Avr 242014
 

Vous savez mon plaisir de lire « des vies ». La non-fiction, ces biographies nourrissent l’imaginaire. Il y a même une mode : des gens souhaitent publier les bonheurs et malheurs de leur parcours terrestre, des marques pour témoigner d’une existence, un besoin de se raconter à leurs enfants, à leurs petits-enfants. Une voisine, Raymonde Lagacé, l’a déjà fait et s’en porta fort bien. Raconter quoi ? Sa petite enfance, sa jeunesse, son temps d’apprentissages, la fondation de sa famille, les premiers emplois, la maturité, enfin la vieillesse. Souhaiter un maillage des générations. Ah la famille, « clan », « tribu », pas toujours « un misérable tas de petits secrets » selon André Malraux.
Ce genre d’édition, au tirage forcément confidentiel, peut être riche de sens, de révélations à la condition de ne pas servir qu’à un vain narcissisme; de tels écrits peuvent humaniser nos proches qui ignorent tous nos efforts pour se fabriquer « une vie bonne », mots de Nietzsche. C’est la question du célèbre tableau de Paul Gauguin : « D’où venons-nous. Qui sommes-nous ? Que devenons-nous ? » Eh bien, parmi toutes ces biographies lues ces derniers temps —de Ginette Reno à un Marcel Béliveau, d’un Frigon à Marcel Chaput, voilà un bouquin, signé Danièle Henkel (Éditions La Presse) et qui m’a fait éclaté en sanglots. Quelle mère étonnante elle a eu la chance d’avoir ! Je ne suis pas d’un type braillard mais la vie passée de cette millionnaire, « dragon » à la télé, amuse aussi. Ses saillies drôles, spontanées font mouche. Dans son fauteuil de « dragon » jusqu’à ses émouvants confidences, elle vous fascinera. Vous serez étonné comme moi de voir grandir cette petite fille du Maroc dont le papa —un beau militaire allemand, il y a photo— va fuir femme et fillette. « Il lèvera les feutres » comme on dit, disparaissant à jamais. Ô cette pathétique quête muette de Danièle Henkel, elle arrache le cœur !
On assiste —avec cette lecture qui prend aux tripes souvent— aux tiraillements d’une mère abandonnée et si courageuse pour tenter de vivre avec un minimum d’épanouissement. Oh, madame Henkel, que j’aime votre vaillante maman ! Avec son écriture vivante, vous saurez tout sur sa périlleuse existence; d’abord en cette Afrique du nord française, cette jeune et jolie femme est un modèle de résilience. Elle nous fait lire un exemple flagrant de courage, de ténacité totale; lisez ce récit franc, il est aussi un fameux document. Et vous, les malchanceux du sort, ce « vrai roman » saura vous consoler aussi en maints passages; surtout, vous faire « relativiser » vos regrets, vos remords. Si, comme pour moi, la vie vous a été plutôt facile, c’est instructif, cette autobiographie va vous secouer. En librairie elle coûte quelques dollars. Mais rien du tout à votre bibliothèque publique.
Merci donc à vous, Danièle Henkel, du « petit écran », où elle se présente en « dragonne » au milieu des « dragons » chaque semaine à la SRC, amusant et bizarre tribunal de juges « financiers ». J’avais remarqué l’humeur sereine, l’humanité ardente de cette « dragon », je sais maintenant pourquoi il se dégage d’Henkel une telle chaleur au milieu d’un jury forcément affairiste et « obligé de cruauté » à l’occasion. Lisez vite sa vie, découvrez une femme qui revient de loin. De très loin. Qui débutera à Montréal auprès d’un manufacturier raide, un « businessman » qu’elle saura séduire. Cette femme devenue multi-milionnaire a-t-elle, inscrit dans son héritage génétique, le don du bonheur ? Courez lire ces pages qui vont de la misère, de la détresse, à la maîtrise heureuse d’un destin, succès qu’Henkel méritait mille fois. Chapeau bas madame !

Nov 082012
 

 

* Le film « On the road » ( au cinéma Pine sous peu), raconte la virée en bazou par une bande de la « beat generation ». Pour apprécier ce film, lisez une autobiographe à deux voix de Ray Robertson : « Beat Vénération * ». Suis-je subjectif, ce « Beat vénération » est traduit par mon petit-fils, David. Un arrivage frais en librairies. Livre qui vous fera connaître ce descendant de « canayen-français » plein de verve et crachant son âme. En trois semaines. « On the road », au fond un reportage sauvage est un coup de tonnerre, sera trois fois réimprimé en 10 mois !

Kérouac vient de Lowell, Mass. Ray Robertson vient de Chatam, Ont. Et il est fou de Kérouac (et de Rimbaud). Ça se lit comme un roman. Ray, fils d’ouvrier, découvre donc Kérouac, ce french canadian surdoué et s’enflamme. Lui aussi vit une chétive jeunesse, père ouvrier —« papa pue le fer et la sueur » écrit-il. Il a une mère limitée. Une grand-mère maternelle (une Authier) qui est un sosie de la célèbre « moman » de Kérouac.

J’avais 35 ans en 1965 et moi aussi j’ai eu besoin d’aller en pèlerinage à Lowell. Pour voir le french ghetto de Saint-Jean Baptiste, la Merrimack sous le pont, l’énorme église Saint-Louis de France, tout; j’étais entré dans tavernes et bars tentant de faire évoquer « le grand Jack » disparu; en vain.

J’ai lu « Beat Vénération » et j’irai voir le film. Le jeune Kérouac, ex-footballeur blessé, ex-marine, sera comme assommé par ce fabuleux premier succès mais, plus tard, les insuccès vont se multiplier. Kérouac va sombrer : l’alcool à flots, aussi la drogue —speeds amphétamines. Orphelin jeune de Léo, —« papa pue l’encre et la sueur » dit-il—, le fils de la grosse veuve ouvrière (dans le cuir) devient un saoulard. Loufoque, il voyagera en Bretagne, à Paris, ira vagabonder à Tanger. Il cherche ses lointaines racines. Une marotte ?

