MORT D’UN GÉNIE: RIOPELLE ( Texte intégral)


  • publié dans la Presse le jeudi 14 mars 2002
  • 1- Barbu mince, suractif, professeur, scénographe, critique et romancier, j’avais l’âge du Christ mourant, trente trois ans et j’étais crucifié par trop d’expositions à « couvrir » pour ma page des samedis de La Presse. Le « chef », Marcotte, m’assignait à une interview urgente. Rencontrer le déjà ultra-célèbre et très consacré peintre de Paris, Jean-Paul Riopelle, qui avait 40 ans environ, dans une neuve galerie rue Bishop. J’étais énervé. J’avais préparé des questions lourdes de sens sur son cheminement pictural et ses orientations d’avenir. Présentations et voilà cette vedette mondiale de la peinture moderne qui m’empêche de le creuser très intellectuellement, m’interrompant: « Ouen, ouen, bof !, je « peinture », comprends-tu?, je me questionne jamais. Je suis ma nature, je barbouille tant que je peux. T’es décorateur à la télé, pourrais-tu me dénicher un buste en plâtre de Louis Cyr ? J’en veux un. Celui qu’on voit chez tant de nos barbiers, je l’admire tellement notre « homme fort » du Québec. » Oh ! J’en suis un peu déstabilisé. Je tente de reprendre mon questionnement très beauxartien et lui: » ‘Coute donc, y a p’us le « Faisan Doré » de Jacques Normand rue Saint-Laurent ? Connais-tu une place du même genre en ville ? »

    C’était Riopelle. Je me suis souvenu alors de ce que j’avais entendu dire en entrant à cette fameuse École du Meuble (en 1948) dont Riopelle était un diplômé. Qu’il se méfiait des théoriciens de l’art. Qu’il n’appréciait guère les savants palabres de Borduas, lui reconnaissant seulement « l’enseignement de la liberté totale » en peinture que le « méditateur » et médiateur Borduas sut lui inculquer. Qu’il avait hésité co-signer ce manifeste « Refus global ».

    De nos jours, les faibles en sciences et maths vont vers « les sciences molles » ou les communications, en ce temps-là, 1945, ils allaient vers les écoles d’art ou de métiers. Tous les jours, le jeune Riopelle va marcher de sa rue Delorimier ( près de Rachel) vers la rue Berri, angle Dorchester (René-Lévesque). Riopelle ne deviendra ni menuisier, ni ébéniste, ni décorateur d’intérieurs, non, il va se passionner uniquement pour les cours de peinture, ceux de Borduas, ce prodigieux animateur et découvreur de talents vifs. Bientôt l’École des Beaux-arts, rue Saint-Urbain, sera jalouse de sa pépinière de « doués en peinture », et engagera, le grand rival de Borduas, Alfred Pellan, revenant, auréolé, de Paris (expo au Musée d’art moderne SVP) pour stopper l’hémorragie, tant d’aspirants filent vers cette École du Meuble.

    Riopelle s’exile. À Paris. Vache enragé à son menu quotidien d’abord. Il se démène, c’est un taureau. Un énergique. Sa vitalité est remarquée et on finit par lui offrir une expo solo. Un connaisseur-collectionneur s’y amène. Totale séduction, fatale attraction, il est envoûté par la gestuelle des spatules de Riopelle. Il achète tout ! C’est le départ d’une renommé qui fera, ici, des tas de jaloux. Le petit gars de la rue Delorimier se fait consacré comme virtuose unique du tachisme lyrique. André Breton, le « pape », lui fera des confidences, des appels mais Riopelle reste méfiant et fuit toujours les « théoriciens », les clans, les chapelles. Il s’installe un atelier véritable, s’y enferme aux grands moments d’inspiration avec une fidèle compagne de vie, venue des USA, qu’il va traiter… disons, comme Picasso a traité ses émules féminins.

