Jan 272017
 

 

D’abord il y a la benjamine, ma sœur Reine, qui me dit les yeux exorbités : «  J’ai vu maman tantôt, tu me croiras pas Claude, elle entrait au Bain Saint-Hubert ! » Et puis, c’est mon frère Raynald : «  Claude, ça se peut pas ou c’est un sosie, j’ai pas rêvé, je viens d’apercevoir notre mère qui sortait du Bain St-Hubert ! »

Nous étions en plein mois avril, ça ne faisait pas un mois que les dernières neiges de cette année étaient enfin disparues ! Il y avait une canicule terrible. Une chaleur de mois de juillet !

À nos yeux, une vraie mère ne va pas aller s’esbaudir, s’ «évaporer », à un bain public. Les baignades, les nageades, c’était bon pour les enfants et certaines vieilles demoiselles effrontées du quartier. Aussi, hélas, pour nos « pauvres » du coin, démunis de salle de toilette avec bain dans leurs masures, en fait des taudis pitoyables quasiment. Quelle crise bizarre s’était emparée de notre bonne mère ?

Fou : une « mère de famille », se disait-on tous, doit se trouver toujours dans sa cuisine, pas loin de sa cuisinière à quatre ronds. Ou au lavage hebdomadaire, au repassage… au ménage de la demeure quoi ! Non ?

Oui, en effet, quelle bizarrerie : maman dans un bain public !

Prenant mon courage à deux mains, je me plante devant elle qui raccommodait un gilet : « C’est-y vrai ça m’man, que tu serais aller te baigner au Bain Sr-Hubert cet après-midi ? » Elle éprouve une sorte de malaise, de gêne rentrée. Enfin, elle crache : «  Euh…euh…il y a notre réservoir à eau chaude qui m’a eu l’air défectueux…mais c’est revenu là.

J’arrivais pas à imaginer notre si dévouée maman s’amuser avec la foule à ce bain public. Pourquoi ? Un cliché. Une bêtise. Un préjugé. Une « mère de nombreuse famille », elle avait neuf bouches à nourrir, n’a pas sa place dans un tel lieu. Pas sa place à l’item « loisirs ». N’est qu’un dévoué robot utile, une machine à laver, à nettoyer, à frotter, etc.

« Je suis pas rester longtemps, hen ? » Quoi ?, pire maman tentait de minimiser le temps de sa sortie, tentait, ma foi, de s’en excuser ? Quand j’y repense, quel bêtise, quelle époque pudibonde, corsetée, niaise !

Ce pauvre bain, étroit, vraiment pas bien grand, mal aéré, empestant l’eau de javel, guetté par un énorme gardien avec son sifflet nerveux …pauvre maman va ! J’ai pris mon courage à deux mains et enfin : « Si tu veux, on ira ensemble la semaine prochaine, m’man ». J’aurais jamais honte de ma mère, jamais. Je me disais : je passerai pour un petit fifi à sa moman, et tant pis ! Jeune ado, j’en étais enfin arrivé à apprécier cette mère si dévouée. Il était temps.

Mais ma mère n’est jamais retournée rue St-Hubert, au coin de Jean-Talon.

La rue St-Hubert c’était pour les courses aux nombreux magasins entre Beaubien et Jean-Talon, pour les achats de lingeries diverses, pour les besoins de ses filles et de ses deux fils.

Des jours passèrent et ça ne me sortait pas de la tête : ma mère était allé, seule, comme une jeune fille, nager au Bain St-Hubert ! Elle avait trente ans et depuis des mois ! C’était une « femme mariée », une cheffe de famille nombreuse ! Quel culot. Je me mis à l’admirer à la longue et, fin avril, un après-midi de grande chaleur  —elle s’épongeait le cou sans cesse avec une serviette rafraichie : « M’man, écoute, on crève de chaleur, tu es de sueurs, je vais garder les deux p’tits jeunes, si tu allais te baigner rue St-Hubert, non ? » Elle m’a souri. Elle m’a fait un caresse brève : « Non, mon petit garçon, grand-maman, vient de mourir, tu le sais, et ton père a loué un chalet à Saint-Placide. On va passer tout l’été au bord du lac des Deux Montagnes ! Tu es content ? »

Terminé, à jamais, le gardien « bouncer » et son sifflet maudit, fini les maudites fortes odeurs de javel. Oui, j’étais content; départ dans 20 jours, à la St-Jean Baptiste quand on mettra « l’école en feu les maitresses dans le milieu » , comme on le chantait si souvent.

FIN

FRAPPEZ TROIS COUPS ET VOILÀ MONIQUE !

 Portraits  Commentaires fermés sur FRAPPEZ TROIS COUPS ET VOILÀ MONIQUE !
Déc 182014
 

FRAPPEZ TROIS COUPS ET VOILÀ MONIQUE !

par Claude jasmin

Monique a tout été, elle a tout fait. À la radio, à la télé, au cinéma. Sur les scènes de tous nos théâtres. Toute jeune, tout de suite, nous avons aimé son visage anguleux, ses hautes pommettes, ses yeux de charbon ardent, son profil grec et asiatique à la fois, l’allure souvent d’une esquimaude de conte. Sans oublier, son essence même : sa voix polyvalente, de métal et de velours, d’acier et de soie, de barbelé, outch ! Ou de…fée « shéhérazade ». Cette emblématique comédienne, venue de Rosemont-La petite patrie, pratiqua d’abord en sous-sol-Audet, rue St-Hubert à Montréal mais dès 1950, il y a plus d’un demi-siècle, tous les collégiens des collèges classiques se bandaient vers elle au dessus de ce « trou du Gésù » (habité longtemps par la vieille Nana de Varennes). Tous les gars rêvaient de cette jeune gitane, rue Delorimier dans une « ex-mitaine protestante, chez Les Compagnons du père « Toto » Legault. Oui, nous les gars du Grasset, nous fument hypnotisés par cette noironne rebelle. « Ciboulette » sauvageonne délinquante en trafic illégal en « faubourg à mélasse » de Marcel Dubé. OH, la belle révoltée de « Zone » en un horizon de hangars, sous le Jacques-Cartier. On découvrait le beau masque aux beaux yeux sombres, bouche d’angoissée, long cou fragile hantant un voyou, Tarzan, Guy Godin. Robert Prévost, un génie, lui inventa un abri de toile peinte, utile au surdoué dramaturge débutant, Marcel Dubé.

