ils chantent gaiement, regardez-les passer, attachés à la longue corde de nylon jaune. Ils babillent, chantent, remuent sans cesse, sont si vivants. C’est notre avenir en marche qui circule partout, matin, midi et soir et quand les parents rentrent du boulot, le jeu fait place à la chaleur des grands bras bien forts. Aux Variétés Dumont, le ministre Pierre Pettygrew revient d’acheter le Globe and Mail où, ce matin, on parle de lui. En bien! Plus à l’est, Claude Ryan salue l’ex-maire Choquette, le taquine, jouant les pères-la-pudeur. Il lui signale une anatomie jolie mais court-vêtue! Où ça? Dans le mini-square, si mignon, où, chez Italissimo, l’on vous offre vingt sauces italiennes, variété pour gourmets. Le père Choquette s’esclaffe.

Août s’achève. L’été s’achève. Toujours trop vite, les écoles vont rouvrir bientôt, écoutez-les encore, ces fillettes qui dansent à la corde, avenue Querbes, chantant à tue-tête: Trois fois passera, la dernière et la dernière. Trois fois, passera… » Je rentre et Ghislain, l’aimable concierge du Phénix qui arrose ses plates-bandes, me dit: « C’est le bonheur, Outremont! Vous pensez pas? » Je dis: « Oui! Le bonheur! »

Fin

Une pensée sur “VIVRE À OUTREMONT AUJOURD’HUI (texte complet)”

  1. Ah , bien la, monsieur, vous me faites pleurer!Mon beau Outremont n’a pas beaucoup change! Me sont revenus tous mes beaux souvenirs d’enfance, de la rue Querbes ou j’ai grandit, en face du superbe petit parc St-Viateur ou notre papa nous a appris a patiner!Et ou je me rappelle d’avoir vu sur le pont la chanteuse Caro(Karo?)en 1967, qui posait gentiment pour un photographe. Et les beaux vieux erables centenaires tout rides qui sentaient si bon au printemps lorsqu’ils perdaient leurs bourgeons sucres!Et les Lilas sur le chemin vers les bons Peres de St-Viateur, je me rappelle du Pere Champagneur qui nous offrait toujours quelques bonbons, les seuls que nous avions le droit d’accepter bien sur…La petite fille juive orthodoxe d’a cote qui n’avait pas le droit de jouer avec nous parce nous etions des « Gentiles »…pauvre petite elle portait des collants chauds meme en ete… Alors que nous nous allions jouer dans les ruelles avec une vingtaine d’autres enfants, de 6 mois a 14 ans!De tout les coins du monde, deja dans les annees ’60!C’etait le bon temps quand on pouvait jouer sans trop s’en faire…J’en ai bien d’autres de ses souvenirs que je pourrais partager mais pour l’instant je reverai de gagner la loto et d’aller acheter la maison ou j’ai grandit, avec ses petites fenetres vitraillees et son beau balcon blanc!Merci Monsieur Jasmin de votre eloquent portrait de cette petite communautee dont je reve souvent…

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