« Il n’y a pire malheur que d’être apatride », a écrit Dostoïevski. » Voilà Kérouac, en 1967, jouant le généalogiste ? À Rivière-du-Loup ! L’accompagne partout Jos Chaput de Lowell, son inséparable  : deux avaleurs de gnole en motels crasseux, dans des bars miteux. Le voilà fier : il a dans ses branches le « Seigneur » Lévis de Kérouac de Cornouailles ! On rira de lui. Poivrot pitoyable, on peut le voir se racontant (dans son pauvre français !) à l’émission « Le sel de la semaine ». Voir sur Google. Une tristesse terrible !

Le traducteur de Roberston, mon cher David, s’est mérité des éloges; dont celles de Desmeules (Le Devoir) et de J.-P. Ferland ( du S.D. observatoire). Ray dit bien le génie fracassé qui trépigne en des ouvrages bizarres, de rares éclairs. Il reste l’odieux parasite de Gabrielle, mère économe à laquelle il s’accroche. Ce curieux couple mère-fils va déménager souvent. À la fin, terminus : St Petersburg, Florida, la fiasque à la main ! « Mémère », comme Jack l’appelle, vieillie, malade, prie son autre fils, Gérald, mort enfant. « Un saint mystique », prétend-t-elle et Jack en fera d’étonnants écrits. Kérouac, un anti-Noir patriotard, un ultraconservateur anti-Juif —tel le génial, hélas raciste, Ferdinand Céline. « On the road » reste un classique mondial.

* Texte revu le 9 novembre

**Ray Robertson, « Beat Vénération », traduction David Jasmin-Barrière.

 

QUOI, DORMIR, RÊVER, SHAKESPEARE ?

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Avr 302012
 


 

Cette nuit, bruits et un rat-con, rat-coon, rat masqué… a rejeté nos deux briques au yable et ouvre le bac noir !

La faim !

Un midi, un écureuil, tout maigre, tout frétillant, guette un oiseau nouveau-né !

La faim !

Bof, pauvres petites bêtes adèloises ? Mais il y a les humains : pire sort, atroces famines en certaines contrées d’Afrique. Contraste avec ma passion pour le règne animal et ces magnifiques documentaires à la télé ( ARTV, TV-5, Télé-Québec) où toute vie se résume à un mot : LA FAIM !

MANGER et puis se reproduire ensuite.

Ici, dans notre ciel, derrière le joli neuf resto « So-Thaï » —carrefour Morin-Chantecler— aux mets asiatiques extra-savoureux, apercevoir une bien noire corneille —bec et griffes ouverts— chassant un malingre petit merle.

Manger ?

Impossible d’ignorer tous ces travailleurs jetés à la rue (Aveos-Air-Canada et cie ), ni ignorer la Syrie déchirée. Nous autres bons petits bourgeois des jolies Laurentides allons-nous nous charger des malheurs du monde entier ? Non ? On regarde à la télé —en rotant le bon repas pris— nos sympathiques hordes étudiantes qui crient dans le noir des soirs déambulatoires : « JUSTICE ! » Et c’est plein d’adultes nostalgiques :« C’est beau, c’est bien, nos jeunes découvrent la lutte pour la démocratie ! » Que celle ou celui qui n’a jamais regretté son cher « jeune temps » jette une première pierre à ces mélancoliques.

Or, ici, « dans l’nord », à l’abri des problèmes métropolitains (ô trafic !), les Laurentidiens que nous sommes vivent une existence bien paisible. Une impression seulement car on n’ignore pas tant de destins broyés. Mal cachés dans les replis verdissants de nos jolies collines. Soyons certain d’un tas de misères, ici comme partout.

Je viens de recevoir —éditeur indispensable, Michel Brûlé des « Intouchables »— le récent bouquin de l’esprit libre, Norman Lester. Dernier COUP DE POING et je vous avais vanté le premier, eh bien, courez l’acheter. C’est encore un riche puits d’odieux scandales aux couleurs variées. Ça va du pourpre pourri au violet sinistre, du noir atroce au gris à se pendre ! Que de sordides découvertes stupéfiantes. Ce petit-juif-rosemontais, Lester, c’est l’anti-censure par excellence, lisez-le pour ne pas crever con idiot et innocent.

Être informé c’est être libre, dit-on, ça ne nuit pas mais notre impuissance enrage. La corruption des ingénieurs( élite instruite dévoyée), des bâtisseurs, et, hélas, de nos élus « enveloppés de brun ». Ô fatras à collusions mafieuses. Vite, vite, madame Charbonneau, à vote maillet ! Hélas, la langueur tolérante du citoyen mou exacerbe. Quoi faire ? Quitter ta jolie colline ? Aller en métropole marcher avec la jeunesse ? Ne pas te contenter de surveiller le rat-con juché nuitamment sur ton bac noir, l’écureuil affamé, la corneille tournoyante au dessus de ton cher resto So-Thaïï ? Shakespeare clame : « Dormir, rêver… » Non, Bill, non : s’indigner et agir !

 

 

Nov 222011
 

Mon cher Jacques Brel chante que… le ciel y est si bas qu’un canard s’est pendu… » Je revois mon canard solitaire, comme perdu, égaré, il rôde, plonge et replonge, disparaît parfois si longtemps sous l’onde… suicidaire ? La Florida —où ma fille Éliane s’en va hiverner—  ne l’attire donc pas ?

À un de nos feux de feuilles mortes, visite du Souverain pontife chat (de ma voisine). La lourde bête me frôle : pas un seul regard, je l’appelle, ne se retournera pas d’une oreille ni d’une moustache; l’indifférence absolue. Cheminant lentement vers le vieux saule : noblesse ! Pas un chien au monde resterait aussi superbe, les chats sont des princes.