Cette électrisante ne cessera plus de nous fasciner dès ce « Festival du Dominion »; puis ce sera à jamais, pour toujours ! Cette fille encore bien vivante (à « De Grâce Notre-Dame »), a foulé des « planches » couvertes de mille et un micros. Miller : mille et un réflecteurs, mille et un costumes pour mille et une métamorphoses. Rieuse, pleureuse, criarde, agonisante, espérante, désespérée, c’est « la » Monique-aux-mille-âmes ! Bonne fête belle Miller et bravo pour tous tes fantômes, gigantesque panthéon de femmes épanouies, de filles cassées, de putains (« Montréal,-P.Q. »de VLB, ) et de candides, aussi, de démones et de saintes. Chère Monique, merci pour tes miroirs multiples. D’avoir été si vraie, si charnelle et si spirituelle à la fois Merci.

Jan 242014
 

Il marchait beaucoup, dit-on, jeune efflanqué aux grands yeux sombres. Par beau temps il aimait se promener au charmant Carré St-Louis. Pour ses grands arbres, pour un banc vide offert dans une allée de verdure, aussi, au milieu du parc, pour jongler face au bassin et ses pigeons fébriles. Février s’avance, partout, square Saint-Louis ou au Parc de la famille à Sainte-Adèle. Voyez, le jeune efflanqué fréquente cette banale école dans l’Avenue des Pins, juste à l’ouest de St Denis. Il n’y va jamais vraiment en esprit, il est toujours ailleurs. En belle saison, à l’est, ce maigrichon garçon hante le Parc Lafontaine, sa modeste campagne.

Il avait un père grognon. Lui reprochant sans cesse bien des choses dont son anglais relâché, négligé. Méprisé ? Ce papa anglophone est un noir ronchon, un grincheux, très fâché de voir son gars le nez dans les livres à cœur de jour. Un daddy empesé, raide, pris par ses gérances sur les quais de Montréal. Un petit fonctionnaire, bureaucrate zélé. La mère de notre sombre promeneur, une maman chaude, le couvait. Trop, geint le paternel. Elle devinait son grand gaillard bien mal armé pour la vie ordinaire, la réelle. Il y a que ça tourbillonnait dans son âme. La musique, celle des mots. Cette seule passion l’excitait. Il notait tout dans ses calepins.

Le père finit songe à l’expédier, matelot, au delà de l’océan. Marin exilé sur ses bateaux loués. Le couper d’avec cette mère complaisante, madame née Hudon, sa dangereuse épouse, la mal mariée. Février ou novembre, le jeune homme se récite des fables lumineuses. C’est Émile son nom. Émile Nelligan et s’il rêve fort parfois, c’est de fuir sa vie ordinaire. L’autre, Rimbaud, le Grand Aîné, qui crie : « On est fou quand on a dix-sept ans » ! Comment organiser un « adieu au père bougonneur » ? Dans la rue Saint-Laurent, à dix minutes de chez lui, il rencontre d’autres jeunes fous. De musique de mots. On l’entraîne à boire, à chahuter sans entrave, à piétiner des traditions. Allons casser ce prie-Dieu, tiens. Les entendez-vous, dans les congères de gadoue grise, crier jusque dans la rue Sherbrooke ? Voyez-les qui vident les troncs d’aumônes dans des églises désertes. Ils rampent sous des galeries pourries, pliés, vous les voyez avec grimaces juvéniles, grimpeurs aux arbres du petit Parc des Portugais ?

Émile a un don rare et on l’écoute réciter sa musique, on va le porter en triomphe. Émile-pas-comme-les-autres, sait assembler des strophes uniques; un génie, c’est dit. La famille Nelligan prend peur : « pourra pas vivre, n’y a pas d’avenir, n’y a pas de sortie, le fils de madame Hudon ne se lève plus le matin, rôde la nuit, boit, un jeune vagabond, un itinérant, Alarme : aux chapelets, aux bénitiers, aux neuvaines ! Émile doit se faire soigner. Alors madame Hudon-Nelligan l’inscrit pensionnaire d’une première prison, Saint-Benoît, asile de fous. Ce sera ensuite Saint Jean de Dieu pour la vie.

« Pleurez oiseaux de février », répète un vieillard perdu à des visiteurs attendris, « Pleurez oiseaux de février ».

 

Déc 142011
 

Au domaine prestigieux du « Téléthéâtre »,  il n’y avait qu’un (grand) trio de réalisateurs: Carrier, Blouin et, lui qui vient de mourir, Fugère. De 1960 à 1980, ce brillant spectacle télévisé —des jeudis soirs— constitue la gloire passée du réseau public français, l’âme de l’ancien Radio-Canada. À son affiche renommée régnait donc Jean-Paul Fugère, jeune ex-aspirant comédien aux « Compagnons ».

Jean-Paul avait des airs de jeune jésuite fougueux, un visage grêlé, rempli de rides vivaces, il respirait l’énergie et l’entière dévotion aux grands classiques, aussi aux jeunes auteurs québécois. J’ai eu l’honneur d’être parmi ces débutants quand il réalisa mon « La mort dans l’âme » avec un hallucinant François Tassé, héros perdu par la drogue.

Fugère signa cent fois son nom à cette enseigne de haut calibre. Plus tard, le voilà romancier avec un quatuor d’ouvrages, sombres et stimulants récits. Histoires d’une modeste d’écriture, sans afféteries jamais. L’un de ses quatre bouquins racontait la folle quête d’un « habit de noces » chez un tailleur italien de la Plaza Saint-Hubert, quartier d’où il venait (paroisse Saint Ambroise).

