« ON JURERAIT QUE MON PÈRE M’AIME »

Le jeune Émile Duncan, ensanglanté, hospitalisé, voyant son « vieux » qu’il méprisait à son chevet, se dit cela à la fin de son ouvrage : « On jurerait que mon père m’aime ». Enfin, un début d’humanité chez un bom délinquant. On le sait : « aucun écrit n’est innocent ». Au début, ce père n’était qu’un minable ex-prêtre, triste défroqué soumis à l’épouse, une ex-infirmière autoproclamée psycho-thérapeute. Cette maman a fait du « home sweet home » une clinique hantée par ses déments-patients ! Le gamin Émile de « La mort au corps » (Tryptique éditeur) y vit donc, bien mal dans sa peau, au fond de la cave de ce banal bungalow familial de Montréal-Nord.  Bagarres avec bandes de rue et polyvalente exécrée, bref, le décor tout croche de tant d’ados actuels ?
Êtes-vous curieux comme moi des us et coutumes des jeunes générations ? Je veux tout savoir. Le roman de 2005 n’a plus rien à voir avec celui de 1960; de ma « Corde au cou » à cette « Mort au corps », un monde ! J’ai dévoré cette installation de mots d’ Éric McComber. En moins de 300 pages, il donne à voir une certaine jeunesse d’aujourd’hui. On a 17 ans, adieu Montréal Nord !, on entre au cégep… du Vieux bien entendu. Et c’est la bohème mal empêchée par profs, pions, gardiens. Cette valetaille des adultes. « Tous des cons », bien sûr. Découverte des mots durs, du rock dur, on fait des poèmes baveux, un journal-de-collège effronté, on menace, on gueule. Au fond on guette une voie de sortie.Trop de cours et jamais assez de pot-hasch, ou de bière, traîneries un peu partout avec des filles qui jouent les libérées et qui coulent dans tous les sens du mot. Des gars qui font les toffes, qui enterrent l’enfant magané, à coups de pieds, qui se maganent le coeur à jamais. Pathétique, misérable petit empire à délires candides. On a son band, un micro dans un bar minable, une vie d’illusions, des voisins hypocritement romantiques, un coloc (ce gars-Barry) cul-cul, un tricheur.
Et, dedans tout ce débraillé naïf  : l’obsession des organes génitaux, l’obsession d’enfants mal grandis qui n’en reviennent pas de pouvoir si librement s’exciter les jeunes sens bien gloutons. Ça fuit, ça nie, (quel instinct les prévient ? ) les sentiments. Absolument, il faut barrer le chemin aux émotions; la vie mais à fleur de peaux ! Égoïsme, irresponsabilité, mais quoi ? ils sont des cassés, des tout-nus !
Je lis donc ce « La mort au corps » d’Éric McComber avec une infinie pitié. Ce Émile Duncan (le fils du curé et de la psy) a donc loué un appart. Qui est un taudis de la rue Saint-Urbain, angle Marie-Anne. Il s’imagine grand poète, divin chanteur, subtile musicien. Un salaire de misère dans un trou minable. Défilé connu des jeunes floués. Ce jeune auteur, McComber, a beaucoup de talent. Un, il sait faire voir, deux : il fascine avec son écriture. Il invente un bon dialecte efficace , un français vernaculaire absolument étonnant. Un joual tout neuf ! Et comme ragaillardi ! Oh, braves bourgeoises liseuses de polars Best-selleurisés (ou de grasses sagas pseudo historiques), fuyez « La mort au corps », comme, jadis, vos aïeules fuyaient « Le diable au corps ». Le jeune Éric McComber, (comme Balzac) a une fameuse oreille, tous ses « Spa jusse dans ma tête » forment une écriture sonore d’une vérité totale. C’est Louis-Ferdinand Céline (Mort à crédit, Voyage au bout de la nuit) installant, il y a 75 ans, sa célèbre écriture parlée, si vive, si nerveuse, si émouvante et qui fit de lui un écrivain indépassable. Nous avons donc un écrivain québécois unique. Et quand il dépassera ses infantiles illuminations sur la chair humaine (des deux sexes), il pourra nous donner un œuvre forte, durable, significative. Toute une fresque sur nos temps modernes actuels qui fera de ce Mc Comber un auteur irremplaçable qui se retrouvera partout, cinéma, télé, etc. Il doit bien deviner déjà qu’il n’y a que la mort, la fin, seul grave motif de réflexion pour les écrivains qui comptent.Je veux bien parier sur lui et s’il me déçoit… tant pis !
Quelqu’un capable de dire (page 125), lisez ben :

« Une saison… qui s’amène avec sa cargaison de conversations de terrasses, de nuits errantes, de ruelles sales… De jambes et d’épaules blanches et roses bourdonnant de boutique en café, de fleurs éclatant entre les pierres, attaquant le jour par les fentes de la ville, de larmes s’attardant sur la monture des lunettes de soleil, de popotins en lycra stretché plus-plus, penchés sur leurs vélos, patins, skates, patinettes, trottinettes, mobylettes, motocyclettes, frisbees, trackballs, akis, ti-bâton de kessé ksa s’appelle, de chevelures auréolées dans les reflets flamboyants (… ) sommeil flottant, torpeur moite, siesta mohawk, sabords des iris bâillant aux vents solaires. »

… c’est quelqu’un de rare. Son nom est Éric McComber, son étrange roman (faites-le venir à votre biblio) se titre « La mort au corps ». Cela se déroule dans un bas-quartier, l’ouest extrême du Plateau, « où une belle jeunesse s’use à séparer le tien du mien » ( Aragon).

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