« La mission de l’homme sur terre est de se souvenir »

« La mission de l’homme sur terre est de se souvenir », répétait un loustic dans « Paris est une fête » d’Hemingway. Mais enfant ? C’était : « Qu’est-ce qu’on fait ? » La mémoire, le passé ? « Bon pour les petits vieux et petites vieilles », dit le jeune qui en reviendra un jour.

Chaque fois que notre « groupe des 7 » se réunit (bonne table chez l’un, chez l’autre), au dessert, c’est, toujours, la cavalcade des souvenirs de nos enfances. Les heureux et, hélas, les douloureux. Je sors de deux bons romans-à-souvenirs : « Dolce agonia » de Nancy Huston, « La tache » de Philipp Roth, le jeu des réminiscences de l’enfance. Manège de « vieux » ? Oh non, j’ai si souvent épié —manie d’écrivain— les conversations de nouveaux jeunes amoureux et, chaque fois j’entendais des « Moi, ma mère, c’est une femme qui… ». Ou : « B’en, moi, mon père, c’est un homme qui… ».

Oui, notre mission sur terre :se souvenir. Ce que j’ai appris d’Aile, ma fidèle compagne, me l’a rendue si précieuse. Et moi ? On le sait, j’ai beaucoup publié là-dessus, Aile doit donc partager mes souvenirs de jeunesse avec mes milliers de lecteurs. Alors, puits asséchés ? Non, il nous en arrive toujours de nouveaux, ils surgissent, soudainement : une rencontre, une idée, une conversation, une lecture, un film. Un spectacle ?

Justement, je reviens de cette —trop louangée, ô la complaisance de nos chroniqueurs, sauf Lévesque— « Trilogie du dragon » monté par « Ex-Machina ». Un show ou des trouvailles géniales ponctuent des dialogues longuets et un jeu parfois d’un amateurisme confondant. Six heures assis, avec pauses, dans un usine désaffectées de Pointe Saint-Charles. « La trilogie.. » est une mosaïque de « chinoiseries ». Départ, un champ vacant avec l’échoppe classique du buandier chinois d’antan. Ma machine-à-souvenir s’est remise en marche ce soir-là. Notre peur du Chinois —salué par George Dor : « Y a un Chinois dans ma rue… »—, ses klondikes (papillotes) qui devaient être empoisonnés, son ticket (pictogramme ?), déchiré en deux, les mystères de ce livreur pressé, longue jaquette, longue couette, bonnet noir, la poche sur le dos —« pleine d’enfants volés »! Silhouette qui effrayait les petits sauvages que nous étions.

À cette usine réhabilitée, je me faisais mon cinéma parallèle. Parti du chinatown (lequel donc ?), de Québec (1930), la troupe ira au chinatown de Toronto (1944) et puis à celui de Vancouver (1980). Un long spectacle avec, ici et là, du stimulant, du captivant grâce aux prodigieux effets scéniques de Robert Lepage. Dehors, aux entr’actes, autre spectacle fascinant : cette agonie de vieilles briques partout, ce mausolée-des-travailleurs disparus, ces voies ferrées couvertes d’herbes sauvages. Cours vidées de ses engins, en décrépitude, l’abandon. Nuit troublante dans ce désert factice où nous rôdons, amateurs de « messes-de-riches », ce qu’est devenu ce théâtre à pantomimes, initié par Paul Buissonneau, avec « La tour Eiffel qui tue ».

Je suis envahi de souvenirs : mon père (1925), rue Saint-Hubert, vendant ses « chinoiseries » importées. Ma familiarité donc, ce soir-là, avec ces accessoires : éventails, lanternes et parasols de papier vernis, dragons de soie peinte, tambours, gong et cymbales, fleurs magiques. Notre hangar (la shed) en était rempli quand mon papa —1929, « la Crise » se déclarant— ouvrit son petit caboulot en sous-sol, celui de « La petite patrie ».

Cette bimbeloterie sera mon appareillage —dans notre cour, dans la ruelle— pour mes parades folichonnes. Les Chinois de « La trilogie du dragon » me rappelaient aussi les longues lettres, les photos, les cartes postales de l’oncle Ernest, missionnaire en Chine du Nord. Ce soir-là, je me débattais sans cesse entre suivre ces intrigues —confuses parfois— et me souvenir.

Aux intermissions, nous déambulons dans ce fantomatique cimetière-à-sueurs aux génératrices-tombeaux abandonnées, aux barrières rongées de rouille. J’imaginais les « salopettards » des aubes, mal réveillés, mal rasés, la boîte-à-lunch, l’enfermement. Et, comme aux Shops-Angus dans l’est, je pré-voyais les futurs neufs condos pour enterrer à jamais … la mémoire. À quelques coins de rue de là, j’imaginais une fillette, ma Germaine de mère quittant sa rue (Ropery) pour voir le canal où glissent les cargos le long de la rue Saint-Patrick, ou courant chercher des saucisses chez son papa, boucher rue Centre.

Ah oui : « memoria miniutur nisi eam exerceas », apprenions-nous au collège. En effet, elle ne diminue pas si on l’exerce. Notre mission sur terre…

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