C’est lui, le pourtant calme et pondéré Fugère qui sera un des chefs de la célèbre « grève des réalisateurs » en 1958-59. Lui mort, je le revois, au long des années 1960, vaillant bûcheur au grand studio 42, avec ses très précises indications pour les acteurs, les cameramen. Un fameux chef d’orchestre. Sous sa placidité apparente, on devinait une sorte d’urgence. Cela malgré sa voix d’un calme parfait, c’était  « le pilote » d’un navire chargé de « capteurs » aux images, à l’occasion,  éblouissantes. Fugère savait illustrer avec une clarté parfois troublante, les intrigues inventées, ses dramatiques n’étaient jamais ennuyeuses. Il n’y a plus de ces riches téléthéâtres, hélas, il n’y a plus de Jean-Paul Fugère. Que ce paradis promis l’accueille. Adieu camarade d’antan.

 

 

 

 

Avr 192011
 

Il vient de passer l’arme…à droite. Il était, oui, de droite. Pas extrémiste, juste conservateur, résistant à certains progrès et se méfiant de tant de modes olé olé. Pauvre Roger Drolet. Paix à ses cendres. Je l’aimais bien. C’est des camarades de CJMS (j’y microphonais un temps 1990-1995) qui me firent connaître. C’était un bizarre. Avant de mourir —le cœur à Sacré-Cœur !— il était devenu un retraité cocasse vivant dans un ancien couvent, payé pas cher, du côté des Coteaux, des Cèdres, tentant avec sa jeune femme d’organiser une sorte de B and B. On m’a dit qu’il y avait des bus à touristes ( circuit-région-Vaudreuil ) qui stoppaient pour un brunch chez lui.

Il a jasé, soliloqué, durant des années et des années des nuits entières à la radio. Il avait ses aficionados. Têtes grises un tantinet réactionnaires ! Des moqueurs l’écoutaient volontiers aussi pour se gausser du jacasseur rétif aux temps modernes, cela à CKVL longtemps, aussi à Ckac.

Plus jeune, débutant à Trois-Rivières, il fut un radioman à la mode du temps. On l’ignore mais avant les farceurs connus comme Tex-le-peintre, Béliveau ou Stanké —et actuels jeunes démons d’une radio FM—, Drolet fut l’instigateur, l’initiateur de coups pendables à sa radio trifluvienne. Mais oui « le » pionnier en attrapes ! Et puis, avant de s’asagir —tard— il mena une vie de patachon, exilé en métropole, speaker forcené, rôdant dans les clubs-de-nuitte de l’époque. Il trouva une zone de sagesse, du moins de modération. Il était de ces laiderons avec sa peau grêlée, d’un type sympathique. Cela existe, on le sait. Il était bonhomme. Avec un caractère tolérant.

Roger Drolet qui vient tout juste de monter au paradis promis avec sans doute « la langue dans la joue » va sans doute tenter dans l’éther de ses arnaques folichonnes parmi les anges lyreux au delà des nuages. Du temps ! Il aimait rigoler. Il aimait aussi s’emporter. Il savait cependant doser ses emportements. Colères très calculées parfois. Car il gardait, par devers lui, une sorte de tempérament disons « correct ». Avec Paul Arcand, aidé par Gilles Proulx et aussi le frère de Daniel Johnson son ami —un juge— chez lui, un soir de bouffe ( sa compagne était un cordon bleu) nous avions tenter de l’entraîner dans un fictif mouvement extrémiste. Il ne marcha pas dans notre combine. Pas fou. Il gardait l’intuition valable que son rôle était celui d’un modérateur (pas d’un leader) même dans sa sphère aux révoltes constantes. Dans ses appartements chics d’une tour de Laval des Rapides (où il avait édifié une chapelle, eh oui !), ce soir-là, il refusa notre piège calmement. Il haïssait les modes. Il détestait les us et coutumes actuels. Il vitupérait une certaine jeunesse.

Il n’y a pas très longtemps, le radioman (tenté par la comédie !) accéda volontiers à la scène. Mais oui, on pouvait aller le voir ( gesticuler et jouer le gras crapaud révolté) et l’entendre gronder, grommeler et grincer à l’ex-cinéma Château dans ma petite patrie ! On m’a dit qu’il avait son fidèle petit public. Et que sa dame de cœur voyait à « très » la bonne organisation de ses assemblées… folichonnes pour le commun des mortels. Il est mort donc. Cela m’a fait de la peine. Il me parlait, un temps, au téléphone et s’amusait de mes emportements et aussi de mes choix culturels. Pour lui la culture contemporaine n’était que faux fuyants, sottes démonstrations d’un modernisme suspect. Oui, c’était un vrai passéiste. Enfermé dans son vieux couvent en Soulanges, il rénovait tout doucement son gîte, pas riche, …et rêvait d’un monde ancien comme son décor un éternel « work of progress ». Tiens, il aurait détesté le terne. Que la paix s’empare de ton âme, Roger.

« BONHEUR, ES-TU LÀ ? (Yvon Deschamps, philosophe )

 1-Tout, Portraits  Commentaires fermés sur « BONHEUR, ES-TU LÀ ? (Yvon Deschamps, philosophe )
Mar 192010
 

On a dit : « Trop grave, la guerre, pour la laisser aux mains des militaires de carrière. »Alors ?  « Trop grave, la sagesse, pour la laisser aux mains des philosophes diplômés ? » Oui. Iconoclaste venu de Saint-Henri, un Deschamps fut un fameux prof de philosophie. Ce bonheur que nous cherchons tous (depuis même avant Platon), ces temps-ci,  il est dans toutes nos collines aux arbres bourgeonnant en millions de boutons verts. J’ai un fils ( pas du tout en colère, cher Félix Leclerc) en paix, qui se nomme Daniel et, ses deux gars partis du foyer familial, il rassemble ses notes en vue d’un bouquin populaire. Sur quoi ? Le bonheur. J’y crois —et pour paraphraser le psy Guy Corneau, je pourrais dire : « Père anxieux, fils calmant ».

