NOS CHERS JEAN-FRANÇOIS !

Je l’observe de ma longue galerie qui brandit sa scie, si habile de ses mains. Chanceux. Jaloux, je suis. Dès potron-minet, mon Jean-François, juché haut sous la canopée des arbres, « démanche » tout un mur de très vieilles planches. Il les a remiser en ordre, au sol et il grimpe et regrimpe sur son échafaudage, installant de l’isolant. Contracteur fameux retraité (ouvrageant de Baie Comeau à Sorel !), mon voisin Maurice supervise et moi, je reste sidéré par le ballet des mains « ouvrières » de Jean-François. Des mains magiques. Isolation terminée, il a remis en place ce mur « patrimonial », celui du grenier mansardé de cette demeure —selon la rumeur— qui fut la maison du « notaire Le Potiron de l’avare Séraphin selon Grignon.

Je suis toujours épaté quand, dans les rues de mon village, je croise un de ces solides gaillards capables de redresser, d’élaborer, de réparer, de rénover du vieux; ou de construire du neuf, d’ajouter un appentis quelconque, bref, de transformer des « matériaux de construction » en quelque chose qui est utile, parfois essentiel ! Combien sommes-nous dans mon genre, à ne pas trop savoir comment bien réparer une simple clôture, à ne pas savoir ajuster une fenêtre déglinguée ? Autrement dit, à avoir les mains pleins de pouces ?

L’autre midi, chez Rona, cherchant un bout de moulure, je veux expliquer « mon cas » au vendeur… qui me dira : « Suivez-moi en arrière, « votre cas » c’est que vous êtes pas bien équipé ». Je me suis sauvé. Je raconte dans mon tout récent récit, « Anita… » (j’insiste, un « chef d’œuvre » selon Le Devoir) mon admiration de gamin pour Monsieur Lorange qui menuisait des tables et des bancs dans ma cour (pour le futur resto paternel). Dès lors, vouloir devenir —non pas pompier—menuisier. Les mains de M. Lorange, celles d’un : prestigitateur. Mon père qui voulait toujours tout réparer était un misérable bricoleur; les « pattes » cassées se re-brisaient sans cesse et ma mère chialait, écoutant à la radio : « Ah, quel bonheur d’avoir un mari bricoleur ! »

Ces Jean-François —d’ici ou d’ailleurs—, sont précieux à ceux qui entreprennent le moindre des travaux, ils sont d’indispensables collaborateurs. Il y a des matins où je peux percevoir au très loin les bruits des rénovateurs, —oui, moi, le demi sourd.

Ah !, le chant rugueux des scies qui scient, des marteaux qui martèlent, vivants, bruyants concertos « en la-très-majeur ». À chaque visite dans nos parages du Jean-François —qui est un Chartrand de la rue Sigouin— ma Raymonde l’apercevant, va l’alpaguer pour négocier « un prix ».

Travail… bien entendu toujours urgent, que son fainéant de compagnon, moi, ne se décide pas à entreprendre. Je ne joue au paresseux (singe), non, non, la vérité : je suis, comme feu mon papa, un piètre rénovateur, je suis tout juste bon à « menuiser les mots », quoi, chacun son métier, non ?

P.S. : En passant, J.-F., redis à ton jeune, Matisse, qu’il est —je l’ai constaté au bout du quai— « le champion » à la pêche-à-filet. Pour les ménées.

 

UNE PÊCHE MIRACULEUSE ?

Il n’a que cinq ans et pourtant parfois il vous affiche une de ces faces tellement sérieuses. Voici un beau matin, frais, avec un soleil intermittent; un firmament aux couleurs nationales, bleu et blanc. Tant de nuages au vent. Je ne sus pas seul au bord du Rond. J’ai un compagnon. C’est un petit garçon ordinaire, c’est un enfant normal qui semble découvrir, ravi,  qu’il y a des lots de petits poissons à mon rivage et qu’il y a moyen de les attraper avec un filet que je lui ai offert, qu’il y suffit d’être habile, astucieux et rapide.