De sa petite rue St-Michel à Val David, mon fils Daniel n’est pas un indifférent et veille sur son géniteur. Le 10 novembre, cadeau d’anniversaire : bouquin du docteur Benetos, gériatre connu, 280 pages pour un « L’ABC DU CENTENAIRE », Laffont éditeur. J’y retrouve le menu connu : pas de tabac, pas d’alcool, faites de l’exercice et méfiez-vous des « recettes-miracles », aussi des gourous et autres gamiques en psycho-pop, enfin des substances « à la mode », chinoises, etc.

L’hérédité ? Lâchez tranquille « popa et moman » : que 20% en garanties et si tu fumes sans bouger, rivé aux écrans, oublie tes parents en grande santé ! La vitamine « D », oui, oui, mais le yaourt, surévalué dit Benetos. Le vin rouge?,  oui. Le blanc, non ! Ni bières, ni alcools, du caca ! Du botox pour madame ? Pourquoi pas ? Du Viagra pour monsieur ? Oui si on a le coeur en forme ! Mais, avant tout : marcher, skier « à fond » et en collines, vélocipédaler aussi, et « crawler ». Nager quoi ! Le gériatre de Nancy insiste : « Faites rire et riez. Le plus souvent possible. Fameux médicament, dit-il, et  gratuit.

Oh : le bref récit de mon camarade Gilles Archambault, lu avant-hier, m’a fait éclater en sanglot dès la page 35. Des deux d’un vieux couple uni, « celui qui reste…vit en enfer », chantait Brel, encore lui, l’immortel. Déception : je reste de glace en lisant ( Prix Renaudot!) la vie de Édouard… « Limonov », signé Carrère. Assommant. D’un ennui grave, Carrère, « fils de famille parisien », s’entiche d’un déboussolé né en Ukraine, filant à Moscou. Une gouape. Ganache à grands coups de gueule d’anarcho-fasciste. Bien long récit (Moscou, New York, Paris) avec du« name droping » éhonté. Potinage mondain. La critique (ici et ailleurs) ? Bien complaisance.

Je rentre maintenant —800 pages— dans une autre vie racontée. Celle de Gaston Miron, animateur —poète parfois—et infatigable prédicateur de notre liberté. Ça débute en Laurentides au temps de la Grande Crise mondiale ! Sainte Agathe commerce. Pierre Nepveu, le raconteur, se montre méticuleux, un travail d’obstiné, soucieux d’exactitude. Son vrai nom « Edgar Migneron » ! Eh oui !, des curés durs de la feuille allant vite en besogne. Sur sa stèle, vous verrez les noms de ses ancêtre tous analphabètes. Miron, laid, généreux, prophète,  ex-religieux enseignant, nous parle encore : « il fait un temps de cheval gris qu’on ne vit plus/ il fait un temps de château très tard dans les braises/ il fait un temps de lune dans les sommeils lointains ». Je suis à la page 40, j’ai le temps.

 

 

* (Gilles Archambault: « Qui de nous deux », récit, 120 pages, Boréal)

Nov 192010
 

Je viens de lire la vie de Janine Sutto où l’on voit les deux fils scandalisés d’un célèbre père comédien (adultérin), un soir dans Westmount, venus engueuler ce papa dévergondé qui ramenait chez elle sa concubine, la fameuse comédienne. Scène pathétique. Cette biographie écrite par son gendre (!), le reporter Lépine, mérite lecture pour le franc-parler. Je lis aussi les journaux : un pédophile, Cantin, grimpait dans la hiérarchie de la DPJ, quoi ? Un ado contrarié assassine sa mère monoparentale ! Une Haïtienne reçoit (de son homme) en pleine face, un plein bol d’acide ! Le PDG d’un empire médias traité de « voyou » par un PDG de Radio Canada, va en procès. L’ex-parrain de la pègre meurt d’une balle bien visée, à Cartierville ! Suffit, aller se laver les mains car ça tache l’encre des journaux, sortir prendre l’air.

Autre tour de machine : on sort, au soleil, vers Saint-Colomban et on roule vers le sud-ouest. Allez-y pour voir de très jolies vallées, plaines aux tons fauves, découvrez une fin d’automne avec ces longues terres de maraîchers endormies.  Quel bonheur de tout bien examiner sur de jolies routes modestes. Du côté de Sainte-Scholastique, tant de logis anciens, églises toutes modestes, humbles et émouvantes demeures à la maçonnerie parfaite avec leurs longues galeries. En leurs alentours, ces bâtiments de ferme dont les planches mûrissent depuis si longtemps. Émouvantes campagnes pas bien loin de nos collines. Voici Saint-Benoît, se poursuivent les pages d’un album vrai, fort. À l’horizon proche, les collines d’Oka peintes aux tons de novembre, mauves, beiges, gris. Soudain, du vert. Un et puis deux saules très « pleureurs », gigantesques.

Grimpé au cœur de Saint-Joseph-du-lac ( pays des pommes, grâce aux moines Cisterciens, paroisse fondée par les Sulpiciens-seigneurs en 1717, il est midi et nous dévorons nos sandwiches dans un joli kiosque. Juste en face de la vielle église. Un site où l’on découvre au loin toute la métropole, ce jour-là, avec son épais rideau de pollution !