Daniel a souvent rasséréné « son vieux papa »  qui, on le sait, est d’un tempérament pressé, stressé. Le fils du père peut se faire père, le saviez-vous ça ? Me répétant que :« plus que force ou rage…(Lafontaine) calme et patience viennent à bout de tout », il disait vrai. Daniel n’était qu’un adolescent quand il inventa une douzaine de récits de science-fiction ! Sorti de l’Université de Montréal, Daniel signait deux courts métrages qui furent diffusés à Télé Québec et à la SRC. Puis il fit  du journalisme, à Quebecor et puis « de compagnie », à Bell. Rentrant de New York, il ouvrit un jour une « Galerie du Néon », dans le Mile-End. S’ajoutant un diplôme de l’Uqam, il se fit « maître d’école ». Enfin, être ludique, il y a presque deux décennies, Daniel trouve sa vocation : concepteur-producteur  de jeux-de-société. Je pense qu’il en est à son septième, qui sera publié en fin d’été. « Bagou », qui s’amusait du vocabulaire, sa première invention est encore actif.

Ces temps-ci, il y a donc sur sa table de travail ce projet de livre sur… Le bonheur. Moi l’agité du bocal ( Ferdinand Céline), l’ex-imprécateur des radios, le polémiste hurleur retraité, Daniel est donc mon antipode. Cela nous divertit. Cher Corneau : « Père excité, fils assureur. » Je ne sais plus combien de fois me voyant en vitupérateur, Daniel contribua à me calmer les nerfs, savait me faire prendre mieux conscience que nous avons la chance de vivre à cent mille lieux de ces pays où l’on bafoue tous les droits. Daniel avait raison de me faire percevoir l’extraordinaire chance d’être du bon côté des choses. Certes on a toujours raison de se scandaliser face aux injustices mais voyant l’« inflation verbale » (dans les média ou en privé), contre vétilles et broutilles, Daniel proteste. Je suis étonné de cette sagesse, retenue et sobriété, méfiance aussi des grossissements niais. Oui, vrai hélas, une part gigantesque des humains sur cette planète sont privés de l’élémentaire, il me faisait du bien de me le dire. Son livre fera donc du bien, j’en suis déjà persuadé, j’ai hâte de lire ça. C’est «  philosophie » que de bien vivre petits et grands bonheurs et ne jamais oublier les douleurs extravagantes qui hantent des continents entiers gardés dans pauvreté et ignorance. J’ai confiance en son bouquin qui va calmer tant d’angoissés.

Oct 222008
 

Ceux qui ont lu -ou qui liront- mon dernier bouquin de récits « Des branches de jasmin » seront-ils si surpris du fait ? L’aîné de mes cinq jeunes « mousquetaires », David, assiste à l’arrivée dans toutes nos librairies de son premier recueil de « mots ». Sa plaquette d’une écriture surréaliste se titre d’un seul mot, « L’éléphant », éditée chez L’Hexagone.

De mon gang d’ex-gamins, David est le seul « homme de lettres », il est fou des mots, ce qui me réjouit évidemment.

Cet enfant que je bourrais de contes et légendes, d’inventions loufoques, dont je garnissais la fantasmagorie de loups, d’hyènes, de mandragores et autres plantes reptiliennes… eh bien, voilà qu’il me sort un éléphant ! À son tour il invente. Librement. Devenu jeune adulte, quoi, le voilà donc, mon David, sur le dos de « sa » bête ? Un éléphant ! En hardi cornac ? Cela,  dans des indes imaginaires, voyez une écriture libre, très libre. Rien à voir -vous verrez bien- avec la prose « petite semaine », celle d’un ex-pute, d’une ex-escorte à ministre, et tout le reste.


Lisez-moi ça ! Cela vous fera une récréation. Poétique. Si bienvenue quand les manchettes à faits divers de « page trois », ou aux rougeurs  irakiennes, ou à économies-en-vrilles énervent. Un éléphant hors des actualités plates, ça fait du bien, c’est un peu d’ivoire aux dents pour nous défendre; chantez chorales  « qu’un éléphant, ça trompe, ça trompe énormément ! »

David Jasmin-Barrière offre donc un « tout premier » (traducteur de métier, il travaille à son premier roman) bel et bref album d’images. Mon David en jeune équarisseur de verbes, en iconographe émerveillé qui veut émerveiller. Images sans crayons ni pinceaux. Juste ses mot pissés, sortis, crachés, éjectés de son carquois, mots légers ou lourds, c’est David en chasseur enfantin d’étranges métaphores, David en jeune polisseur de simples galets trouvés. Qu’il métamorphose en diamants pour rire sur la piste du cirque de vivre.

Bienvenue et mes saluts au nouveau venu dans l’heureuse galère des écritures libres.

Ton grand-père, Claude

[lien vers le communiqué de presse de l’Hexagone]


CEUX QUI M’AIMENT…
[article hors site, -pour L’Express d’Outremont et La Vallée des Laurentides]

D’habitude en matière de sentiments intimes -si on est pas Michèle Richard ou qui encore ? – on se retient. On fait attention. Le ridicule, la vanité, une pudeur, n’est-ce pas ? Je parle de quoi là ? Je parle de ces moments dans nos vies où soudain l’émotion vous submerge. Vous secoue et vous enveloppe. Eh bien foin de cette réserve qui m’est naturelle pour cette fois et je me laisserai aller.

Il y a quoi ? Il y a que je suis ému. Très ému. Je viens d’apercevoir, sortant de chez l’imprimeur, « L’Éléphant », une bien jolie plaquette de poésie signée par David Jasmin-Barrière qui est l’aîné de mes cinq petits « mousquetaires », vous savez ces enfants-chevaliers tant aimés, que j’ai raconté dans mon bouquin de grand père délinquant.

