Jeunesses bohémiennes : toujours rêveuses ?

Un samedi matin, tu ouvres ton journal : « Mort de Gabriel Filion ». Tu te dis : « Ah, il vivait encore ? » Soudain c’est l’avalanche. Souvenirs bohémiens. 1950. J’aimais cet aîné, peinturlureur qui tenait « boutique-galerie» dans une forge abandonnée (disait-il), coin Côtes des Neiges et Chemin de la Reine-Marie. Allures de bûcheron, de brave paysan, ce Filion était un rare. Il m’avait pris deux céramique ! Temps lointain de la « petite misère », que Félix chantait, moqué par les installés : « Quelle horreur, sa voix d’habitant, à côté du beau Guétary, de Tino Rossi, des Jean Lalonde et Robert L’Herbier ».
Mort de Filion. Un vieil album en éventail, étalage d’images jaunies que j’aime. Nous voyez-vous, jeunes rêveurs de 2005, dans ce maigre Montréal mesquin ? Le poète Claude Gauvreau, pâle, à la Hutte Suisse, rue Sherbrooke, qui gueule contre Riopelle exilé, qui rage contre Pellan revenu d’exil. Ce jeune Roland Giguère qui publie une plaquette de poésie surréelle ! Le frénétique Goulet qui imprime dans un garage de la rue Marie-Anne. Pour quatre sous et une caisse de bière ! Affamé, le Guido Molinari, queue-de-pie usagée sur le dos, huit-reflets ancien sur le crâne, bouffonne à l’annuel « Salon du Printemps » pour faire rire Mousseau qui s’épuise à fabriquer des bonbons très luisants dans une sordide ruelle ! Survivre ! Le créateur énervé, Julien Hébert, s’oblige à des cours académiques au collège Grasset et le futur grand sculpteur Charles Daudelin sue aux vitrines de l’ex-hôtel Ford; le surdoué Louis Archambault expose à la modeste Centrale fondée par Paul Gouin. Au comptoir de L’Échouerie, avenue des Pins, le jeune de Repentigny-Jauran maudit le père-Borduas parti à Provincetown et fonde « Les plasticiens »; le frère Jérôme du collège Notre-Dame contrarie sa communauté enseignant, vantant, l’automatisme. Autour de ces audacieux qui végètent, nous les jeunes des-beaux-arts, à la « Petite Europe », nous jonglons, blond houblon aux doigts, désespérés, à ces déserts partout en 1950. Maudit pays !
Aujourd’hui, en 2005, combien sont-ils avec, fragile, l’espoir, lampe mal allumée. ? Les jeunes artistes cherchent-ils toujours le moindre havre, le moindre signe d’ouverture, quêtent-ils, garçons et filles désormais, un petit, un tout petit brin de notoriété ? Ils espèrent, oui ?, avec leurs premiers écrits, leurs premières images dessinées. Est-ce que nos déserts de 1950 se sont transformés en Eden paradisiaque ? Doutons-en. Vieille histoire qui se répète sans cesse ? Je veux crier, ici, en pays « d’en haut » comme en ghettos bohémiens du bas de la métropole, de Québec à Rimouski ou Chicoutimi : « Tenez-y, accrochez-vous ! Patience et bon courage » !
Nous avions vingt ans, nous cherchions des oreilles ouvertes, des regards complices, nous étions des génies empêchés. En réalité…des ventres vides, si peu de Filion-à-magasins pour nous stimuler. Nous avions très peur, donc nous insultions tout le monde, ces « culs ronds de bourgeois ». Nos pauvres parents, revenus de plus loin encore, s’attristaient de nos « folichonneries », de nos espoir démesurés. « Oubliez l’art, vous bafouez votre avenir, ingrats ! »
Litanies connues encore en 2005 ? Nous cherchions des cœurs ouverts, il y en avait peu, nous courrions à des concerts de bruitages fous, à des séances d’un érotisme bête, à des danses obsolètes. Nous ramassions le billet pas cher des « Amis de l’art » de madame Perrier et nous grimpions aux balcons à bon marché du Her’s Majesty, rue Guy, pour Jouvet ou Vilar, en visite. Aussi pour les belles fesses de Lili t-Cyr, au « Gaieté ». Un saucisson durait longtemps, une bouteille de Chianti (empaillée) était un champagne rare et, conservé, servait de bougeoir pour la fille à courtiser, celle sans rouge-à- lèvre, voyons, à jupe froufroutante, à chandail très ample, toutes des Juliette Gréco ! Toujours à court d’argent, nous marchions jusqu’à Saint-Laurent, au « National Pool Room », pour un « hot dog frites » à 5 sous ! Bohème de 1950, bohème de 2005… la même détresse ? Nous étions rares : 100 troupiers de misère, ils sont des milliers et des milliers maintenant. On peut entrevoir de ces beaux talents aux expos (qui viendront bientôt) des finissant des écoles multiples désormais. Bourgeois, mes vieux amis, ouvrez l’œil, encouragez ces jeunesses gonflée d’espoir. Faites comme celui Gabriel, l’ange rare mort le 2 mars, ce Filion qui achetait malgré ses faibles moyens, deux céramiques à un grand efflanqué de 20 ans, en pantalon de velours élimé, jeune barbu qui n’en revenait pas, moi.

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