Ma chauffeure, Raymonde, veut bien me faire re-visiter les rives —sablonneuses jadis— de ma jeunesse, Pointe Calumet. Avec son bau lac géant, une villégiature ultra populaire dès 1935 pour la classe moyenne. En 2010, c’est la découverte de multiples imposants « mini manoirs », avec le yatch luxueux à leurs flancs ! Il reste ici et là des « camps », ces pauvres  maisonnettes louées à bon marché. À la toute dernière avenue ( la 65 ième), une vaste marina a remplacé la salle « Normandie ». De la Plage Robert de M. Bonhomme, là  où nous dansions le boogie-woogie et les « collés », là où l’on admirait une fringante jolie jeune fille, Denise Filliatreault. On roule et je revois le grand chalet de Michèle Sandry, populaire chanteuse de style gouailleuse-montparnasse. Le Mont Éléphant, un beer joint, est disparu, le croulant Château-du-lac, auberge champêtre, a croulé. La jolie Plage Catilina où j’amenai Buissonneau avec Luc Durand tourner en 8mm du « Barbe Bleue » : disparu ! Tout a tant changé, souvenirs estropiés, décors transformés, ma mémoire bousculée. Roulant vers l’est du lieu et constater qu’il y a un grand marché, un garage, deux restos, un presbytère, une école même, une biblio, tout cela qui n’existait pas quand Pointe Calumet « fermait tout » dès la fête du Travail ! Filant vers la 640 d’à côté, derniers regards à un parc de jeux aquatiques « hénaurme » et je raconte ce site : un petit lac, quelques buttes de sable, nos glissades à califourchon et gratis dans le temps !

Déc 122008
 

Suivez-moi, c’est un dimanche de décembre, avec du froid donc, engraisser d’abor le parking-voleur et j’arrive sur Saint-Laurent.

Cet antique chemin radoteur d’enseignes aux vitrines vulgaires, gargotes pour étudiants, pour les cassés d’un roman de Renaud. « Salut à toi dame bêtise », chantait l’autre, « toi dont le règne est infini ! » Les bistrottiers de ce gris dimanche rôdent d’un comptoir l’autre, comme mon Céline-le-fuyard « d’un château, l’autre ». Plein de bourlingueurs façon Blaise –l’illustre manchot– Cendrars. Ce dimanche récent donc, moi l’échappé adélois, je zieute les promeneurs hagards reluquant des affiches.

Les voyez-vous, regardez bien, certains loustics descendent entendre de la poésie lue, où, dans la cave chez Gallimard. Au portique, un Bozo -ou Ti-Coune ?- quête borborygmant des « Sales-culs-ronds-de-bourgeois ! » Héliotropes frustrés fuyons le bitume d’un brun mat, ce désensoleillement. Refuge à la cave en ce dimanche dos-de-rat, descendre au sous-bassement gallimardien pour… de la lumière, entendre les voix des fous et des folles, leurs flots de mots en images. Merci et salut Martine-belle-voix, les autres déclamateurs. Mots de musiques. J’écoutais ces narrateurs de l’inénarrable, mon bonheur. La logique sur le cul, souffrez les concierges du raisonnable, les gardiens des banales frilosités.

Au sous-sol de Gallimard

J’étais donc assis en cave librairienne, rue Saint-Laurent, pour aussi entendre un rejeton mien, le David qui publie à l’Hexagone. Il a bien fait. J’étais fier. Mon petit-fils agrandi secouait L’Éléphant -son titre- par la trompe, par les grandes oreilles, par les défenses d’un ivoire interdit de commerce.

Le beau défilé hexagonal, jeunes et vieux, filles et garçons.

Danielle Fournier, marraine éditrice pour Ville Marie littérature, ordonnait sa circulation, sans sifflet, sans brassard, épatée la première. Soudain, vont m’apparaître deux habitants rares.

Est-ce que « Le défaut des ruines… » ( Roland  Giguère) reste l’oubli ? Mais je n’avais pas oublié ces fantômes de ma jeunesse, sentinelles ridées comme moi, grimpées aux barricades des mots. Yves et Paul, navigateurs, lisant leur poésie quai d’espoirs. Jadis, au port, au bout de la main, se balançaient côte à côte, le bateau ivre et le vaisseau d’or. Je revoyais, après un demi-siècle, Préfontaine et Chamberland, deux avironneurs increvables, restés Orpheus sur le fleuve Achéron.

Fin des litanies laïques, escalier, nous retrouver à l’étage pour le verre de rouge. Longtemps jacasseur aux micros radiocanadiens, Yves « pré-fontaine » signait en 1959 le tout premier appel pour un vital rassemblement pour l’Indépendance à Shawbridge en Laurentides. Serrage de nos vieilles pinces et je songeais à Gilles Constantineau, poète disparu, camarade du Grasset. Ô capitaine, que de rêveurs jadis d’Outremont à Hochelaga (André Major) ou Villeray (Pierre Perrault), avaleurs d’élixirs bon marché chez Vito sur Côte des Neiges. Pleure François Villon, il a tant vanté devant nos portes.

Qui, dans cave, lisait aussi à voix bien posée ? Cet afficheur-hurleur, Paul Chamberland, connu en 1965 au sombre logis du lumineux Maheu, tué, à Outremont-sur-tracks, là où se fondait  Parti Pris, revue gauchiste militante.

De vos rangs clairsemés, dur devoir de durer (merci Paul Éluard) témoignez tous en faveur de la folie scripturaire, appuyons ceux qui se fichent bien du succès populaire. Isolés  batailleurs en verbe insolite, solidaires d’univers inédits. Avec Yves et Paul, causons de notre passé bohémien, Félix, avec le chapeau bas à la main. Avons juré et cru qu’une jeunesse va continuer, que la poésie québécoise ne va pas mourir. J’en lis chaque fois que je fais démarrer mon moteur à proses. Jeune David frondeur, tous les autres, continuez vos tricots de mots hors commerce, votre dentelle inouïe, traçante d’infini, piège des hasards crus, des chaos surprenants. Bizarres physiciens, prêtres sans théologie vérifiable, sismographes de fragiles intuitions, nous vous lirons. Écrivez pour les aveugles du jour, pour les sourds et les paralysés du méchant destin. Les handicapés des mauvais sorts. Nous redescendrons aux catacombes des libraires, chez Olivieri, chez Monet rue Salaberry; rue Saint-Laurent en 1900, Émile Nelligan criait au dessinateur Gill sa hantise de la folie, sur la vieille main, devant le marché hongrois, les foutoirs Juifs. Allez aux caveaux, braves orphées, sous l’hiver blanc, dimanches clairs ou sombres, on écoute.