Je lui dis dès sa première cueillette qu’il est bien plus malin que moi, que j’y arrive jamais, ce compliment le stimule, il me toise, genre :  « T’es un grand, un vieux, mais… » C’est la vérité. J’ai souvent essayé jadis. Patate chaque fois ! Trop impatient ? Mon petit visiteur qui habite au nord de la clinique, un peu loin du lac donc, a sans doute un don. Il en sort sans arrêt, à une cadence vraiment étonnante, et moi, assis sur le banc, j’abaisse chaque fois mon livre pour le féliciter. Il a souvent le filet tendu haut au bout de son petit bras et il bombe le torse. En a les yeux lumineux : « Regarde ça ! Deux d’un seul coup ! Ça gigote ! »

Curieux, il ne semble pas trop aimé les prendre ces petits frétillards lumineux au fond du filet pour les jeter dans la sceau de plastique crème. Bizarre frousse, dédain, une crainte immotivée ? Est-ce que ça mord des ménées ? Ne pas oublier, il vient d’avoir cinq ans. Jean-François, son père, nous menuise un neuf parquet de terrasse et refera un escalier. L’enfant est fier de son jeune papa, ce bricoleur emeritus, je l’ai constaté. L’enfant nous a entendu féliciter son géniteur, alors, sur ce quai, le rejeton souhaite-t-il aussi de la fierté tombant sur lui ? Il ne cesse pas de solliciter mes bravi pour la moindre de ses prises.

Donner à manger à ceux qui ont faim (Jésus).

« Quand je m’en irai, que vas-tu faire avec tous  mes poissons ? » A-t-il oublié qu’il s’agit de bien petites victime, il dira : «  Les manger peut-être, oui ? » Je dis : « Oui, frits dans le beurre, tournés,  c’est un régal mon p’tit bonhomme ». Il est content et encore davantage stimulé, il sert à quelque chose, il collabore à nourrir ce vieil homme qui lit sans cesse sur un banc de ce quai. Le voilà donc de nouveau, sérieux, qui s’agenouille pour mieux voir le fond de l’eau; le voilà de nouveau, grave, qui plaque son filet au fond…  Et qui guette et qui guette… Son cri : « J’en ai un ! Un gros ! » Je joue volontiers l’étonné, l’épaté. Il rit. Entendre le rire d’un enfant, ma joie ! Un certain laps de temps passe. « On dirait qu’ils deviennent méfiants ? »  Il déplace sans cesse son filet, nerveux, s’agite du derrière en l’air, crapahute sur le quai. « Quoi est-ce que ça mange ça, tu penses ? » Je jongle. « Ah, si tu leur jetais de ces petits fruits rouges, hein ? Regarde tout autour, dans les chèvrefeuilles, il en pleut, va te servir ! » Il me tire une manche, il veut mon aide, ce petit garçon n’a pas de temps à perdre, c’est clair, il est comme en mission. « L’enfant ne joue pas », écrivait notre poète St-Denys-Garneau. L’enfant ne joue pas toujours quand on le croit au jeu, je le sais depuis longtemps. Aussi je lui découpe des branches bien garnies de fruits rouges et il file sur le quai, jette avec emphase ces mini-billes à l’eau, s’agenouille aussitôt : « Oui, ça les attire, je les vois bien là, vite, mon filet… »

Il va être midi. Le vent se renforce au large. Des véliplanchistes tanguent et se crient des appels de plaisir. Le jeune voisin, puissant nageur se sort la trompe et nous fait sursauter, il rentre à son port venu d’un tour complet du lac à son habitude. Mon biblique petit pêcheur miraculeux exulte maintenant et sa chaudière se remplit. Il voit mon admiration, s’en rengorge. « Veux-tu que je les compte ? Je sais compter, moi ». Il le fait. Je mime le satisfait. Le voilà, zélé, qui rampe d’un  bout du quai à  l’autre., se redresse souvent pour quérir ses petits fruits, les jeter, guetter, attraper. Il en a le souffle un peu perturbé, il vaque tout à son affaire, solennel, appliqué. De l’ouvrage ! Et il se voit maintenant en expert, mes « oh » et mes « ah » en sont des preuves.

Le rire d’un enfant !

