La vie, la vie…

Les vents de l’hiver ont jeté au sol un million de branches mortes. Aile et moi, râteau à la main, au bord du lac, nous faisons des feux. À genoux dans le parterre, j’ai enfoui des tas de bulbes. La surprise que ce sera ? En jaune, rouge, magenta, blanc… ah oui, la beauté jaillira, Jacques Brel ! Un arc-en-ciel floral surgira ! Tout le long du trottoir, enterrement, ensemencement, d’une dizaine de plants. De la spirée blanche ! Attendre maintenant. Et beaucoup arroser ! La vie, la vie… et ma bénéfique drogue, la lecture ? Quand j’ai commencé un livre, moi… besoin très vif d’y retourner. Aussi, débarrassé de ma salopette, lavé, j’ai couru rouvrir « So long » de Louise Desjardins (Boréal éditeur).
À votre tour, courrez le prendre (ou faites-le acheter) à votre biblio publique. C’est encore et toujours « La vie, la vie… ». Lisez cette excellente histoire de Desjardins (la sœur du chanteur me dit-on), un récit palpitant. Une ex-maîtresse d’école —au primaire—, deux petits frères vieilis, disparus. Elle ? Mariée deux fois, divorcée, deux grandes filles dispersées, une au Mexique, l’autre au Nunavit. Ce jour même de son anniversaire, elle doit se rendre à l’aéroport. Pour ? Rencontrer un « troisième » homme,
un certain François Rajotte, « approché via Internet », qui est né aux Plaines de l’Ouest. Derniers mots du livre, l’homme du Far West en chair et en os, sortant d’une cabine de téléphone à l’aéroport, l’apercevant il dit : « It’s you ? Katie ? ». Elle ? Très inquiète, fragile, hésitante, Katie répondra : « maybe ». On lui souhaite bonne chance car il y a que l’on vient de lire 160 pages sur elle, cette bouleversante quinquagénaire. Katie McLeod nous a conté son enfance. Si triste. Sa jeunesse à tiraillements face à maman-Michaud, ex-ontarienne, piétinée, écrasée, dominée et malheureuse. Katie, la petite fille de l’Écossais-au-violon, raconte aussi son ce bizarre papa, émigré d’Aberdeen jusqu’en Abitibi, enfermé dans son magasin (de musique) dégarni et déserté, l’ivrogne joyeux, l’habitué du bar au Look-Out. Katie raconte sa petite ville… fantomatique puisque la mine d’or a fermé ! Vous verrez : on lit, on lit « So long », pris dans un beau piège efficace.
Il y a que ce « So long » fait très vrai, dénué de toutes afféteries littéraires. Desjardins vous révèlera tout, sans hâte, sans fracas, dévidera dans un rythme envoûtant, et c’est moins facile qu’on croit, avec une apparente simplicité… tas de balles de laines aux couleurs émouvantes. Louise Desjardins déroule très lentement —c’est tout son art— une tapisserie aux accablantes lueurs réalistes. Comme on est éloigné de certains (jeunes) romans aux (inévitables) récits égotistes, à fesses et jets de sperme— si cul-cul au fond ! Il jaillit de « So long » des étincelles inattendues, des énervements gênants, une vie qui va flancher, une odeur de drame retenu. Des menaces d’incendies ! Feu à sa vie traquée ? Ce Look-Out en cendres à la fin ! Pauvre vie de Katie, faisant la « deuxième mère » obligée, face à cette mère noyée de chagrins. Une enfant perdue, grimpée aux fenêtres du Look-Out où papa espionne les belles « Alys Robi » venues de la grande vile.
Il y a la vie, la vie… je lave le pédalo de ses toiles d’araignées, je sors le canot à la peinture pelée, je pose un patch au tuyau d’arrosage, j’irai nettoyer le « barbàqueue » (sic), à la radio, Léo Ferré chante : « C’est le printemps », sa si belle chanson. L’égoïne jaune à la main, je tranche les grasses branches à brûler et… Et je songe à ma Katia McLeod. Le lecteur s’attache à des personnages si humains. Je songe à cette ex-institutrice qui a fui vite son Abitibi natal… je songe à cette esseulée dans sa rue Fullum, sur le Plateau, qui, ce soir-là, tremble à l’aéroport devant son « survenant ». Un divorcée lui aussi, qui lui parlait —sur le NET— de sa grande fille unique. Je la vois ! Katie McLeod a peur, l’après-midi elle s’est sécurisée, est allée chez les pédicures (oh l’amusante scène), aussi chez son coiffeur-confident homo (une autre amusante scène). Katie s’est fait belle, veut mais hésite, souhaite reprendre…la vie, la vie ! Katie qui songeait à des vergetures, des varices, du poids pris en trop, le féminin combat : ralentir le vieillissement ! Entouré de branches tombées, je me disais : il faut que ça marche entre ce baragouineur de français et cette Katie isolée aux deux filles parties ! C’est fou ça, non ? Jeunes gens, lire du « bon stock » fait cela, essayez. J’ai imaginé « l’étranger » sympa et j’ai imaginé « ma » Katie qui a tant peur de recommencer une (troisième) histoire, s’abandonnant. Suis-je trop romantique ? Merci Louise Desjardins pour votre « So long ».

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