Nov 142008
 

NOTES D’ANALYSE DU PAPI :

Sans aucune objectivé !

Salut David,

Ici ton vieil homme qu’on dit « encore vert » ! Ma Raymonde a lu ton ÉLÉPHANT et, dimanche,  ne saura trop quoi t’en dire. Tu dois la comprendre, autodidacte, jadis modeste  secrétaire, elle a pu grimper jusqu’à «  réalisateur de télé »  à force du poignet…et de talent certes. Elle n’a pas eu donc comme toi, (comme moi) la chance d’être initiée aux textes modernes. N’a pas lu les Aragon, Char, Éluard (mon préféré) ou nos poètes modernes d’ici, les Giguère, Brault, Lapointe,etc.

Mais m’a dit être «  impressionnée » du fait de cette publication chez L’HEXAGONE, la maison d’édition de tant de « grands » poètes d’ici.  Quant à moi : j’ai (de nouveau, j’avais lu ton brouillon)  apprécié. J’ai bien vu ton travail, la révision (correcteur chez VLM-Littérature ?) , ton peaufinage. J’ai senti un labeur solide avec cette finale version actuellement publiée.

EXEMPLES : Acte 1, : ton : «  une grêle fumante mitraille les passants »… J’aime ça. C’est du fort !

Ou encore : «  Je roule sur des rails aux étiquettes en mouvement ». J’aime beaucoup.

Ou : «  …que l’aube aux pattes de canard me transforme en escargot », formidable imagerie !

J’ai estimé plein de passages de L’Éléphant

dont : scène 4 : «  …funambule sur sept orteils de lin ».

scène 5 : «  dans d’immenses canaux…poussant des bacs d’orangers. »

Et : « L’éléphant devant moi, chauve, sauf de violence et de haine ».

ET : «  Je vaux une poignée de porte, une clé et une serrure.. Extra, savoureux, choc, inattendu.

Sans oublier, Scène : 6 : « Les guêpes du génie de la lampe vrillent à travers la forêt », chapeau mon gars !

AUSSI : « les murs polymorphes se métamorphosent en aiguilles à tricoter, en machine à coudre,  en chemise blanche, en jeans et en cravate orangé… » », brillant!

Tu dois ben savoir que les gens en sont aux  Baudelaire, Verlaine…etc. Tu dois savoir qu’il n’y a qu’un public minoritaire pour apprécier (même en 2008) cette façon moderne de rassembler mots et images.

De là ton audace méritoire certes. Tu es déjà en 2025 ?

Ton : « Lorsque j’ai compris que les mystères viennent et puis s’en vont », oh la la, tu as ce don de t’envoler mais aussi d’atterrir en sol dur, présent et très réel. Bien.

Un Borduas ou un Claude Gauvreau, d’autres aussi,  auraient apprécié de tes luminosités écrites. Mais…ici et maintenant, il n’y aura pas foule, tu le devines je suppose.

DU BON STOCK, ACTE 2 : « Assis sur une chaise indigo, l’ambiance est grenat », ah que j’estime ton sens des teintes, on sent que la couleur t’importe.  Ondes ou particules élémentaires ? Fort.

Et cela : « Je n’a pas mangé ni bu depuis le toit du temple », que je goûte cela , oh oui !

Ainsi de : « L’étendue saharienne barbeau, outremer et malachite est porteuse de couleurs » Ouasch… Que c’est frappé à mon goût !

Et ton : «  Du sommet orange laisse une traînée, il se présente : Pomacanthus Annularis »

De l’inouï, ici, et du mystère, bravo !

TON : …La moustache, moteur à quatre temps, propulse sur des vagues…Salvator Dali… » , surprenant, captivant.

Comme ce : » Les oiseaux ne chantent plus, la voûte pâlit à vue d’œil », ainsi il y a des moments de réalisme fort.

VOIR  TON MARITIME: «  La brise d’un paquebot transatlantique que casse des icebergs

(et) Il porte des bijoux qu’il a obtenu des struthioniformes se perchant… «

(Et) ils rient de leurs dentiers javellisés… » Oh ! vraiment,  tu as du jus mon cher David et un Goliath « ancien » prosateur sera sur le cul face à ce David à fronde dans la vallée juive de l’Élah. Tu continues : « Son cerveau est verrouillé par un cadenas oxydé et des algues prolifèrent dans l’aquarium de ses cellules trop grises. »

Ta liberté totale fera sans doute que ce roman (auquel tu bosses ) contiendra cette folie des mots -et des images- même dans un récit dit  réaliste.

Tu le peux. Tu le dois.  Tu auras ainsi une petite musique bien à toi.

ENFIN,  VIVE TON « Mes chemises pleuvent de l’argile précuite » OU : « j’ai poignardé les marchands de sable… des champignons ont poussé sur mes biceps ».

OU ACTE 3 : «  À mauvais chat mauvais rat. Je l’ai lu sur Wikipédia », oh, voilà des manières renversantes ces notes ultra réalistes dans un enjeu ultra poétique. Chapeau ! comme : « redescend en vrille, en vis de pierre, en phare d’Alexandrie, en piano à queue »,aïe ! j’adore ça.

ET :« deux organes de la vision Kmers jouent au football », bien bon !

Et page 35, ta liste loufoque,  opérations chirurgicales que tu énumères, excellent :  l’excrèse, l’hémostase, l’insufflation, Cocasse, étonnant !

Lire ce « l‘insécurité d’un tambour l’emporte sur la course » ou bien : «  il émet des barrissements mystiques …et perd ses feuilles tout en floraison (l’Éléphant)…un avion survole la lac rond (*oh, est-ce Ste Adèle ?)…où… y chasser la grenouille (Ah ! souvenir de Ste-Adèle ?)

