LA LITTÉRATURE OÙ « TOUT LE MONDE EST MALHEUREUX TOUT L’TEMPS ! »

LITTÉRATURE : TOUT LE MONDE EST MALHEUREUX TOUT L’TEMPS ?

par CLAUDE JASMIN
(écrivain)

Bon, bien fini le Salon du livre. Avant et pendant, le public a pu lire diverses déclarations. Faisons un bilan de cette récente querelle. Résumons des arguments, on a publié d’abord mon texte disant: « Un seul grave problème, le monde ne lit par notre littérature québécoise« . Lévy Beaulieu me répondait: « Faux mon Jasmin, le problème : les médias sont absents pour nos livres et nous manquons de subventions ». Je notais. Michel Brûlé, éditeur méprisé souvent, s’amenait avec : » Le problème : éditeurs subventionnés à gogo, en librairies trop de n’importe quoi et pas assez de livres à succès, Le milieu littéraire est nombriliste, une clique de profs-docteurs-en-lettres snobs face aux « populaires ». Je notais. L’ex-éditeur Alain Stanké y alla d’un étonnant :  » Comme en France, on devrait abolir carrément les subventions, il y a trop d’offres et peu de demandes ».  » Diable ! Puis, le prestigieux Pascal Assatiany de « Boréal » vint aux créneaux : « L’éditeur Brûlé déconne, ce n’est qu’un jaloux ! » Bang ! Un chroniqueur, Cassivi, en rajouta :  » Michel Brûlé est un vulgaire peddler de livres, un suiveur de modes-à-scandales bidon. »
Ça volait bas ? Pas toujours verbatim, je résume pour faire court. Une Stéphanie Bérubé publiait un long papier qui parlait aussi de « trop d’offre pour la demande »; on y parlait de livres qui « fonctionnent » : La B.D. parfois, les biographies (Janette Bertrand), certains livres-jeunesse, la série « Amos D’Aragon » chez Brûlé, et des livres de cuisine ou « à scandales », l’exemple du Vastel sur Nathalie Simard. Mais aussi un Yann Martel, exception glorieuse. Le Brûlé malmené s’y confiait: « C’est anormal, ces éditeurs qui font des livres sans succès aucun, qui reçoivent davantage de subventions ». Paul Cauchon (du Devoir) publia sur un monde semblable au livre littéraire —la télé subventionnée:  » En théorie financière l’on prévoit que les hommes d’affaires qui ne participent pas aux frais (nos éditeurs subventionnés ) se fichent bien des résultats. Ils empochent les subventions, n’ont donc rien à perdre car c’est pas « leur fric ». Oh ! On songe à ces « producteurs morons » (dixit Fabienne Larouche) qui ne mettent pas ces argents publics à l’écran mais mènent un somptueux train-de-vie « .
Stanké aurait-il raison, abolir les subventions et laisser ce chétif marché « littéraire » flotter librement ? Hum ! Gageons que l’on verrait la majorité des éditeurs littéraires fermer leurs boutiques. Brûlé a-t-il raison en affirmant : « Le succès est méprisé en ce milieu » ? Lisant toutes ces déclarations, on en viendrait à turluter : « Tout l’monde est malheureux tout l’temps ! (Vigneault)  » Des faits connus : dans le monde il se publie deux livres à chaque minute, un million chaque année ! Désormais, au Québec, 5,000 livres sortent chaque année; c’est bien plus qu’un livre par jour ! Il y aurait 200 éditeurs au pays, pas tous « en littérature » évidemment. Nous, les cochons-de-payeurs-de-taxes, crachons 30 millions de belles « piastres-du-Dominion » (ô Séraphin !) pour « entretenir »— c’est le bon mot— le livre. Vais-je maintenir mon « Le monde ne lit pas notre littérature ». Combien vont lire ce bon roman, « Le jeu de l’épave » signé du jeune Bruno Hébert ? Ou le fascinant « Que vais-je devenir… », de Robert Lalonde, l’intrigant nouveau Rivard « Le siècle de Jeanne », l’étonnant « Asphalte et Vodka » de Michel Vézina ? Ou mon « Rachel au pays.. » ? Peu. Le Salon du livre se tape les bretelles avec son nombre de visiteurs. Ce n’est pas même un Québécois sur 300. Nous sommes 3 millions —la moitié de la population— dans le très grand-Montréal, entre Saint-Jérôme et Saint-Jean. 299 Québécois sur 300 n’en ont rien à foutre du livre, littéraire ou pas.
Un correspondant me jette :  » Quoi, des histoires, de la fiction, on en a en masse via le cinéma, le vidéo-club du coin et tous nos canaux de télé. Suffit !  » Bête de même ! Que lui rétorquer ? Ne plus publier que de l’auto-fiction, des journaux intimes, des biographies ? Comment savoir bien convaincre que Francine Noël —forte autofiction— avec son émouvant « La femme de ma vie », offre un livre qui offre une lecture bouleversante, sans commune mesure avec le cinéma courant ou de la télé « à suivre ». Mon fait têtu s’incruste ? Rares sont les lecteurs de notre littérature. Quoi faire ? Ce « stopper l’aide public » ? C’est bien davantage que 35 millions d’argent public qui est donné en subventions aux grands marchands divers, industriels, manufacturiers comme Bombardier. Pas vrai ? Des milliards d’argent public ! Parfois comme pour soutenir G.M. Qui ferma son usine ! Non ? En fin de compte, mon Victor Beaulieu aurait-il raison avec son « Davantage d’aide ». Et la visibilité ? Partout, radio, télé, presse : plein de pages-sports, plein de reportages, pré-papiers, interviews variées pour les « stars » de télé et de ciné et très chétif espace à la littérature d’ici. Sauf, Dieu merci, au Devoir. Symptôme récent d’abandon ? La Presse a aboli le mot « lectures » du cahier-du-dimanche, titrant l’ex-cahier du mot vague : « Radar » ! Signe du désintéressement actuel pour notre littérature québécoise en grave crise..

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