David ? Son recueil tout neuf, chez L’Hexagone, me dit carrément qu’il y aura donc une autre bonhomme dans ma lignée qui veut bien du « fou métier » d’écrivain. Ici, ça n’est pas la France, encore moins Paris, chaque auteur d’ici -québécois qui publie de la littérature-  signifie que la nation grandit. Que le pays se sort davantage d’un passé chétif. Car, comme pour une majorité des nôtres, Josaphat, mon grand-père -l’arrière grand-père de mon David- était un cultivateur analphabète et signait son nom d’un X.

Il y a de tout cela dans mes émotions face à ce bref livre tout neuf « L’Éléphant » de David. Il y a aussi que je suis toujours bouleversé devant le premier bouquin de quelqu’un. Je sais trop les espoirs et je sais trop les déceptions. Il s’agit -publier- de jouer un jeu bien anachronique. Dans un casino vide, désert de pas perdus. Un jeu avec des cartes illusoires, celles des rêves, des mensonges arrangés, des mythes nouveaux-nés, il n’y a ni perdant ni gagnant.

Celle, ou celui, qui écrit de la littérature -et qui publie- s’embarque dans un drôle de bateau, aux voiles inventées, aux mats de cocagne toujours, à la poupe qui se prend pour une proue, flotte de Titanics sans glace menaçante vraiment. Poésie, vaisseau délicat, obsolète, peu désiré, dans des quais désertés, un port ruiné, aux escales ravagées, en des croisières qu’il faut bien nommer solitude. Elle, ou il, s’en va voguer sur des eaux dédaignées par les foules. Il s’en fiche. Il aime ce métier qu n’en est pas un.

Chaque fois, toujours,  j’y vois un personne folle et merveilleuse à la fois, agissant contre toutes les modes, les us et coutumes populaires, Mais oui, diable !, pourquoi ne pas rédiger du téléroman-de-Margot, ne pas tenter d’inventer un jeu vidéo bang-bang ou bien  chier une toune bien rock and rock man aux niaises rimes de mirliton, ou encore scénariser une pub payante bien démago-à-gogo  ?

Non, voici quelqu’un de détraqué, ma foi, mon David ou un autre… Ils croient à l’écriture -c’est une vocation, cela ne s’enseigne pas- ils croient aux mots bien assemblés, au verbe bien ajusté, à la parole bien libre, aux images originales, aux métaphores vives, aux insolites mélanges des proses bousculées  ? Le jeune écrivain fait encore confiance à l’antique médium, grimoires modernes que l’on imprime désormais à la cadence-vitesse-2008.

C’est ce qui me bouleverse, cette confiance absurde -partant héroïque- dans le livre de littérature. Alors, cette fois, je le dis, je regarde L’Éléphant, coloré pachyderme qui nous nargue comme un rhinocéros d’Ionesco ou un hippopotame anonyme. Nouvelle publication et, oui, je suis ému. Il n’y a pas si longtemps il me semble, ce David, dans un champ d’Ahuntsic, me disait qu’il voulait aller combattre les vilain snipers à Sarajevo. Il avait dix ans. Jadis, il tremblait quand je lui racontait la mandragore maudite au milieu des palétuviers. Il avait 7 ans. Il se bouchait les oreilles quand j’imitais la hyène ricanante la nuit… Déjà ?  c’est son tour maintenant ? C’est lui le nouveau conteur et il sort de son chapeau, un éléphant !

Un film disait : « Ceux qui m’aiment prendront le train », je dis ingénument « ceux qui m’aiment » prendront l’éléphant. Si parmi mes lecteurs, certains m’aiment et apprécient vraiment ma petite littérature, je les prie intensément d’aller chez le libraire pour se procurer « L’éléphant » de David Jasmin-Barrière.

Je sais bien que ce ne sera pas beaucoup mais, bon, David-le-cornac – traducteur de métier qui travaille à un roman- en serait un p’tit brin encouragé. Merci là, merci !

Juin 182008
 

      Je vois son nom désormais, il a un chemin à son nom. Parler souvent de quelqu’un qui est mort c’est le faire revivre sans cesse. Roulant sur la 117 vers Saint-Jérôme, notre capitale (régionale), je vois des tentes, des ballons. Je songe aussitôt au gros party annuel de l’adélois Pierre Péladeau. Fête géante en été, qu’il aimait organiser pour « son monde ». Que de belles et bonnes heures passées là, au bord de la rivière, invité car « ancien » rédacteur. Comme René Lévesque, Marcel Dubé ou Bourgault etc.

         Quand je lui dis à un de ces fameux pow-wows : « Pierre, vous ne craignez pas la construction de blocs de condos sur votre rivage  d’en face ? Il rigole : « Non, aucun danger, j’ai pris des options sur tous les terrains de cette rive ! » J’entends encore l’éclat de ses rires, sorte de gloussements à l’étouffé, le rire des timides ?, en tous cas gargantuesques ! Je m’ennuie du bonhomme. Un sacré bonhomme.

     J’ai connu ce diable d’homme, culotté courageux, affairiste audacieux, et malin. Rare chez les nôtres, un entreprenant sans vergogne, c’était au temps fou de la Crise d’octobre en 1970. Je me cherchais de l’espace pour chroniquer. Ayant quitté La Presse (1967), ensuite voyant agoniser Québec-Presse (1969)  (les syndicats n’y croyaient, diminuaient le financement)  et puis le Sept-Jours (1970),celui de Bernard Turcot, au bord de la faillite aussi, je souhaitais « le grand public ». Donc  je visais le jeune quotidien de Pierre Péladeau.

 

UNE TRIBUNE POUR LE FUTUR ROI ?

      Rue Papineau, juste en face de L’Immaculée Conception (!), le P.P. d’alors y avait vaste bureau mais en un local tout modeste. Avec tribune surélevée ! Oui, pour le hausser. Besoin de puissance inavouable ? « L’empire » débutait tout doucement, bien lentement. Je lui vante l’idée d’un magazine et lui fait voir « ma » maquette. Lui : « Non merci, les nôtres n’aiment que le journal et tabloïd. Un magazine ? non, ça ne prendra pas par icitte ».   