OH je lis : « cinq enfants frisés blonds droits

(*j’ai songé à mes 5 gamins chers)

Et à nos feux à Ahuntsic en 1998 lisant ton: «  des bûches sèches, animées parle papier journal froissé… »

ENFIN DAVID, ce «  L’Éléphant boursoufflant  ..spécifique la navigation des allumettes… OU CE : « nous nos éclairons de courage », c’est très beau cela, bien parfait) AUSSI TES : « …des abeilles fabriquent déjà du miel dans mon cadavre », (image étonnante et forte)

Bon. Bref, c’est du bon, du très bon. Pas pour la foule, pour un public d’élite hélas, initié évidemment.

Saluts, ton papi, Claude

Oct 222008
 

Ceux qui ont lu -ou qui liront- mon dernier bouquin de récits « Des branches de jasmin » seront-ils si surpris du fait ? L’aîné de mes cinq jeunes « mousquetaires », David, assiste à l’arrivée dans toutes nos librairies de son premier recueil de « mots ». Sa plaquette d’une écriture surréaliste se titre d’un seul mot, « L’éléphant », éditée chez L’Hexagone.

De mon gang d’ex-gamins, David est le seul « homme de lettres », il est fou des mots, ce qui me réjouit évidemment.

Cet enfant que je bourrais de contes et légendes, d’inventions loufoques, dont je garnissais la fantasmagorie de loups, d’hyènes, de mandragores et autres plantes reptiliennes… eh bien, voilà qu’il me sort un éléphant ! À son tour il invente. Librement. Devenu jeune adulte, quoi, le voilà donc, mon David, sur le dos de « sa » bête ? Un éléphant ! En hardi cornac ? Cela,  dans des indes imaginaires, voyez une écriture libre, très libre. Rien à voir -vous verrez bien- avec la prose « petite semaine », celle d’un ex-pute, d’une ex-escorte à ministre, et tout le reste.


Lisez-moi ça ! Cela vous fera une récréation. Poétique. Si bienvenue quand les manchettes à faits divers de « page trois », ou aux rougeurs  irakiennes, ou à économies-en-vrilles énervent. Un éléphant hors des actualités plates, ça fait du bien, c’est un peu d’ivoire aux dents pour nous défendre; chantez chorales  « qu’un éléphant, ça trompe, ça trompe énormément ! »

David Jasmin-Barrière offre donc un « tout premier » (traducteur de métier, il travaille à son premier roman) bel et bref album d’images. Mon David en jeune équarisseur de verbes, en iconographe émerveillé qui veut émerveiller. Images sans crayons ni pinceaux. Juste ses mot pissés, sortis, crachés, éjectés de son carquois, mots légers ou lourds, c’est David en chasseur enfantin d’étranges métaphores, David en jeune polisseur de simples galets trouvés. Qu’il métamorphose en diamants pour rire sur la piste du cirque de vivre.

Bienvenue et mes saluts au nouveau venu dans l’heureuse galère des écritures libres.

Ton grand-père, Claude

[lien vers le communiqué de presse de l’Hexagone]


CEUX QUI M’AIMENT…
[article hors site, -pour L’Express d’Outremont et La Vallée des Laurentides]

D’habitude en matière de sentiments intimes -si on est pas Michèle Richard ou qui encore ? – on se retient. On fait attention. Le ridicule, la vanité, une pudeur, n’est-ce pas ? Je parle de quoi là ? Je parle de ces moments dans nos vies où soudain l’émotion vous submerge. Vous secoue et vous enveloppe. Eh bien foin de cette réserve qui m’est naturelle pour cette fois et je me laisserai aller.

Il y a quoi ? Il y a que je suis ému. Très ému. Je viens d’apercevoir, sortant de chez l’imprimeur, « L’Éléphant », une bien jolie plaquette de poésie signée par David Jasmin-Barrière qui est l’aîné de mes cinq petits « mousquetaires », vous savez ces enfants-chevaliers tant aimés, que j’ai raconté dans mon bouquin de grand père délinquant.

David ? Son recueil tout neuf, chez L’Hexagone, me dit carrément qu’il y aura donc une autre bonhomme dans ma lignée qui veut bien du « fou métier » d’écrivain. Ici, ça n’est pas la France, encore moins Paris, chaque auteur d’ici -québécois qui publie de la littérature-  signifie que la nation grandit. Que le pays se sort davantage d’un passé chétif. Car, comme pour une majorité des nôtres, Josaphat, mon grand-père -l’arrière grand-père de mon David- était un cultivateur analphabète et signait son nom d’un X.

Il y a de tout cela dans mes émotions face à ce bref livre tout neuf « L’Éléphant » de David. Il y a aussi que je suis toujours bouleversé devant le premier bouquin de quelqu’un. Je sais trop les espoirs et je sais trop les déceptions. Il s’agit -publier- de jouer un jeu bien anachronique. Dans un casino vide, désert de pas perdus. Un jeu avec des cartes illusoires, celles des rêves, des mensonges arrangés, des mythes nouveaux-nés, il n’y a ni perdant ni gagnant.

Celle, ou celui, qui écrit de la littérature -et qui publie- s’embarque dans un drôle de bateau, aux voiles inventées, aux mats de cocagne toujours, à la poupe qui se prend pour une proue, flotte de Titanics sans glace menaçante vraiment. Poésie, vaisseau délicat, obsolète, peu désiré, dans des quais désertés, un port ruiné, aux escales ravagées, en des croisières qu’il faut bien nommer solitude. Elle, ou il, s’en va voguer sur des eaux dédaignées par les foules. Il s’en fiche. Il aime ce métier qu n’en est pas un.