    « Mon père était ingénieur, moi « , m’avait confié Riopelle, pour m’apprendre ensuite, rigolard, qu’il était ingénieur en chaufferie », un concierge. Le père Ambroise, jeune, voisin de la famille Riopelle, rue Delorimier, m’avait parlé d’un « p’tit voyou » sympathique, , mal engueulé, enfant sauvageon, hanteur de ruelles et briseur de carreaux. Devenu « voyou » parisien, Riopelle continue. Bagarre entre amis dans un café, barbouillage des murs, le patron furieux et Riopelle qui lui dit: « Taisez-vous, j’achète la place ! » Le proprio fait une grosse affaire (dix fois le prix de sa valeur) et Riopelle continue à badigeonner tous les murs du bistrot à coups de tubes crevés qu’il étale avec le couteau du boucher. « Paris-Match » racontera l’histoire car, désormais, on épie ses esclandres. Il est devenu une star, disparaissant pour pondre cinquante « verrièrres » inouïs, réappaissant pour bambocher et… beaucoup boire. Giacometti, son ami introverti (comme Beckett) en est fasciné.

    Il aura toute une écurie de bagnoles coûteuses (des italiennes, bien entendu), des chevaux de course et un magnifique voilier amarré sur la Côte d’Azur. À la bourse internationale des tableaux, le prix du « pouce carré » d’un Riopelle grimpe sans cesse. Premier Québécois qui triomphe là-bas. Krieghoff, émigré allemand installé à 19 ans à Longueuil, notre tout premier créateur « décolonisé », avait échoué à la fin du siècle précédent. Milne et Morrice, de forts talents, avait presque réussi en France. Avant eux, Marc-Aurèle Fortin, fils de médecin de Sainte-Rose, prodigieux fauviste sans le savoir échoua là-bas. De Pellan à Fernand Leduc, nul n’avait pu « le faire », Riopelle triomphait. Borduas, malade, complètement dépassé par ce Jackson Pollock (le Riopelle de New-York) partira de Provincetown, au Cap Cod, pour aller retrouver son ex-élève…En vain. Riopelle était le seul, il restera le seul. De Tokyo à Berlin, si vous questionnez un amateur d’art: »Pouvez-vous me nommer un peintre du Canada, il vous dira: Jean-Paul Riopelle. » Il ne pourra en nommer un deuxième.

    Ses anciens camarades de Montréal sortiront des placards les petits dessins-souvenirs de Jean-Paul. Ça vaut très cher désormais, une Madeleine Arbour, la chanceuse, le sait bien. On dit que les grands écrivains fuient le milieu littéraire et détestent « causer » sur la littérature, il en va de même d’un Riopelle. C’est de Maurice Richard qu’il aimera parler, il lui barbouillera une porte avec ses stencils et ses bombes de peinture une fois rapatrié à Sainte-Marguerite dans les Laurentides où il se fera construire une maison et un vaste atelier.

    Le petit voyou de la rue Delorimier est revenu changé. Ses excès en tout en ont fait un drôle de vieillard précoce. Des interviewers tentent de le confesser et il en sort chaque fois du bredouillage vaseux, des propos de méfiance, de l’ironie sagace, et, toujours, cette haine des rationalisations. Les ratiocinations (à la Guy Robert) du territoire font rire d’eux. Le sauvageon n’a pas vieilli au fond. Ses mosaïques renversantes, les plus grands collectionneurs (et musées) du monde en possèdent, sont dépassés. Sont venus, depuis 1965, les ravages apparemment iconoclastes du mouvement « pop art », la fameuse boîte de soupe Campbell, les sérigraphies des gloires de Hollywood des Andy Warhol et sa suite de la « Manufature Inc. « , puis un nouveau réalisme qui a intégré les avancées de l’art abstrait. Riopelle, intelligent, vieilli, se cherche une voie nouvelle. Fin de la spatule, de ses vues comme aériennes géologiques, cosmogoniques, de terres en fusion. Vont apparaître des canards sauvages, des bernaches et ses chères oies blanches brossés en son second atelier à Montmagny ‹où il vient de mourir‹, ses excursions de chasseur ( le fusil et l’oeil) à l’Île aux Grues, son dernier phare de gardien d’images audacieuses. Ses « fidèles » en seront déroutés. Petit purgatoire un temps.

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