LA JOIE !

On ne change pas les Québécois ? Pas pour tout. Pas pour cette vision enchanteresse : la première neige, la blancheur partout. À cinq ans ou à 75 ans, la beauté. Nos exilés en pays chauds le disent, ils ont la nostalgie de la neige. Ce mardi matin avec l’ouate qui descend du ciel ? Image d’Épinal disent les grincheux. Allons, nul n’est insensible de cette… cotonnade paradisiaque. C’est beau et c’est une chance d’avoir quatre saisons. Certes l’arrivée du printemps contient un indicible plaisir, ce réveil de la nature endormie trop longtemps. Et l’été bien évidemment restera toujours la saison de la liberté. Mais vient de se terminer donc l’automne avec ses rutilantes couleurs aux feuillus, ses tons fauves partout, même dans les fossés le long des autoroutes…Mais la première neige, ah ! Sortir du lit, ce mardi passé, découvrir par sa fenêtre la vie en blanc, oh !
Gamines, gamins, c’était la fête, la promesse des glissades, du patinage dans « le rond » voisin. Ados, les skis dont il faut polir les planches, cirer les bottines…de vrai cuir dans mon temps. Pour les aînés, l’hiver annoncé, c’est donc tout un album d’images. Quant à moi, c’est les images à peine brouillées de tant de beaux soirs sur la patinoire proche du marché Jean-Talon, tant de sorties avec un traîneau, une longue luge ou même une pièce de vieux prélart pour dévaler des pentes, par exemple, dans le géant congère du coin de ma rue à l’époque où on ne ramassait pas vite les amoncellements accumulés par les charrues municipales. À la Carrière Villeray abandonnée ou bien, grandis, aux pentes des collines nommées « Les Hirondelles » à Montéal-Nord.
À quatorze quinze ans, balades fréquentes en tramway #24 jusqu’aux pentes du mont Royal avec des skis achetés « seconde main ». Rencontre excitantes, aux lueurs des lampadaires sous la statue de l’ange (de Laliberté). Ou dans les « goleys » abrupts. Ou près du chalet à la cime. Tant de joyeux fleuretages de jolies étudiantes inconnues. Illusions des amours passagères : « Ais-je bien noté son adresse et numéro de téléphone ? » Dès que tombait « la » première neige c’était tout ce caravansérail de projets qui tombait avec elle. Collégien, ces excursions dans « le nord », les « vraies » montagne, celles autour du modeste hôtel Nymark, disparu aujourd’hui. Là où l’on permettait aux jeunes skieurs désargentés d’apporter un lunch. Restait le bon chocolat chaud pas cher. Un dollar pour le bus loué par « Ski-Grasset », un dollar pour le « skitow » à câble sur poulies grinçantes —aïe ! à s’en arracher les bras— afin d’escalader les collines dites 68,69, et la bien raide 70. Que d’après-midis de congés merveilleux ! Oh les bonheurs de l’hiver, de ce temps sans images virtuelles, sans ces jeux à manettes sophistiqués, juste ça : glisser sur deux planches aux « steel edges » qui rouillent.
Nous rentrions dans Villeray, la morve au nez, les joues rougies pour dévorer la modeste pâtée de « môman ». Et puis nous allions à notre pupitre —meuble que j’ai gardé dans ma cave— rouvrir nos cahiers et manuels pour traduire, du latin, cet Italien antique, Julius César, guerroyant en France primitive, ou bien le poète Grec et ses homériques hallucinations avec, encore en tête, ces monts et vallées laurentiens. Plaisirs vifs de la glisse. Voici donc, tombée, la première neige mais nous savons bien qu’elle n’est qu’un avertissement pour sortir pelles, brosses, grattoirs. Surtout les lingeries pesantes. Elle va fondre cette « première neige » et il faut attendre fin décembre pour vraiment y être dans « cet hiver trop long », chanté par Vigneault. Mardi matin, à ma fenêtre donc, pins géants bellement enfarinés, pelouses en glaçage vanillé, gâteaux de noces sous la lente chute des cristaux. Ô !, cette tombée lumineuse jouant la menace pour rire car jamais de vrai enterrement, seulement un bain de poudres pour recouvrir les beiges, les gris, les bruns automnaux.
Et dans nos cœurs, chaque année, toujours, oui, le rappel de l’enfance : nos mitaines en grumeaux à faire sécher sur le radiateur de la cuisine, nos tuques saupoudrées, nos foulards mouillés de nos sueurs de féroces patineurs. Le précieux traîneau de bois attaché à la clôture de la cour. Demain matin l’école hélas, mais à quatre heures, ruée dans l’hiver revenu, cris de joie dans la ruelle, le rassemblement des copains emmitouflés : le cinéma Château voisin a loué une charrue et un « banc » de neige géant s’élève entre deux garages. Sauteries folles, devenons Batman, Superman, héros immortels ! Sauts périlleux des galeries à remises des étages ! Stupeurs des mères affolées ! Nos bonds prodigieux sans nous faire mal puisque l’hiver c’est blanc et mou. Hiver des jeux interdits. Hiver : un long permis pour se remplir d’air pas encore pollué sérieusement en ce temps-là. Le grognon, le bougon boude mais pour moi, première neige égale « la joie » !

3 réponses sur “LA JOIE !”

  1. J’ai trois enfants pour confirmer que certaines choses résistent aux modes et aux jeux à manettes; ce mardi-là au retour de l’école, personne n’a demandé à allumer la télé; tous se sont précipités dans la cour pour jouer jusqu’au souper. Merci pour le beau texte Mosieur Jasmin.

  2. Et oui que de souvenir il me reste des pentes des collines nommées « Les Hirondelles » à Montéal-Nord. Semble que J’y ai passer ma pré-adolescence.

    Montréal pourtant si vaste regorge de souvenir, et d’endroit qui nous sont commun (Rosemont-petite patrie, le marche Jean-Talon, La rue degaspé, le couvent des Carmélites, Montréal-Nord (5 1/2 cents le billet d’autobus).
    À chacun de vos cours textes vous me replongez dans l’univers de mon enfance.

    Merci et au plaisir de vous lire encore souvent.

    André (dubuisson)

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