Chaque fois, toujours,  j’y vois un personne folle et merveilleuse à la fois, agissant contre toutes les modes, les us et coutumes populaires, Mais oui, diable !, pourquoi ne pas rédiger du téléroman-de-Margot, ne pas tenter d’inventer un jeu vidéo bang-bang ou bien  chier une toune bien rock and rock man aux niaises rimes de mirliton, ou encore scénariser une pub payante bien démago-à-gogo  ?

Non, voici quelqu’un de détraqué, ma foi, mon David ou un autre… Ils croient à l’écriture -c’est une vocation, cela ne s’enseigne pas- ils croient aux mots bien assemblés, au verbe bien ajusté, à la parole bien libre, aux images originales, aux métaphores vives, aux insolites mélanges des proses bousculées  ? Le jeune écrivain fait encore confiance à l’antique médium, grimoires modernes que l’on imprime désormais à la cadence-vitesse-2008.

C’est ce qui me bouleverse, cette confiance absurde -partant héroïque- dans le livre de littérature. Alors, cette fois, je le dis, je regarde L’Éléphant, coloré pachyderme qui nous nargue comme un rhinocéros d’Ionesco ou un hippopotame anonyme. Nouvelle publication et, oui, je suis ému. Il n’y a pas si longtemps il me semble, ce David, dans un champ d’Ahuntsic, me disait qu’il voulait aller combattre les vilain snipers à Sarajevo. Il avait dix ans. Jadis, il tremblait quand je lui racontait la mandragore maudite au milieu des palétuviers. Il avait 7 ans. Il se bouchait les oreilles quand j’imitais la hyène ricanante la nuit… Déjà ?  c’est son tour maintenant ? C’est lui le nouveau conteur et il sort de son chapeau, un éléphant !

Un film disait : « Ceux qui m’aiment prendront le train », je dis ingénument « ceux qui m’aiment » prendront l’éléphant. Si parmi mes lecteurs, certains m’aiment et apprécient vraiment ma petite littérature, je les prie intensément d’aller chez le libraire pour se procurer « L’éléphant » de David Jasmin-Barrière.

Je sais bien que ce ne sera pas beaucoup mais, bon, David-le-cornac – traducteur de métier qui travaille à un roman- en serait un p’tit brin encouragé. Merci là, merci !

JEAN FAUCHER LANCE ET COMPTE ENCORE !

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Jan 022008
 

D’éminents réalisateurs, une fois retraités, se tournent les pouces. Pas question de rester inactif pour un Jean Faucher. Il vient de publier (Québec-Amérique) une autre excellent « portrait d’artiste ».  Sa consentante victime n’est pas n’importe qui … son « Normand Chouinard » (le titre du bouquin) se lit avec un immense plaisir.    Une fois de plus Faucher a su décortiquer un acteur et il le fait de nouveau avec esprit. L’humour dans ses entretiens avec son «  confessé » fait que de telles biographies se lisent en souriant. L’ironie de l’auteur-questionneur (sa marque de commerce appréciable) n’empêche jamais un forte information.  Ses lecteurs en apprendront donc abondamment sur Chouinard.

En fin de compte, ces livres de Faucher forment un indispensable tissu, une toile tissée richement sur ces gens qui sont des « étoiles », dont, le plus souvent, on ne sait pas grand chose.

On sort de cette lecture fort satisfait : Normand Chouinard en devient davantage qu’un acteur de talent, qu’un comédien brillant, il est un être humain rempli aussi de doutes, de questionnements, c’est cela aussi une réussite. Jamais, avec un Faucher, on reste sur son appétit, son livre (comme ses précédents) forme une mosaïque d’images instructives -il y a un tas de photographies- une murale toute vivante.

La petite fresque de Faucher est l’ouvrage d’un peintre du vivant. Sa « victime », comment en douter ?, doit s’en trouver fort contente. Le « Chouinard » de Jean Faucher est un roman, un conte captivant, un récit -« vrai » bien entendu- qui n’a rien à voir avec certaines pesantes et complaisantes biographies.

Quel est le secret de l’auteur ? Je ne sais trop… Faucher a « sa » recette, qui est séduisante, et on a pas envie de creuser son système, de démonter le mécanisne. Oh non !, on lit, on tourne les pages, on se laisse aller et cela devient un vrai charme. Il s’y trouve des indiscrétions ? Oui mais non sans l’aval du causeur en face de lui. Pas vraiment des indiscrétions, car Faucher rend compte de certains « aveux » francs avec une sorte de distanciation qui est sa manière propre.

Pas de place donc pour les vulgaires voyeurs des magazines populistes ici. Frustration du populo ? Pourtant, au contraire, on quitte -à regret- l’histoire narrée avec la satisfaction de tout savoir. Tout savoir sur Chouinard, c’est savoir l’essentiel, le potinage usuel, les cancans, tout cela  serait de trop. Faucher le sait, il a été l’homme franc qui orchestrait les « Propos et confidences », cette prestigieuse série de jadis quand la télé en contenait généreusement. Dans le temps « d’avant » les vains quizz, les toc-shows stériles et l’humour à tout prix (et à toute hauteurs, hélas).

Lisez ce bon portrait d’acteur, vous verrez, c’est lire sur le talent, le fort talent car Normand Chouinard est d’une trempe rare : celle des surdoués.

Remercions donc Faucher de vouloir capter les propos et les confidences de tout un monde souvent méprisé. Car il existe une sorte d’ingratitude à propos de nos amuseurs chéris, et c’est bien triste. Ce monde – de Françoise Faucher,  premier bouquin du genre,  à Gérard Poirier,  à Rémy Girard- contient des figures publiques plus importantes qu’on croit. Tant de monde apprécie -un si vaste public- nos gitans modernes, nos familiers, amusants, troubadours, nos brillants Arlequins, et sait bien peu sur les commencement, leur carrière d’antan et en cours.