Au fond du seau c’est maintenant un trafic intense. Mon petit gamin se redresse parfois pour aller contempler ses prises. Il en a des sourires d’une satisfaction ultra visible. Avec, vers moi, des clins d’œil complices cocasses pour que je manifeste sans cesse mon contentement. À chaque « gros », il a un cri triomphant, c’est l’euphorie. Et il rit. Ah oui : entendre le rire d’un enfant, pour moi c’est le bonheur. Le paternel surgit soudain. « Viens, on va aller luncher mon gars ! » L’enfant tout excité lui fait voir « le » miracle des ménés, lui signale les quatre  ou cinq « géants ». Il quittera le lieu magique à regret, s’éloignera du quai en suivant son père, se retourne : « Je t’en pendrai bien d’autres après-dîner, tu verras ça. Tu pourras manger tout ça au souper. » Au dessus de la haie, j’aperçois un regard du père, un sourire complice qui me dit :  « Vieux grand-père menteur ! » Quoi, il y a de pieux mensonges, non ?

TRUITES BIEN FRAÎCHES !

 

       Je suis d’un type -d’un tempérament?- impatient. Aussi aller à la pêche ne m’excite pas trop. Pourtant… On m’a narré les péripéties énervantes des « vrais » pêcheurs de saumon qui font le tour d’un « trou » – d’une fosse- à saumons », en Gaspésie. Ou ailleurs. Du vrai sport très excitant, semble-t-il. Je l’imagine.

       Mon Jodoin-de-voisin, en fin d’avril, m’a raconté une pêche miraculeuse (biblique !) sur notre petit lac. Une bande, des « Malo », dans sa chaloupe empruntée, qui sortait de l’eau des truites à la dizaine ! Les glaces venaient de disparaître.

      Ces dernières années, j’ai fait quelques essais. Nuls hélas ! Il y a un an, mon Laurent, un de mes petits-fils, a pu exhiber une bien belle truite et sa prise le rendit fou de fierté. Jadis, souvent, sur mon petit radeau, mes gamins, parfois avec des vers, parfois avec des grains de maïs, sortaient du lac des tas de petites perchaudes. Leur vif plaisir ! Ou c’était des crapets-soleil. Immangeables ! En somme, pêcher « comme un jeu », qui les amusait fort.

      L’autre midi, étendu au soleil pour lire « Les années » d’Annie Ernaux, j’ai soudain imaginé à quatre terrains du nôtre, un gars lançant sa ligne sans cesse et guettant qui mordra. Le fameux petit Claude-Henri, étudiant « buissonnier », détestant la belle-mère (m’a -t-on dit), rêvant dans sa barque d’un avenir de pamphlétaire mordant.

      J’ai raconté (dans « Chinoiseries ») mes rares et brèves séances de pêcheur au port de Montréal, en 1935. Quand papa m’amenait chez ses fournisseurs de bibelots Chinois.

     

MAMAN ET LES ÉCAILLES MAUDITES

      Dès 1940 et nos étés à la campagne, ce sera la découverte de la vraie pêche. Que l’on fait  sérieusement.  « Pour manger ». Tels ces Groulx, ces Proulx, des hommes qui se levaient aux aurores, qui partaient pour le fond ouest du Lac des Deux-Montagnes, ou sur l’autre rive à Vaudreuil. Qui nous revenaient des heures plus tard avec leurs « cordes » remplies d’une récolte fructueuses. Si fiers. Maman en achetait un peu et puis s’enrageait à sa table de pique-nique, dehors, les cheveux dans le visage, s’échinant à devoir bien écailler certaines espèces.

        Feu Rudel-Tessier, le journaliste, m’avait donné  une bonne recette pour de la perchaude frite qu’il tenait de Félix Leclerc quand Félix habitait (et pêchait) en face de Pointe Calumet, aux Chenaux de Vaudreuil.

         Jeune adulte, père de famille, revenant l’été au « Château de ma mère » (merci Marcel Pagnol), à la Pointe, ce sera la re-découverte de la pêche, Éliane, ma fille, y pendra un bon plaisir : rares brochets de la Grande Baie qui est juste à l’est de ce qui deviendra le Parc Paul-Sauvé, quelques belles anguilles, si faciles à déshabiller !,  et des barbues bien grasses, plus les inévitables perchaudes, toujours abondantes, elles.

