VISION DE PATRICK ROY

paru le dimanche 1er juin 2003, dans La Presse

VISION DE PATRICK ROY

par Claude Jasmin

Monsieur l’éditeur,

une de vos journalistes, hier, mercredi, au téléphone :

« Pourriez-vous me parler de Patrick Roy qui se retire, monsieur l’écrivain ? » Moi : « Oh non, pas assez ferré en hockey, je n’oserais pas ». Nono va, pour une fois que l’on interroge un écrivain sur le sport. Avec mes plates excuses à cette reporter, j’y vais, je fonce.

Vrai que je regarde le hockey épisodiquement mais…il y avait, en effet, ce Patrick Roy. Je restais assis, ébahi. Fascinant à observer pour un auteur. Je voyais —dès ses débuts— une sorte de fabuleux pantin tout désarticulé. Un robot humanoïde ou un humanoïde robotisé. Médusé j’étais par cette silhouette géante qui se démenait comme diable en eau bénite dans son filet.

Ce jeune homme costumé me parut tout de suite comme une poupée mécanique —un Ken gigantesque ! Patrick Roy ne « gardait » pas que ses buts, il « gardait » toute la patinoire ! Un gardien de hockey « pas comme les autres », c’était l’évidence. Roy ne restait pas une minute ce gardien placide, veilleur fermé, à la cervelle bien allumée. Non, Roy faisait mieux : il veillait —très nerveusement— avec instinct, avec intuition; de là sa vibrante renommée, ses victoires inouïes.

Roy reniait la vielle image du « goaler » de mon enfance —moi si souvent, « goaler » sur la glace du trottoir ou de la cruelle. Il marqua la fin du gros bloc mutique penché. Il jasait, marmottait, avec les éléments et… avec ses dieux, des inconnus de la Raison. De là sa force unique.

Inoubliable joueur, ce Patrick Roy éclaté, à « aura » excentrique : centrifuge et centripète à la fois. Fallait le faire. C’était un corps dilaté à l’extrême. Haut en couleurs, chevalier casqué, bardé, bourrelé, tout le « gardait » et il « gardait » partout. Ses gants, ses jambières, son bâton, son menton, son front, ses épaule —secoués de tics— tout-Roy surveillait l’adversaire avec sa rondelle maudite. Roy, un monstre mythique aux yeux tatoués partout, un dragon redoutable, Il avait un regard panoramique, lentilles partout, iris méticuleux jusqu’au bout de ses patins. De là ses bons coups. Un gamin exultant ? Mieux un vieil enfant irradiant.

Patrick Roy, étonnante marionnette vivante, annonçait hier, mercredi, qu’il en a assez fait ? Zut ! On le regrettera. Poupée virile mécanique, il s’auto manipulait, parole d’un ancien castelier ! Les fils de son castelet de cordes —au dessus de sa physionomie électrisante— étaient tenus par un fameux maître : sa volonté de gagner. Hélas, fermons un album de plus : celui où ce gaillard impétueux revitalisait notre vieux sport national.

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