       Bon. Je rentre dans ma houache de décorateur bien bredouille. J’irai volontiers écrire au « Point de Mire » de Bourgault, je devinais qu’il y aura là aussi, une autre faillite. J’y ponds un long article fustigeant cruellement la légèreté imbécile des « canards » radio-télé de Monsieur P. Mon directeur, Jean Côté (de Point de Mire), avertissait Péladeau qui, discrètement, finançait l’hebdo de Bourgault. P.P. : « Publiez. Pas de censure. Publiez, ça va juste fouetter mes gens ! » Le cher financier fit d’avantage encore : il me convia à son domaine adélois pour rencontrer tous ses rédac-chefs. Grand caucus et c’est lui, P.P., avec tablier sur la bedaine qui prépara et servit lui-même un énorme spaghetti.  Sauce « sans » viande, viande à chien, Donalda ! Point-de-Mire tomba à son tour faute de lectorat. Revenant à sa tribune, rue Papineau, le patron m’offre dare dare deux grandes pages dans son hebdo, alors ultra populaire, Échos-Vedettes. Ensuite, Charron, son jeune employé le quitta, fonda son magazine, connut un vif succès et, jaloux, contrarié, P.P. fondait son magazine, « Montréal ». Qui connut aussitôt l’échec. Le « boss » finira par acheter la publication de Claude Charron.

 

365 CHRONIQUES PAR ANNÉE !

       Et moi -j’avais insisté sans cesse- j’entrerai enfin au Journal de Montréal. Cela de 1971 à 1976. Un FAMEUX HAUT-PARLEUR « de tous les matins » pour communiquer avec les foules laborieuses. J’ÉTAIS RAVI ET ME MOQUAIT BIEN DU SNOBISME DE MES BOUDEURS INTELLOS, RESTANT EUX, SANS AUCUNE TRIBUNE. Ce sera donc mon entrée dans cette famille grouillante et parfois populiste, baptisée Québécor. Cela allait s’agrandir sans cesse avec des achats d’imprimeries.

       Je revoyais un peu plus souvent « cet ami » -qui savait tout de même, art difficile, tenir les gens à bonne distance lors de lancements, de fêtes. À Sainte-Adèle comme en ville.

      Il aimait mes effronteries -« T’es un voyou, toi,  au fond  non ? »- il me le disait. Il était l’ennemi des façades, des niais salamecs, de la rectitude, des mensonges calculés, des honneurs frelatés, des glorioles imméritées, des  politesses obligées, des faux-grands-airs. Lui -le voyou d’Outremont ?-, le petit « vendeur de sapins de Noël, restait sobre, frugal quand on l’a dit pingre. Par exemple, l’apercevant au vraiment « mini » « Petit resto », rue Valiquette, je lui lance : «Mais Pierre, que faites-vous ici, un riche millionnaire ? » Il rétorqua : « Viarge, c’est simple Jasmin, c’est bon et c’est pas cher ! »

       L’homme collaborait à des œuvres, sans le dire. C’est lu qui offrait, geste généreux, les Feux de la Saint-Jean à mon ami Pierre, le maire Grignon. Ayant su la vente proche d’un petit temple protestant Chemin Sainte-Marguerite, (pas encore « son » chemin) à changer en discothèque, il en fit l’acquisition, y présenta des concerts et des expos.

 

APOLCALYPSE PÉLADEAU ! 

     Parfois, je peux entendre au dessus du lac Rond le fracassant ronronnement d’un hélico ( ô Vietnam !), et je revois les passages de P.P. jadis, pour promener sa « vézite » des dimanches ou quand il allait -ou revenait- à son « château de verre », son «  temple » de la rue Saint-Jacques, à  sa-tour-sans-ivoire », face à celle de l’ex-Bourse, Place Victoria. Il était loin le bureau de la rue Papineau et sa ridicule tribune, loin aussi la nouvelle « centrale », en face d’une poissonnerie estimé, rue Roy.      

         Non, à partir d’un certain temps, Maître Péladeau s’accorda des espaces valorisants, prestigieux, mérités. Le rond petit laideron qui débuta à Rosemont -où il fit ses débuts en hebdos-  québécois rare, nationaliste multimillionnaire,  n’irait plus aux misérables locaux d’Ahuntsic, le long de la track où je livrais mon « papier » quotidien.  Un jour, il fit construire tout au bout de l’Avenue du Mont Royal, en vaste et solide.

      C’est dans « sa » tour moderne que je fis la rencontre de deux de ses « dévoués ». L’un, devenu noble vieillard, était son fidèle de très longtemps et régnait -un peu. P.P. était fidèle à ses premiers encourageurs. L’autre conseiller était un fringant jeune homme, rigolard, -P.P. estimait l’humour. Il lui servait de relationniste, de tamis aussi, on imagine les nuées de quémandeurs pour un « empereur ».

    Un soir, généreux buffet à la brasserie Molson, rue Notre-Dame, le voilà soudain seul et c’était rare, je lui tire la manche : « Que faudrait-il encore pour « le bonheur parfait » à un homme tel que vous ? » Il cligna des yeux comme à son habitude :  « Jasmin, « le bonheur parfait », ça n’existe pas. Je n’y ai jamais cru et mon bonheur ordinaire vient de là. » Il fit trois pas et, vite, il y eut vingt courtisans. Qu’il  n’écoutait que d’une oreille. Comme toujours.

 

VISITE DE SON ÉMINENCE ROUGE !

 1-Tout, LES BELLES HISTOIRES LAURENTIENNES, Poing-comme-net, Portraits, Souvenirs  Commentaires fermés sur VISITE DE SON ÉMINENCE ROUGE !
Avr 042008
 

Qu’il est beau l’auguste oiseau sur ma galerie ! Rien à voir avec « l’auguste », clown connu du cirque. J’admire un cardinal perché, qui croque de nos graines, bestiole ailée qui a tout d’une altesse royale. Qui nous est devenu un visiteur très assidu du mois de mars. Non mais quelle hypnotique vision lumineuse ! quel rouge intensif ! Au sol, sa femelle, moins éblouissante, l’attend. Quelle beauté stimulante que cette palpitante et vivante boule toute écarlate, à part sa courte bavette noire et son dossard plumé roux. Feu sur la neige des alentours.