        Bientôt, venu de son cher Saint-Sauveur, l’ami Murray va saucer encore sa barque d’aluminium à moteur électrique. Avec son immanquable « GPS » bien pratique et dont je suis jaloux. Mais je ne l’accompagnerai pas : mon impatience chronique.

       Il y a longtemps, comme tant, en famille. nous allions à Old Orchard. L’ami Théo Mongeon, longtemps « secrétaire dévoué »  de tous les agronomes du pays, un jour, organisa une expédition de pêche « en haute mer ». Je me voyais alors en intrépide et expert pêcheur, Ernest Hemingway. Ce légendaire chasseur d’espadons géants au large de La Havane, à Cuba. Je m’embarquai donc les yeux luisants et la solide canne à pêche louée bien haut portée !

      Trop bercé (brassé ?) par la forte houle, il avait fallu, assez vite -hélas pour mes compagnons au pied marin-  faire un humiliant demi-tour. Le mal de mer ! Et ma honte ! Mon Théo rigolait : « Tout un marin ça, mes amis ! »

 

PROMESSES D’ÉTÉ ?

      Étés de 1965-1969 et, j’y songeais à l’instant, je revois ma petite Éliane dans des matins en or, ses longs cheveux blonds dans les yeux, penchée, courbée plutôt sur les bancs de joncs voisins inondés, pourchassant si habilement -avec son filet fait de torchons à vaisselle- les petits ménées. Ses fabuleuses cueillettes. À pleines chaudières ! Elle irait pêcher encore au crépuscule, sa grande joie. Son frère, lui, Daniel préférait capturer les rainettes si vives. L’été ! La paix ! Ma jeunesse enfuie ! 

        L’an dernier, ici, le beauf’ Albert qui s’amène et, dans ses mains, des cannes à pêcher ! Ah !   « Oui, fini le golf, mon Claude ! »  Le voilà entiché par son nouveau dada : la pêche. Venu avec lui, l’autre beauf’, Tit-Louis, avec une des canes d’Albert, attrapera une bien belle truite « adéloise ». Qu’il remettra dare dare à l’eau : « Oui, trop petite. Je la repêcherai ! ». P

   Le duo parti, on me laisse en cadeau quelques lignes de joli plastique luisant, avec moulinets adéquats et leurs fils de nylon… hélas tout emmêlés, hélas. Me restera à défriser ces cheveux de nylon maudits et, oui, oh promesse !, aller combattre mon impatience congénitale.

       J’irai, je me le promets. C »est si « Zen » la pêche, pas vrai ? Si reposant, non ?,  si dé stressant. J’emprunterai la chaloupe à Jodoin-voisin car je veux combattre mon vice du « va vite, fais vite ». Je serai bien patient, poserai de gros vers bien gras, attendrai les petites gueules qui mordent ! Promis ! 

       Trop tard, m’explique-t-on, pour les mouches, déjà, semble-t-il, dès juin, les truites du lac Rond -ensemencement annuel par ici- se tiennent « dans le creux », bien, c’est noté. Au fond ? Bof, ce n’est pas le fil de nylon qui manque, ça va se dérouler en grande ! Cette « École des p’tit chefs », rue Lesage, peut maintenant fermer pour les vacances. « On mangera des truites fraîches, ma chère Raymonde ! » Elle a des doute, la venimeuse : « Des truites ? Tu aimes tant la raie, la plie, et mes calmars rôtis, non ? »

      J’enrage de nouveau quand elle me dira aussi : « Mon pauvre chou, toi, des heures à guetter, à attendre que ça mordre ? » Oui j’enrage : « Toi, mal assis, durant des heures, lire tes chers ouvrages sur la science quantique avec crampes aux reins ? » Je lui rétorque que notre Rona doit bien vendre de ces dossiers ajustables pour chaloupe de pêcheurs, non ? » Son silence.

     Bon, allons rue Valiquette, au magasin tout bleu de mon cher jaune Vietnamien, juste m’acheter un gobelet de grouillants asticots bien roses !