Merci à vous Jean Faucher, ceux qui viendront pourront apprendre sur ces forts talents. Vos « albums » (avec documents, témoignages des proches et abondantes photos) font partie du patrimoine national. Le « milieu » -théâtre, télé et cinéma- vous devra une fière chandelle. Sacrée chandelle de fixer à jamais les destins des actuels romanichels, indispensables le plus souvent. De tels livres ajoutent à des archives nationales, resteront de très solides témoignages. Il y a eu, et il y a encore parmi nous, de ces « vagabonds »  -ô tournées !- riches d’un savoir-faire épatant.

Cher Faucher, vous installez dans les bibliothèques (et les librairies) du pays, une matière précieuse. Vos entretiens alertes, sans jamais aucune lourdeur, sans hagiographie facile, sont autant de solides briques dans un mur bien réjouissant : le mur des talents forts. Voilà une construction épatante, cher maçon fort habile, aux oreilles -au cœur aussi- grandes ouvertes.

UN RÊVE QUÉBÉCOIS: PUBLIER À PARIS

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Juin 292007
 

Nelly Arcand (Putain et Folle) publie ses déboires avec son éditeur parisien. Il lui refuse mordicus « gougoune », « débarbouillette », veut lui imposer « une cuite » pour « prendre un coup » et « haut débit » pour « haute vitesse », etc. La Nelly chiale, en est enragée même. Voilà qu’elle admet que 80% (je dirais 90 %) de ses romans imprimés en France se font expédier dare dare pour la vente au Québec. On  le savait. Même chose pour un Godbout. Et d’autres aussi. C’est le rêve bien connu des écrivains d’ici : « La France chose, hum ! Paris chose ! »,  la consécration « littéraire » souhaitée.       Tant d’autres rêvent, eux, à New York, un bien plus grand marché. De là tous ces prénoms in english dans de récents romans québécois et ces titres « americans ». Un  colonialisme navrant, non ? Tout récemment, des écrivains hors-France réunis braillaient et plaidaient lamentablement  : « Assez du parisianisme ! Place à la reconnaissance des écrivains francophones hors-Paris ». Ils protestaient contre le silence, la négligence envers leurs ouvrages. La non-notoriété automatique si vous écrivez loin de Paris, loin de la France. Mais oui, il y a une réalité incontournable, il y a un fait très têtu,  pas moyen d’échapper à cela : la France est un pays « bien peuplé », 55 millions d’habitants ! Gros marché. Il y a une force incontournable : Paris est la capitale des écrivains qui écrivent en français. « L’établissement » littéraire néglige les bouquins écrits hors ses « illustres murs ». Rien à faire et ça ne changera jamais.

J’avoue bien franchement, pas moins complexé que quiconque, avoir tenté parfois de me faire publier là-bas. Mais je suis un inconnu total en France, hors un petit cercle québécophile, même si je suis un des écrivains parmi les mieux connus au Québec. Une réalité irréfutable. J’ai donc appris la futilité de ce rêve : on m’aurait imprimé là-bas mais mes livres auraient été « chippés », illico, ici. Claude-Henri Grinon  écrivait jadis dans un de ses pamphlets -Valdombre, le lion du nord-« Si Louis Hémond du très célèbre « Maria Chapdelaine » avait été non un Français mais un Québécois, son fameux roman aurait été ignoré totalement en France. » Vérité cruelle, hélas !

C’est un sujet sur lequel j’aime revenir. Mais il y a des exceptions à cette règle fatale : un succès inouï se forme en ce moment pour un essai de Normand Baillargeon : « Petit cours d’autodéfense intellectuelle ». Le « rêve » se concrétise pour un des nôtres mais on va attendre longtemps avant que cela se reproduise. Vous voulez gager ?

Coup d’épée dans l’eau donc que ce regroupement de braillards ? Oui. Tenez, naguère l’éditeur Robert Laffont fit de frénétiques et risibles tentatives. Efforts qui furent vains, hélas. Ni « La corde au Cou », ni « La petite patrie », immense succès ici, ni « La sablière » (pourtant prix France-Québec) ne purent obtenir la moindre visibilité, la plus petite promotion à Paris. Pour mon « Rimbaud, mon beau salaud », très louangé ici, un respecté critique des Nouvelles littéraires, Cornevin, s’agita fort en sa faveur à Paris. Vainement encore. Il n’y a « de bon bec » que chez les Français de France. Les succès des célèbres étatsuniens, eux, gagnent sans cesse le gros lot publicitaire, c’est un autre colonialisme bien connu.

Que je vous raconte, c’est si comique et si humiliant : une bonne année, feu Roger Lemelin se démena follement pour un peu de reconnaissance à Paris. Membre « honoraire » du Prix Goncourt, mon Lemelin invita aux frais de La Presse où il trôna un temps, tout le gang parisianiste. Où ? Au très chic Ritz-Hôtel  de Montréal. Imaginez la facture ! Malins, les Français agitèrent des hochets et on vantait un Roger Fournier, puis un André Langevin, surtout un Hubert Aquin, « Neige noire », édité avec permission de Tisseyre, par, mais oui !, Les éditions La Presse. Les fiers voyageurs firent donc naître des espoirs et nos petits potentats « du milieu » s’agenouillèrent volontiers.

Je fus l’un des auteurs « indigènes » invités  au faste banquet du Ritz. À la table garnie de la célèbre « Sole de Douvres », le met officiel Goncourt », avec quelques rares protestataires -devant tant de lècheculisme, on décida carrément de dénoncer les flagorneurs à « voyage payé ».

Aquin ne gagna pas à ce « raid » lemelinesque et loufoque. Utile de dire que dans La Presse on nous fustigea le lendemain en nous traitant de « sauvages », de mal élevés ». Cette farce tourna donc court et un Français-de-France remporta le prix cette année-là, c’était prévu. Notre aplatventriste Roger Lemelin en fut quitte -gros-jean-comme-devant- pour ses énormes frais.

En somme Paris restera fermé et longtemps aux « autres ». Nelly Arcan devra corriger, pour Le Seuil, sa copie québécoise originale et insupportable.

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