Cardinal - photo du webmestre -

Envie d’écrire un roman rubescent : « Le rouge et le blanc ». Captivant contraste en cet hiver à n’en plus finir. Le cardinal s’installe avec cérémonie, longtemps à chaque visite, à une paroi de notre mangeoire. Fière allure. «MONSEIGNEUR »ne prête aucune attention à ces petits abbés du bas clergé voletant autour, des juncos ardoisés. Des compagnons non désirés. Des importuns, des voisins tolérés, tous, des roturiers de basse extraction. Négligeable engeance, n’est-ce pas Éminence ? Notre flambante Altesse grignote avec superbe, jette un œil de dédain : « D’où sortent ces manants, placides sitelles, nerveuses mésanges à tête noire ? Mon éblouissant volatile fait mine de ne pas les voir; « La classe », c’est lui. Qu’est-ce donc qui fait que l’on reste, Raymonde et moi, comme figés à chacune de ses visites ? Quoi au juste ? Resté debout pour lui, je m’approche de la porte patio, me colle le front à la vitre, ne me lasse pas de l’observer ? C’est sa couleur ? Oui, ce rouge intense, son degré de rouge, si vif, tant saturé.

FACINATION DU ROUGE

L’attraction du rouge ? Je me suis mis à y songer, cela vient de loin. Petit enfant, nos yeux s’y fixaient ardemment. Quel cadeau gratuit c’était que ces échantillons de couleurs de peinture, petits rectangles de papier colorés chez le quincaillier. Je me souviens, mes soeurs, mon frère, moi, comme nous étions ravis de contempler ces dépliants offerts par M.Damecour qui tenait ce que l’on nommait « un magasin de fer ». On s’en faisait un jeu proclamant notre premier choix. L’élu le plus souvent ? Le rouge. Si le catalogue de la « ferronnerie » en montrait plusieurs, c’était le plus rouge le plus intense. Il nous arrivait d’hésiter entre carmin, écarlate, vermillon, rouge-vin, rouge-sang-de-bœuf.

Échantillonnages sophistiqués des fabricants de peintures ambitieux. Sous le petit carré brillant on lisait : purpurin, presque pourpre. Ou alezan, un rouge mêlé de jaune. Ou cinabre, un sur-vermillon. Ou bien corallin à l’aspect de corail. Ou encore fuchsine, un rouge métallique. Tant de rouges ! Ces petits rectangles imprimés, émaux étincelants, formaient, oui, un trésor. Le dépliant à étiquettes allait donc rejoindre les objets chéris de notre coffre aux trésors, avec un gazou, un sifflet d’argent, des boutons dorés, une étoile de shérif.

Je sais donc mieux pourquoi un oiseau ordinaire me fascine tant : sa couleur. Qui est celle des roses d’amour qu’on voyait dans la vitrine de « Madame Lafleur, fleuriste », coin Jean Talon. Rouge comme pour ces fascinant camions de pompier rue Saint-Denis qui déboulaient en trombe aux jours de malheur. Aussi la couleur d’une étrenne d’un Jour de l’An : joli traîneau. Rouge, de nos pommes de tir, du nez du clown, de la balle du bolo, des poissons exotiques. La couleur des cerises amères. Du Père Noël, du rieur bonhomme de Coca-cola sur tous les placards, la couleur de nos joues d’enfant aux joyeuses glissades hivernales. Rouge signal de santé, de vie vive, du jeune sang qui circule bien. Celle triée en premier du jeu de craies. De cire, de plâtre ou… Prismacolor ! Toujours. Ô brillant cardinal sur la galerie ! .

CHINOISERIES ROUGES

« Il pleut dans ma chambre » ou « Le dimanche, les enfants s’ennuient », chantait Trenet et, ces fois-là, maman nous permettait de fouiller son panier à tricoter. À repriser. Y choisir vite la pelote de laine « rouge », le fil à broder « rouge », la flaze « rouge ». Rouge sans cesse. Dans « Chinoiseries » mon dernier roman, j’ai raconté -avant son resto de La petite patrie– que papa fut importateur de babioles orientales. Gamin fouilleur dans ses stocks, ce sera le rouge, sans cesse, pour cette lanterne à pompons, ce parasol de papier, ce tambour à dragons, ce kimono brodé et, parmi la bijouterie d’une bibeloterie de pacotille, tout ce qui était rouge.

Grandis, nous allions draguer les étudiantes-vendeuses du « 5-10-15 cents », employées chez Wolworth, Kresge, Larivière-Leblanc, ô rouge à lèvres ! Les petits cœurs ouverts aux beaux parleurs, nous et nos baguenauderies, fous rires des timides, nos toupets en coq de nos cheveux gominés, on jouait les don juan des vendredis soirs zieutant les fards bien rouges de ces accortes demoiselles.

Le rouge : souvenir d’une soirée de mars au rond à patiner du Shamrock, Marché Jean Talon, là où on a construit un parking. Samedi soir doux, voir patiner la fille du fourreur, M. Darveau, blonde Micheline en déesse-sur-lames, vêtue d’un tailleur tricoté… rouge. Coup de foudre et valser bras dessus, bras dessous sous la chuintante musique du haut-parleur bon marché. Jeune bonheur de tourner en rond quand les ampoules suspendues devenaient des étoiles.

Bon assez. Oh !, j’ai trop bougé, mon magnifique cardinal s’est envolé. Partis, envolés avec lui, la pelote de laine, l’échantillon chez M. Damecour, la lanterne chinoise, le traîneau, le collier made in China et aussi : une si jolie patineuse, la Micheline de laine rouge ! Dépité. je sors ajouter des graines dans la mangeoire que, vite, vite, nous revienne la rouge beauté de son éminence le cardinal.

« MON » PIERRE BOURGAULT

 1-Tout, Lettres ouvertes, Poing-comme-net, Portraits, Requiems, DEVOIR DE MÉMOIRE  Commentaires fermés sur « MON » PIERRE BOURGAULT
Sep 072007
 

« Moi on ne m’aime pas, madame, on m’idolâtre ou on me hait », voilà ce que disait Bourgault à l’auteure Francine Allard. À la suite de son dévastateur rejet par les chefs péquistes de René Lévesque, j’avais revu Pierre une fois. C’était rue Saint-Denis par un soir d’hiver, le croisant, il ne me voyait pas, visiblement, il ne voyait personne à cette triste époque.

Je découvrais sur ce trottoir, non plus le prodigieux orateur avec qui j’avais grimpé sur des hustings mais une sorte de vagabond. Démarche trouble, yeux rougis, regard absent, il fonçait droit devant lui dans un vent glacial, dans une neige tombant maigrement, un « soir d’hiver » nelliganien. Cette vision me rendit très triste; on disait que l’ex-chef du RIN, solitaire et dédaigné, dérapait en paradis artificiel. Rumeur ?

Un peu plus tard, il obtenait enfin un poste payé « à jetons de présence » pour le prestigieux Musée des Beaux-Arts et on colportait qu’il fut « recommandé » par nul autre que Robert Bourassa, un adversaire.

En 1969, l’encore chef du RIN -pour peu de temps- me rencontrant, square Saint-Louis, s’écria : « Mon salaud de Jasmin ! Judas ! » Enragé, il passa vite son chemin. J’avais mal, j’aurais voulu discuter, le convaincre peut-être… Pierre avait donc su, qu’à mon tour, j’avais participé à la fondation du neuf mouvement indépendantiste, le MSA du chef charismatique. Puis, le parti de Lévesque mis au monde, avec grand vent dans ses voiles, Pierre allait dissoudre le Rassemblement et joindre « le rassembleur ».

Comme Jacques Godbout, jeune étudiant en quête d’argent, Bourgault fut soldat. Du Canada ! Mon refus viscéral d’enrôlement quelconque et ma haine des uniformes… j’étais étonné. Besoin de servir, hum, de dominer ? En caporal, en colonel ? Ou bien un militarisme « d’occasion » (pardon Gabrielle Roy) pour un petit salaire ?

Lui acteur, régisseur ? En effet, il y eut un tout jeune Bourgault en aspirant acteur. Persévérant, aurait-il fait un comédien célèbre ? Sans doute. Par exemple, il obtint un petit rôle tourné en Gaspésie occidentale, aux Méchins, dans un feuilleton-jeunesse de Radio-Canada à l’ombre des Gisèle Schmidt et Gilles Pelletier.

Et puis… j’étais jeune scénographe, je le croiserai en « régisseur » de plateau vigilant, pour la même société fédérale. On le disait « fendant », faisant exécuter minutieusement les ordres de la régie. Mais je savais bien que le rôle d’un régisseur efficace se devait d’être autoritaire. Sinon… la pagaille !

1961. Voici mon Bourgault installé par Gérard Pelletier qui vient tout juste de s’engager à « La Presse » pour combattre le tout neuf « Nouveau Journal » de Jean-Louis Gagnon. Nouvelles rencontres fréquentes alors puisque Pelletier m’a dit « oui » en critique d’art. Bourgault militait maintenant dans un mouvement fondé à Morin Height : le Rassemblement. Les aînés sourient, songent à de défunts mouvements du même genre : « Jeune Canada », « Bloc populaire », etc.

En somme, pensent « les vieux », « une autre affaire sans avenir aucun ». Un midi, le jeune directeur du cahier à « rotogravures » s’amène guilleret dans notre salle de rédaction avec, au bout des bras, deux pages. Illustration d’une immense foule Pace du Vatican, à Rome. Hilare, il proclame : « Voilà ce à quoi je rêve pour le RIN, des masse rassemblées ! »

C’est cette année-là, qu’embrigadé volontairement par le penseur André D’Allemagne, j’accepte de jouer les orateurs pour ce RIN dont je n’ai même pas la carte de partisan. Un soir, à l’étage d’un traiteur de la rue Fleury, je lis au micro mon dix pages de texte. À la fin, Pierre m’accroche : « Claude, tu l’as pas. Faut pas lire. Faut parler librement. Tu as entendu, je viens de gueuler une heure avec dix lignes de notes sur mon paquet de cigarettes. On fumait beaucoup en ce temps-là. Voilà ce que tu dois faire ».

J’avais appris une bonne leçon. Surtout je découvrais « un culotté » bizarre, à la parole vigoureuse, capable de soulever une foule. Bourgault, en effet, faisait « le fendant » sans vergogne. Je venais de l’entendre fustiger les nôtres (et lui avec) : « Nous sommes un peuple de mous, de soumis fainéants, de peureux. Nous sommes des chiens couchés, des frileux qui avalons à genoux toutes les humiliations sans broncher comme de misérables colonisés… », etc. Je n’en revenais pas, ses auditeurs l’applaudissaient comme un tonnerre ! Rien à voir, on le voit, avec nos divers chefs actuels cherchant le consensus, soumis aux sondages, prêts sans cesse à louvoyer.

Catastrophe pour lui : « mon » Bourgault règnait tout seul au domaine de l’indépendantisme quand l’ex-ministre libéral, le plus populaire de la Révolution tranquille », le très charismatique René Lévesque, chassé par son chef Jean Lesage et ses sbires prudents, décide de joindre le combat pour la « cause sacrée ». Fin du royaume de Pierre. Ce sera la farouche et stérile lutte entre un puissant démagogue (au sens strict) et un calculateur ultra démocrate. On sait la pénible suite. Hâte de lire maintenant cette première biographie sur Pierre, que l’on dit « minutieuse », signé Nadeau.

Sharing Buttons by Linksku